LE SERVITEUR
Les comédiens de votre honneur, se tenant à vos ordres, sont venus pour jouer une charmante comédie, ce que vos médecins estiment très salutaire, vu que trop de tristesse vous a congelé le sang, et que la mélancolie est la nourrice du délire ; en conséquence, ils jugent qu'il est bon que vous entendiez une pièce, el que vous disposiez votre esprit à la joie et à l'allégresse pour prévenir mille maux et prolonger votre vie.
SLY
Ma foi, j'y consens, qu'ils jouent. Une comédie ? n'est-ce pas une gambade de Noël, ou bien un tour de culbute ?
LE PAGE
Non, mon bon seigneur : c'est une matière plus agréable.
SLY
Quoi 1 une chose familière ? (i)
(i) Il y a ici un jeu de mots intraduisible.
LE PAGE
C'est une espèce d'histoire.
SLY
Bien, nous verrons cela. Venez, madame ma femme, asseyez-vous près de moi, et laissons le monde aller : nous ne serons jamais plus jeunes.
Tous s'asseyent — et le premier acte de 1 Mégère apprivoisée » commence (i).
Dans cette scène de comédie, nous n'avons encore qu'une esquisse, d'ailleurs remarquable, du Stratfordien. La première version du prologue, celle de 1694, diffère légèrement de celle qui parut sous sa forme définitive dans le Folio de 1623. Au lieu de Marie Hacket, on voit un garçon decomptoirchassantavec des mots grossiers Christophe Sly qui est gris et veut lui « crêper » les cheveux; — et après la représentation des cinq actes de la Mégère apprivoisée, on voit reparaître Sly, apporté sur la scène par deux des serviteurs du lord. On l'a grisé à nouveau. Il ne tarde pas à se réveiller, regarde autour de lui avec étonnement, demande s'il n'est plus un lord, voit sortir du cabaret le garçon qui le raille, riposte qu'il a du moins fait le plus beau rêve, et qu'il sait comment on doit s'y prendre pour apprivoiser une femme rebelle ! Mais ce changement importe peu. Ce qui intéresse davantage, c'est la substitution de Marie Hacket au garçon.
Sans nul doute, en retouchant sa pièce — et la farce d'étudiant qui en constitue le prologue — l'auteur, plus familiarisé qu'il ne Tétait en 1594 avec maints souvenirs
(i) Les indications du Folio montrent Sly et les autres personnages du Prologue assistant à la représentation de la comédie sur un balcon qui domine la scène.
4g6 LORD RUTLAND EST SHAKESPEARE
des environs de Stratford que Shaxper évoquait souvent, aura ajouté ces traits locaux — pour nous révélateurs.
Jugea-t-il nécessaire d'attribuer à Sly Tétat de chaudronnier pour réserver au besoin ce que nous appellerions aujourd'hui une porte de sortie, et détourner d«s soupçons éventuels? Le vagabond par manière de plaisanterie — ou par expédient — se donna-t-il peut-être à l'occasion pour tel ? Nous l'ignorons. Mais une chose certaine, c'est que tous les autres détails rappellent l'homme de Stratford et les environs de cette localité. Le sujet même de ce prologue est symbolique ! Et, selon toute probabilité, le nom de son principal personnage aussi ! Que Rutland ait pris ce sujet dans les Mille et une Nuits, ©u dans le conte qui attribue la même aventure à un Bruxellois trouvé sur la route par Philippe-le-Bon, ou que lui-même (à moins que ce ne soit Southampton!) ait eu l'idée de renouveler l'expérience sur le Stratfordien, ou enfin qu'il l'en ait seulement fait le héros imaginaire, peu importe : ce qui doit surtout frapper, c'est que le grand poète, qui n'a jamais rien écrit au hasard, s'est effacé momentanément, dans son château comme dans son œuvre même, devant un vagabond ramassé au seuil d'une taverne : à ce joyeux drille il a donné l'illusion d'avoir été le seigneur du manoir ou, si l'on veut, l'auteur de l'œuvre, ne doutant pas que l'on finît par comprendre un jour... Quant au nom de Christophe Sly, il est symbolique aussi — comme d'autres d'ailleurs, qui ne furent pas forgés au hasard (i). Sly signifie rusé, nom que justifie à merveille le caractère de Shaxper-Falstafî; et Christophe est, dans la légende, le nom du saint qui, sans le savoir, porte un monde en portant le Christ (2) : Shaxper
(0 On peut faire la même observation au sujet des noms comiques de Ben Jonson.
(2) Rappelons qu'au temps de Rutland on invoquait aussi saint
hi
•QUI FUT SHAXPER DE STBATFORD 467
■eut-il jamais conscience de l'œuvreà laquelle il prêta sor nom — avant de se mettre à Tabri de poursuites éventuelles ?...
Mais c'est avec Falstaff que se révèle vraiment toute la vie menée à Londres parle Stratfordien — -et ce qu'il dut faire après sa fuite de Stratford.
Aussi, tout en admirant à l'enTi l'étOTinante créatiom de ce Sancho Pança vicieux dilaté dans un Don Quichotte à rebours — le personnage le plus comique qui soit peut-être dans toutes les littératures, en dépit des grandes figures d'AristophaTie, de Rabelais, de Molière et de quelques autres! — les shaxperiens n'ont-ils pu dissimuler leur surprise devant une colossale figure complexe et déconcertante qui s'épanomt au Tnilieu du tableau, attire les regards par son aspect de futaille rayonnante, vantarde, madrée et retorse, comme si un monstrueux ivrogne de Jordaens, étalé avec sa séquelle d'originaux de taverne, avait fait irruption dans une royale assemblée de Rubens ou de Van Dyck, reléguant presque au second plan les figures imposantes d'Henri IV, du prince Hall, de Westmoreland, de Northumberland, de John de Lancastre, de Hotspur, de Glendower et de Lady Percy ! Pourquoi cette apparente anomalie ? Et non seulement sir John Falstaff domine, mais ses faits et gestes arrivent même à rompre parfois l'unité du drame, comme à le déborder. On a souvent l'impression de deux actions parallèles et alternantes, qui se rattachent sans doute Tune à l'autre, mais non toujours aussi étroitement qu'on le voudrait.
Pourquoi cette particularité — unique dans les trentedeux pièces rutlandiennes ? On peut maintenant répondre.
Christophe pour découvrir les trésors cachés et conjurer les esprits qui les gardent.
Chacun sait que, dans la version originale du premier Henri 77, le personnage comique dont nous parlons, de proportions plus modestes, s'appelait Sir John Oldcastle. Rien de plus naturel que de le voir figurer là. Oldcastle vivait au temps d'Henri IV et d'Henri V : ce vaillant chevalier, chef de la secte des Lollards ou Lolliards, ces précurseurs des protestants, avait été brûlé comme hérétique en 1417. Adversaire de la maison de Lancastre et ennemi de la religion catholique, il fut mis en scène d'une manière quelque peu ridicule par le jeune auteur d'Henri 77 qui ne le voyait qu'à travers ses préjugés de famille et une biographie assez dénaturée. Mais un descendant d'Oldcastle, sir Henri Brooke lord Cobham, réclama en iSgy contre l'abus offensant qui était fait du nom de son ancêtre. Aussitôt Tauteur à Henri IV, sans sortir de son anonymat, et soucieux de ne pas se créer des embarras pour si peu de chose, obtint le 25 février 1598(1) une licence qui lui permit de publier le premier Henri IV sous le titre suivant où Falstafï est substitué à Oldcastle : The Hisiorye of Henry HI ihe with his battaile ofShrew burye agains Henry Hotspurre 0/ the North with the concepted mirthe of sir John Falstaff » (2). Rutland utilisa le personnage qu'il avait sous la main. D'où l'explicable complexité de la figure ! Il ne suffisait pas en effet d'écrire dans l'épilogue du second Henry IV : « Oldcastle mourut martyr, et ce n'est pas l'homme (dont il s'agit) » : quelque chose de son rôle primitif restait incorporé au drame, qu'il n'appartenait plus à l'auteur même d'effacer complètement. Il y greffa simplement.
(i) On remarquera que c'est peu après, dans le courant de la même année iSgS, que le pseudonyme de William Shakespeare parut pour la première fois sur deux pièces, Peines d'amour perdues et Rick^'.rdll. On verra pourquoi dans le volume suivant.
(2) Arber, ill, p. 195.
aussi bien qu'il put, les fanfaronnades et les aventures joyeuses et suspectes du Stratfordien, mieux adapté au milieu londonien. Il lui prêta naturellement aussi quelque chose de sa propre imagination — sans compter plusieurs traits du Miles gloriosus de Plaute.
Quel fut le théâtre de l'aventure de Falstaff, où l'on voit le prince Hal masqué dépouillant à son tour et mettant en fuite le « chevalier» ventripotent qui vient de voler avec sa bande des marchands sur la route de Gadshill (i), puis courant en toute hâte l'attendre à sa taverne préférée, A la Tête de Sanglîe?^ dans le quartier mal famé d'Eastcheap, où l'incorrigible et rusé hâbleur ne tarde pas à revenir aussi (2) se targuer — en termes si plaisants — d'avoir lutté seul contre une petite armée ? Nous l'ignorons. Nous n'étions pas là — comme M. Sidney Lee sur la route d'Oxford en i586. Mais ce que nous sommes aujourd'hui porté à croire, après une nouvelle étude, c'est que le héros de la « bonne farce » d'étudiant fut vraisemblablement le comte Henry Wriothesley de Southampton — qui nous semble le modèle du prince Henry ou Hal.
Du point de vue shaxperien, faut-il dire qu'on était à mille lieues de pouvoir faire une supposition pareille ? Et l'aventure qui s'explique aujourd'hui n'est-elle pas plus étonnante encore que celle qu'on trouve dans les deux Henry IV et les Joyeuses Femmes de Windsor? A leur façon, elles rappellent un des contes les plus célèbres d'Edgar Poe, saisissant par sa simplicité même : la Lettre volée. Il est vrai que la complexité (plus apparente que réelle) des éléments falstaffiens pouvait détourner tout soupçon, et que, sous son nom d'emprunt (3), le Strat-
(i) Premier Henri IV, acte II, se. 2.
(2) Id., se. 4.
(3) Nous n'avons pas à discuter ici le choix du nouveau nom
fordien apparaissait légèrement noyé dans une double magnificence étrangère — sous un éblouissement de rayons diffus qui le transfiguraient un peu, comme une figure imprévue glissée entre la bariolure ternie d'un vitrail et des flèches de soleil pleuvant d'un lanterneau ; mais la lettre volée aussi se détachait sur un fond inattendu, et avec une marque déroutante... Elle s'étalait pourtant à tous les yeux !
Shaxper de Stratford également ! Mais, quoique Fensemble de la figure fût en somme reconnaissable, on s'explique pourquoi elle n'attirait pas l'attention. On pourrait presque dire qu'il y avait trop d'évidence ! Le portrait s'épanouissait ironique à travers le tableau — comme ces faciès de gendarme, de chasseur ou de polichinelle que les enfants s'amusent à chercher dans tous les coins, et qui remplissent et constituent tout lavantplan de la gravure même ! Dès qu'ils sont découverts, chacun se met à rire, et ne peut comprendre qu'on ne les ait pas vus tout de suite.
Pas un shaxperien qui — après l'avoir admiré - ne répète : « Falstaff présente pourtant un problème embarrassant — aussi embarrassant, dans sa sphère, que le problème d'Hamlet lui-même. »
Un écrivain peu connu du dix-huitième siècle,M. Morgan, s%n était parfaitement rendu compte. Voici ce qu'il dit de Falstaff: « C'est un homme à la fois jeune et vieux, entreprenant et lourd, une dupe et un esprit inoffensif et pervers, faible de principe et résolu de
substitué à Oldcastle. FalstalT fût-il le Falstofï'de//enr>^ V/, homme estimable aussi et nullement ridicule, dont le docteur Richard James, d'Oxford, puis George Daniel de Beswich prirent respectivement la défense en 1625 et en 1647 (^- ^- ^^^> L,ife, p. lya)? Ou fût-ce une altération de Halstaffavec qui Bacon, l'ami de Rutland et de Southampton, était alors en procès — comme Ta établi M. Edward Reed ? Ce point n'importe guère ici.
nature, lâche en apparence et vaillant en réalité, coquin sans méchanceté, menteur sans fourberie, et un chevalier, un gentilhomme et un soldat sans dignité, décence ni honneur. » Peut-être ce portrait appellerait-il une légère retouche ou deux, mais peu importe: il est juste à cela près — et il pose le problème comme tout homme qui réfléchit se l'est plus ou moins posé.
De notre point de vue, dès qu'on relit les deux Henry /V et les Joyeuses Femmes de Windsor avec tous les commentaires qui en ont été faits — malgré quelques altérations secondaires, quelques éléments hétérogènes — la vérité apparaît : FalstafF est l'homme de Stratford !
C'est donc lui-même qui, par 'la plume de l'auteur â'Henry IV et des Joyeuses Femmes de Windsor, va nous révéler, avec une précision suffisante, ce qu'il a fait depuis son départ de Stratford jusqu'à son arrivée à Londres. Et si quelques esprits mal faits, inaptes à suivre un raisonnement, se refusaient à l'évidence, citons d'abord deux extraits de lettres qui ont été récemment découvertes comme par miracle : elles viennent à souhait confirmer notre thèse et rendre désormais impossible l'apparence même d'un dernier doute.
L'une des lettres est de la comtesse Henry Wriothesley de Southampton ; l'autre de Sir Tobie Matthew.
Au mois de juillet iSgg, la comtesse de Southampton écrivit à son mari, qui se trouvait en Irlande avec le comte d'Essex, une lettre familière, que le destinataire rapporta en Angleterre, et qui vient d'être trouvée dans les archives du château de Hatfield. La Commission des Manuscrits historiques Ta publiée à la page 145 de son troisième rapport : elle lui a été communiquée par M. le marquis de Salisbury, possesseur actuel du château de Hatfield . Voici la phrase qui nous intéresse :
« AUthe news I can send you that I think will make you merry is that I read in a letter from London that sir John Falstaff is, by his mistress Dame Pintpot, made father of a goodly miiler's thumb — a boy that's ail head and very little body ; butthis is a secret. »
« Toutes les nouvelles que je puisse vous envoyer qui, je pense, vous réjouiront, c'est que je lis dans une lettre de Londres que sir John Falstaff est devenu par sa maîtresse, dame Pintpot, père d'un beau pouce de meunier (i) — un garçon tout en tête et avec peu de corps ; mais c'est un secret. »
M. Sidney Lee, qui doit bien citer cette phrase imprévue autant que terrible pour les derniers tenants de l'illusion stratfordienne, écrit tranquillement qu'une telle lettre atteste que la littérature était un sujet dont s'entretenaient tous les jours Southampton et sa femme ; et il ajoute que cette phrase mystérieuse prouve combien ils étaient familiers avec les aventures de Falstaff, qui, au second acte (scène IV) du premier Henry VI, apostrophe l'hôtelière, mistressQuickly, en ces termes : « Good pint-pot » (Bonne chopine — ou : bonne cruche d'un demi-litre).
Est-ce là tout ce que M. Lee trouve à dire ? Et croirat-on qu'il soit à ce point naïf? Il est vrai qu'il ajoute : « Quelles étaient les connaissances au sujet de qui la comtesse plaisantait ainsi d'une façon légère, on ne le voit pas, mais que sir John, le père du « garçon qui était tout en tête et avec peu de corps», fût une allusion plaisante au créateur de sir John, cela n'est nullement hors des limites du possible. » Ah ! certes non ! que Sir John Falstaff fût le nom de guerre de l'auteur (présumé) des
{\) Miiler's thumb (littéralement: pouce de meunier), est le nom d'un poisson qui a la tête très grosse — comme celle de certains nouveau-nés.
drames où figure ce même Falstaff, cela n'est nullement hors des limites du possible — cela est au contraire bel et bien « dans » ces limites ; car M. Lee corîtinue en ces termes qui disent tout : « Dans une lettre de sir Tobie Matthew, dont beaucoup furent écrites très tôt au dixseptième siècle (quoique publiées pour la première fois en 1660) LE SOBRIQUET DE SIR JOHN FALS- TAFF SEMBLE AVOIR ÉTÉ DONNÉ A SHAKES- PEARE ! (i)»
Cet aveu est de M. Sidney Lee lui-même !
Il est forcé, malgré tout, de le faire !
Que peut-on désirer de plus ?
Encore une fois, la cause est entendue — auprès du public intelligent et désintéressé !
Après cet aveu, M. Lee cite la phrase de sir Tobie Matthew — dont on pourrait maintenant se dispenser à la rigueur :
« As that excellent author Sir John Falstaff sayes : « What for your business, news, device, foUerie and libertie, I never dealt better since I was a man. » (Quoi, quant à votre besogne, votre nouvelle, votre expédient, votre bouffonnerie et votre sans-gêne, je ne me suis jamais mieux comporté depuis que je suis un homme.) (2). »
« Cet excellent auteur sir John Falstaff! » Falstaff auteur ! est-ce assez décisif? Ainsi la bombe éclate dans les mains des shaxperiens eux-mêmes — achevant de mettre en pièces leurs dernières illusions ! Sir Tobie Matthew (3) n'était sans doute pas dans le secret véri-
(i) A Life of William Shakespeare (1908), by Sid. Lee, p. 399.
(2) Cette citation est une réminiscence confuse de ce que dit Falstaff à la quatrième scène du deuxième acte du premier Henry VI ; la fin de la phrase est exactement citée.
(3) Sir Tobie Matthew — qu'il ne faut pas confondre avec Tobie ou Tobias Matthew (1577-1623)— vécut de 1677 à i655. C'est une
table ; peut-être sa révélation est-elle tout involontaire : elle n'en serait pas moins précieuse dans ce cas ! Quoi qu'il en soit, il avoue que FalstafF était le « sobriquet » de celui que le clan d'Essex donnait pour l'auteur d'Henry IV et d'Hamiet !... Et M. Sidney Lee — ne pouvant s'empêcher de sentir Ténormité du coup, et par crainte d'un plus grand mal ! — prend immédiatement les devants, fait la part du feu, écrit la phrase que nous venons de reproduire en caractères gras. Mais cette seule phrase, c'est l'anéantissement définitif de la thèse stratfordienne ! Le lecteur ne nous pardonnerait pas si nous insistions sur le « semble » si comique et presque touchant de M. Lee! Quand il sera tout à fait revenu à lui, après un étourdissement trop explicable, il le supprimera dans une prochaine édition. Ne « semble »-t-il pas aussi qu'on donnait le nom de Molière à Poquelin, de Boileau à Despréaux, de Voltaire à Arouet, de Volney à Chassebœuf, de Véronèse à Caliari, de Novalisà Frédéric de Hardenberg, de Stendhal à Henry Beyle, de Daniel Stern à la comtesse d'Agoult, et de Georges Eliot à Mary Ann Evans ? Il nous l'avait toujours « semblé » — et le fait que Falstaff-Shaxper était illettré ne signifie rien en Toccurrence, puisque Matthew l'ignorait !
Quant à ce que la comtesse de Southampton écrivait à son mari, est-il rien de plus clair — surtout si l'on en rapproche la lettre de sir Tobie Matthew, comme le fait M. Lee ? La comtesse était naturellement dans le secret : elle « plaisantait » bel et bien au sujet de Shaxper-Falstaff passant le meilleur de son temps à la taverne de la
curieuse figure d'érudit dont la vie aventureuse n'est pas facile à bien connaître. 11 se convertit au catholicisme à Rome, habita Florence, fut banni d'Angleterre, se fixa de lôigà 1622 à Bruxelles où il traduisit saint Augustin, visita le château de Hatfield en i636, et passa les quinze dernières années de sa vie à Gand, où il mourut le i3 octobre i655.
Tête de Sanglier^ en compagnie de l'hôtesse veuve, mistress Quickly (ou « Dame Pintpot »), qui — assez bonne femme un peu suspecte — se laissait déplorablement exploiter par cet enjôleur corpulent et vantard, et qui, tout en se rendant com.pte de ses désarmantes indélicatesses et de ses ingéniosités d'avare toujours assoiffé, n'avait cependant pas le courage de se débarrasser de lui. Tout se dévoile donc; et, grâce à la lettre familière de la comtesse de Southampton, on apprend un détail qui ne se trouve dans aucun des deux Henry IV, et qui achève de montrer quel genre de vie menait le Stratfordien à la taverne du quartier d'East-Cheap, entre l'aimable et mal embouchée Doll Tear-Sheet (i) et mistress Quickly : un enfant lui naquit de cette dernière — et la comtesse de Southampton en recevant à la campagne cette nouvelle de Londres, en fit part à son mari qui guerroyait en Irlande. Falstaff sortait le moins possible de l'accueillant milieu de la Tête de Sanglier. « Le vieux sanglier mange-t-ii toujours dans sa vieille bauge ? » demande le prince Hal, quand il s'informe de lui à Bardolf (Deuxième Henry IV, acte II, se. III).
En lisant la lettre de la comtesse de Southampton, il semble que l'on a vu, par une porte entr'ouverte aussi-
(i) Tear-Sheet est un nom de guerre qui signifie littéralement déchire-drap. Comme nous l'avons déjà vu pour Sly, et comme on peut le voir pour tous les rôles comiques, chaque nom est des plus significatifs : ainsi Mistress Quickly signifie Mme Prompte.
Voici en quels termes Doll rabroue Pistol qui l'a blessée ea présence de Falstafî, pour qui elle a un faible aussi : « Arrière, vaurien de coupe-bourse 1 sale escroc, arrière ! je vous enfonce mon couteau dans vos mâchoires moisies, si vous voulez faire l'effronté fanfaron, avec moi! arrière vaurien de bouteille d'alel garde d'épée de vi^ux jongleur! Vous! Depuis quand, je vous prie, monsieur ? Jour de Dieu, avec vos deux aiguillettes sur vos épaules ! Fi ! » Il y a là assez de gros mots pour que nos traducteurs n'en forcent pas encore le sens et écrivent, par exemple, « pourries » au lieu de « moisies », etc.
tôt refermée, tout ce qu'il fallait pour enlever la possibilité d'un dernier doute. Aussi cette découverte dans les archives du château d'Hatfield, répétons-le, a-t-elle quelque chose de quasi miraculeux : elle prouve une fois de plus qu'au moment où le triomphe d'une idée est imminent, tout le favorise — et qu'en dépit de quelques pédants d'université à têtes creuses et scientifiquement aveugles, de quelques grêles académiciens vermoulus de naissance qui s'imaginent écrire parce qu'ils ont entendu parler de Bossuet et de Flaubert et qui enseignent vaguement ce qu'ils n'ont pu apprendre, de quelques romanciers et versificateurs qui patoisent sans le vouloir, d'orateurs en chrysocale à leur niveau, et d'autres spécimens « littéraires » faisant (d'après eux-mêmes) la gloire d'une ingrate Belgique qui les ignore, le soleil de la vérité se lève à l'horizon et fait rentrer les hiboux à lunettes dans leurs paisibles réduits.
Revoyons maintenant en scène, presque au début du premier Henry / Vjle comte Henry Wriothesley de Southampton sous les traits de l'héritier présomptif, le prince Henry ou Hal, et le « chevalier » John Falstaff — tandis que l'ami du premier, le jeune Rutland, souriant et mélancolique, les observe tranquillement, en attendant que sa mère, inquiète de lui voir fréquenter un pareil milieu, le fasse bientôt partir pour l'Université de Padoue...
FALSTAFF
Eh bien, Hal, quelle heure est-il, enfant ? (i)
LE PRINCE HENRY
Tu es si alourdi à force de boire du vieux vin des Canaries, de te déboutonner après souper ei de dormir sur les
(i) Nous donnons une traduction exacte de ce fragment admirable. Toutes celles que nous avons sont trop francisées.
QUI FUT SHAXPER DE STBATFORD 477
bancs après midi, que tu oublies de demander ceqUi^e tu voudrais vraiment savoir. Que diable as-tu à faire avec l'heure du jour ? A moins que les heures soient des coupes de vin des Canaries, les minutes des chapons, les horloges des langues de proxénètes, les cadrans des enseignes de maisons borgnes, et le soleil béni lui-même une belle fille ardente en taffetas de flamme, je ne vois aucune raison pour laquelle tu perdrais ton temps à demander l'heure du jour.
FALSTAFF
En vérité, vous commencez à me comprendre, Hal ; car nous qui prenons les bourses, nous errons par la lune et les sept étoiles, et non par Phœbus, ce chevalier errant si beau ! (i). Et je t'en prie, aimable espiègle, quand tu seras roi, ainsi Dieu sauve ta grâce —ta Majesté, veux-je dire, car pour la grâce, tu n'en as aucune...
LE PRINCE HENRY
Quoi ! aucune ?
FALSTAFF
Non, par ma foi, pas même autant qu'il en faudrait comme entrée en matière à un œuf et du beurre (2).
LE PRINCE HENRY
Bon ! combien alors ? va, rondement, rondement.
FALSTAFF
Ma foi, aimable farceur, quand tu seras roi, ne nous laisse pas, nous qui sommes les chevaliers de la corporation de la nuit, ne nous laisse pas appeler les voleurs de la beauté du jour : soyons les forestiers de Diane (3), les gentilshommes de
(i) « Ce chevalier errant si beau » est un extrait d'une romance espagnole du temps. Il est souligné dans le texte anglais.
(2) Il y a là un jeu de mois entre « grâce », « grease » (graisse) et le bénédicité ou les « grâces » qui se disaient avant le repas.
(3) Diane (la lune), déesse de la chasteté, était le nom que tous les poètes du temps donnaient à la reine Elisabeth. On connaît la théorie de l'influence de la lune sur les marées. Ainsi Élisa-
l'ombre, les favoris de la lune; et que les hommes disent que nous sommes des personnes de bon gouvernement, étant gouvernés comme l'est la mer par notre noble maîtresse la lune, à la faveur de qui nous volons (i).
LE PRINCE HENRY
Tu dis juste, et cela s'applique (2) bien aussi ; car notre sort, à nous, qui sommes les hommes de la lune, flue et reflue comme la mer, étant gouvernés comme la mer par la lune. Pour le prouver maintenant : une bourse d'or le plus hardiment enlevée un samedi soir et dépensée de la façon la plus dissolue le mardi matin ; prise en jurant : Déposez ! et dépensée en criant : Apportez ! tantôt Gomme un reflux aussi bas que le pied de Féchelle, et tantôt un flux aussi élevé que ie sommet de la potence.
FALSTAFF
Par le Seigneur, tu dis vrai, enfant. Et mon hôtesse de la taverne, n'est-elle pas la plus aimable garce (3) ?
Tout cela est-il assez clair ?
Voilà comme parle Falstaff-Shaxper — directement, n'en doutons pas, mais aussi quelque peu à travers la verveuse imagination du jeune seigneur en bouderie avec la cour, et qui lance, sans avoir Pair d'y toucher,
beth gouvernait à son gré la mer populaire. Il y a là et dans les lignes qui suivent quelques images singulièrement heureuses — mais d'une ironie voilée : en iSgS, quand parut le premier Henry IV retouché, le clan d'Essex était en froid avec la cour.
(i) Ces mots « à la faveur de qui nous volons » (under \vhose countenance we steal) ont été traduits, irréprochablement aussi, par « sous la protection de laquelle nous volons ».
(2) Hold qui signifie dans son sens le plus général tenir, en a différents autres — dont l'un, s'applique, plein ici d'une fine intention satirique, n'a été saisi par aucun traducteur.
(3) Ce mot n'avait pas jadis de sens désobligeant : c'était simplement le féminin de garçon. Ne voit-on pas aujourd'hui le beau mot de « tille » tendre parfois à prendre aussi une acception blessante ? Ainsi certaijis mots évoluent.
maints brocards à l'adresse de la reine, Elisabeth-Diane. Mais Falstaff-Shaxper ne se borne pas à parler ainsi : ii agit comme il parle ! Qu'on relise les deux Henry IV tt les Joyeuses Femmes de Windsor^ même dans les traductions les plus infidèles, et l'on sera édifié — maintenant que la trace est retrouvée ! On verra Falstafï- Shaxper, de son quartier général, la taverne de la Têle de Sanglier, à East-Cheap, sans cesse préoccupé — pour boire et vivre à sa façon — de tenter un coup de main nocturne ou de jouer à Tarmée un rôle équivoque, soit en enlevant sans vergogne le corps de ceux qui ont été occis par d'autres, soit en s'occupant du racolage ou de l'examen des recrues. Ce serait là toute sa vie — s'il ne proposait aussi à l'occasion d'improviser une comédie ( P'" Henry IV, acte II, se. IV), ce qui lui vaut d'être mis par l'hôtesse scandalisée au rang de « ces comédiens prostitués » quand — après avoir bu d'abord du Xérès pour mieux pleurer, dit-il ! — il s'avise de jouer à la taverne, d'une façon cynique, le rôle du roi d'Angleterre, en présence de son fils, le prince Hal...
Mais ce ne sont là que des incidents. Ses préoccupations dominantes restent le racolage et surtout le vol. Il dépouille au clair de lune, avec sa bande, les pèlerins qui se rendent à Canterbury — et se voit dépouiller à son tour, avec la fureur du voleur volé, doublée de la fureur de l'avare ; puis il en prend bientôt habilement son parti, en rentrant à la Tête de Sanglier avec des airs de bravache, de capitaine Fracasse fertile en expédients, et comptant après tout sur la générosité du prince...
Veut-on voir, après ce genre d'équipées, le rôle que jouait l'homme de Stratford comme racoleur ? Qu'on relise au troisième acte du second Henry IV la scène où il examine, devant le juge Shallow, les hommes présentés
pour le service militaire. Elle est aussi typique que pleine d'une verve malaisée à rendre en français, à cause d'un feu roulant de jeux de mots sur les noms comiques des examinés : quel effet ne produit-elle pas à la représentation (i) ! Veut-on un autre spécimen de rôle? Qu'on relise ce que dit Falstaff resté seul sur la route de Coventry, après avoir renvoyé Bardolf, au quatrième acte du premier Henry IV — et qu'on savoure Tétonnant pittoresque du morceau :
« Si je ne suis point honteux de mes soldats, je veux être un rouget mariné ! J'ai mésusé du lustre du roi damnablement. J'ai reçu, en échange de cent et cinquante soldats, trois cents et quelques livres. Je ne pressure que de bons propriétaires et des fils de gros fermiers dont les bans ont été publiés deux fois (2) : ces riches coquins aimant leurs aises entendraient plus volontiers le diable qu'un tambour; ils redoutent le bruit d'une arquebuse plus qu'un oiseau atteint ou qu'un canard sauvage blessé. Je n'ai pressuré que des rôties beurrées n'ayant pas au ventre un cœur plus gros qu'une tête d'épingle, et ils ont racheté leur service; et maintenant tout mon régiment se compose d'enseignes, de sergents d'armes, de lieutenants, de gentilshommes de compagnie, coquins aussi fripés que Lazare dans la peinture où les chiens gloutons lèchent ses plaies ; et jamais en effet de pareils ne furent des soldats, mais des domestiques infidèles congédiés, des fils plus jeunes que eurs plus jeunes frères (3), des garçons de cabaret surpris en faute, des valets d'écuries ruinés, la rouille d'un monde tran-
(i) Ceux qui ont naguère assisté à la représentation du Marchand de Venise donnée par une troupe anglaise au théâtre du Parc à Bruxelles, se feront une idée du génie comique de Rutland : à la représentation, la scène entre les deux Gobbo provoque une hilarité que n'imaginent pas ceux qui s'en sont tenus à la lecture. Et ce comique n'est jamais aride ni cruel : il est toujours imprégné d'humanité !
(2) Comme les siens peut-être ?...
(3) Qui veulent frauder en se rajeunissant outre mesure.
quille et d'une longue paix, dix fois plus déchiquetés qu'un vieil étendard; voilà ce que j'ai pour remplir les places de ceux qui se sont libérés du service, de sorte que j'ai cent et cinq enfants prodigues en guenilles sortant de garder leurs pourceaux, et de manger des rebuts et des cosses. Un drôle insensé m'a rencontré en route et m'a dit que j'avais dégarni tous les gibets et levé des cadavres. Nul œil n'a jamais vu de tels épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux, c'est certain; — non, et ces drôles marchent les jambes écartées, comme s'ils avaient été aux fers, car la plupart d'entre eux me viennent effectivement de la prison. Il n'y a qu'une chemise et demie pour toute ma compagnie, et la demi-chemise est faite de deux serviettes attachées ensemble et jetées sur les épaules comme la chape sans manche d'un héraut; et la chemise, à dire vrai, a été volée chez mon hôte de Saint- Albans; ou bien chez l'aubergiste au nez rouge de Daintry. Mais c'est égal : ils trouveront assez de linge sur toutes les haies. »
Ce tableau n'évoque-t-il pas à la fois Jordaens et Callot ? Quel jour il jette sur les moeurs militaires du temps ! — Et, pour nous en tenir à l'homme de Stratford, une fois relevé, soutenu par des protecteurs puissants, avec quel aplomb n'exploite-t-il pas la misère et la bêtise humaines ! Il est aussi dépourvu de scrupules que de lettres ; mais — quoi qu'ait pu lui prêter l'imagination sans pareille dePauteur d'Hamleict d'Othello — il ne manquait d'esprit naturel. 11 le dit lui-même avec raison, mais sans mâcher les mots, quand, suivi dans la rue d'un adolescent auquel il fait jouer le rôle de page, il s'écrie, après que celui-ci lui a rapporté une plaisanterie mordante du médecin :
€ Les hommes de tout genre mettent leur orgueil à me railler: la cervelle de cette argile sottement pétrie qu'est l'homme est incapable d'inventer une chose qui fasse rire plus que je
n'en invente ou qu'il n'en soit inventé sur moi : je n'ai pas seulement de l'esprit par moi-même, mais j'en inspire aux autres. Je marche ici devant toi comme une truie qui aurait exterminé tous ses petits, sauf un... »
Etait-il vraiment de ces gens dont la vue fait sourire et suffit à mettre les autres en verve ? Une chose certaine^ c'est qu'il désarme tout le monde par d'inépuisables malices aussi subtiles que son corps est obèse. Ayant accusé sans raison mistress Quickly de lui avoir pris son argent, il se fait morigéner par le prince Hal qui s'emporte contre lui jusqu'à l'insulte :
« Oh ! si ta ceinture craquait, tes entrailles tomberaient autour de tes genoux ! mais, coquin, il n'y a aucune place pour la foi, la vérité ni l'honneur dans ta rotondité, toute remplie par les boyaux et le diaphragme. Accuser une brave femme de fouiller dans ta poche ! Quoi, fils de prostituée, impudent, énorme vaurien, s'il y avait autre chose dans tes poches que des notes de tavernes, des agendas de mauvais lieux et pour un pauvre penny de sucre candi destiné à te donner de l'haleine — si tes poches étaient fournies d'autres misères que celles-là, je veux être un vilain ! Et pourtant tu t'obstines ! tu ne veux pas empocher une injure ! N'es-tu pas honteux ? »
Ainsi confondu, et impassible sous cette avalanche princière et digne d'un Parlement qui aurait la chance d'avoir un orateur aussi éloquent, que répond Falstaff ? Tout simplement ceci :
« Veux-tu écouter, Hal ? Tu sais que, dans l'état d'innocence, Adam commit une faute ; et que peut faire le pauvre Jack en des jours d'infamie ?Tu vois, j'ai plus de chair qu'un autre homme, et par conséquent plus de fragilité... »
Le prince Hal ne peut s'empêcher de rire — et comme
le personnage de la Métromanie de Piron, il est désarmé. Jamais Falstaff n'est pris au dépourvu. Même après la bataille de Shrewsbury, où Hal vient de tuer le brave Percy-Hotspur, et de lui faire cette courte et poignante oraison funèbre — si merveilleusement en situation, si dépourvue de phraséologie conventionnelle, comme tout ce que trouve l'incomparable poète qui sent tout avec une expressive justesse que n'a pas dépassée un. Gluck même — les yeux du prince tombent soudain sur Falstaff qui, pour échapper au terrible passage de Douglas, a contrefait le mort et reste étendu le nez dans le sang d'Hotspur. Le croyant tué, il lui adresse avant de s'éloigner quelques phrases, touchantes au fond et significatives :
« Quoi I vieille connaissance ! toute cette chair ne pouvaitelle garder un peu de vie ! Pauvre Jack, adieu! je me serais mieux passé d'un meilleur que toi... »
« Je me serais mieux passé d'un meilleur que toi. »• Quel mot ! Comme il vérifie — entre mille ! — ce que nous disait en 1892, à l'Hôtel Vénitien de Liège, le grand tragédien italien, Ernesto Rossi, le lendemain de son inoubliable représentation d'Othello : qu'on peut souvent concevoir des changements chez d'autres dramaturges, jamais chez « Shakespeare » qui trouve toujours le seul trait, la seule réponse possible. Rossi affirmait que^ si l'on cache de la main une réponse quelconque et si Ton en cherche autant qu'on voudra, celle de « Shakespeare » sera toujours la bonne, l'unique, lorsqu'on pèse tout, lorsqu'on a présent à l'esprit l'ensemble du drame et des personnages. — En tout cas, le mot qu'on vient de lire prouve que le Stratfordien était, à sa manière, de ceux qui forcent l'attention...
Un dernier trait achèvera d'en rappeler suffisamment
le portrait. A peine le prince est-il parti que Falstaff enlève le corps de Hotspur — après l'avoir ignoblement poignardé par mesure de précaution ! — et se donne avec impudence pour celui qui a mis ce héros hors de combat I Hal proteste avec une indignation facile à comprendre : Falstaff, sans se laisser démonter, explique que le prince n'a pas vu clair dans la mêlée, que s'il a trouvé son vieil ami couché sur le champ de bataille, c'est que celui-ci reprenait un moment haleine, épuisé par l'excès même de sa bravoure ! Il montre la blessure qu'a faite son propre poignard ! Il stupéfie le prince par son aplomb, étourdit tout le monde — au point qu'on finit par le croire et que le juge qui vient lui demander raison de certaines rapines, lui tient cependant compte de la belle conduite qu'il a eue à Shrewsbury ! C'est dans le fragment de dialogue entre le juge et Falstaff que se trouve le mot fameux sur la ceinture — qui fait rêver autant que rire, et rappelle qu'après tout chacun est le jouet de son tempérament, de son hérédité, de son éducation, de son milieu!...
LE JUGE
Eh bien, la vérité est, sir John, que vous vivez dans une grande infamie.
FALSTAFF
Celui qui se boucle ma ceinture ne peut vivre à moins.
LE JUGE .^1
Vos moyens sont des plus minces et votre prodigalité est grande. ^|
FALSTAFF
Je voudrais qu'il en fût autrement ; je souhaiterais mes moyens plus grands et ma prodigalité moindre.
LE JUGE
Vous avez égaré le jeune prince.
FALSTAFF
Le jeune prince m'a égaré : je suis le compagnon au gros ventre, et lui mon chien.
LE JUGE
Je regrette de rouvrir une plaie à peine cicatrisée; vos services à la journée de Shrewsbury ont quelque peu doré vos exploits nocturnes à Goldshill : vous devez en remercier l'époque agitée si on vous laisse tranquille pour une telle action.
FALSTAFF
Milord...
LE JUGE
Mais puisque tout est bien, restez-en là : n'éveillez pas un loup dormant.
FALSTAFF
Éveiller un loup est aussi mauvais que sentir un renard.
LE JUGE
Eh quoi 1 vous êtes comme une chandelle dont la meilleure part estconsumée.
FALSTAFF
Une chandelle d'orgie, milord ; tout suif: si je disais de cire, mon élévation confirmerait la vérité (i).
Nous n'en dirons pas davantage sur ce point. Chacun peut d'ailleurs relire les deux Heriry IV: la plus approximative et la plus édulcorée des traductions même achèvera
(i) Il y a ici un jeu de mots intraduisible sur le mot wat (cire)- M. Duval en a trouvé un analogue qui ne manque pas d'ingéniosité : « Si je disais tout en cire, ma qualité de Sire confirmerait mon élévation. »
de montrer le Stratfordien sous les traits de Falstaff. Mais ce qui précède suffit amplement!
On s'explique maintenant une saisissante particularité qui n'a pu frapper les stratfordiens. Le théâtre de Rutland compte plus de trois cents personnages masculins, depuis les grands rôles jusqu'aux modestes figures de serviteurs : combien évoquent des souvenirs de la région natale de Shaxper ? Deux seulement — pas un de plus : ce sont Christophe Sly et Sir John ou Jack Falstaff! Après tout ce qu'on vient de lire, est-il rien de plus explicable et de plus décisif? Peut-être cette particularité eût-elle frappé malgré tout, si elle ne s'était rapportée qu'à une personne; mais se rapportant à deux figures d'apparence si diverse — la première n'étant qu'une simple silhouette spéciale, la seconde une peinture exubérante et complexe — l'attention n'y a pas été retenue, les autres raisons qu'on a vues aidant.
Tout s'éclaire aujourd'hui ! Ainsi — pour emprunter encore une comparaison à l'œuvre merveilleuse d'Edgar Poe — tant que William Legrand, le héros du Scarabée d'or n'eut pas minutieusement déterminé par ses calculs le seul endroit (et la seule position !) d'où l'on saisissait les rapports entre le parchemin chiffré, l'insecte, la tête de mort et la « chaise de l'évêque », il ne pouvait rien voir.
Les Stratfordiens font soigneusement remarquer que les noms de villages et de personnes cités par Sly et Falstaff rappellent le comté natal de Shaxper. Rien de plus vrai — ni de plus naturel ! Mais, ajoute immédiatement M. Sidney Lee (i), de telles allusions « sont rares dans l'œuvre de Shakespeare »; et M. Lee se demande — chose qui fait sourire — si ces « allusions locales » ne
(i) A Lifé, p. i68.
seraient pas dues au fait que « Shakespeare » retourna dans le Warwickshire vers le temps où fut composé Henry lY... Passons !
Quelles sont ces « allusions » ? Ou plutôt quels sont les noms nettement cités ?
D'abord, on Ta vu, Christophe Sly se donne pour « le fils du vieux Sly de Burton-Heath ». Burton-Heath, dit M. Lee, c'est Burton-on-the-Heath (Burton-sur-la- Bruyère), où habitait la tante de « Shakespeare», femme d'Edmond Lambert — de ce Lambert qui avait l'hypothèque dont nous avons parlé sur l'humble propriété d'Asbies apportée à John Shaxper par sa femme, Mary Arden. (Faisons remarquer en passant qu'on n'est même pas certain du lieu natal de John Shaxper, père de William Shaxper : il s'établit à Stratford vers i552, une douzaine d'années avant la naissance de William — mais le village voisin de Snitterfield est-il vraiment son lieu natal ? On le suppose, sans pouvoir l'affirmer. Il serait donc possible qu'il fût né à Burton-Heath où sa sœur s'était mariée, et qu'il fût le «vieux Sly », dont «Christophe » aurait parlé à Rutland...) M. Lee ajoute : « Sly confesse qu'il eut un compte avec Marian Racket, la grosse cabaretière de Wincot. Les allusions à Wincot sont singulièrement précises. » Rien encore de plus vrai. Le nom de la fille d'auberge était Cécile — et le cabaret se trouvait sur la bruyère. A vrai dire, il y a trois villages de Warwickshire qui portent le nom de Wincot. L'un, à une bonne lieue de Stratford, est un hameau du village de Quinton — où vivait à cette époque, portent les registres paroissiaux, une famille du nom de Hacket. D'après une note que M. Richard Savage, secrétaire et bibliothécaire des Commissaires du Lieu natal de Stratford, a récemment découverte et envoyée à M. Lee, le 21 novembre 1591 Sara Hacket, fille de Robert Hacket, fut bap-
tisée dans Péglise de Quinton. Quoi de plus clair? Ce sont les shaxperiens eux-mêmes qui nous fournissent sans le savoir des arguments décisifs !
Mais, ajoute toutefois M. Lee, les « contemporains » ont voulu voir dans le Wincot de la Mégère apprivoisée le Wilnecote qui se trouve près de Tamworth, au sud de Stratford, sur la limite du Gloucestershire : ce village, dont le nom se prononçait Wincot, était célèbre par son aie au dix-septième siècle. Enfin — toujours selon M. Lee — on dit que Wilmcote, lieu natal de Mary Arden, mère de William Shaxper, était aussi appelé populairement Wincot ; et c'est dans une auberge de cette dernière localité que Shaxper se serait amusé, comme l'a rapporté tardivement Capell, en compagnie d'un fou habitant un moulin du voisinage.
11 n'eût certes pas été impossible qu'en rattachant Sly à son milieu, Rutland eût confondu trois hameaux des environs de Stratford dont les noms se prononçaient, ou peu s'en faut, de la même manière. Cela n'aurait du reste pas la moindre importance. Mais enfin, nous doutons que Rutland ait fait cette légère confusion : en effet, M. Lee élimine lui-même Wilmcote en faisant remarquer que les autres noms cités dans la Mégère apprivoisée ne s'harmonisent guère avec Wilmcote ; — et quant aux prétendus « contemporains » qui auraient identifié Wilnecote avec Wincot, nous ne les voyons que dans l'imagination de M. Lee qui, d'abord, n'en cite qu'un, Aston Cokain — et qui oublie en outre que Cokain ou Cockayne n'était pas un « contemporain » de Shaxper, puisqu'il vécut de 1608 à 1684 ^^ publia ses écrits de i658 à 1669! Le dernier biographe de Cokain nous montre qu'il n'eut que des rapports tardifs assez faibles avec le Warwickshire : il est donc infiniment probable que Terreur est dans sa pièce (qu'on a lue au chapitre
précédent) et non dans Rutland qui connut le Stratfordien. Quoi qu'il en soit, c'est un détail !
Sly parle d'un des trois Wincot voisins de Stratford : c'est tout ce qui importe à la rigueur. De même, on a suffisamment identifié Stephen Sly, un habitant de Stratford ; et le « vieux John Naps » qui habitait Greece ou Greet, hameau de Winchcomb, village peu éloigné de Stratford, dans le Gloucestershire (i). Quant à Peter Turf et Henry Pimpernell, on n'a pu les identifier : c'est qu'il s'agissait sans nul doute de deux sobriquets — Turf et Pimpernell — donnés à d'autres personnages de Stratford ou des environs.
Nous trouvons quelques autres détails locaux dans les deux Henry IV. Falstaff est le héros de deux scènes amusantes chez le juge Shallow, dans le Gloucestershire, (Second Heîiry IV, acte III, se. 2 et acte V, se i). David demande au juge, son maître, de « soutenir William Visor de Woncot contre Clément Perckes de Hill ». Ce sont encore des noms de personnes et de localités de la région. Woncot (qu'il ne faut pas confondre avec le ou les Wincot dont nous venons de parler) est sans doute une contraction de Woodmancote — ou vivait en tout cas, au seizième siècle, une famille du nom de Visor ou
(i) On remarquera que le Gloucestershire joue un rôle dans l'histoire de Shaxper: c'est que Stratford est presque sur la limite de ce comté où — comme nous Talions voir — eut lieu l'aventure de braconnage. — Un dicton renferme le nom des villages cités dans le prologue de la Mégère apprivoisée :
Dirty Gretton, dingy Greet Beggarly Winchcomb, Sudely sweet Hartshorn and Wittington Bell Andoversford and Merry Frog mill.
(Le fangeux Gretton, le brunâtre Greet, le chétif Winchcomb, le doux Sudely, Hartshorn et Wittington Bell, Andoversford et le moulin des Joyeuses Grenouilles.
Vizard. Clément Perkes habitait Stinchcombe Hill — familièrement encore appelé de nos jours, par abréviation, The Hill (la colline). Dans un article remarquable, qu'a publié au mois de mai 1910 la revue The Nineteenth Century and Af ter et intitulé : Shakespeare dans le Warmckshire, Mlle Rose G. Kingsley écrit : « Shakespeare doit avoir connu chaque épisode de la querelle entre William Visor et Clément Perkes de la Colline, son cousin germain, Robert Webbe ayant épousé une fille de John Perkes de Snitterfield. » Mlle Kingsley fait encore remarquer que Peto ou Peyto était le nom d'un habitant de Chesterton, entre Stratford et Banbury, et qu'un Dumbleton (cité par FalstafF) vivait à Stratford en i55o (i).
Sans être très abondants, ces détails suffisent. Mais donnent-ils une si complète saveur du terroir que le pense Mlle Rose Kingsley ? Voici en quels termes charmants elle s'exprime :
« Des milliers de pèlerins anglais, américains, étrangers et coloniaux se dirigent chaque année vers la petite ville marchande assoupie au milieu des tranquilles prairies de l'Avon et se répandent à travers la cuisine et la pièce de la vieille maison à demi construite en bois de la rue Henley où, dans la chambre au plancher en chêne de l'étage, naquit vers le 23 avril 1664 le plus grand poète de l'Angleterre. Des milliers visitent la vieille église en grès, au milieu des tilleuls et des ormes, à côté de l'Avon argenté, où, le 26 avril 1564, le nouveau-né fut baptisé du nom de William et dûment inscrit sur le registre aux fermoirs et aux coins de cuivre bosselé, l'église où, le 26 avril 1616, «. William Shakespeare, gentilhomme », fut inhumé. Mais combien peu rêvent jamais d'explorer vraiment la contrée que Shakespeare aima tant et
(1) Mlle Kingsley cite encore quelques noms, mais ils ne se rapportent pas au Warwickshire.
observa de si près — ce paisible, placide et antique Warwickshire où son enfance et sa jeunesse s'écoulèrent. Si nous voulons ajouter un nouveau plaisir à notre étude des œuvres de Shakespeare, nous devons aller dans les villages qui environnent son lieu natal ; villages qu'il connut si bien, avec leurs anciennes maisons à demi construites en bois sur lesquelles ses yeux se sont arrêtés. Nous devons noter les noms sur les chariots qui nous dépassent sur les routes ombreuses — Hacket et Visor, Perkes et Jakes — dont les propriétaires vivent toujours dans les fermes aux briques rouges cossues ou en pierres grises, ou dans les riants manoirs. »
On retrouve certes dans ce passage le sentiment poétique qui caractérise la race anglaise. Mais, en dehors de cela, que signifie-t-il ? Il est inutile d'insister eiicore sur le « plus grand poète de l'Angleterre » et sur ses prétendues promenades sentimentales aux environs de Stratford. Cette question est entendue et tranchée, sans appel. Mais l'aimable imagination de Mlle Kingsley ne l'illusionne-t-elle pas étonnamment ? Si Shaxper de Stratford était vraiment l'auteur des deux Henry IV des Joyeuses Femmes de Windsor ^ à'Hamlet, du Songe d'une Nuit d'Été et de Comme il vous plaira^ peut-on soutenir que les maigres détails locaux groupés plus haut prouvent qu'il aima passionnément et « poétiquement » sa région natale? N'en aurait-il pas semé une foule d'autres — et surtout de plus beaux ! — à travers une oeuvre de la nature de celle que certains osent encore lui attribuer? Nul doute n'est possible à cet égard. Eh quoi ! dans le seul Marchand de Venise^ par exemple, il y a dix fois plus de détails — et de détails ravissants — sur l'Italie que nous n'en trouvons dans les trentedeux drames entiers sur Stratford et les environs ! Car, insistons-y bien, les trente-deux drames ne renferment d'autres « allusions natales » que les quelques détails
prosaïques qu'on vient de lire!.. Ah! nous concevons l'embarras des shaxperiens ! Les deux alternatives sont également cruelles ! D'un côté, ils s'accrochent, en quelque sorte, aux minces et vulgaires « allusions » qu'on vient de voir — car les considérer comme une quantité négligeable, serait se mettre dans une posture plus mauvaise encore... De l'autre côté, les shaxperiens comprenent bien que les glanes « stratfordiennes » sont singulièrement rares et pauvres : aussi s'efForcent-ils souvent d'y ajouter des épis et des fleurs n'ayant rien de commun avec le Warwickshire afin d'obtenir une gerbe d'apparence à peu près présentable. Ils séduisent le lecteur par une description du Warwickshire, y rapportent avec adresse maints traits de l'œuvre rutlandienne qui y sont totalement étrangers, et cherchent de plus entre cette œuvre et la contrée de Shaxper d'ingénieuses et vagues analogies — qui pourraient aussi bien s'appliquer à d'autres parties de l'Angleterre.
Expédients naïfs qui n'abuseront plus !
Mlle Rose G. Kingsley va même plus loin encore. Elle écrit d'abord cette étonnante phrase où elle ne semble pas voir qu'elle se contredit :
« Sans s'abandonner à la vulgaire et maladive curiosité qui demande toujours des « détails personnels », il n'est que naturel que nous nous efforcions de connaître quelque chose de la décevante personnalité de William Shakespeare, de connaître quelle sorte d'homme était ce suprême génie, comment il vécut et ce qu'il fit. »
Quand on se place au point de vue stratfordien, « décevante personnalité» est admirablement dit ! xVIais, Mlle Kingsley en « s'efforçant » de connaître quelque chose du « suprême génie » insaisissable, ne cède-t-elle donc pas aussi à une curiosité qu'elle a grand tort de
qualifier de «vulgaire et maladive»? Cette curiosité est mille fois légitime ! C'est une des plus élevées qui soient. Elle passionne l'univers depuis plus d'un siècle. Et Mlle Kingsley elle-même est passionnée au point que, dans Tespoir fallacieux de la satisfaire, de découvrir des analogies entre le comté de Warwick et l'œuvre shakespearienne elle va jusqu'à relever dans celle-ci quelques mots du terroir, du dialecte local, comme « rundish » (pour « funnel ») « swill », « utis », « limmel », « neeld », « fill-horse », « glutches », « mawkin, »etc. — oubliant ou plutôt ne pouvant pas songer à ce simple fait que le Leicestershire, où naquit Roger Manners de Rutland^ touche au Warwickshire, et que les dialectes de ces deux comtés se ressemblent ou peu s'en faut!...
Quant aux shaxperiens qui, ne se laissant point aller sur des pentes si glissantes, s'en tiennent strictement aux quelques « allusions natales » que nous avons citées, ils plaident ipso facto, qu'ils le veuillent ou non, contre leur propre cause.
Mais qui ne le comprend maintenant ? Ce qui ne suffirait pas pour l'auteur d'Hamlet, suffit amplement dès qu'il ne s'agit plus que de Falstaff-Shaxper-Sly ! Les rares et pauvres glanes dont nous venons de parler sont pour lui — et pour lui seul ! — une éclatante et précise confirmation de ce que nous avons établi touchant son identité.
Quant aux Joyeuses Femmes de Windsor, on n'y trouve qu'un seul épi perdu des éteules voisines de Stratford ! Au commencement de la pièce, Slender, neveu du juge Shallow, demande à Page des nouvelles de son lévrier fauve « qui a été dépassé à Cotsale », ou
Cotswold, OU Costwold Hills — endroit jadis célèbre par ses courses, et qui se trouve à quelques milles de Stratford (i). Voilà l'épi I...
C'est peu de chose ; mais, par contre, cette agréable comédie bourgeoise des Joyeuses Femmes de Windsor^ d'un caractère tout spécial et qui incline parfois à la farce, renferme le passage fameux, mille fois cité, où il est question de l'aventure de braconnage. Et cette aventure se rapporte à Falstaff !...
Faisons d'abord remarquer que la présence même de Falstaff dans les Joyeuses Femmes de Windsor est l'un des plus embarrassants problèmes de la question shakespearienne. Il y en a peu qu'on ait discutés davantage. Dans un article extrêmement ingénieux publié en 1896 par The Nineteenth Century and After, M. H. A. Kennedy fait remarquer avec raison que les deux Henry IV et Henry V forment une sorte de Henriade dramatique anglaise : le prince Hal ou Henry se montre à la taverne en compagnie suspecte dans le premier Henry IV, se ressaisit graduellement dans le second jusqu'au moment
(i) Bien que Costwold soit peu éloigné de Stratford, il se trouve sur le territoire du Gloucestershire. Costwold est aussi cité dans le second Henry IV (acte III, se. II) : Will Squels, une des recrues, est un habitant de Costwold, et M. Lee fait remarquer que lorsque Davy, serviteur de Shallow, reçoit l'ordre de faire semer au commencement de l'automne du froment rouge sur le promontoire, c'est une allusion à une coutume presque particulière à cette région — ainsi que l'indiquent les quatre ouvrages de Madden, de Blunt, de Huntley et de Marshall, auxquels il renvoie à la page lyS de Une Vie de William Shakespeare.
Ajoutons que les jeux de Cotswold furent institués au commencement du règne de Jacques I^"". Il n'en est donc pas question dans la première version des Joyeuses Femmes de Windsor qui est de 1602 — un an avant l'accession au trône de Jacques. On peut lire à propos de ces jeux un livre avec préfaces en vers de Ben Jonson, Drayton, etc., et intitulé : Annalia Dutrensia. — Upon the yearly célébration of M. Robert Dover's olympick games upon Costwold Hils (i636).
OÙ la mort de son père l'appelle au trône, puis apparaît dans Henry V comme le héros victorieux d'Azincourt. Son rôle est une ascension. Falstafî, au contraire, qui fait souvent encore malgré tout assez bonne figure dans le premier Henry IV, apparaît de plus en plus dégradé dans le second — au point qu'à peine couronné, son ancien compagnon de la Tête de Sanglier le chasse de sa présence, en des termes du plus écrasant mépris; et dans Henry F, on nous apprend en quelques mots que Falstaff est mort. Cela ne l'empêche pas de reparaître dans les Joyeuses Femmes de Windsor !
Or, cette comédie a été écrite après les deux Henry IV et Henry Vf Fût-elle même antérieure, la difficulté ne serait pas encore résolue — car, chose étonnante entre toutes, le Falstaff des Joyeuses Femmes de Windsor, bien que reconnaissable, a cependant subi des altérations si singulières, qu'il semble parfois un autre personnage ! Ce n'est plus qu'un fanfaron d'amour vieilli, ridicule, poltron et toujours berné : le capitan vantard, le rusé filou et même une bonne partie de l'homme d'esprit ont à peu près disparu en lui. Mistress Quickly aussi, devenue la servante du docteur Caïus, joue dans les Joyeuses Femînes de Windsor un tout autre rôle que dans les deux Henry IV ! On a parfois l'impression qu'une autre main a passé par là... Quelle est la raison de ces anomalies ?
Entre toutes les hypothèses qu'on a faites, celle de M. Kennedy nous semble la seule digne d'attention — bien qu'en un sens elle ne fasse guère que substituer un problème à un autre. M. Kennedy rappelle, d'après Dennis et Rowe, que la reine Elisabeth aurait manifesté le désir de voir Falstaff amoureux, et que, pour lui être agréable, « Shakespeare» écrivit les /ojew^e^ Femmes de Wiîîdsor en quatorze jours. Cette tradition semble ren-
fermer une âme de vérité, mais rien de plus, car nous craignons fort qu'elle ne nous soit parvenue altérée. Sans vouloir examiner une question qui constituerait ici un hors-d'œuvre, faisons simplement remarquer une chose qui ne paraît pas douteuse : pour quelque raison que ce fût, FalstalT, selon M. Kennedy, fut introduit APRÈS COUP dans une comédie où il ne devait pas figurer d'abord. C'est cette espèce d'ajoutage qui fut sans doute exécuté en quatorze jours ! M. Kennedy ne se borne pas à faire ressortir le caractère « double » de la comédie — mais il indique encore avec exactitude certaines traces mal effacées du plan primitif, de ce qu'il appelle la pièce pré-falstaffienne.
Quelle qu'ait été la raison de cette espèce de greffe, elle permet heureusement, en tout cas, d'expliquer l'aventure de braconnage.
Avant Malone, l'anecdote de Shaxper braconnant dans le parc de sir Thomas Lucy de Charlecote n'avait jamais été mise en doute, ni examinée de près. Il y a plus : au moment où le fondateur de la critique shakespearienne venait de l'anéantir, elle fut soudain agrémentée — deux siècles après coup ! — de détails complémentaires que Samuel Ireland recueillit en 1792 dans son livre sur le Warwickshire.
Comme le reste des maigres détails qu'on possède sur l'homme de Stratford, l'histoire du braconnage ne fut consignée par écrit que trois quarts de siècle après sa mort. Rappelons comment iNicolas Rowe la rapporte en 1709 :
« Il était, par un malheur assez commun aux jeunes gens,
tombé dans une mauvaise compagnie; et parmi eux, certains qui avaient une fréquente habitude de voler des daims l'engagèrent plusieurs fois à commettre un vol dans un parc appartenant à sir Thomas Lucy, de Charlecote, près de Stratford. Pour cela il fut poursuivi par ce gentilhomme, un peu trop sévèrement, pensa-t-il ; et pour se venger de ce mauvais procédé, il fit une ballade contre lui. Et quoique celle-ci, probablement son premier essai en poésie, soit perdue, on dit cependant qu'elle fut si réellement piquante, qu'elle fit redoubler les poursuites contre lui au point qu'il fut obligé d'abandonner ses affaires et sa famille dans le Warv^'ickshire pour quelque temps, et de se réfugier à Londres. »
Quelques années auparavant, en i yoS , Richard Davies, vicaire de Saperton, dans le comté de Gloucester, avait donné de l'aventure une version indépendante quelque peu différente, sur laquelle il importe d'attirer toute l'attention du lecteur. Richard Davies de Saperton écrit que rhomme de Stratford « fut extrêmement livré à tous les malheurs en volant venaison et lapins, particulièrement chez sir Lucy qui Tavait souvent fouetté et parfois emprisonné et à la fin l'obligea à fuir son pays pour son grand avancement, mais sa vengeance fut grande au point qu'il (sir Lucy) est son juge Clodpate, et il (Shaxper) l'appelle grand homme, et cela par allusion à son nom (qui) porte trois poux (i) rampant sur ses armes ».
Ces deux textes appellent plusieurs remarques importantes. D'une façon générale, ils se corroborent. Cependant, Rowe parle d'un daim ; Davies, de venaison et de lapins. Rowe parle de « sir Thomas Lucy de Charlecote » ; Davies simplement de « sir Lucy » (ce qui n'empêche point des shaxperiens, pour les besoins de leur cause, de glisser dans leurs citations les mots « Thomas »
(i) Jeu de mots sur Lucy et Lowses ou louse (pou) qui se prononcent à peu près de la même manière.
et de «Charlecote ! »). Rowe ne dit pas, comme Davies, que le Stratfordien fut fouetté. Enfin Rowe ne dit pas non plus que « Shakespeare », pour se venger, mit à la scène « sir Lucy » sous le nom du juge Clodpate — lourde méprise de Davies, par parenthèse, qui confond avec Shallow du second Henry IV et des Joyeuses Femmes de Windsor.
11 y a d'autres différences légères que le lecteur peut aisément relever ; mais les précédentes ont seules de l'importance — la deuxième surtout comme on va voir, à cause de la récente et sensationnelle découverte de Mme Charlotte Stopes. Avant cette découverte, hâtonsnous de le dire, les shaxperiens ne pouvaient attribuer une importance capitale aux différences que nous venons de signaler ; mais, du moins, ils n'auraient pas dû essayer de fondre les deux versions en une.
Quant à la version recueillie en 1792 par Samuel Ireland, voici comment la rapporte M. Sidney Lee, le plus intransigeant — et partant le plus aveugle, hélas ! — des shaxperiens de l'heure présente, à la page 28 de Une{i) Vie de William Shakespeare (6*^ édition, 1908) :
« Samuel Ireland fut informé en 1794 (2) que Shakespeare vola un daim non à Charlecote, mais à Fulbroke Park, à quelques milles de distance, et Ireland reproduisit dans ses Vues de VAvon du Warwickshire, en 1796, la gravure d'une vieille ferme du hameau de Fulbroke où il affirma que Shakespeare avait été temporairement emprisonné après son arrestation. Une cabane adjoignante était connue dans la localité depuis maintes années comme la « grange du daim » {deerbarn) de Shakspere, mais aucune partie de Fulbroke Park renfermant l'emplacement de ces bâtisses (maintenant enle-
(i) Une Vie est fort bien dit : chaque shaxperien a la sienne !... Pas deux versions du roman qui ne diffèrent ! (2) N'est-ce pas en 1792 ?,..
vées) ne fut la propriété de Lucy pendant le règne d'Elisabeth, et la légende amendée qui fut solennellement racontée à sir WalterScott en 1828 par le propriétaire de Charlecote, semble une pure invention (i). »
Mais si M. Lee doit bien rejeter l'erreur d'Ireland, et s'il reconnaît en somme aussi que la « légende amendée » (!) rapportée « solennellement » (!) à Walter Scott en 1828 par le propriétaire de Charlecote «semble (!) de pure invention », il s'obstine encore — plus d'un siècle après Malone ! — à considérer comme vraie l'anecdote rapportée par Nicolas Rowe. Voici, en effet, ce qu'il ne craint pas d'ajouter :
« La tradition a été contestée par la raison que le parc aux daims de Charlecote fut (créé) à une date postérieure au seizième siècle. Mais sir Thomas Lucy fut un grand conservateur de gibier, et il possédait à Charlecote une garenne dans laquelle quelques cerfs ou daines (a few harts or does) trouvaient sans doute un occasionnel asile. »
Sans doute ! Toujours \q sans doute qu'on trouve à toutes les pages du roman de M. Lee !
On va voir ce qu'il faut penser d'une obstination qui confond — et montre, une fois de plus, comment est FABRIQUÉE la biographie de Shaxper. Mais si M. Lee s'obstine dans une erreur détruite depuis plus d'un siècle, d'autre part, sans aucune preuve, et pour les besoins de sa cause, il conteste l'authenticité des quatre vers qui auraient été suspendus à la grille du parc de « sir Lucy » (nous n'ajoutons pas, nous : de Charlecote ! j Raison : un si médiocre quatrain ne pouvait être du futur auteur d'Hamlet!
(1) Voir LocKART : Vie de Walte?- Scott, livre VII, p. 128.
Ce système extraordinaire et commode consiste à maintenir quand même une erreur réfutée — et à rejeter quand même un détail gênant qui n'a jamais été réfuté ! De cette façon, une biographie s'adapte à tout ce qu'on veut.
Certes, insistons-y, l'authenticité de l'affaire de braconnage aux environs de Stratford ne nous embarrasserait nullement, puisqueShaxper n'est pointl'auteur d'Hamlet. L'escapade du fils de John Shaxper devient fort indifférente en soi, n'intéresse plus qu'au point de vue rutlandien, parce qu'on peut maintenant y découvrir une nouvelle et éclatante confirmation de ce qu'on sait déjà. Nous allons donc établir que JAMAIS WILLIAM SHAXPER DE STRATFORD ne fut pris en flagrant délit de braconnage, NI A CHARLECOTE NI DANS AUCUN AUTRE ENDROIT DE SON COMTÉ NA- TAL DE WARWICK.
Pour qui n'aveugle pas le parti pris, Malone l'avait déjà démontré. Avocat, il examina de près l'anecdote au point de vue légal aussi bien qu'au point de vue historique, se livra à des recherches dont personne ne s'était jamais avisé, et établit deux choses qu'on peut résumer en une phrase : la première, c'est que sir Thomas Lucy de Charlecote n'avait pas de parc clos au seizième siècle, et que ses descendants n'en eurent un que longtemps après la mort de Shaxper; la seconde, c'est que si le jeune Shaxper avait tué un daim, il n'aurait qu'usé d'un droit reconnu à chacun sur les bêtes sauvages errant en liberté. Quoi de plus décisif ? Malone fournit les textes de loi, qui ne laissent aucun doute. Il cita LelancCs account of Charlecote in his Itejiary — et il parvint à obtenir le testament, qu'il publia, désir Thomas Lucy de Charlecote ! Sans doute, comme on l'a objecté — et l'on vient de voir que M. Lee se
raccroche à cette objection — le seigneur de Charlecote possédait une garenne {warren); mais ce que les obstinés qui ferment systématiquement les yeux omettent avec soin de dire, c'est que les daims n'étaient pas considérés comme bêtes de garenne I Voici en effet ce qu'écrit John Manwood,la principale autorité du temps, dans son Traité des Lois forestières (i) :
« Le lièvre, le lapin, le faisan, la perdrix et point d'autres sont considérés comme bêtes et oiseaux de garenne. »
Est-ce assez concluant ? Et point d'autres, ajoute Manwood, comme si le texte n'était pas des plus clairs sans cela !
Comme nous venons de le rappeler, des shaxperiens impénitents ont voulu se rabattre sur Fulbroke, sentant bien que Charlecote ne résiste plus à l'examen : on a prouvé que Fulbroke Park n'était pas clôturé non plus au seizième siècle — et qu'il n'appartenait d'ailleurs pas à sir Thomas Lucy de Charlecote, mais à sir Francis Englefield, un dissident en matières religieuses qui avait alors quitté l'Angleterre sans l'autorisation de la reine Elisabeth.
Que les intéressés, que les systématiques ferment donc désormais tant qu'il leur plaît les yeux et les oreilles, la question est tranchée : jamais William Shaxper n'eut une aventure de braconnage à Charlecote, ni dans aucun autre lieu de son comté natal de Warwick. Bornons-nous à ajouter ici que d'autres érudits ont repris la question depuis un siècle, notamment M. C. Holte Bracebridge dans son Shakespeare no Deerstealer {Shaespeare non braconnier, 1862): Bracebridge, avec des arguments nouveaux et plus développés
(0 Première édition en 1592 ; seconde en iSgS.
encore, conclut comme Malone l'avait fait trois quarts de siècle auparavant (i).
Pourquoi la plupart des shaxperiens, en dépit de révidence, n'ont-ils pas abandonné un terrain qui leur est si défavorable ? Pour deux raisons. D'abord, nous l'avons déjà dit, parce qu'à leurs yeux les détails sur Shaxper paraissent d'autant plus précieux qu'ils sont excessivement rares : en sacrifier un seul devient un crève-cœur et paraît en outre un danger. En second lieu, l'affaire du braconnage semble malgré tout confirmée par le début tant commenté des Joyeuses Femmes de Windsor — quoique plusieurs auteurs se soient demandé (et M. G. G. Greenwood est du nombre) si cette anecdote n'aurait pas été simplement suggérée par ce début même de la comédie...
C'est sur ce point, dont Malone ne s'est guère occupé, que desbaconiens ont avantageusement porté la guerre I Nous venons de voir que d'obstinés shaxperiens ne se bornent pas à dire avec Rowe que le Stratfordien vola un daim à sir Thomas Lucy de Charlecote: ils ajoutent avec Richard Davies que l'auteur des Joyeuses Femmes de Windsor et d'Henry IV, pour se venger, représenta Sir Thomas Lucy de Charlecote sous les traits du juge Robert Shallov^. (A vrai dire, Davies écrivit Clodpate au lieu de Shallow; maison a jugé avec raison que c'est une simple méprise).
Ces histoires obtiennent toujours un grand succès. Elles offrent une pâture alléchante à la malignité humaine — et souvent à la malveillance et à la sottise —
(i) Voir aussi \V. S. Landor : An Examination of William Shakespeare touching Dear-steallijig.
Dans son Shakespeare Problem Restated, M. G. G. Greenwood — qui est avocat — entre dans des détails très intéressants sur la question légale déjà examinée par Malone. Nous y renvoyons les curieux.
QUI FUT SHAXPER DE STRATFORD 50î
qui s'en réjouissent sans en demander davantage. Une foule de personnes s'obstinent à les répéter, même quand elles ont été mises à néant — comme la légende de Guillaume Tell, celle de l'anneau du comte d'Essex, celle de la mort tragique de l'abbé Prévost d'Exilés, celle diï labarum de l'empereur Constantin, et tant d'autres !
Pour anéantir cette histoire à dormir debout, les baco- #niens ont fait une comparaison serrée entre Sir Thomas Lucy de Charlecote et Robert Shallow.
Sir Thomas Lucy de Charlecote — dont l'histoire n'a guère été bien établie qu'en ces derniers temps — naquit en 1 532 et mourut à l'âge de soixante-huit ans, en 1600, c'est-à-dire une quinzaine d'années après que Shaxper eut quitté Stratford, et deux ans avant la publication des Joyeuses Femmes de Windsor. Il descendait d'une famille noble dont Dugdale a suivi les traces jusqu'en 1 155. Né pendant les troubles religieux, il ne fut pas envoyé à l'Université, mais eut des précepteurs privés, parmi lesquels le célèbre martyrologiste John Foxe, dont il adopta les opinions puritaines — qu'il devait même défendre plus tard, en 1584, au Parlement d'Angleterre. A la mort de son père, en i552, il hérita de biens considérables, épousa Jane Acton de Stooton Park, et fit rebâtir en i558 — année de l'avènement d'Elisabeth — le manoir de Charlecote, qu'on admire toujours, malgré quelques additions, comme un beau spécimen du style Tudor. Il est situé sur la rive orientale de l'Avon, à quelques lieues au nord-esi de Stratford. Suivant l'exemple d'autres seigneurs du temps, sir Thomas Lucy, en manière d'hommage à la jeune reine, fit donner à ce manoir la forme d'un E majuscule. En i565, Elisabeth en personne l'arma chevalier. A sa mort, trois hérauts — dont l'illustre Camden — furent envoyés de Londres à ses funérailles qui eurent lieu avec une pompe exception-
nelle : son monument funéraire existe toujours dans l'église de Stratford — et sa descendance n'a cessé depuis d'habiter le château de Charlecote.
Le lecteur va juger si Shallow, le personnage des Joyeuses Femmes de Windsor^ qu'on trouve aussi dans les deux derniers actes du second Henry IV, a la moindre chose de commun avec l'homme dont nous venons d'esquisser la biographie. Tous deux, il est vrai, sont juges de paix; mais Thomas Lucy de Charlecote exerçait ces fonctions de plein droit, comme médiateur et dans son intérêt aussi, d'après les usages du temps; tandis que Shallow était parvenu à les obtenir pour se créer une modeste situation sociale. Pour qu'on ait pu faire et entretenir une confusion pareille, il faut toute la force invétérée de la routine, la légèreté humaine — et l'intérêt qu'ont les shaxperiens à ce qu'une telle erreur ne soit pas dissipée : porter la main sur cette tradition, ne serait-ce pas faire crouler toute une tradition vermoulue ?
Présentons le juge Robert Shallow au lecteur. Comme tous les personnages du théâtre rutlandien, c'est une figure caractérisée, quoiqu'un peu secondaire; et ajoutons en passant une importante remarque : c'est que Shallow ne peut être une caricature. L'auteur d'Ha??îlet a pu et dû introduire dans son œuvre maints personnages bizarres, voire un peu grotesques : il n'y a jamais introduit de caricature ! Est-il nécessaire de dire pourquoi ? 11 ne faut pas confondre des caricatures avec des originaux.
Qu'est-ce donc que le juge Shallow qu'on voit apparaître vers la fin du second Henry IV et au début des Joyeuses Femmes de Windsor? C'est, dit très justement Mme Stopes, un des personnages que le dramaturge introduit pour ajouter de nouvelles touches au caractère de FalstalT, tout en lui servant de repoussoir. Dans ce se-
cond Henry IV où FalstafF est enfin éloigné du prince Henry, Shallow se présente comme un « pauvre écuyer et juge de paix », modeste propriétaire de campagne grâce à un petit héritage qui lui est tardivement échu, sot bavard et plein de vantardise en dépit de sa faiblesse intellectuelle et physique. La rencontre a lieu dans le Gloucestershire, où Falstafîest chargé de trouver des recrues pour l'armée — et Shallow assiste à la scène édifiante et comique de l'interrogatoire de ces recrues. Shallaw et Falstaff — deux hommes d'âge — se retrouvent comme d'anciennes connaissances : ils se sont vus jadis à Oxford et ils évoquent maints souvenirs communs. L'intérêt les rapproche aussitôt. Robert Shallov^ sachant que le chevalier John Falstaff (qui s'en vante surabondamment) est un compagnon de taverne du futur roi d'Angleterre, espère par lui se pousser à la cour; et FalstafF, qui lui fait miroiter des merveilles à ce propos, s'empresse, pour en hâter l'obtention, de lui emprunter mille livres.
Sommes-nous loin de sir Thomas Lucy de Charlecote ! Et voici en quels termes amusants, verveux et cyniques, FalstafF, resté seul, achève dans un monologue la peinture de Shallow :
« A mon retour je mettrai ce juge à l'épreuve : je vois le fond du juge Shallow. Seigneur, seigneur, que nous sommes, nous, vieillards, assujettis à ce vice du mensonge ! Ce juge affamé lui-même n'a rien fait que jacasser sur la turbulence de ma jeunesse et sur les régals qu'il a fait aux environs de Turnball-Street ; et à tous les trois mots un mensonge, mieux payé à l'auditeur que le tribut du Grand-Turc. Je me souviens de lui à l'auberge de Saint-Clément comme d'un homme qu'on fabrique après le souper avec une pelure de fromage : quand il était nu, il semblait à tout le monde un radis fourchu ayant au sommet une tête bizarrement sculptée avec un cou-
teau, et si grêle que ses dimensions auraient échappé à un myope. C'était le génie même de la famine; cependant, lascif comme un singe, et les prostituées l'appelaient mandragore ; et venant toujours à rarrière-^garde de la mode ;€t chantant aux coquines surmenées ces airs qu'il avait entendu les charretiers siffler, et jurant que c'étaient ses compositions et ses airs de bonne nuit. Et maintenant ce poignard de vice est devenu écuyer,. et il parle aussifamilièrementde Jean de Gandques'il avait été son frère juré! et je jurerais qu'il ne Ta jamais vu qu'une seule foi dans leTiltyard, lorsqu'il eut la tête écrasée pour avoir été serré parmi les hommes du maréchal. Je le vis, et je dismêmeà Jean de Gand qu'il l'emportait sur son propre nom, car vous l'auriez pu fourrer, lui et tout son équipement, dans une peau d'anguille : l'étui d'un hautbois aigu était pour lui une habitation, une cour ; et maintenant, il a des terres et des bœufs l Eh bien, je renouerai connaissance avec lui, si je retourne, et ce sera malechance si je ne puis m'en faire deux pierres philosophales. Le jeune goujon étant un appât pour le vieux brochet, je ne vois dans la loi de la nature aucune raison pour que je ne puisse le happer. Vienne l'occasion, et ce sera fini. »
On voit que nous sommes de plus en plus loin de sir Thomas Lucy de Charlecote ! Sir Lucy n'avait certes pas besoin de FalstafF pour arriver à la cour — en passant par la taverne : il y était reçu de plein droit, puisqu'il appartenait à la noblesse, et que la reine elle-même l'avait armé chevalier. Mais inutile d'insister; à quelque point de vue que ce soit, il n'y a absolument rien de commun entre Robert Shallow et sir Thomas Lucy de Charlecote.
Une autre remarque — qu'on a déjà faite — s'impose d'ailleurs ici. Si l'auteur des Joyeuses Femmes de Windsor avait voulu se venger, aurait-il attendu si longtemps? et surtout aurait-il attendu le lendemain même de la mort de sir Lucy? Un grand poète peut se venger
parfois, mais jamais d'une façon si mesquine — qui peut aussi paraître odieuse.
Mais ce n'est pas tout ! Y a-t-il vraiment dans les Joyeuses Femmes de Windsor une intention de vengeance ? Si l'auteur d'Hamlet avait été fouetté dans sa jeunesse par sir Lucy, ou bien il aurait gardé le dédaigneux silence du génie, ou bien il se serait vengé d'une façon autrement terrible et noble — ce qui lui eût été trop facile. Qu'on se rappelle certains passages de la Divine Comédie, de Swift, de lord Byron, des Memo/re^ d'Outre-Tombe ! de Chateaubriand, des poésies d'Alfred de Musset, des Châtiments de Victor Hugo ! Or, ici, on ne trouve que d'inoffensives plaisanteries et des calembours spirituels. Visiblement, l'auteur s'égaie, sans la moindre apparence d'indignation, sans un atome de fiel, aux dépens d'un personnage comique, Shallow — beaucoup moins d'ailleurs qu'il ne s'égaie aux dépens de Falstaff.
Il y a plus encore ! Les shaxperiens prétendent que les calembours sur louse, etc. visent le nom de Lucy. Soit. Nous allons d'ailleurs examiner ce point — qu nous réserve encore une surprise ! Mais faisons d'abord remarquer aux shaxperiens (qui jouent vraiment de malheur !) que ces calembours ne se trouvent qu'au début des Joyeuses Femmes de Windsor et qu'il n'y en a pas un seul dans le second Henry IV ; or, comme c'est là la seule apparence sur laquelle ils se fondent pour prétendre que l'auteur d'Hamleta. visé dans le juge Shallow sir Thomas Lucy de Charlecote, il en résulte qu'il n'y a donc rien de celui-ci dans le Shallow d'Henry IV !
Les shaxperiens systématiques et brouille-tout ont-ils songé à cela ?
Pour l'homme de bon sens, la cause est surabondamment entendue. Néanmoins, il importe de confondre
encore nos adversaires sur des points qu'ils ont été loin de prévoir. La question doit être vidée à fond.
Nous abordons pour cela la première scène des Joyeuses Femmes de Windsor. Robert Shallow n'a pas été introduit, comme le lui avait promis FalstafF, auprès du prince Hal, devenu le roi Henry V, puisqu'on sait de quelle façon terrible celui-ci a chassé son ancien compagnon de taverne. A cette première déception s'en est ajoutée une autre pour Shallow : comme on pense bien, Falstaff ne lui a pas rendu les mille livres qu'il en avait reçues comme prix du service espéré. A la première scène de la comédie, nous apprenons ce qui s'est passé dans l'entre-temps: Shallow, accompagné de son brave et ridicule cousin Slender qui lui fait sans cesse écho, raconte sa double mésaventure au curé, sir Evans Hugh, et menace de traîner Falstaff devant le tribunal de la Chambre Étoilée ! Nous apprenons en outre que — toujours dans l'entre-temps, c'est-à-dire entre la fin du second Henry IV et le début dts Joyeuses Fefnmes de Wmdsor — Falstaff^ a été impliqué dans une aff'aire de braconnage en province, mais on ne dit pas : dans la province ou comté de Warwick. Ce point est à retenir I
Lisons maintenant la scène comique, farcie de calembours difficiles à traduire, qui forme le début des Joyeuses Femmes de Windsor :
(Entrent le juge Shallow, Slender et Sir Hugh Evans.) SHALLOW
Sir Hugh, ne cherchez pas à me persuader : j'en ferai une affaire devant la Chambre Etoilée ; fût-il vingt fois sir John Falstaff, il ne trompera pas Robert Shallow, écuyer.
SLENDER
Dans le comté de Gloucester juge de paix, et « coram *.
QUI FUT SHAXPER DE STRATFORD gO&
SHALLOW
Oui, cousin SIender, et « cust-alorum ».
SLENDER
Oui, et « rato-lorum » aussi ; et un gentiliiomme né, monsieur le curé; qui écrit lui-même « armigero » — sur tout billet, brevet, quittance et obligation, « armigero ».
SHALLOW
Oui, je fais ; et cela a été fait en tout temps ces trois cents années.
SLENDFR
Tous ses successeurs, venus avant lui, l'ont fait; et tous ses ancêtres, qui viendront après lui : ils peuvent mettre les douze brochets blancs dans leur robe.
SHALLOW
C'est une vieille robe.
EVANS
Les douze poux (i) blancs font très bien sur une vieille robe; ils conviennent bien, Tami : c'est une bête familière à l'homme, et qui signifie... amour.
SHALLOW
Le brochet est de la chair fraîche; le poisson salé est une vieille robe.
SLENDER
Je puis écarteler, cousin ?
SHALLOW
Vous le pouvez, en vous mariant.
(i) II y a encore ici un jeu de mots qu'on ne peut rendre en français sur « luce » (brochet), « louse » (pou), « Lucy », noms dont la prononciation diffère à peine en anglais. — Eu égard au jeu de mot, on pourrait traduire aussi : « le poisson salé est une vieille écorce » ou « une vieille peau » ; mais, sans vouloir faire nous-même un calembour, le sel se perd à la traduction.
EVANS
Vous seriez « marri », vraiment, s'il écartelail,
SHALLOW
Pas un brin.
EVANS
Si, par Notre-Dame ; s'il a un quartier de votre robe, il n'y en aura plus que trois pans pour vous-même, à mon humble avis : mais c'est tout un. Si Sir John Falstaff vous a causé du tort, je suis d'église, et serai heureux d'em.ployer ma bienveillance pour amener entre vous un accommodement et un conpromis.
SHALLOV^^
Le Conseil en entendra : c'est une émeute.
Plus loin, suivant d'assez près lallusion à « Lucy » qu'on vient de voir, se présente l'affaire du braconnage. Sir John Falstaff entre en scène, accompagné de Bardolf, Nym et Pistol.
FALSTAFF
Eh bien, maître Shallow, vous voulez vous plaindre de moi au roi ?
SHALLOW
Chevalier, vous avez frappé mes gens, tué mon daim et brisé mon pavillon.
FALSTAFF
Mais pas embrassé la fille de votre garde.
SHALLOW
Bah, une épingle ! il sera répondu de cela !
FALSTAFF
Je vais vous répondre tout de suite, j'ai fait tout cela: maintenant, c'est répondu.
SHALLQW
Le Conseil en connaîtra.
FALSTAFF
Ce qu'il y aurait de meilleur pour vous, c'est que le Conseil en connût : on rirait de vous.
EVANS
« Pauca verba », sir John, de bonnes paroles,
FALSTAFF
Bonnes paroles! bons choux ! (i) Slender, je vous ai cassé la tête ; qu'avez- vous à me dire ?
SLENDER
Ma foi, j'ai quelque chose dans ma tête contre vous, et contre vos coquins de maraudeurs, Bardolf, Nym et Pistol ; ils m'ont conduit à la taverne et m'ont fait boire, et m'ont ensuite fouillé la poche.