‹ Lord Rutland est Shakespeare;Chapitre 3 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Si la science de « Shakespeare » est beaucoup moins visible que celle de Jonson, c'est en partie à cause de ce que les écrits du premier la gardent en une combinaison chimique, ceux du second en un assemblage machinal.

AuGusTus DE Morgan.

Bruit qu'a fait en Europe notre premier article de la Grande Repue. — Réponse aux objections touchant la prétendue ignorance de l'auteur d'Hamlet. — Étendue de la science de Rutland. — Quelle était sa connaissance du latin et du grec. — De l'italien et du français. — S'il savait l'espagnol. — Qu'il n'appartenait pas à la classe des littérateurs faisant de la vulgarisation scientifique. — Qu'il y a moins d'anachronismes dans son œuvre que dans celles des autres dramaturges contemporains.

Notre étude d'ensemble sur l'attribution à lord Rutland des œuvres dites shakespeariennes a fait beaucoup de bruit dans la presse européenne, notamment à Paris, à Rome, à Milan, à Madrid, à Cologne, à Berlin, à Moscou, et quelque peu à Londres et à New-York. Ce n'est qu'un commencement. Hâtons-nous de dire que toute préoccupation d'amour-propre personnel disparaît de-

vant l'importance capitale d'une question pareille. Un écrivain ne met d'ailleurs pas le meilleur de son ambition dans une découverte d'érudition, si incomparable qu'elle puisse être.

Sans compter des lettres flatteuses et toutes spontanées

— dont l'une d'un ancien et célèbre ministre français

— nous avons recueilli dans la presse de précieuses adhésions ou des témoignages de sympathie dont nous sommes reconnaissants au Figaro, au New York Herald, au Daily Chronicle, au Journal des Débats, au Matin, (de Paris), au Gaulois, kV Humanité, k là Vita deKome, au Matin (de Berlin), au Peuple (de Bruxelles), à la Meuse (de Liège), au Journal de Gand, etc. Nous laissons, bien entendu, des appréciations aimables qui ne visent que nous. Mais parmi les adhésions flatteuses dont nous venons de parler, nous citerons notamment le grand quotidien illustré Comœdia, de Paris, qui, sous la signature de son directeur, M. G. de Pawlowski, a publié, le i3 mai 1909, un article débutant ainsi :

« Il faut accepter, je crois, sans réserve, l'opinion de M. Demblon, suivant laquelle Rutland est le véritable auteur des pièces attribuées à Shakespeare : il n'est point un acte de la vie de Rutland qui ne coïncide rigoureusement avec l'apparition de tel ou tel chef-d'œuvre, pas un ouvrage, pas une démarche de lui qui n'ait trouvé un écho dans sa production dramatique. »

Mais, malgré l'évidence, comme il fallait s'y attendre, beaucoup de sympathies se tiennent sur une certaine réserve : « La révolution dans les habitudes d'esprit du monde entier serait si grande. Est-ce possible ? » Voilà ce qu'on lit souvent entre les lignes d'un grand nombre d'articles.

A titre d'exemple, nous citerons un des plus remar-

ti

quables, très long, dans la Dépêche de Boulogne, signé de M. Henri Roujon, directeur au ministère des beaux-arts de France — et depuis membre de l'Académie française. Il émane d'un écrivain au fait de la question, et nous a même rappelé que M. Henri Cochin a jadis publié dans la Revue des Deux Mondes (i883) une étude sur la question baconienne. M. Roujon écrit notamment :

« Aujourd'hui, M. Demblon donne à la Grande Revue la primeur de sa découverte. Son article est ingénieux, éloquent ; on y sent à chaque ligne une conviction ardente et sincère. Y trouve-t-on la lumière de l'évidence.? Les preuves elles-mêmes, au sens où l'entendrait un juge d'instruction, il semble bien que M. Célestin Demblon les réserve pour un livre qu'il va publier. 11 nous pardonnera d'attendre jusque-là pour adhérer à sa théorie... Nous lui promettons que son volume ne chômera pas de lecteurs, surtout en France où le goût du mystère historique demeure bien porté. »

Tout en remerciant M. Roujon de sa bienveillance, nous nous permettons de n'être pas de son avis : avec l'ancien ministre français dont nous venons de parler, avec M. de Pawlowski, avec des érudits d'Angleterre, d'Allemagne et de New-York qui nous ont écrit, nous croyons notre premier chapitre absolument décisif. Mais cela ne signifie point que nous n'ayons quantité de nouvelles preuves à donner ! Tout notre livre en témoigne, et l'on en trouvera déjà plusieurs dans ce chapitre.

Dans son feuilleton du 28 juillet 1909 du Journal des Débats, M. Augustin Filon, l'historien de la littérature anglaise, tout en faisant des réserves aussi, et en se montrant injuste à l'égard des baconiens, nous a consacré une étude dont nous citerons quelques lignes fort aimables :

« Mais voici un nouveau concurrent qui surgit de la tombe où il était descendu depuis bientôt trois siècles. Celui qui nous le présente et veut nous le faire agréer comme le véritable Shakespeare, est M. Célestin Demblon, député de Liège au Parlement belge et professeur de littérature française de l'Université Nouvelle de Bruxelles.

Il ne faut pas traiter légèrement la thèse de M. Demblon, d'abord parce que c'est un orateur distingué, un conférencier érudit, un écrivain délicat mais aussi et surtout parce que tout véritable shakespearien, au point de départ, se sentira en sympathie avec lui. Les baconiens sont des intrus en littérature ; leurs meilleurs champions sont des hommes de loi qui .J traitent celte question comme une affaire de mur mitoyen ou de testament contesté. Peut-être n'auraient-ilsjamais lu Shakespeare s'ils n'avaient cherché à en extraire quelque phrase équivoque qu'ils pussent torturera leur aise pour en tirer des effets d'audience. Avec M. Demblon, un pur lettré, nous rentrons dans le domaine de la critique, nous avons affaire à un homme qui comprend Shakespeare comme nous le comprenons et comme nous l'aimons nous-mêmes, etc. »

Une objection d'une absolue fausseté, trop souvent répétée, doit d'abord être détruite. Elle traîne partout ! Un journal belge, le Soir, l'a formulée en ces termes :

« Shakespeare n'était rien moins qu'un savant. Hé 1 parbleu î on s'en aperçoit bien à la lecture de ses pièces ! Et lorsque M. Demblon écrit que Rutland, bien qu'il n'eût pas été un étudiant des plus réguliers, devint un des hommes les plus savants de son époque, M. Célestin Demblon trahit la cause de son client, la plaide mal. Ou les mots ne signifient rien, ou l'on peut trouver étrange qu'un des hommes les plus savants de l'époque ignorât que l'Université d'Heidelberg n'existait pas au temps d'Hamlet, qu'au siècle de Thésée on n'envoyait point

de jeunes filles au couvent, qu'il n'y avait jamais eu à Milan de duc Antoine, qu'aucun navire n'avait jamais abordé en Bohême, etc. L'auteur des pièces attribuées à Shakespeare et que Ton revendique pour Rutland était un piètre géographe et un historien plutôt mal informé. Si cet auteur est réellement Rutland — et nous ne le contestons pas « a priori » — Rutland n'était certainement pas un des hommes les plus savants de son époque. »

Ces objections courantes que bien des érudits croient sérieuses renferment dix fois plus d'erreurs que de mots ! La prétendue ignorance que décèleraient parfois les trente-deux pièces du grand dramaturge est une légende et un non-sens ! — Chose curieuse et des plus significatives, bien que la remarque n'en ait pas encore été faite, on ne signale jamais cette ignorance dans les deux poèmes de Vénus et Adonis et du Rapt de Lucrèce, ni dans les 164 sonnets...

Certes, à l'époque de Roger Manners de Rutland, on ignorait des choses connues aujourd'hui — ce qui n'empêche pas un érudit du Soir de confondre l'Université d'Heidelberg, dans le grand-duché de Bade, avec l'Université de Wittenberg, dans la Saxe prussienne, la seule dont il soit deux fois question au premier acte d'Hamlei !... Passons. Mais n'avons-nous donc pas montré dans le chapitre qui précède combien l'auteur des Deux Gentilshommes de Vérone, de Roméo et Juliette et du Marchand de Venise connaissait la géographie ?

L'exemple n'a pas été pris au hasard. Comme il est typique, c'est le moment d'y insister.

C'est en vain que Fréd. Karl Elze, dans sa Vie de Shakespeare (Halle, 1876), fait remarquer que le Marchand de Venise, par exemple, est plein d'une incomparable atmosphère italienne, d'un parfum plus facile à sentir qu'à analyser, que tout y est si sincère, si frais et

si réel qu'à cet égard la pièce ne peut être surpassée : on n'en continuait pas moins à taxer l'auteur d'ignorance touchant certains détails — quitte à admirer d'autant plus sa géniale puissance de divination touchant une contrée lointaine qu'il n'avait jamais vue. En quoi consistait donc cette ignorance de certains détails ? Simplement en ceci : dans les Deux Gentilshommes de Vérone^ Valentin se rend par mer de Vérone à Milan. Même prétendue erreur dans Othello au sujet du vaisseau de Cassio. Enfin, il faut citer encore la Mégère apprivoisée (Acte IV, se. 2) et la Tempête (Acte I, se. 2). Shaxper ignorait donc que Milan ne fut jamais un port de mer ! Quoi d'étonnant? Il n'avait eu que son génie; mais n'ayant fréquenté que l'école primaire de Stratford, sans avoir trouvé comme Jean-Jacques Rousseau aux Charmettes, l'occasion de compléter son instruction, il n'avait pas connu la géographie aussi bien que Walter Raleigh, Mercator, Malte-Brun ou Elisée Reclus. Tout s'expliquait. C'était admis. Nul ne doutait de ses erreurs (exclusivement « maritimes» ), nul ne manquait de répéter une chose si bien établie, sans s'aviser que ces « erreurs » juraient pourtant avec le reste — quand, à la surprise générale, et par une coïncidence que nous bénissons (s'il nous est toutefois permis d'exercer cette fonction), M. Edward Sullivan publia, au mois d'août 1908, dans The Fortnightly Review, une étude intitulée Shakespeare et les Cours d'eau du nord de T Italie, avec une carte du seizième siècle : cette étude fait complètement évanouir l'ignorance « maritime » de l'auteur du Marchand de Venise! M. Sullivan établit cette chose si simple, mais dont aucun critique ne s'était encore avisé, que Milan communiquait alors avec la mer Adriatique — comme Anvers avec la mer du Nord, ou comme jadis (d'une autre façon encore) Bruges, ancien port, qui

se trouve aujourd'hui à trois lieues dans les terres. Le comte de Rutland mit tout simplement en scène ce qu'il avait vu dans le nord-est de l'Italie ; et les autres détails (pour ainsi dire involontaires) de « couleur locale ^ s'expliquent de même.

Voilà ce qu'il faut croire de la prétendue ignorance — comme de la divination. . . de Shaxper ! Racine dit ou rappelle avec raison, dans la préface d'Iphigéfiie, qu'on doit y regarder de près avant de critiquer un grand poète.

Sans doute, il y a des erreurs dans l'œuvre de Rutland, notamment maints anachronismes* — moins forts à la vérité que celui d'une représentation populaire liégeoise de la Noël où l'un des bergers propose d'annoncer par télégramme la naissance de Jésus à Hérode ; moins fortes aussi, nous le verrons — et cela dira tout ! — que ceux d'autres dramaturges du temps, qui avaient cependant fait des études universitaires. Mais n'a-t-on pas relevé des erreurs dans l'Hernani de Victor Hugo, par exemple ? La critique espagnole en a signalé de surprenantes — tandis qu'elle en a vainement cherché une seule dans Carmen de Prosper Mérimée. En a-t-on jamais conclu qu'Hugo était peu lettré ? Si grand que soit le mérite de l'auteur de Colomba et de la Vision de Charles XI, est-il de ce chef supérieur à celui de l'auteur de Notre- Dame de Paris^ des Châtiments, des Contemplations et des Quatre Vents de l'Esprit ? Pour notre part, nous avons relevé d'étonnantes erreurs dans l'œuvre immense d'Hugo; on en verra une plus loin. Mieux vaudrait assurément qu'elles n'y fussent pas ; mais, encore une fois, rangera-.t-on Hugo parmi les ignorants ? Bossuet, Voltaire et Chateaubriand ont commis aussi quelques erreurs dans leurs grandes œuvres historiques : en a-t-on jamais inféré qu'ils manquaient de science et n'avaient

connu que l'école primaire ? Rubens qui parlait toutes les langues, et dont l'avidité de savoir était telle qu'il se faisait parfois relire les grands poètes de l'antiquité pendant qu'il travaillait, a-t-il peint par ignorance des divinités païennes dans la galerie de Marie de Médicis, au Louvre? Dante fut-il un ignare pour avoir mis Stace à côté de Virgile ?

Inutile de multiplier les exemples. Nous ne craignons pas d'affirmer qu'en dehors d'anachronismes sans importance au point de vue de l'art, nul n'a commis moins d'erreurs que Rutland.

Mais il faut encore bien s'entendre ici. Il y a erreur et erreur.

11 y a de grossières erreurs qu'un grand poète ne commet pas — ou ne commet que très rarement.

Il y a aussi des erreurs voulues — simples artifices littéraires qui n'abusent personne.

Or, c'est précisément ici que gît la plaisante équivoque entretenue par les shaxperiens qui ont intérêt à présenter un poète presque inculte. Comme s'il avait jamais existé un grand poète inculte ! Comme si l'on pouvait même en concevoir un !

Guerre à l'équivoque ! à la sottise ! au mensonge ! au non-sens ! Ne laissons pas croire plus longtemps que l'auteur de la Tempête et d'Antoine et Cléopâtre ignorait que l'université de Wittenberg (fondée en 1592) n'existait pas au temps d'Hamlet, que Milan n'eut jamais de duc Antoine ! etc.

Cela fût-il même vrai, notre thèse n'en serait encore infirmée en rien. Mais c'est absolument faux !

Est-ce qu'Honoré de Balzac ignorait quel était le département véritable de son député... d'Arcis ? Alphonse Daudet, celui de Numa Roumestan, qui n'est pas Gambetta comme on l'a cru ?,.. L'auteur d'une récente

comédie-vaudeville, le Roi, ignore-t-il que la Cerdagne ne fut jamais un Etat moderne indépendant, comme jadis la Navarre par exemple (i) ? Croit-on que le grand écrivain Alain-René Lesage ignorait que Gil Blas de Santillane ne vivait pas moins en France que dans ce cadre d'Espagne où il le fait agir? Accusera-t-on l'incomparable et sublime Christophe-Willibald Gluck de n'avoir pas su que la gavotte, la passacaille et le menuet d'Iphigénïe en Aulide étaient inconnus dans l'ancienne Grèce — plus inconnus même que le couvent au temps de Thésée ! L'érudit du Soir croit donc que les couvents ne sont pas antérieurs au christianisme ?...

Un dernier exemple — d'une analogie plus frappante encore — parmi tous ceux que l'on pourrait citer.

Croit-on qu'Alfred de Musset, l'immortel Musset — dont maints ravissants défauts ne sont encore qu'à lui ! — le grand Musset qui ne pâlit à côté de personne, qui sut écrire d'égal à égal trois stances pour un des plus beaux airs du divin Mozart, qui avait achevé de bonnes études dont il ne fait jamais étalage, croit-on qu'il ignorait que sa touchante petite princesse Elsbeth de Fantasio habitait une Bavière imaginaire, et devait épouser un prince de Mantoue non moins imaginaire que le duc Antoine de Milan de la Tempête! Quel éclat de rire accueillerait quiconque prétendrait de ce chef qu'Alfred de Musset ignorait l'histoire et la géographie ! C'est pourtant ce que les shaxperiens disent ou laissent trop complaisamment dire du prétendu «Shakespeare» — de ce Rutland qu'Alfred de Musset aimait et comprenait si bien dans le texte original, de cet auteur d'Hamlet qu'avec son impressionnante justesse de langage habi-

(i) Rappelons en passant qu'elle eut des comtes particuliers du neuvième au onzième siècle, puis fut réunie au comté de Barcelone.

tuelle il appelle « le grand ami Shakespeare» (i) et dont il a su faire en deux mots le plus merveilleux des éloges dans la Nuit d'octobre :

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,

Les sonnets de Pétrarque et les chants des oiseaux,

Michel-Ange et les arts, Shakespeare et la nature.

Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots ? f,

Quel vers ! Quel trait de génie de tant suggérer de choses en douze syllabes, d'opposer Michel-Ange à tous les arts, « Shakespeare » à toute la nature, et la nature aux arts, et « Shakespeare» à JMichel-Ange ; de rappeler en si peu de mots que Michel-Ange ne se soucia pas de la nature, du paysage, dans ses fresques titaniques ; que l'auteur d'Hamiet, au contraire, comprit mieux la nature que l'art proprement dit ! Ce vers admirable peut devenir, heureusement, sans que la mesure soit altérée :

Michel-Ange et les arts, Rutland et la nature,

Pour revenir au point et conclure, le dernier dramaturge du temps, un Chettle, un Hay, un Renkins, n'eût pas commis par ignorance des bévues pareilles ; et son entourage les lui aurait signalées : car y eut-il jamais plus d'érudition qu'à cette époque, et faut-il qu'on insiste sur la solidité de l'esprit anglais ? Mais Rutland avait encore une raison de plus que Balzac, Alfred de Musset ou Daudet pour écrire Wittenberg au lieu de Cambridge, j Mantoue au lieu de telle ville d'Angleterre, les Ardennes ^ au lieu de Sherwood : il gardait l'anonyme ! ■

Restent les fameux rivages de la Bohême du Conte d'Hiver.

(i) Sylvia.

Ici, nous réclamons toute l'attention du lecteur: ce qui suit en vaut la peine.

Depuis plus d'un siècle, à propos de ce mince détail, une foule d'érudits de Belgique et d'ailleurs ne cessent de triompher. Pour confondre tant d'infaillibles savants, il suffirait de rappeler qu'ici Rutland a tout simplement pris son sujet dans le Pandasto [iSSS) de Robert Greene, qui est tombé dans la même « erreur» : Greene était-il un ignorant, lui qui avait fait de brillantes études dans deux universités — à Cambridge, puis à Oxford?... N'a-t-on pas vu parfois des hommes de génie commettre quelque énorme bévue dans les choses même de leur domaine ? En voici un double exemple fameux. En 1843, âgé de 41 ans, Victor Hugo traversant Liège pour se rendre en Allemagne, rapporte dans le Rhin qu'il entendit les marchandes de la cour du Palais parler... flamand ! Hugo vécut jusqu'en i885 ; et — ce qui n'est point le cas du Conte d'Hiver^ publié seulement après la mort de Rutland — le Rhin eut de nombreux lecteurs et plusieurs éditions de 1843 à i885 : pendant ces quarante-deux années, aucun Liégeois ne s'avisa sans doute d'avertir le grand poète de i'énormité de sa bévue, et celui-ci, malgré toutes ses lectures, n'apprit sans doute jamais que Liège est la capitale de la moitié méridionale de la Belgique, la Wallonie, où l'on parle le français comme en Bourgogne, en Champagne ou en Touraine, comme à Reims, à Lille, à Rouen, à Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux; et qu'au marché qui se tenait alors dans la cour du Palais, on parlait le wallon, patois populaire du français, qu'avec un peu d'attention l'auteur d' Hernani aurait k moitié compris, aussi bien que le picard, par exemple, le normand, le provençal ou le gascon. Une telle méprise n'est-elle pas prodigieuse? Mais ce n'est pas tout! Avant Hugo, Walter

Scott avait commis la même méprise dans Quentin Durward, en 182 3 : la scène de ce roman est à Liège, que le grand Ecossais, en dépit de son érudition, donne pour une ville « flamande », comme les trois autres grandes villes belges, Bruxelles, Anvers et Gand. Walter Scott avait au moins l'excuse relative d'être étranger au monde latin et de n'avoir jamais vu Liège ; mais Terreur reste quand même inconcevable : Fauteur de Waverley, de la Fiancée de Lammermoor et à'Ivanhoë vécut encore neuf ans ; on publia à Liège une traduction française de ses œuvres — et Terreur ne fut jamais rectifiée !... S'ensuit-il que Walter Scott et Hugo étaient des ignorants ? On le dirait peutêtre aussi du premier, s'il s'était obstiné à garder ses pseudonymes de Jedediah Cleishbotham, éditeur du « sous-maître d'école Pattieson » — s'il ne s'était décidé à lever le masque, à « plaider coupable » en 1826 seulement, à Tâge de 56 ans !... On Taurait pu dire d'autant mieux qu'il n'avait pas emprunté le sujet de Quentin Durward à quelque autre Robert Greene, et Ton ne s'en serait pas fait faute ! Le lecteur jugera sans doute que la cause est surabondamment entendue. Eh bien, pas encore ! C'est ici que la surprise va surtout commencer. « Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, etc. », écrivait en 1670 Mme de Sévigné à sa fille. Ce qui suit est plus étonnant encore que le mariage de la duchesse de Montpensier avec Lauzun qui provoqua une si grande sensation à la cour de Louis XIV : c'est tout simplement que Greene et Rutland — contrairement à Walter Scott et à Hugo — n'ont pas commis d'erreur, et que per-

sonne ne s'en doute depuis un siècle et davantage ! La Bohême du temps d'Elisabeth n'avait certes pas phis de rivages que celle de nos jours ; elle se trouvait déjà renfermée, depuis trois siècles, dans ce quadrilatère de montagnes que l'on connaît : mais nos « érudits », au lieu de rappeler ici la plaisanterie de l'amiral suisse, eussent mieux fait d'apprendre un peu d'histoire : Greene et Rutland placent la scène de leurs œuvres à une époque reculée; — et, à la fin du treizième siècle, la Bohême était gouvernée par le dernier desPremsylides,Ottokar II, surnommé le Roi d'or (comme la charmante Prague est surnommée le «soleil des villes ») ; et, avant d'être vaincu en 1 278 par l'empereur d'Allemagne, Rodolphe de Habsbourg, qui ramena la Bohême à ses limites actuelles, Ottokar avait conquis la Carniole et le littoral de l'Adriatique jusqu'à Trieste — sans compter qu'au nord il avait étendu son royaume jusqu'à la mer Baltique I

Insister serait peu charitable. Mieux vaut permettre aux lunettes érudites d'en revenir de leur ébranlement. Bien supérieurs encore à ces ennemis de Rivarol qui se mettaient à quatre pour faire un trait d'esprit, des savants se sont mis à cinquante au moins pour maintenir pendant un siècle une bévue monumentale; et, à grands renforts de besicles, comme dit Rabelais, grâce en outre à ce qu'on appelle au Parlement belge la méthode scientifique qui remplace avantageusement le génie et le style, le tout couronné par de longues chevelures doctorales plus invincibles que celle de Samson, ces savants admirables et pleins de modestie sont glorieusement parvenus à maintenir la bévue envers et contre tous ! On saisit là sur le vif les beautés de la science et f de la coopération. Quel calomniateur, cet Anatole France 1 qui ose écrire dans le Lys Rouge que la plupart des i. savants ne voient rien en dehors de leur vitrine !

Nous venons d'établir que Tauteur à'Hamlet n'était point l'ignorant que présentent maints shaxperiens — et de dissiper des équivoques qu'ils répandent ou qu'ils entretiennent. Toute personne non prévenue lui reconnaîtra une culture étendue et variée.

Mais d'autres shaxperiens, peut-être plus systématiques encore, en font un savant en « us » dans tous les domaines. Il ne mérite

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

La vérité se trouve entre les deux extrêmes. C'est ce qu'il faut établir pour répondre aux objections plaisamment contradictoires qu'on nous a faites, et montrer combien, ici encore, nos simples constatations s'adaptent au comte de Rutland — et à lui seul.

Examinons d'abord sa connaissance des langues.

L'auteur de la Comédie des Méprises et du Songe d'une Nuit d'été savait-il le latin et surtout le grec aussi bien que le français et l'italien ? Nous en doutons fort. Ici encore, les conclusions auxquelles ont abouti d'interminables polémiques, s'appliquent de façon stricte à Rutland — point du tout à Shaxper (i). Ces polémiques, non moins que les faits, fournissent de nouveaux arguments décisifs. Shaxper ne savait pas une seule langue étrangère : il n'avait même pas achevé son

(i) Voir notamment : What Shakespeare learnt at scliool {Shakespeare Studies, 1894), par M. Baynes.

école primaire (s'il l'a jamais connue !...), et pas la moindre occasion ne lui fut fournie d'acquérir des connaissances qui requièrent beaucoup de temps et de travail.

C'est en vain que des shaxperiens qu'égare un déplorable parti pris, sentant qu'ici le terrain se dérobe sous eux — comme du reste dans toute la biographie de Shaxper ! — avancent que la « grammar school » ou « free school » (école libre) de Stratford tenait à la fois, au seizième siècle, de l'école primaire et de nos établissements actuels d'études moyennes, et qu'on y étudiait des extraits d'Ovide, de Cicéron, de Virgile, d'Horace, de Sénèque — voire peut-être des éléments de grec (i). C'est une hypothèse d'autant plus insoutenable qu'à Stratford, dit M. Jusserand, il n'y avait qu'un maître pour toutes les classes I La vérité, c'est qu'il s'agissait simplement — et encore à la fin des études ! — des Sententiœ puériles , recueil d'adages et d'apophtegmes, et peut-être de bribes des Métamorphoses, quelque chose d'analogue à nos Jardins des racines grecques et latines par Larousse : Rutland, lui, avait d'abord passé par là avant d'entrer à l'Université de Cambridge, et l'on s'explique qu'il s'en soit souvenu, notamment dans la première scène du quatrième acte des Joyeuses Femmes de Windsor. Mais si l'affirmation des shaxperiens était même vraie, Shaxper ayant d'après eux (2) quitté l'école à treize ans, n'avait donc pu suivre les classes du prétendu collège... tenues par le même maître que celles de l'école primaire î

(i) Histoire littéraire du peuple anglais, par M. Jusserand, tome II, p. 592.

(2) Nous disons « d'après eux », pour leur faire la part belle, car on verra qu'il est douteux que le Stratfordien ait connu l'école primaire et qu'il ne savait pas écrire!

Son premier biographe, le vicaire Ward, venu à Stratford 46 ans après sa mort, en 1662, écrit du reste ingénument ces mots significatifs : «J'ai ouï dire que M. Shakespeare était un esprit naturel sans aucun art du tout (i). » Et, comme si cela n'était pas encore assez clair, M. Jusserand prend soin de nous avertir qu'il faut entendre ici « art » dans le sens de doctrine, savoir littéraire. Nous n'en avions jamais douté !

Acculés là, quelques shaxperiens tentent éperdument de se rattraper à la comparaison qu'insinue Fuller dans ses Worthies of England : « Plaute fut un bon auteur comique, quoiqu'il ne fût pas plus savant que notre Shakespeare. » La comparaison, loin d'être heureuse comme on pourrait le croire à première vue, tourne contre ceux qui l'emploient. Si l'on ne sait presque rien non plus de la vie de Plaute, ce qu'on en entrevoit permet d'abord d'affirmer que ses études étaient toutautres que celles de Shaxper — et puis qu'aucune discordance n'apparaît entreson œuvreet les maigres renseignements qu'on a sur lui : au contraire! Ajoutons qu'il n'eut pas besoin, et pour cause, de savoir quatre ou cinq langues étrangères ; et c'est peut-être l'occasion de rappeler avec Henri Heine que si les Romains ont conquis la terre, c'est qu'ils n'avaient pas dû apprendre le latin... Et pourtant, toutes supérieures que fussent ses études comparativement à Shaxper, et si admirable que soit son théâtre, notamment par un don de lyrisme verbal populaire qu'a fait ressortir le dernier et remarquable historien de la littérature latine, M. René Pichon (2\ ce théâtre n'approche pas du théâtre rutlandien par la va-

( I ) « I hâve heard that Mr. Shakespeare was a natural wit without any art at ail. »

(2) Histoire de la littérature latine, par René Pichon ; Paris, Machette et C'», igoS.

riété sans égale des sujets et des genres abordés, l'élévavation souvent sublime, l'accent général de noblesse, ni même par le don naturel si diversifié de pénétration psychologique. Et quand l'examen du style et des rythmes de VAsinaire, d'Amphitryon, de la Mostellaire, des Captifs, des Menechmes, du Marchand, du Soldat fanfaron, etc., ne permet pas — tant s'en faut ! — de dire que T. Maccius Plautus était illettré, qui donc le soutiendra sérieusement de l'auteur de Vénus et Adonis, de Peines d'amour perdues, à' Henry V, de Jules César, d'Hamlei et de la Tempête (i) ?

Or, on verra dans quelle mesure Shaxper était illettré !

Mais si lord Rutland avait achevé des études universitaires — ce qui n'était pas le cas de tous les jeunes nobles — cela ne signifie nullement qu'il sût à la perfection le latin et le grec. Voilà ce qu'il faut bien établir encore ! Une dernière équivoque s'évanouira pour faire éclater une concordance de plus.

Le jeune châtelain de Belvoir avait fait des études assez irrégulières, en grand seigneur passionné de littérature plutôt que soucieux d'une application méthodique. Ce fut le cas de maints poètes souverains, notamment de Lamartine, d'Hugo, de Byron — qui n'allèrent même pas, comme Rutland, jusqu'à conquérir un di-

(i) On a cité aussi Robert Burns — comme si ce charmant poète révélait, dans son œuvre de terroir admirable, les connaissances multiples de l'auteur d'Hamlet, et comme si l'on ne savait pas qu'il avait fait de bonnes études primaires et lu des livres dont il nous cite lui-même les titres ! On a parlé aussi d'Abraham Lincoln : a-t-on bien lu sa biographie?...

plôme, chose dont le génie n'a que faire à la rigueur. Ce fut aussi le cas de Balzac et de Flaubert. Emile Zola n'échoua-t-il pas à l'examen du baccalauréat ? Hector Berlioz et Richard Wagner furent-ils prix de Rome ? Et si Georges Bizet ne l'avait pas été, croit-on qu'il n'aurait pas écrit quand même les Pêcheurs de Perles, la musique du sonnet d'Arvers et delà chanson de Millevoye les chœurs de V Arlésienne et Carmen ? Croit-on, par hasard, que tous les classiques français du dix-septième siècle, dont l'idéal était pourtant l'imitation de l'antiquité, savaient autant de grec que Racine et Fénelon ? Croit-on même qu'ils savaient tous le latin aussi profondément que Bossuet et Boileau ? Rutland était avocat. Qu'est-ce que cela signifie souvent ? Le pays où nous écrivons ces lignes est exceptionnellement riche en défenseurs de la veuve et de l'orphelin ; ce qui est le plus difficile en Belgique, c'est de ne pas être avocat — ou décoré ; mais la plupart de nos confrères de Mirabeau qui ont cependant fait des études de droit, à les en croire, plus complètes que celles qu'on exigeait à Gray Inn d'un jeune noble en iSgS, n'ont-ils donc pas oublié — même quand ils l'ont bien su ! — la majeure partie du latin et du grec qu'ils apprirent ? Ah 1 si certains d'entre eux savaient seulement le français !... Ils émaillent bien leurs discours de locutions courantes comme ipso facto, pro forma, res périt domino, caveant consules ou patere quam ipsefecisti legem ; ils iront même, dans une circonstance pathétique, en cour d'assises par exemple, jusqu'à risquer — le plus souvent d'ailleurs à contresens — le sunt lacrymae rerum de Virgile ou l'apostrophe célèbre de Cicéron à Catilina; mais combien sauraient encore traduire une modeste page de Cornélius Nepos ou simplement de l'Epitome, pour laisser les Lucrèce, les Properce ou les Tacite ! Quant à des ci-

tations grecques, qu'on le remarque, nos Cujas en herbe ou en graines n'en font même plus du tout!... Qui donc sait le grec, dont Sainte-Beuve même ne put jamais se rendre maître avec un professeur jusqu'à la fin de sa vie ? Qui le possède comme le posséda un L'econte de Lisle ? Un petit nombre d'hommes que l'on cite, particulièrement des professionnels — qui ne laissent pas d'être parfois encore embarrassés : le bon professeur, nous disait un jour un spirituel helléniste, a toujours sa traduction sous les yeux...

Rutland avait certes exploré d'antiques et rayonnantes régions littéraires que l'humble Shaxper de Stratford connaissait beaucoup moins encore que le monde de la chasse au faucon, par exemple ; mais il ne s'y cantonnait pas comme des spécialistes, tels que Camden, Parker, Hooker, Bacon, Selden, Walter Raleigh, ou le robuste dramaturge néo-classique Benjamin Jonson qui, procédant surtout de Plaute, d'Aristophane et d'Horace, faisait de l'antiquité une étude systématique continuelle; comme John Case, commentateur d'Aristote, qui écrivit en i585 le prem.ier livre sorti des célèbres presses d'Oxford, 5pecw/w m moralium, etc. : comme Benjamin Carrier que l'étude de saint Augustin ramena au catholicisme, qui vint à Spa en i6i3 et mourut à Liège, selon le Harlington MSS, à Paris selon Wotton ; comme Richard Robinson, qui traduisit en 1602 VHistoriœ Belgicœ de Meteren ; comme l'Ecossais Jamer Hepburn, chargé de la garde des manuscrits au Vatican, qui se flattait de pouvoir louer la Vierge en soixante-deux langues ; comme i'évêque Joseph Hall qui vint en i6o5 à Spa où il écrivit des Méditations et qui, vêtu en laïc et accompagné d'Edmond Bacon, étonnait les prêtres du pays de Liège par ses vastes connaissances; comme Gosson Stephen qui prêchait en latin ; comme Gervase

Markham et son frère Francis, ces surprenants linguistes et polygraphes ; comme Ch. Fitzgefîrey qui publia en 1601 un volume d'épigraphes et d'épitaphes en latin; comme le puritain Thomas Cartwright, dit sansrival pour la connaissance combinée du latin, du grec et de Fhébreu ; comme Abraham Fraunce, protégé de Sir Philip Sidney et de sa sœur, la comtesse Mary de Pembroke ; comme Richard Stanyhurst qui vint à Bruxelles et à Anvers; comme les deux Stapleton qui s'établirent en Belgique ; comme Al. Naville, Thomas Lake, G. Babington, Moffett, George Herbert, Gérard de Malines, Tobie Matthew, Nicolas Hill, Mocket, George Carleton, Sylvester Norris, Henry Savile, John Sanderson, James Ussher, John Leslie, les deux Alexandre Gill, Edward Hawes, etc.

Ainsi l'on s'explique que Ben Jonson ait écrit que l'auteur de Vénus et Adonis savait « peu de latin et moms de grec ». C'était un juge tout exceptionnel que Ben Jonson, phénomène d'érudition classique comme l'Angleterre n'en a plus revu depuis trois siècles, Milton excepté: il pouvait dire sans vantardise à Drummond de Hawthornden, dont il fut l'hôte lors de son fameux voyage en Ecosse (161 8) : « Je sais plus de latin et plus de grec que tout le reste des poètes d'Angleterre (1). »

Mais... nous avons ici deux mais qui se confondent en somme : Ben Jonson est-il vraiment allé si loin qu'on le pense généralement ? a-t-il bien dit que l'auteur

(i) Chose peu connue des lettrés mêmes, les Notes des Conversations de Jonson avec Drummond ne furent publiées qu'en 1827. Elles avaient été remises à la Société écossaise des antiquaires en 1782 par un descendant de Drummond, Une réimpression en fut faite par la Shakespeare Society. (Voir la Vie de Drummond par Masson, 1873.) Il importe de bien mettre tout ceci en relief, car la date de cette première publication si tardive — 1827 — explique maintes choses utiles à notre thèse, comme on verra.

d'Hamlei savait « peu de latin et moins de grec» ? — et l'étude attentive des pièces ne révèle-t-elle pas une con naissance remarquable, sinon approfondie, des langues anciennes, du latin surtout?

Qu'elles ont fait couler d'encre les contradictions de Ben Jonson au sujet de Shaxper ! M. G. G. Greenwood le dit avec une spirituelle justesse : « Le vieux Ben en cette affaire apparaît comme un Sphinx, et si, comme son modèle, il avait dévoré tous ceux qui ont fait des réponses erronées à son énigme, la mortalité eût été grande parmi les critiques et les commentateurs. » Ces contradictioiis de Ben Jonson, ne s'expliquent-elles pas avec Rutland ? On le verra dans un autre chapitre. Mais ici nous n'avons qu'à nous occuper de la connaissance des langues, c'est-à-dire des vers fameux qu'on trouve dans la grande pièce laudative écrite par Ben Jonson pour le Folio de 1623 :

And though thou hadst small Latin andless Greek From thence to honour thee I would not seek For names ; but call forth thundVing Eschylus, Euripides, and Sophocles to us....

Ce passage prouve d'abord que Jonson reconnaît que l'auteur d'//^m/e^ savait le grec et le latin. C'est un point d'acquis. Mais savait-il ces langages à fond? Le désaccord éclate ici. On dit qu'il les savait très mal puisque Jonson écrit : « Et quoique tu eusses peu de latin et moins de grec ». C'est l'opinion couramment admise dans les camps divisés sur d'autres points. Est-elle bien juste ? M. le docteur Conrard Meier et, dans Baconiana (1907), M. Théobald,font remarquer avec raison qu'on a tort d'isoler toujours le premier vers, tout en interprétant mal « though » : il faut prendre la phrase entière. En effet, « though » signifie dans le sens le plus usuel « quoi-

que », mais il signifie aussi « quand même », et si l'on tient compte, en outre, comme on doit le faire, du conditionnel « would » au second vers, on a : « Et quand même tu n'aurais eu (su) que peu de latin et moins de grec, je n'en éprouverais point d'embarras pour t'honorer », etc., — ce qui diffère beaucoup du sens généralement admis ! Ben Jonson — qui est parfois un auteur difficile! — veut donc simplement dire : «Tu savais assez de latin et moins de grec, mais si tu n'en avais même su que très peu — voire si tu n'en avais pas su du tout I — j'admirerais encore ton génie au point de te mettre à côté d'Eschyle, d'Euripide, etc. »

Cette conclusion s'accorde pleinement avec celle des trois études approfondies que J. Churtons Collins a publiées en 1903 dans The Fortnightly Review. Ben Jonson, comme le fait justement remarquer J. Ch. Collins, '^tait de la famille des grands linguistes contemporains - Casaubon, Juste Lipse, Th. de Bcze, Grotius,Scaliger, — et, de nos jours, il eût parlé de Shelley, deTennyson, de Browning, qui savaient pourtant le latin, comme il parlait de l'auteur d'Hamlet.

On ne saurait trop relire ces études de Collins. Pleines de citations, de rapprochements précis, inattendus, décisifs, qui anéantissent le trop fameux Essai de Richard Farmer, si incomplet et si vague, elles établissent à toute évidence :

1° Que l'auteur d'Hamlet a étudié les trois grands tragiques grecs — pour ses pièces historiques principalement — mais qu'il a surtout connu les Grecs à travers les Latins. Il a étudié de la même manière les Epigrammes de l'Anthologie dont maintes réminiscences se trouvent dans Roméo et Juliette, et qui furent généralement éditées à partir de 1529 avec une traduction latine en regard ;

2'' Que, pour le latin, l'auteur de Vénus et Adonis et d'Henry IV s'est souvent inspiré d'Ovide et de Plaute, qui n'étaient pas de son temps traduits en anglais ;

3° Que si Golding avait traduit une seule des œuvres d'Ovide, les Métamorphoses, cette traduction n'est qu'une sorte de paraphrase — et les réminiscences des MétamorpJioses qu'on trouve dans Vénus et Adonis, dans Lucrèce et ailleurs, rappellent toujours le texte original, jamais le texte de Golding.

La conclusion est claire : Rutland ne fut pas comparable, comme latiniste ni surtout comme helléniste, aux Camden, aux Hall, aux Ben Jonson, aux Grotius, etc. ; mais — sans compter qu'il put obtenir maint renseignement dans le monde savant qu'il fréquentait — il savait les langues anciennes. Tout porte seulement à croire que n'en faisant pas une étude constante, il dut finir par perdre quelque chose de ce qu'il en avait appris à Cambridge et à Padoue, sans tomber pourtant, comme tant d'avocats dont nous avons parlé, jusqu'à n'en plus savoir que des locutions courantes. Ainsi ce que Rutland sut de latin et de grec répond exactement à ce qui apparaît dans son oeuvre. Quanta Shaxper, pour qui le latin et le grec étaient du chinois, il ne soupçonna même jamais ce qu'avait été le monde de Thésée, de Timon, d'Eschyle, d'Aristophane, de Plaute, de César, de Brutus, de Virgile, de Sénèque et de saint Augustin : il avait pour cela d'excellentes raisons 1

Mais si l'auteur du Rapt de Lucrèce et de Timon d'Athènes n'avait gardé qu'une teinture de latin et de grec, il savait mieux le français et l'italien, pour ne rien

dire de l'espagnol. Quoi de plus naturel encore ? C'étaient des langues vivantes, qu'il parlait. Quelle que soit la différence des époques, c'est encore aujourd'hui le cas des jeunes Anglais qui font des études. Rutland savait l'italien, plus simple que les langues mortes : il l'avait appris en Angleterre (peut-être avec John Florio) avant de se rendre à l'université de Padoue ; — et l'auteur du Marchand de Venise s'est inspiré de plusieurs œuvres italiennes qui n'étaient pas alors traduites en anglais.

Savait-il aussi bien le français ? Personne ne le conteste. Pour ne pas répéter inutilement les preuves qu'on en donne, bornons-nous à citer M. Jusserand qui, après avoir écrit à la page 596 du second volume de V Histoire littéraire du peuple anglais que la connaissance qu'avait « Shakespeare » du français n'est point douteuse, fait cette remarque péremptoire et non suspecte :

«... Non seulement à cause des scènes où il se plaît à se servir de cette langue (scène entre Pistol et le soldat français ; Henri V et Catherine de France ; le docteur Caius et Mrs Quickly), mais en raison de quelques remarques montrant une singulière facilité d'apprécier jusqu'aux finesses de l'idiome, par exemple dans la scène où la duchesse d'York demande le pardon royal pour son fils pendant que le duc son mari en dissuade le roi :

DucHESS. — No word lie pardon, for King's mouth so

meet.

York. — Speak it French King ; say « pardonnez moy. » DucHEss. — Dost thou teach pardon pardon may destroy ?

{Richard II; V, 3.)

« Pour faire un tel jeu de mots, il faut connaître fort

en la langue. »

Il faut connaître fort bien' la langue, dit xM. lusse-

rand ! On pourrait tirer du théâtre de Rutland d'autres preuves de sa connaissance du français, mais celle-ci, mise en relief par un bon juge, suffit amplement : Ab uno disce omnes ! D' ailleurs, M . Jusserand signale d'autres passages du second Henry IV, d'Henry F et des Joyeuses Femmes de Windsor (i).

La question est plus difficile à trancher pour l'espagnol. Faute de preuves certaines ou du moins de fortes présomptions, impossible de dire si Rutland le savait. Bien que sur le point de le céder à la France, l'Espagne était encore la grande puissance continentale du temps, même après la terrible destruction de l'Armada (i588) ; nombre de ses nationaux vivaient en Angleterre ; et la connaissance d'autres langues méridionales pouvait faciliter l'étude de celle de Lope de Vega et de Cervantes. Néanmoins, on ne peut rien affirmer. La seule chose certaine, c'est que le sujet des Deux Gentilshommes de Vérone est emprunté à la Bergère Félisména, épisode de la fameuse Diane énamourée (1542), le roman pastoral espagnol ou portugais de Montemayor, qui obtint un succès si extraordinaire dans toute l'Europe et inspira notamment VAstrée (1608) d'Urfé. Mais l'emprunt fut-il direct ? On a supposé qu'une pièce aujourd'hui perdue, Y Histoire de Félix et de Philofnène, jouée à la cour en 1584, avait pu fournir le thème des Deux Gentilshommes de Vérone... Voici qui va permettre de ne pas tenir compte de cette supposition : la première traduction anglaise de la Diane énamourée, due principalement à Bartholomew Yonge, parut en 1598 ; mais une traduction manuscrite de Thomas Wilson avait été dédiée en 1 696 au comte de Southampton — et elle cir-

(i) Voir aussi Nathan Drake : Shakespeare and his Times. Edit. de i838, pp. 26 et 27.

cula probablement beaucoup plus tôt, pense M. Sidney Lee (i). Cela ne suffit-il pas ? Sans que l'hypothèse toute gratuite et intéressée de M. S. Lee soit nécessaire — sans qu'il faille même rappeler qu'en i55i parurent des vers de Montemayor traduits par Philip Sidney, beaupère posthume de Rutland — un nouveau trait de lumière jaillit ! Que Rutland sut ou non l'espagnol, peu importe, puisqu'il n'a fait à la littérature ibérique que cet emprunt-ci : on découvre, date pour date — iSgô î — la source où il a pu puiser, source qui n'était pas à la portée ni même à la connaissance de Shaxper. On sait en outre que Wilson était un familier du monde de Rutland — et que ses sonnets, fait remarquer M. Sidney Lee, furent « étudiés de près»par «Shakespeare». Enfin comme William Hazlitt a démontré à toute évidence que ce n'est pas la traduction de Bartholomew Yonge qui a inspiré l'auteur des Deux Gentilshommes de Vérone (2), si l'on substitue au clown obscur le jeune châtelain de Belvoir, tout devient une fois de plus lumineux et concluant (3).

Cette nouvelle constatation, imprévue autant que précise, amène une remarque générale fort importante au sujet des traductions manuscrites du temps. M. Jusserand déclare que les ressemblances entre les textes classiques et certains passages de « Shakespeare » ne supposent pas nécessairement connaissance et imitation ; qu'on pourrait en trouver d'aussi marquées avec quan-

{\) Shakespeare' s Life and Work, chap. V.

(2) Shakespeare Library (I, pp. 275-312, et spécialement p. 55).

(3) Voir aussi Ch. Knight : Studies of Shakespeare (i85[), p. 95-96.

tité d'auteurs certainement inconnus à « Shakespeare » (fragments grecs récemment découverts, textes espagnols, hindous, etc.) ; que sir Thomas Browne, parlant à cette époque par expérience personnelle, fait remarquer que maintes pensées et maintes expressions sont communes à des auteurs de contrées et d'époques diflérentes et qu'un savant annotateur de ses écrits y avait relevé des passages analogues à maints passages de Montaigne que Browne n'avait cependant jamais lus ; enfin, M. Jusrand, s'appuyant sur l'autorité de T. Heywood (préface du Bra^en Age, 1616), ajoute qu'il existait bien plus de traductions manuscrites que nous n'en connaissons.

Quoiqu'il n'y ait là rien d'absolument impossible, il faudrait cependant des preuves , et nous doutons fort qu'on en puisse jamais fournir! Une chose certaine, en tout cas, c'est que nous connaissons les traductions publiées quand Rutland-Shakespeare débuta : Malone en avait déjà fait le relevé. Là, du moins, nous sommes sur un terrain solide où nulle erreur n'est possible. Mais si l'on acceptait même sous bénéfice d'inventaire ce qu'avance M. Jusserand, que voudraient donc en inférer les shaxperiens ? Qu'importe, d'ailleurs, de leur point de vue, puisqu'ils prétendent que Shaxper savait les langues ?... Etquevientfaireicila remarque de Th. Browne, si juste qu'elle puisse être ? Il ne s'agit pas, en effet, de certains passages plus ou moins semblables, mais de sujets entiers empruntés à des œuvres qui n'étaient pas traduites ! Quelques-unes l'eussent-elles même été en manuscrits, ce n'en seraient encore que quelques-unes : la difficulté, pour réduite, subsisterait toujours. Et les shaxperiens ne veulent-ils donc pas voir que ces quelques manuscrits hypothétiques mêmes n'eussent été connus que d'un monde très restreint où Shaxper n'aurait pas eu accès ? Ainsi, dans les détails comme dans l'ensemble,

le vrai point de vue une fois découvert, tout vient sans cesse renforcer notre thèse.

Des langues, passons à la culture générale de Rutland.

Coleridge dit que « Shakespeare » est une puissance créatrice omniprésente. Mot très juste si l'on songe à la puissance d'imagination d'un poète qui semble avoir vraiment vu flotter, vivre et se mouvoir autour de lui, comme une légion d'ombres riantes ou tragiques, les personnages qu'il met en scène ; — et si Ton songe en outre, selon une ingénieuse remarque, que les bayswindows anglaises, avançantes et à pans coupés, ouvrent leurs vitrages dans toutes les directions, tandis que les fenêtres de Versailles regardent droit devant elles : symboles de l'art romantique, et du classique. Tout grand artiste est d'ailleurs plus ou moins visionnaire : cette seconde vue, l'imagination, est sa faculté maîtresse.

Ce fut Samuel Taylor Coleridge, bientôt suivi de Charles Lamb, qui inaugura en Angleterre et en Europe l'ère de l'enthousiasme « shakespearien » presque délirant et sans frein, enthousiasme qui répondait à de nobles aspirations de l'époque : nul, parmi les poètes lackistes, n'était mieux qualifié que l'auteur lyrique du Vieux Marin pour exprimer un sentiment pareil. Auguste-Guillaume Schlegel et Louis Tieck furent en Allemagne les plus célèbres représentants de cette ère. Emerson fit écho en Amérique dans ses Représentative Men. Et en France, un peu plus tard, en 1864 — pour ne rien dire de Stendhal ni de Villemain — Victor Hugo suivit à son tour dans son William Shakespeare^ où

se trouvent quantité de phrases comme celle-ci : « Je ne choisis pas. . j'admire tout comme une brute. »

Si Tauteur à'Hamlet a quelques défauts, le mot omniprésent de Coleridge reste indiscutable ; mais on n'a pas tardé à glisser d'omniprésent à omniscient. C'est ici qu'une équivoque doit encore être dissipée.

Rutland fut-il savant? D'une certaine façon, sans nul doute. Fut-il omniscient? Il serait exagéré de le prétendre.

Un littérateur peut être savant de plusieurs manières. Pascal, BufFon, Voltaire et Gœthe se rangent à des degrés divers parmi les savants proprement dits. Les oeuvres des trois derniers en témoignent assez ; et si le premier n'en donne que des preuves indirectes dans ses Pensées, on sait par ailleurs ce que le profond et génial écrivain fut en géométrie, et qu'il se range à côté de Toricelli par sa découverte des lois de la pesanteur atmosphérique et de l'équilibre des liquides. Inutile d'insister sur BufFon — du moins sur le Buffon de la Théorie de la terre et des Époques de la Nature. L'auteur du Dictionnaire philosophique, surtout dans la seconde moitié de sa vie, se tint avec une inlassable ardeur au courant des sciences de son temps, et l'on connaît notamment ses expériences de physique au château de Cirey, chez la savante Emilie du Châtelet. Quant à Gœthe, n'eût-il même pas écrit la Métamorphose des Plantes et la Théorie des couleurs, le reste de son œuvre et l'histoire de sa vie nous édifieraient suffisamment.

Rutland eut-il des préoccupations analogues — assez rares du reste chez les hommes de lettres ?

Rien ne permet de l'affirmer. Eût-il même vécu 8 1 ans comme Bufïon, 83 comme Gœthe ou 84 comme Voltaire, au lieu de mourir à 36, tout semble indiquer qu'il

ne se serait pasmêlé si directement au monde savant que le châtelain de Montbard, le philosophe de Ferney et le poète de Francfort-sur-Mein et de Weimar. La nature de son esprit le portait ailleurs. Ajoutons que, s'il en eût même été autrement, les sciences de son temps étaient loin d'être comparables à celles du dix-huitième siècle !

Il suffit de lire Bacon pour s'en convaincre, abstraction faite de sa méthode philosophique — si discutée encore au siècle dernier par Macaulay.

Mais si Ton tient compte de la brièveté relative de sa vie, Rutland se préoccupa-t-il de science à la façon d'un Voltaire ou d'un Goethe ? Nous croyons qu'il faut encore répondre négativement. Tout savant qu'il fût, Rutland ne semble pas déceler d'universelles curiosités extra-littéraires. Sa science est plutôt comparable à celle de Balzac, grande en certains domaines, hasardeuse en d'autres qui n'étaient d'ailleurs pas encore bien constitués : il semble en tout cas la subordonner entièrement à son œuvre, sans souci de faire des découvertes, ni même de la propagande et de la vulgarisation (i).

(i) M. Archbold écrit qu'en se rendant à l'Université de Padoue, Rutland rencontra Gaspard Weiser (né en i565), qui fut nommé professeur d'hébreu à Zurich, sa ville natale, en iSgô. C'est au commencement de cette année que le feune châtelain de Belvoir s'embarqua à Plymouth pour gagner l'Italie. (Voir Zurich Letters, Parker, Soc. II, 326). Les savants suisses ne pourraient-ils faire quelque découverte à ce sujet ? — D'autre part, n'a-t-on pas gardé trace du passage de Rutland à l'Université de Padoue ?

Padoue est un fort bel endroit Où de très grands docteurs en droit Ont fait merveille...

dit Alfred de Musset dans sa délicieuse pièce A mon frère revenant d'Italie. Il était loin de songera son cher auteur d'//am/e/ et d'Othello en écrivant ces vers!

A vrai dire, Rutland fut surtout un poète ; mais, dans les limites que nous venons de tracer, d'après ce que nous savons de lui, il fut savant et même très savant. Nul doute possible à cet égard.

On a dit qu'il ne connaissait guère l'astronomie, et l'on a même prétendu qu'il parle parfois des phénomènes atmosphériques et de la cosmographie comme le ferait de nos jours un homme n'ayant lu que l'almanach.

Pour les phénomènes atmosphériques, c'est inexact.

Quant aux choses de l'astronomie et de la cosmographie, il n'a pour ainsi dire jamais besoin de s'en occuper d'une façon didactique : la nature de son art ne le comporte pas.

Mais, en fût-il même autrement, oublie-t-on ce qu'étaient ces sciences à la fin du seizième siècle? Le système assez récent, relativement timide et comme incomplet de Nicolas Copernic, attendait la consécration de Galilée et de Kepler, contemporains de Rutland, nés» le premier en 1564 (comme Shaxper), le second en iSyi, cinq ans avant l'auteur véritable de la Tempête. Or, Galilée ne fit en somme que répéter que la terre tourne autour du soleil ; ses principales découvertes appartiennent surtout à la physique expérimentale — lois de la pesanteur, invention du pendule et du télescope ; — et le premier de ses ouvrages, Siderius nuntius, iparut seulement à Florence en 16 10, au moment où Rutland achevait son oeuvre ! Quant à Kepler (mêlant toujours tant d'erreurs à ses sublimes découvertes !) ce n'est pas, on en conviendra, par la loi du carré des temps des révolutions planétaires, ni par celle des orbites elliptiques des planètes, ni par la loi démontrant que le temps mis par une planète à décrire une portion de son orbite se proportionne à la surface de l'aire que décrit en même temps son rayon vecteur, ni même par le calcul plus

précis des longitudes ou par la table des logarithmes qu'il pouvait influencer beaucoup un dramaturge... D'ailleurs, son Astronomica nova ne parut à Prague qu'en 1609, et son Harmonia mundi qu'en 16 r g, sept ans après la mort de Rutland ! Et si celui-ci néglige aussi de parler des lois de la gravitation universelle, ce serait peut-être bien pour la raison assez convaincante que Newton ne commença à s'en occuper qu'en 1666... Et de nos jours même, ne voit-on pas encore les écrivains les plus considérables garder des façons conventionnelles de s'exprimer, écrire que le soleil « se lève » tard en hiver comme un gros paresseux, qu'il se « couche » tôt comme un enfant bien sage ? Le grand Byron s'est-il fort soucié, dans Manfred^ de Cuvier, de Lamarck ou bien de Lyell ? Hugo n'est-il pas allé jusqu'à combattre Darwin en iSSg? Balzac, bien qu'ayant la louable préoccupation des travaux d'un Geoffroy Saint-Hilaire, n'a-t-il pas, d'autre part, été dupe de certaines superstitions ? Et s'il était savant en « bricabracologie » moderne comme son premier maître, Walter Scott, l'était en archéologie médiévale, n'a-t-il pas écrit dans le Cousin Pons des énormités sur la musique, après en avoir pris fiévreusement quelques leçons ? N'a-t-il pas été de ceux qui mirent Rossini au-dessus de Beethoven !

Inutile de multiplier les exemples. Rutland a pu ne pas connaître à fond certaines sciences ; il n'est du moins jamais tombé dans le travers de vouloir en disserter quand même. Son empire immortel était ailleurs.

Mais on a fait aussi des réserves sur sa science littéraire.

Ici encore, il y a une équivoque extraordinaire. Ce qu'on ne dit pas, c'est que les lacunes de la grande science littéraire de l'auteur d'Hamlet étaient celles de toute son époque. On veut surtout parler de ses anachronismes. Les uns sont voulus, plus ou moins imposés par les

lécessitës scéniques: tel l'assassinat de César au Capi- :ole, quand on sait qu'il fut commis au Sénat. Mais, "econnaissons-le, on trouve chez Rutland nombre d'ana- :hronismes involontaires, d'un genre spécial, dont nous l'avons point parlé plus haut, par crainte de mêler deux :hoses distinctes.

Ceux qui invoquent ce genre d'anachronismes pour iémontrer que Shaxper est Fauteur du Songe d'une Nuit fÉtéeide Colorian, plaident étourdiment contre leur propre cause. Ils nous forcent à leur rappeler ou bien à eur apprendre que les préoccupations de couleur locale n même d'exactitude historique sont d'une date fort •écente. Autrefois, chaque siècle teintait naïvement, in- :onsciemment, les époques antérieures de sa propre magination, les habillant même à sa propre mode, sans ^ue personne s'en formalisât — bien au contraire ! La îcience archéologique, telle que nous l'entendons depuis :ent et cinquante ans, n'était pas née. C'est dans la seconde moitié du dix-huitième siècle qu'à la suite d'un Winkelman ce souci d'exactitude diversifiée, de reconstitution savante, commença à se manifester dans les lettres et en peinture avec Louis David, précurseur à cet ^gard d'un Eugène Delacroix aussi bien que d'un Dominique Ingres : la terre était mieux connue, l'histoire aussi, tes voyages se multipliaient et, par suite, les points de :omparaison. L'amour de la couleur locale en sortit et devint graduellement, à partir de Chateaubriand surtout, une des caractéristiques du romantisme moderne. On sait jusqu'où Théophile Gautier le systématisa et le modernisa dans ses voyages en Espagne, en Italie, en

Russie, à Constantinople. Nous ne prétendons pas que ce souci ait toujours été heureux, qu'à côté des chefsd'œuvre il n'ait donné lieu à des erreurs, à des excès et même À des puérilités; mais là n'est pas la question: nous voulons simplement dire que l'effort fut manifeste, général, et dans son ensemble entièrement nouveau.

L'antiquité, le moyen âge et les deux siècles et demi de littérature néo-classique qui suivirent, n'avaient rien connu de pareil. Tous nos romans du cycle de Charlemagne, tous ceux du cycle d'Artus ou de la Table Ronde, tous ceux du cycle d'Alexandre, sont écrits ou recommencés à la mode du temps de leurs auteurs successifs. Faut-il parler de la peinture italienne, de la flamande ou de la hollandaise ? Dans la philosophique Allemagne même, si extraordinaire que soit son génie, Albert Durer s'occupe-t-il de couleur locale? Les Romains du grand Corneille sont des Français du temps de la Ligue ou de la Fronde ; les Grecs de Racine, des courtisans idéalisés de Louis XIV. Dans son génial pastiche du Télémaque, Fénelon francise à la fois Homère et Virgile ; et le mot frappant de Rivarol qui trouve Fénelon plus antique que Tantiquité pourrait aujourd'hui sembler une critique...

Quel était l'idéal au temps de Rutland-Shakespeare, à l'aurore du néo-classicisme, à l'apogée de la Renaissance ? Imitera la fois l'antiquité gréco-latine et certains Italiens, parfois légèrement doublés de quelques Espagnols. Rien d'autre ! Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'Angleterre, par sa situation septentrionale, excentrique, insulaire, fut moins profondément entamée que la France : l'influence de la Renaissance y fit simplement fermenter le vieux terreau national, plus résistant qu'ailleurs, mais elle ne le transforma pas : Rutland apparaît comme un sombre et humouristique Protée anglais tout pailleté de

lueurs méridionales, mais non foncièrement altéré dans sa sève originelle. Néanmoins, en Angleterre aussi, l'idéal de chacun restait dans le passé. C'est toute la Renaissance. Ce qui distingue seulement un Edmond Spenser et un Roger Manners de Rutland d'un Pierre de Ronsard ou d'un Michel de Montaigne, c'est que les deux premiers regardent à la fois le passé national et celui du Midi, tandis que les Français délaissent leur moyen âge. Chez ceux-ci, plus de chevaliers, de moines, d'ogives, de fées, de lutins, de sorcières, de légendes : le cothurne athénien, la toge latine et le pétrarquisme italien ont tout envahi. Il ne reste de national que ces éléments incoercibles et impondérables qui se glissent fatalement dans les œuvres, en dépit des poètes, comme à leur insu — chez un Joachim du Bellay lui-même plus que chez tout autre peut-être — ou bien les écrits, systématiquement nationaux, ceux-là, mais alors rares, perdus et dédaignés, d'un Noël du Fail de la Hérissaye, l'auteur des Propos rustiques, des Baliperneries, et des Contes d'Eutrapel.

Mais personne, en Angleterre non plus qu'ailleurs, n'avait la moindre idée de la couleur locale ni de la reconstitution d'une époque quelconque. Comme M. Alf. Mézières l'a justement fait remarquer, toute l'antiquité paraissait magique autant qu'uniforme, sans qu'on songeât à distinguer entre ses phases : des écrivains de la décadence alexandrine étaient admirés à l'égal d'un Sophocle ou d'un Homère, de confiance ; et l'on ne voyait pas quel écart se marque déjà, au point de vue esthétique, entre la délicate et pure majesté parfois composite d'un Virgile et les antithèses souvent cherchées d'un Sénèque. En bloc, l'antiquité était un oracle littéraire vénéré. Qu'on se rappelle en quels termes en parlait toujours La Fontaine, cent ans plus tard, dans la préface

de ses Fables: pour lui, l'autorité de Planude même est décisive! Et — le dirons-nous en passant? — ce sentiment s'expliquait en somme. La poésie n'avait pas encore été renouvelée par les modernes, ni la pensée philosophique ; et après s'être enfin dépêtré du long et stérile prolongement du moyen âge avec ses frivolités de rébus soi-disant poétiques, ses grands rhétoriqueurs vides et ses exhibitions de sots verts et jaunes à chaperons flanqués d'oreilles d'ânes, les néo-classiques, à la suite de Montaigne, qui fut plus encore que Rabelais et Ronsard leur vrai chef français et européen, recueillaient, non sans une judicieuse prudence, ce qu'avaient laissé les anciens : le nouveau monde, sorti de l'enfance émerveillée du moyen âge, inventoriait avec une ardeur filiale les trésors retrouvés du patrimoine universel et les faisait fructifier, avant de s'aventurer dans une carrière encore inconnue. Rien ne se fait sans transition ; il n'y a pas de hasard ; et l'histoire, bien consultée, montre qu'on ne pouvait rien tenter d'autre à ce moment.

Faut-il donc s'étonner qu'on trouve aujourd'hui dans le théâtre de Rutland un certain genre d'anachronisme?

Artistiquement, on peut s'en consoler. Qu'importe que le Coriolan de Rutland ne soit pas tout à fait celui de l'histoire — ou même qu'il ne le soit pas du tout? Cela importe d'autant moins que Coriolan n'est connu par aucun document contemporain, comme l'a établi Nieburhr. Tite-Live, le grand historien des gonflements nationaux, qu'on nous passe l'expression, et Plutarque, guide historiquement peu sûr à maints égards, n'en ont parlé que cinq ou six siècles après sa mort, on sait sur quels témoignages incertains. Et si on le connaissait même parfaitement, il suffirait encore que le Coriolan du drame fût un autre personnage, intéressant et logique. On l'aime tout autant ressemblant comme un j

frère au comte Robert Devereux d'Essex — dont la mort sur Péchafaud fit enfin éclore le grand poète tragique qui sommeillait encore à demi dans son ami et son parent Roger Manners de Rutland.

Certains anachronismes sont donc la conséquence d'une conception littéraire propre à toute une époque et ne doivent nullement être imputés à la prétendue ignorance de l'auteur d'Hamiet. Maintenant, il y a plus ! Ce qu'on ne voit pas, du moins ce qu'on ne dit guère, c'est que les contemporains de Rutland en commettent bien davantage, et de plus grands — Ben Jonson naturellement excepté, puisqu'il n'a guère écrit que des comédies d'observation. Ici nous invoquons — contre lui-môme! — l'autorité de M. A. Mézières qui ne paraîtra point suspect, ses trois célèbres volumes sur les prédécesseurs, les contemporains et les successeurs de Shakespeare étant aussi consciencieux, aussi fournis de faits précis, que dépourvus d'intentions de polémique. Qu'écrit M. Mézières ?

« Beaumont et Fletcher, quoique élèves des universités et beaucoup plus instruits que Shakespeare, ne se font pas faute de commettre des anachronismes. Ils intitulent de Lieutenant bouffon une' tragi-comédie, dans laquelle il est question des successeurs d'Alexandre et dont les héros sont Antigone et Démétrius. Ils y parlent d'un colonel qui commande un régiment et de citoyens qui s'entretiennent, en pleine Asie, sous le manteau de la cheminée. Dans Thierry et Théodore, les soldats de Brunehaut sont armés de mousquets. Dans Rollon, duc de Normandie, les pirates normands citent les noms de l'histoire et de la mythologie antique, comme s'ils sortaient d'Oxford, et paraissent aussi familiers avec Vénus, Dédale et Vulcain qu'avec les divinités Scandinaves. Dans Bonduca, une des plus belles tragédies du temps, on voit des soldats romains qui mangent du pudding. Dans les Deux nobles Cousins, l'action se passe en Grèce, à la cour de Thésée, que Shakespeare avait déjà fait duc d'Athènes.

On y voit un maître .d'école bouffon qui parle latin avant la guerre de Troie, et des héros qui emploient la langue chevaleresque du moyen âge, comme dans le conte de Chaucer et dans le monde gréco-romain d'où la pièce est tirée ! Thésée surprend Palamon et Arcite qui se battent seuls au milieu d'une forêt; il interrompit leur duel en leur disant: Traîtres, qui êtes-vous qui vous battez ainsi, comme si vous étiez des chevaliers, sans ma permission et sans officiers d'armes ? et immédiatement après il les convoque à un tournoi (i). »

Tous ces exemples, qu'on pourrait multiplier, sont-ils assez concluants? Que dit de son côté Hippolyte Taine dans son Histoire de la littérature anglaise ?

« Presque tous sont des bohèmes, nés dans le peuple (excepté Beaumont et Fletcher). instruits pourtant, et le plus souvent élèves d'Oxford ou de Cambridge, mais pauvres, en sorte que leur éducation fait contraste avec leur état : Ben Jonson est beau-fils d'un maçon, maçon lui-même; Marlowe est fils d'un cordonnier ; Shakespeare, d'un marchand de laine ; Massinger, d'un domestique de grande maison (2). »

L'autorité et la bonne foi de M. Mézières mettent d'autant mieux en relief ici, sans que le savant écrivain y songe, la constatation qui nous intéresse. Beaumont et Fletcher eux-mêmes ne se font pas faute de commettre des anachronismes. Nous le croyons! Ce que M. Alézières ne fait pas assez remarquer, c'est que tous

(i) Contemporains et successeurs de Shakespeare, par A. Mézières ; quatrième édition, revue et corrigée. Paris, Hachette, 1891 ; pages 33-34,

(2) Livre II, chap. 2. — Bien que les dramaturges sus-mentionnés fussent d'une naissance relativement modeste, quelques réserves doivent cependant être faites sur ce que Taine dit de Ben Jonson et de Philippe Massmger. Il est douteux que Benjamin Jonson, fils d'un pasteur, ait jamais exercé la profession de maçon ; et le père de Massinger, Arthur Massinger, était plutôt le confident que le domestique du comte Henry Herbert de Pembroke, mari de la célèbre sœur de Philip Sidney.

les auteurs dramatiques du temps commettent plus d'anachronismes que l'auteur de Jules César. Quoi donc ! Les autres dramaturges ont fait des études universitaires; seul Shaxper n'en a pas fait ; et l'élève (hypothétique) de l'école primaire deStratford, même en matière de science historique, serait moins souvent en faute qu'eux tous ! Quel non-sens ! Shaxper aurait dû commettre plus d'anachronismes I Si l'auteur d'Hamlet en a beaucoup moins, c'est, contrairement à ce que pense M. Mézières, parce qu'il avait fait aussi des études universitaires, et parce que sa fortune lui avait permis de les compléter à sa guise, de se mêler à des événements étrangers aux autres poètes, de faire la guerre et des voyages féconds : c'est parce qu'il s'appelait Rutland et non Shaxper. Voilà pourquoi nous disions plus haut que ceux qui invoquent certains anachronismes, visibles seulement aujourd'hui, plaident contre leur propre cause.

Dans les limites que nous avons tracées, la science de Rutland était considérable, et supérieure à celle de tous les autres dramaturges — Ben Jonson excepté en matière de langues anciennes. Victor Hugo l'a bien dit dans la préface générale de la traduction du prétendu Shakespeare par son fils, François- Victor Hugo. Quant à Emile Montégut — critique souvent pénétrant — voici ce qu'il écrit dans la préface de sa traduction de la Comédie des Méprises :

Nous croyons que les commentateurs s'épargneraient beaucoup de difficultés s'ils voulaient enfin renoncer au Shakespeare de la tradition. Un examen, même médiocrement attentif, de ses œuvres, révèle que la lecture de cet ignorant était prodigieuse.

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