CHAPITRE m
SHAXPER HORS CAUSE : AUCUN CONTEMPORAIN NE s'oCCUPE DE LUI !
For gain not glory winged his roving flight And grew immortal in his own despite ! Alexandre Pope.
Pour le gain, non pour la gloire, il (Sha.xper) prit son essor errant et devint immortel malgré lui !
Qu'il faut substituer le dieu véritable à l'idole usurpatrice. — Subterfuges qu'on emploie pour édifier d'illusoires biographies du Stratfordien. — Que ni le Groatworth of Wit, ni Colin Clouts corne again, ni Willoby his Avisa, ni Polimenlia ne fournissent aucun trait biographique sur son compte. — Qu'on n'en trouve aucun non plus dans Barnfield, Weever, dans le Retour du Parnasse, etc. — Que sa mort passa totalement inaperçue. — Que l'épitaphe tardive attribuée à William Basse ne vise que l'œuvre.
Il est indispensable de faire d'abord place nette en déblayant d'une façon définitive le terrain de la personnalité de William Shaxper de Stratford qui obstrue le passage et masque la vue; ou, pour mieux dire, il est nécessaire de la réduire à ses justes proportions, qui sont minces. Certes, la corpulence physique du joyeux
et rusé prototype de sir John Falstaff semble avoir été énorme, digne de rivaliser avec celle de Ben Jonson lui-même, bien qu'elle apparaisse moins musculeuse et moins résistante ; mais, du point de vue littéraire, entre l'auteur admirable du Renard, du Berger mélaîicolique, etc., et l'auteur possible de quelques bouts-rimés vulgaires, il y a, bien entendu, un abîme.
Beaucoup de personnes ne liront peut-être pas ces lignes sans une émotion qui nous a parfois gagné nousmêmes: le nom de Shakespeare, enchâssé dans Tor prestigieux du souvenir, ne peut disparaître de la littérature, après trois siècles d'admiration, sans bouleverser un monde d'habitudes. Mais la vérité a ses droits. D'ailleurs, si l'on y réfléchit, on conviendra que le dieu véritable, digne de tout notre culte, est mille fois préférable à l'idole qui usurpa si longtemps le temple, l'autel et l'encens.
Ce que les shaxperiens ne disent pas, c'est qu'on n'a aucun renseignement sur William Shaxper de Stratford pendant sa vie — ni même un demi-siècle après sa mort!... Nous allons établir ce fait étrange et capital, habilement déguisé par une série d'artifices tellement adroits qu'une foule d'admirateurs de l'œuvre n'en soupçonnent rien !
Pour provoquer la confusion, on mêle certains renseignements tardifs qui nous sont parvenus sur Shaxper, et les actes d'état civil, aux quelques appréciations contemporaines qu'on possède sur Vceuvre; puis, ce qui achève de jeter de la poudre aux yeux, on ajoute des détails imaginaires sur les fameuses réunions qui eurent lieu à la taverne de la Sirène, dès i6o3, avec Walter
it
SHAXPER HORS CAUSE 69
Raleigh et maints autres. Ainsi, l'illusion est produite, le but est atteint — nous serions tenté de dire : le tour est joué. A cet égard, toutes les biographies se répètent plus ou moins, combinent de vingt façons les mêmes éléments, agrémentés des hypothèses les plus contradictoires ; mais personne ne fait un rigoureux exposé chronologique, seule chose qui puisse cependant éclairer et résoudre une bonne fois la question.
Sans doute, il serait étonnant, il serait incroyable qu'une œuvre comme celle de Rutland, même perdue dans la colossale production du temps, et partiellement inédite du vivant de Tauteur, n'eût pas été remarquée d'un certain nombre de contemporains. Sous les règnes d'Elisabeth Tudor et de Jacques Stuart I®"" — de i558 à 1625 — nous l'avons déjà 'dit, il y eut 223 poètes et écrivains divers, et environ 1.200 pièces de théâtre, sans compter une foule d'œuvres lyriques, romanesques, érudites, etc. Presque tous ces poètes et ces œuvres, même les plus médiocres, ont reçu leur tribut d'éloges ou leur certificat d'existence: pourquoi les pièces de Rutland eussent-elles fait exception ?
Sans doute aussi, l'on possède sur Shaxper de Stratford et sa famille maints renseignements officiels : dates de naissance, de mariage, d'achats de terrain, de décès, etc. ; mais ce sont de simples documents d'état civil, comme on peut en trouver sur tout le monde là où les archives publiques ont été conservées. Encore — chose importante à noter ■ — ne s'est-on enquis de tout cela, comme on verra, que bien tardivement : c'est Malone et ses successeurs du dix-neuvième siècle qui se sont enfin avisés de fouiller sérieusement ces sources d'information auxquelles les deux premiers biographes n'avaient pas même songé.
On reconnaît généralement que les premiers écrits où
se trouve le nom de « Shakespeare » sont le Groatworth of Wit attribué à Robert Greene (1592) et le Palladis Tamia de Francis Mères (?) qui parut en 1 598 — année où Shaxper avait trente-quatre ans et Rutland vingt-deux. Encore, dans le pamphlet de 1692, ne s'agit-il que d'un calembour. Plus d'un commentateur a trouvé cette allusion très douteuse. Mais, en fût-il même autrement, cette allusion vise surtout l'œuvre, peut-être l'acteur par surcroît ; mais elle ne donne assurément aucune indication précise, aucun renseignement sur l'homme de Straiford. C'est tout ce que nous avons à constater ici. Ajoutons cependant en passant que dans le volumineux ouvrage The Shakspej'e-Problem resteated qu'a publié M. G. G. Greenwood en 1908, nous avons lu avec surprise une remarque qu'à notre connaissance personne n'avait encore faite : « Cette oeuvre [The Groatworth of Wît) fut probablement publiée en 1592, ayant été enregistrée à Stationers'Hall, le 20 septembre de cette année, mais la première édition est de 1596. »
. Après l'allusion du Groatworth ^ nous avons le passage de Palladis Tamia (1598).
Mais ici certains shaxperiens nous arrêtent et nous opposent trois autres passages. Examinons-les.
Le premier se trouve dans Colin Clouts corne home again que publia, en 1594, Edmond Spenser, le grand contemporain de Rutland-Shakespeare, l'auteur du merveilleux poème allégorique la Reine des Fées, qui put assister aux premiers triomphes anonymes du jeune châtelain de Belvoir, puisqu'il mourut en 1599. 11 est très possible que le passage vise l'auteur de Vénus et Adonis, sous le nom d'Aetion — un nom propre grec tiré de aigle (i).
(1) V. SiDNEY Lee, p
SHAXPER HORS CAUSE 71
And there, though last not least is Action,
A gentler Shepheard may no where be found,
Whose muse, full of high thought's invention, Doth, like himself, heroically sound.
« Et là, le dernier, quoique non le moindre, est Action, un plus aimable Berger ne peut se trouver nulle part, dont la muse, pleine de l'invention des pensées élevées, comme luimême retentit héroïquement. »
On le voit, qu'il s'agisse ou non de « Shakespeare » dans ce passage qui laisse un doute, Edmond Spenser a l'œuvre en vue et non Thomme. Certains shaxperiens prétendent que les mots « retentit héroïquement » constituent une allusion à « Shake-speare », ce qui signifie « secoue-lance ». Cette supposition fût-elle fondée, le passage ne nous apprendrait encore rien sur l'homme de Stratford. Mais une réflexion à laquelle les shaxperiens ne pouvaient s'attendre, s'impose ici : ce qu'on sait d'Edmond Spenser porte à croire qu'il devait connaître beaucoup moins l'acteur-clown Shaxper que le comte de Rutland — dont le nom aussi « sonne héroïquement »... Agé de dix-huit ans en 1694, et non de trente comme Shaxper, le jeune auteur ne fait-il pas mieux penser au « dernier » venu en littérature ? N'étaient- ce pas les nobles qui prenaient alors la figure et l'habit de « Berger » ? Nous n'affirmons rien d'une manière abso^ lue ; mais le lecteur comprendra de quel côté sont les plus grandes et même les seules vraisemblances — si l'on songe surtout que Spenser vécut dans le monde de la cour, d'Essexetde Rutland, et put fort bien être dans le secret de la paternité véritable du poème de Vénus et Adonis... Ainsi l'argument se retournerait contre ceux qui l'emploient sans y avoir réfléchi, ou plutôt sans avoir pu y réfléchir ! Certes, si notre supposition est juste, nous
ne prétendons pas que les vers ci-dessus fassent bien connaître le comte de Rutland : nous prétendons seulement qu'ils le visent. Et peut-être, en réunissant d'autres allusions non moins énigmatiques que celle-ci, parviendrons-nous à établir qu'elles s'expliquent avec Rutland seul — sans toutefois nous apprendre grand'chose non plus sur sa personne. (C'est par ailleurs que nous le connaîtrons !) Mais, du moins, elles concordent mieux avec ce qu'on sait déjà de lui, et avec ce que nous en dirons encore au chapitre suivant. Nous attirons toute l'attention du lecteur sur cette remarque un peu anticipée ; et, pour le moment, nous nous bornons à constater qu'en tout cas les vers de Spenser n'apprennent rien sur l'homme de Stratford.
L'allusion suivante ou — si les deux premières sont douteuses — le premier texte certain, c'est un vers de cette œuvre, énigmatique aussi, intitulée Willoby his Avisa (1594). Nous y reviendrons. Ici, nous n'avons à citer que le passage où il est évidemment question de Fauteur de Lucrèce. En voici la traduction :
« Pourtant Tarquin cueillit sa grappe brillante, et Shake-speare peint le rapt de la pauvre Lucrèce (i). » Que nous apprend ce passage sur l'auteur, quel qu'il soit? Rien.
Vient ensuite le passage de Polimentia, iSgS. Polimeniia est encore une œuvre anonyme que nous examinerons. Il suffit de dire ici qu'il y est question de la « Lucrèce toute digne d'éloge » du « doux Shakespeare ». Rien d'autre ! Ce n'est assurément pas là un élément biographique — à moins qu'on n'en veuille
(i) M. Israël Gollancz fait justement remarquer que les deux vers que nous traduisons ici renferment la première « allusion » où le nom de Shakespeare soit cité en littérature. (Temple Shakespeare Edition).
SHAXPER HORS CAUSE 73
voir une vague lueur dans le mot « doux »... Mais, ici encore, ce mot tournerait en faveur de notre thèse ; car on verra que l'homme de Stratford était dépourvu de douceur !
Le passage du Trésor de l'Esprit ou Palladis Tamia (1598) de Francis Mères, est plus important. En voici la traduction :
De même qu'on a cru que l'âme d'Euphorbus vécut en Pythagore, de même la douce âme spirituelle d'Ovide vit dans le moelleux Shakespeare à la langue de miel ; témoin sa « Vénus et Adonis », sa « Lucrèce », ses « Sonnets » sucrés chez ses amis privés...
De même que Plaute et Sénèque sont estimés les meilleurs pour la comédie et la tragédie chez les Latins, de même Shakespeare chez les Anglais est le plus excellent dans ces deux genres de la scène ; pour la comédie, témoin ses « Gentilshommes de Vérone », ses « Peines d'amour perdues », ses « Peines d'amour gagnées » son « Songe d'une Nuit d'été », et son « Marchand de Venise » ; pour la tragédie, ses « Richard II », « Richard III », « Henry IV », « Roi Jean », « Titus Andronicus » et « Roméo et Juliette ».
De même qu'Epius Stoio a dit que les Muses parleraient la langue de Plaute si elles voulaient parler latin, je dis que les Muses employeraient la phrase bien remplie de Shakespeare si elles voulaient parler anglais.
Tel est le fameux passage que les baconiens sont parvenus à expliquer en le rattachante des dessous politiques. Ici non plus nous n'apprenons rien sur l'homme de Stratford. Mais peut-être y entrevoit-on quelque peu Rutland...
La même année iSgS parut dans les Poèmes de divers caractères diQKichdiVd Barnfield — recueil faisant suite à Ecomion of Lady Pecunia, etc. — une pièce intitulée
Souvenir de quelques poêles anglais. On y trouve les vers suivants, souvent cités aussi :
And Shakespeare, thou, whose hony-flowing vaine (Pleasing the world) thy praises doth obtaine Whose « Venus », and whose « Lucrèce » (sweete and chaste) Thy name in fame's immortal booke hâve plac't : Live ever you, at least in famé live ever ; Well may the bodye dye, but famé dies never.
Constatons simplement que l'extrait qu'on vient de lire ne dit mot de l'homme : il n'est consacré qu'à l'œuvre.
Ainsi, en iSgS, année où Shaxper de Stratford avait déjà trente-quatre ans, personne n'avait encore dit un mot de lui î
Et la surprise ne fait que commencer ! L'objection qu'on n'avait rien dit non plus de Rutland, alors âgé de vingt-deux ans, ne signifie rien, puisque le jeune auteur du Marchand de Venise voulait rester littérairement dans l'ombre.
En i599 parurent les Epigrammes de John Weever, — écrites plus tôt, dit Alexandre Dyce. Une est consacrée à « Gulielmen Shakespeare » :
Honie-tongd Shakspeare where I saw thine issue I swore Apollo got them, and none other ; Their rosie-tainted features clothed in tissue, Some heaven-born goddesse said to be their mother Rose-cheeckt Adonis with heramber tresses. Faire fire-hot Venus charming him to love her ; Chaste Lucrecia, virgine-like her dresses, Proud lust-stung Tarquine seeking still lo prove her: Romeo, Richard, more whose name I known not; Their sugred tongaes and power-attractive beauty Say they are saints, although that saints they shew not. For thousand vowes to them subjective dutie. They burn in love, thy children, Shakespeare, iet them : Go, wo thy Muse ; more nymphish brood beget them.
SHAXPER HORS CAUSE 75
Voici la traduction de cette épigramme curieuse et parfois obscure :
Shakespeare à la langue de miel, quand je vis tes vers, je jurai qu'ils venaient d'Apollon, et de nul autre ; leur extérieur teint de rose, vêtu de brocart, doit avoir pour mère une déesse native du ciel : Adonis aux joues roses avec ses tresses d'ambre qui charma pour en être aimé la blonde Vénus ardente ; la chaste Lucrèce aussi virginale que sa parure que l'orgueilleux Tarquin chercha à éprouver; Roméo, Richard, d'autres, dont je ne sais pas les noms, et que leurs douces paroles et leur attirante beauté proclament saints, bien qu'ils ne se montrent pas tels, car des milliers leur dédient le devoir subjectif. Ils brillent d'amour, tes enfants, Shakespeare, laisse-les où ta Muse plus légère qu'une nymphe voudra les conduire.
Ici non plus, aucun détail sur l'homme. Weever apprécie simplement l'œuvre.
La même année 1699 parut le recueil de vers intitulé le Pèlerin passionné. L'histoire en est assez singulière. Qu'il nous suffise encore de faire remarquer qu'on n'y trouve pas l'ombre d'un renseignement sur l'homme de Stratford.
Nous arrivons à l'un des documents les plus connus de la question shakespearienne : le passage du Retour du Parnasse (1601). Nos adversaires ont le grand tort de ne jamais le reproduire complètement et de lui attribuer une signification qu'il n'a point du tout. Le Retour du Parnasse est une trilogie anonyme et satirique dont nos revues de fin d'année peuvent donner quelque idée. La critique incline à croire que l'auteur en est Tévéque Hall, l'auteur d'un volume de satires (1597). Dans le Re-
tour du Par?îasse, on dit que Shakespeare a administré à Ben Jonson une pilule qui lui a fait perdre tout son crédit. Les shaxperiens, croyant enfin tenir quelque chose, en infèrent plaisîîmment qu'en 1601 l'auteur de Comme il vous plaira était déjà reconnu comme le plus grand dramaturge du temps !
Qu'il fût le plus grand, ce n'est pas douteux, bien que la plupart des autres écrivains, comme il arrive toujours quand le génie paraît, ne l'eussent pas aisément accordé; mais une chose certaine, c'est que le passage dont nous parlons ne dit rien de pareil : il est bel et bien ironique ! Et en tout cas, non plus que les précédents, il n'apprend rien sur l'homme de Stratford.
Après le Retour du Parnasse les shaxperiens citent deux textes de Mannington et de John Davies de Heretford.
L'avocat John Manningham (dont on ne connaît pas la vie) a laissé, de janvier 1601 à avril i6o3, un journal sur lequel Payne Collier attira pour la première fois l'attention dans ses Annales du Théâtre (i83i), bien qu'il eût été découvert trois ans auparavant par Joseph Hunter. Dans ce journal, on trouve un compte rendu très bref d'une représentation de lo. Douzième Nuit ç\u\ Q\ii lieu le 2 février 1602 à Middle Temple Hall (i), et une anecdote.
Une anecdote concernant « Shakespeare », cette fois. C'est la première et la seule que nous possédions. Mais fait-elle vraiment connaître l'homme ?
Cette anecdote est très connue. L'a-t-on assez reproduite ! A la page 274 de la dernière et complète édition de sa Vie de Wiilia?n Shakespeare (igoS), M. Sidney Lee,
(i) Diary, Camdem Soc, p. 18; the Elisabethan Stage Society ! Iii( repeated the play on the stage on February to, 11, 12, 1897. (Sid. Lee, p. 257.)
SHAXPER HORS CAUSE 77
avant de la citer, fait remarquer : premièrement, que Burbage et « Shakespeare » passaient pour avoir été compagnons dans maintes aventures plaisantes ; deuxièmement, que cette anecdote est la seule qui soit positivement connue comme ayant été consignée par écrit du vivant de « Shakespeare ». M. Sidney Lee, chose singulière, adoucit un peu les termes de cette anecdote. Voici la traduction littérale du texte de Manningham :
« Au temps où Burbage jouait Richard III, il y avait une bourgeoise qui en était venue à l'aimer au point qu'avant de quitter la représentation, elle l'invita à venir la rejoindre la nuit sous le nom de Richard III. Shakespear (sic) ayant surpris la conversation, le devança, fut bien accueilli, était à son affaire avant que Burbage arrivât. Alors un message ayant été apporté que Richard III était à la porte, Shakespear fit répondre que William (Guillaume) le Conquérant venait avant Richard lit. Le prénom de Shakespear est William. »
Deux remarques s'imposent immédiatement, les seules qui importent ici. La première, c'est que cette anecdote — vraie ou fausse, et qui rappelle le tour joué par d'Artagnan à l'amoureux de Milady — est la seule» avoue M. Lee lui-même, qui ait été écrite du vivant de «Shakespeare » : que disons-nous d'autre ?... La seconde remarque, c'est qu'à supposer l'anecdote véridique, à supposer que la bonne foi de Manningham n'ait pas été surprise, on n'en peut tirer aucune idée du caractère ni du physique de l'homme.
John Davies de Hereford en dit moins encore, s'il est possible, sur l'homme de Stratford.
Davies de Hereford (i568 ?-i6i8), écrivain fécond — un de ces 223 écrivains du temps, dont les trois quarts n'ont pas même leurs noms consignés dans nos dictionnaires français — fait allusion à Shakespeare (et à
Burbage) dans son Microcosmus (i6o3), et à Shakespeare seul dans Humours of Heau^n on Earth (i6o5) ; puis dans son Scourge of the Foly, publié vers 1610. Davies vécut surtout dans l'entourage des comtes de Pembroke, cousins de Rutland, et leur dédia plusieurs de ses œuvres. Des trois passages souvent assez obscurs que nous n'avons pas à citer ici, ce qui ferait double emploi, le dernier surtout a beaucoup intrigué la critique. Dyce le trouve avec raison embarrassant, Shaxper étant donné. Il ne contient pas la moindre indication sur l'homme de Stratford, — mais à la lumière rutlandienne il s'éclairera peut-être...
William Gamden ~ une des grandes figures, comme on sait, de l'érudition élisabéthane — cite « Shakespeare » à la page 44 de ses Re?natns (16 14). Qu'en ditil ? Il le compare... à Catulle (i) !
(i) M. G. -G, Greenwood (The Shak. Probl. Restated, p. 341-2) écrit que le passage des Remains n'est qu'un extrait des Excellences de la Langue anglaise de Richard Carew, essai publié au commencement du dix-septième siècle. Au point de vue qui nous occupe, peu importe naturellement que la demi-ligne des Remains soit de Carew ou de Gamden.
Ajoutons ici qu'on peut encore trouver, du vivant de Shaxper, trois lignes de Thomas Freeman qui dit simplement (en 1614) que quiconque aime la vie chaste peut l'apprendre dans Lucrèce, que Vénus et Adonis est plutôt fait pour ceux qui aiment les choses passionnées, et qu'en outre l'esprit des pièces de « Maître W. Shakespeare » serpente comme le Méandre — une jolie comparaison, pour le dire en passant.
Toujours des appréciations de l'œuvre! Rien sur l'homme de Stratford ! On remarquera, d'ailleurs, que les jugements mêmes portés sur l'œuvre du vivant de Rutland et de Shaxper sont singulièrement rares et vagues. La raison en est simple : c'est que le génie n'est guère compris du premier coup, et qu'il interdit toujours et déroute la coalition des talents plus ou moins grands qui s'encensent mutuellement : le chœur des étoiles a ses raisons pour s'inquiéter de l'apparition du soleil; c'est aussi parce que Rutland ne chercha point des éloges, au contraire; c'est enfin parce que son œuvre — entendez-vous, ô shaxperiens 1... — fut à
SHAXPER HORS CAUSE 79
En 1614, Shaxper de Stratford avait cinquante ans. Il ne lui en restait plus que deux à vivre. Et personne ne s'était encore occupé de lui ! On avouera que cette constatation est extraordinairement suggestive — et cependant nous ne sommes guère au bout de nos surprises !
Contrairement à ce que disent ou laissent entendre les shaxperiens, la mort de William Shaxper ne fit aucun bruit — même à Stratford-sur-Avon !...
Si stupéfiante que puisse paraître cette constatation, nous défions qu'on cite un document qui la contredise.
Ainsi la mort aussi bien que la vie de celui qu'on donne pour le plus grand des dramaturges, pour le dieu littéraire de l'Angleterre et des temps modernes, passa totalement inaperçue !
Vainement M. Sidney Lee, dans son étude Shakespeare et la Tradition orale {The Nineteenth Century and After) s'écrie-t-il qu'au temps de Shaxper les biographes n'étaient pas embusqués près du lit funèbre des grands morts, ce qui offre du moins l'avantage qu'ils n'écrivaient pas sous les yeux pleins de larmes de parents imposant en quelque sorte des éloges plus excessifs que vrais, mais que des poètes amis rendirent au disparu un hommage digne de lui dans des vers élégiaques, et firent preuve en cette circonstance d'une exceptionnelle énergie. On croit rêver en lisant ces lignes ! De quelle énergie parle M. Lee ? Où sont les vers de 1616 ?
En 16 16, ni à Stratford ni ailleurs, personne n'écri-
peine jouée de son vivant, que les deux tiers de ses pièces ne virent jamais ce que nous appelons aujourd'hui les feux de la rampe, et que la moitié seulement en fut publiée d'une façon très éparse. Et quand le Folio de 1623 les rassembla enfin, avec les dix-huit inédites, il y avait respectivement onze et sept ans que Rutland et Shaxper étaient morts — tous deux loin de Londres et tous deux, pour des raisons différentes, littérairement inconnus, le premier en Angleterre, le second à Stratford \
vit un mot quand Tancien acteur William Shaxper mourut dans sa bourgade natale, où il était retourné depuis quelques années.
Personne !
M. Lee se dément d'ailleurs au chapitre XVI de sa Vie de William Shakespeare où il donne maints détails sur la mort du prétendu poète : il n'y dit mot des confrères qui auraient fait preuve d'une exceptionnelle énergie — pour écrire des vers... élégiaques !
Invoquera-t-on les quatre vers gravés sur la tombe qui se trouve dans l'église de Stratford ? On ne le peut, puisqu'on prétend qu'ils sont de Shaxper même, et non de « poètes amis ». D'ailleurs, on ne sait quand ils ont été gravés sur la pierre; de plus, assez insignifiants autant qu'énigmatiques (comme tout ce qui se rapporte au Stratfordien), ils ne rappellent à coup sûr en rien l'auteur d'Hamlet et de la Tempête :
Good Friend, for Jésus' sake forbeare To dig the dust enclosed heare ; Bleste the man that spares thèse stones, And curst be he that moves my bones.
« Cher ami, pour l'amour de Jésus, garde-toi de bêcher la poussière renfermée ici ; béni soit l'homme qui épargne ces pierres, et maudit soit celui qui touche à mes os. »
Nous ferons plus loin les réflexions qu'appellent ces vers. Pour le moment, nous ne cherchons que l'homme.
Dira-t-on peut-être que si — contrairement à l'usage suivi pour les autres poètes du temps ! — . personne n'écrivit un mot à la mort de Shaxper, on lui érigea du moins un monument à Stratford ? Cela ne signifierait encore rien : la famille de tout défunt peut consacrer une pierre à sa mémoire ; mais cette apparence d'objection est même sans portée ici, puisque — chose encore
SHAXPER HORS CAUSE 81
inexplicable 1 — on ne sait par qui ni quand ce monument fut élevé.
Nous reviendrons sur ces étranges particularités. Il nous suffit de constater trois faits avant de reprendre le fil de notre démonstration : le premier, c'est que la mort de Shaxper passa partout inaperçue ; le deuxième, c'est que dans l'impuissance où ils se sont trouvés jusqu'à ce jour de découvrir l'auteur véritable, les biographes ont bien dû tirer le moins mauvais parti possible de l'accumulation d'invraisemblances dont ils n'ont pu finalement sortir qu'en versant dans l'erreur baconienne ; et le troisième, c'est qu'on trouve ici le plus fameux exemple qui soit dans l'histoire — exception faite des légendes proprement dites — de la curieuse faculté qu'ont une foule d'écrivains de suggestionner Topinion après s'être suggestionnés eux-mêmes. Ceci tient presque du prodige. Les moutons de Panurge sont plus nombreux encore qu'on ne croit — ce qui ne les empêche point (avant de faire le plongeon) de s'attribuer le monopole du bon sensl...
Deux autres remarques capitales s'imposent ici.
Nous avons déjà touché à la première concernant l'incompréhensible silence qu'auraient gardé les poètes contemporains, si le Stratfordien avait été l'auteur connu d'Hamlet. Quoi donc ! Chaque fois que mourait un poète de marque, voire un médiocre, sa mémoire était immédiatement saluée par le chœur des survivants : pour le plus grand de tous, en 1616, personne n'aurait rien dit ! A la mort de Spenser, de Beaumont, de Ben Jonson, pour n'en pas citer d'autres, ce fut un concert d'éloges et de lamentations. Qu'on relise, à la fin du neuvième volume des œuvres de Ben Jonson d), le Jon-
(i) The Works of Ben Jonson, edit. Gifford et Cunningham. mdres, 1875.
sonus Virbius où tous les « amis des Muses » célèbrent à l'envi le grand disparu, en lôSy : Lord Falkland, lord Buckhurst, John Beaumont, Sir Thomas Hawkins, Henry King, Coventry, Thomas May, Dudley Diggs, Fortescue, Habington, Edmond Waller, James Howell, John Vernon, Cleveland, J. Mayne, Cartwright, Rutter, Feltham, Donne, Shackerley, Marmion, John Ford, Bridesake, Richard West, Meade, Wortley, Ramsay, Terrent, Bew, Evans, etc. ! Il y a là soixante-quatre grandes pages de vers pleins de regrets et d'enthousiasme !
Pour Shaxper seul, pas un mot !...
La seconde remarque est peut-être plus étonnante encore. Pourquoi Shaxper, seul aussi de tous les grands poètes du temps, ne fut-il pas inhumé à Westminster Abbey, le Panthéon des gloires anglaises ? A leur mort, on y transporta solennellement Spenser, Ben Jonson et même Beaumont; tandis que Shaxper fut obscurément inhumé à Stratford, où ii repose toujours! Ce n'est qu'en 1741 — 126 ans après sa mort — qu'un monument lui fut élevé à W^estminster Abbey ; mais ce monument est un simple cénotaphe : les restes de l'auteur prétendu d'Hamlet ne reposent pas dessous. Cette simple constatation, à laquelle personne n'a l'air de songer, suffirait peut-être, seule, pour que la cause fût entendue.
C'est en 1622, six ans après la mort de Shaxper, qu'on trouve une courte pièce intitulée Epitaphe de Shakespeare. Cette pièce non plus ne dit mot de la biographie ni du caractère du Stratfordien. L'auteur, William Basse ou Bas, y prône vaguement l'œuvre ou plutôt fait ressortir d'une façon assez singulière la supériorité du dramaturge. Voici la traduction :
SHAXPER HORS CAUSE 83
« Célèbre Spenser, repose un peu plus près du savant Chaucer, et que l'excellent Beaumont repose un peu plus près de Spenser, pour faire place à Shakespeare dans votre triple, votre quadruple tombe, pour loger tous les quatre dans un lit, pour faire un changement jusqu'au jour du Jugement, car entre ce jour-ci et ce jour-là, il est douteux que la Fatalité en fasse mourir un cinquième pour lequel on doive encore tirer vos rideaux. Si votre supériorité dans la mort rend impossible une quatrième place dans le sépulcre sacré, sous ce marbre oia tu es taillé, dors, rare tragédien, Shakespeare, dors seul ; ta paix non troublée, ton souterrain non partagé, par toi occupé comme le Seigneur et le Tenancier de la tombe, que pour nous et pour les autres ce puisse être un honneur à l'avenir d'être ainsi placés près de toi. »
Ces vers ont été très discutés, et leur auteur aussi, sur qui Ton n'a que peu de renseignements précis. Payne Collier est allé jusqu'à émettre l'hypothèse (assez mal fondée, semble-t-il, après mûr examen) qu'il y eut peutêtre deux William Basse. D'autre part, les différentes versions connues de VÉpitaphe de Shakespeare offrent de légères variantes ; et, dans son Centurie of Prayse^ le docteur Ingleby trouve même douteuse la paternité qu'on lui attribue. Si nous ajoutons que la date de 1622 n'a été déterminée que d'une façon assez incertaine, on aura une fois de plus idée de toutes les discussions et des incertitudes que soulèvent la question shakespearienne.
Inutile d'insisterdavantage puisque la pièce ne fournit aucun renseignement sur leStratfordien. Mais il ne suffit pas de faire cette constatation : il faut encore signaler en passant que l'auteur de la pièce était si peu renseigné sur la personnalité de Shaxper qu'il semble croire que ses restes reposaient à Westminster Abbey ! Sinon, pourquoi prie-t-il Spenser, Chaucer et Beaumont de se serrer pour lui faire place?...
Tout commentaire serait superflu ! Le lecteur comprendra que non seulement il est impossible de s'occuper moins d'un homme, mais encore de le connaître moins!
Objectera-t-on peut-être qu'il ne résuite pas nécessairement de la pièce que son auteur ignorait que Shaxper reposait à Stratford ? Admettons-le pour un instant. Nous venons d'ailleurs d'écrire prudemment : il semble. Mais qu'on y prenne garde : si nous faisons erreur, l'autre hypothèse est plus déconcertante encore. En effet, Basse n'avait certes point en vue Rutland puisque celui-ci mourut en 1612, et qu'en cette année Francis Beaumont, qu'il cite parmi les morts, vivait encore. De qui parlet-il alors — en 1622 ? Si Malone a démontré que la pièce doit avoir été écrite « peu de temps après 1621 », et si l'on s'est arrêté à 1622 parce que Ben Jonson semble faire allusion à un passage de Basse dans la pièce qu'il écrivit pour l'édition de 1623, rien ne dit cependant que ce ne soit pas Basse qui a répondu cette année même à Ben Jonson (i). Cette hypothèse peut être aussi plausible que l'autre. Personne n'y a songé parce que la pièce de Basse ne figure pas dans le premier Folio (i623). Mais, pour déroutant qu'il puisse paraître, ce fait ne signifie cependant rien en l'occurrence. Seulement, c'est ici que la difficulté apparaît. Pourquoi écrire une épitaphe soit pour une édition posthume — soit, sans raison saisissable, six ou sept ans après la mort de l'homme auquel elle est destinée? Pourquoi Basse parle t-il du « rare tragédien » dormant sous un « marbre sculpté »
(i) M. G. G. Greenwood (p. 474) pense que Basse a pu se sou- , venir du distique que .Camden rapporte [Reges Regina, 1600) comme ayant été inscrit sur la pierre tombale de Spenser :
Hic propre Chaucerum, Spensere poeta postum Conderis, et versu quam tumulo proprior.
SHAXPER HORS CAUSE 85
quand Shaxper ne repose pas sous le monument qui se trouve dans l'église de Stratford, mais sous une pierre à quelque distance? Pourquoi Basse ambitionne-t-ii d'être inhumé près de lui quand c'était impossible dans ces conditions, et quand le prétendu poète maudit d'ailleurs quiconque «dérangerait ses os »? Et pourquoi, de son côté (soit dit entre parenthèses) Benjamin Jonson écrit-il que « Shakespeare » est un « monument sans tombe » quand une tombe existe à Stratford ? On s'y perd ! Est-il, du reste, un point des biographies conventionnelles du Stratfordien où Ton ne se perde pas? Jonson, lui, a pu viser secrètement Rutland, bien qu'on n'ose l'affirmer ; mais on a l'impression que Basse n'a aucune idée précise ni de Rutland ni de Shaxper. Aussi, tout bien pesé, semble-t-il préférable de s'en tenir à la première hypothèse.
Quoi qu'il en soit, nous ne savons toujours rien sur l'homme de Stratford. C'est tout ce qui importe ici ; et cette constatation restera aussi le refrain du chapitre suivant — où nous chercherons vainement un élément biographique avant 1662, quarante-six ans après la mortde Shaxper ! En dépassant l'année 1616, à propos de William Basse, nous avons un peu empiété sur ce chapitre.