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CHAPITRE IV

SHÂXPER HORS CAUSE : ON NE s'oCCUPE PAS EN- CORE DE LUI PENDANT LES QUARANTE-SIX ANNÉES QUI SUIVENT SA MORT ! (1616-1662).

« Tout homme qui croit que William Shakespeare de Stratford écrivit Hamlet ou Lear est un fou ». John Bright.

Homme d'Etat anglais (1811-1Î

M Arriver à comprendre Shakespeare, telle est la tâche. Toute cette érudition a ce but : parvenir à un poète. C'est le chemin de pierres de ce paradis. Forgez-vous une clef de science pour ouvrir cette poésie... » Victor Hugo.

Je vais criant partout : '< Celui que j'aime, où est-il ? « L'écho répond : « Où est-il ? »

Saadi.

{Le Jardin des Roses.)

Le Folio posthume de 1623 ne renferme aucun renseignement sur le Stratfordien. — Qu'à cette époque l'art dramatique entrait en décadence, et que les théâtres furent bientôt fermés par les puritains. — Coup d'œil sur le Londres de 1600. — Indiflérence relative des contemporains. — Pourquoi Milton admira l'œuvre shakespearienne sans pouvoir s'enquérir de son auteur. — Que Ben Jonson ne s'occupe indirectement du Stratfordien que dans le sens de notre thèse, et que cette thèse seule explique ses apparentes contradictions. — Que Fuller n'est point un biographe de Shaxper, et que celui-ci n'a jamais fait partie du club littéraire de la Sirène. — Légende de William D'Avenant, fils naturel de Shaxper.

En 1623 parut le fameux Folio posthume. On y trouve réunies pour la première fois les trente-six pièces attribuées à Shaxper de Stratford. Les conditions dans lesquelles parut le Folio ont intrigué les érudits et suscité des polémiques sans nombre. Tout s'explique avec le grand Exhumé de Belvoir. La seule chose qui intéresse ici est de savoir si le Folio renferme quelque renseignement biographique sur Thomme de Stratford.

Pas le moindre !

Le Folio est précédé de deux courtes préfaces en prose, de la liste des vingt-six « principaux acteurs » qui jouèrent certains des drames, et de quatre pièces de vers « commandées », selon l'usage du temps, et signées Ben Jonson, Léonard Digges, I. M. (James Mabbe?) et Hugh Holland. Une seconde édition du Folio parut en i632 : trois nouvelles pièces y suivent les quatre précédentes : la première, non signée; la deuxième, écrite par John Milton qui ne la signa pas non plus; et la troisième signée I. M. S. — initiales sur lesquelles on a beaucoup discuté.

Du point de vue rutlandien et de ce point de vue seul ou peu s'en faut, ces deux préfaces et ces sept pièces de vers sont singulièrement révélatrices, bien qu'il n'y soit guère question que de l'œuvre ; mais, encore une fois, on y chercherait en vain un détail sur la vie ou sur le caractère de l'homme de Stratford.

Ainsi, quand parut le Folio de 1628, sept ans après la mort du Stratfordien, on n'avait pas encore un mot d'écrit sur sa personne ! Voilà le fait, que les shaxperiens dissimulent avec grand soin — et une anxiété facile à comprendre !

Sans doute, on s'occupa toujours de l'œuvre à laquelle le Stratfordien avait servi de prête-nom. Quoi de plus naturel? Le contraire ne s'expliquerait point. Une telle œuvre ne pouvait passer inaperçue. Cependant, comme

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nous Tavons déjà laissé entendre, on s'en occupa relativement peu avant la Restauration de 1660, pour différentes raisons, dont l'une est qu'en 1641, sous l'influence grandissante des puritains, un acte du Parlement ferma les théâtres de Londres. Les shaxperiens font remarquer que pendant un demi-siècle — de 161 1, année où fut écrite la dernière pièce, la Tempête y à 1660, année où le général Monck alla chercher à Douvres Charles II, fils exilé de Charles P'" qu'avait fait décapiter Cromwell en 1649 — ^"^ s'occupa plus de l'œuvre shakespearienne que de celles d'autres dramaturges. En somme, c'est assez vrai, bien que des survivants de Rutland, tels que Ben Jonson qui mourut en lôSy, Fletcher qui mourut en 1626, Massinger qui mourut en 1640 et Webster qui mourut vers 1625, aient balancé et parfois même éclipsé momentanément la renommée du géant ; mais les deux affirmations ne sont point contradictoires.

La vérité, c'est qu'au lendemain de la mort de Rutland (1612) la grande période dramatique qui s'était épanouie vers i585, entra en décadence. Malgré les apparences contraires, cette décadence était complète en 1625, année de la mort de Jacques P'' — et si les puritains obtinrent la fermeture des théâtres, c'est que la licence où la scène était tombée leur en fournit un prétexte. En tout cas, pour laisser la licence, malgré certaines œuvres ou certaines scènes intéressantes, artistiquement le théâtre était mort au commencement du règne de Charles P'". M. Edmond Gosse, en le répétant après d'autres, fait à ce propos une remarque aussi neuve que juste, qui en dit long :

« Les causes de la rapide décadence du drame ont été cherchées dans les troubles rehgieux et poUiiques du pays; mais si nous y regardons de plus près, nous voyons que la poésie

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dramatique avait commencé à baisser de valeur avant que ces troubles eussent pris une forme définie. II vaudrait peut-être mieux reconnaître que les intérêts nationaux qui s'éveillaient détournèrent de plus en plus l'attention de ce qui avait toujours été \in divertissement exotique, un plaisir destiné surtout aux nobles et aux gens de leur suite. »

Un plaisir destiné surtout aux nobles et aux gens de leur suite ! Cette remarque ne laissera pas de surprendre. Elle s'accorde avec l'impression que nous ont laissée les documents du temps — et nous éloigne singulièrement de ce que nous ont fait croire, de bonne foi d'ailleurs, les Guizot, les Philarète Chasles, les François Hugo, les Taine, les Mézières et d'autres qui leur ont emboîté le pas : que le théâtre du temps d'Elisabeth et de Jacques P' était surtout populaire. C'est une illusion moderne. Le peuple sans doute avait sa place au théâtre ; mais, contrairement à ce qu'on s'imagine, cette place était petite. On confond le peuple proprement dit avec une fraction de la bourgeoisie. On a trop voulu voir le théâtre anglais du seizième siècle à travers le théâtre français de i83o — et la double croyance, totalement fausse, que l'auteur d'Hamlet était issu d'une classe voisine du peuple et avait dû écrire pour le peuple avant tout, a fait naître cette erreur colossale. L'homme du peuple anglais, dit M. Alf. Mézières, assiste aujourd'hui à des représentations de pièces qu'il comprend aussi bien que les auditeurs de 1600. Nous n'en doutons pas! Il les comprend beaucoup mieux ! Le peuple aujourd'hui sait généralement lire, tandis qu'au temps d'Elisabeth nombre de bourgeois mêmes étaient complètement illettrés. Mais en eût-il même été autrement, qu'importerait encore à propos de l'auteur d'Hamlel\ puisque onze de ses pièces seulement furent jouées de son vivant, un

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petit nombre de fois, et presque toujours sur des scènes privées?...

Oui, cela en dit long I

Toutes les descriptions plus ou moins pittoresques, et faites de traits parfois hasardeusement rassemblés, qu'on nous a données des théâtres publics au seizième siècle, portent donc ici comme à faux, puisqu'on n'a presque rien joué de l'œuvre rutlandienne !

Qu'on relise, par exemple, le chapitre intitulé les Mœurs dramatiques au seizième siècle dans les Etudes sur W. Shakespeare, Marie Stuart et VArétin (i85î) de Philarète Chasles : elles sont amusantes, bien qu'un peu systématiques et confuses, et non dépourvues de détails erronés ; mais ces reconstitutions, qui montrent toujours, dans un Londres presque tout en bois où le style italien des édifices lutte avec le style gothique, la charpente hexagonale des théâtres, leur intérieur circulaire, les grands seigneurs empanachés encombrant la scène, la cour ou parterre à ciel ouvert où sont les understanders, les casseurs de noisettes, en manteaux de cuir, en vestes de bourracan, en surtouts de poils de chèvres et en bonnets plats, qui mangent, fument, jouent aux cartes, lancent des pelures de pommes et d*oranges, les bourgeoises assises dans les loges le visage couvert d'un masque de soie, le décor plus que primitif, l'acteur qui vient faire rire le public peu patient en disant que la reine Catherine n'est pas encore tout à fait rasée (les rôles de femmes étant joués par des hommes), l'entrée du Prologue chargé d'expliquer la pièce, la loge à côté de la scène où se tiennent quelques musiciens, ces reconstitutions, disons-nous, intéressent quiconque étudie l'ensemble du théâtre élisabéthan : elles importent assez peu quand il s'agit de l'auteur d'Hamiet. Ce n'est qu'à force d'artifices, voulus ou non, qu'on fait le

rapprochement et qu'on provoque la confusion : l'auteur d'Ha?nlet doit être cherché presque entièrement ailleurs!

Un coup d'œil d'ensemble sur Londres donnera, mieux que les théâtres publics, une idée générale du milieu où vivait le grand poète caché — quand il n'était pas en voyage ou retiré dans les solitudes de la forêt de Sherwood et du château de Belvoir. Nous empruntons les traits de notre croquis à des écrivains du temps — Stowe, Harrisson, etc. — et maintes images littéralement à Chasles et à MM. Duval et Furnival.

Les théâtres qui jouent l'après-midi baissent le drapeau hissé à leur faîte, une fois la représentation finie, avant la chute du jour, à l'heure où retournent les gens à la mode, où se vident les différentes écoles et les ateliers. La foule grouille dans les rues souvent étroites, que surplombent les étages et les solives à macarons de maisons aux toitures dévalantes, aux carreaux menus, aux légions d'enseignes bizarres.

Passent des docteurs en physique aux robes noires galonnées d'or, des gens de commerce vêtus de drap brun, des bandes d'apprentis turbulents et querelleurs, des pages à cottes de velours vert et la dague muselée, de sombres puritains aux cheveux ras, des mules et des chevaux couverts de longues tapisseries, des litières portées par des hommes simulant un coursier caparaçonné, d'énormes coches hollandais à côté desquels se bousculent des enfants, de gras chevaliers campagnards resplendissants de broderies, maints avocats besogneux avec un rouleau de parchemin aussi jaune que leur ligure, de lourds carrosses suivis de galants en pourpoints brodés d'argent, des femmes dites de fil d'archal avec vastes fraises, chaînes de Venise, colliers de pâte de rose, gorgerets bleus, éventails de plumes à miroir, quelque amusant vaurien à face enluminée, dans son

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vieil habit militaire, le bras en écharpe afin de passer pour un soldat blessé, de pittoresques colporteurs, parfois un marchand de genêts pour balais qui chante, un pauvre filou l'oreille déchiquetée pour avoir été cloué au pilori, ou bien un char derrière lequel on fouette de malheureuses filles publiques prises en contravention.

Tout n'est que cris, rires, saints, œillades, disputes, joyeux tapage, clameurs entremêlées.

On entre manger des gâteaux dans les maisons de porcelaine.

Mais, bientôt, Southwark et ses théâtres, les collines de la banlieue que le jour illuminait d'un vert humide, les cent trente églises, la flèche de Mary-le-Bone qui flamboyait le matin comme une fusée, la ceinture en zigzag des remparts aux sept grandes portes, tout se perd insensiblem.ent dans l'ombre.

Le pont devient sombre, Westminster n'est plus qu'un colosse indécis. Et, sur la Tamise, qui était pendant le jour d'un jaune miroitant au ton d'or terne où des coulées d'eaux grasses faisaient de splendides taches pareilles aux yeux qui enrichissent la queue des paons (i), les bateaux ne sont plus suivis de traînées d'arcs-en ciel, mais s'éclairent sur les flots d'une sanguinolente résine. Au coin des rues se balance l'étoile d'une lanterne. Des lueurs apparaissent aux vitres ; les palais s'illuminent : les comédiens ordinaires jouent chez d'Essex, on improvise un ballet chez le lord Chamberlain, un feu d'artifice chez le comte de Nottingham. Les cloches de Guildhall, de Westminster, de la Tour, et le bourdon de la cathédrale Saint-Paul ont annoncé que l'heure du couvre-feu approche.

Alors, pendant que le bourgeois lit sa Bible au coin

(i) Cette belle image est de M. Duval.

de l'âtre, que l'ouvrier s'endort, que les tavernes s'emplissent et qu'on loue à leur seuil des link boys ou porteurs de torches pour retourner chez soi, Londres appartient aux voleurs et aux femmes publiques, malgré les chaînes tendues jusqu'au matin à travers les rues, malgré les patrouilles avec sept cents flambeaux (cinq cents payés par les Corporations et deux cents par le Conseil de la Cité) et les deux cent quarante falots portés par les constables dans des cages de fer. 11 est vrai que certains membres de la police municipale eux-mêmes sont suspects et maints autres fort tièdes. Les « enlaceuses de moutons», qui pullulent, entraînent dans les hoi houses où elles se font offrir deux platées de pruneaux étuvés. Les voleurs ont leurs chefs, leurs écoles professionnelles^ leurssyndicats, leur langue, leurs retraites. Tout le monde a la main sur la garde de Tépée. Au point du jour, on ramasse les corps des tués sans s'émouvoir plu5 que de raison : aurait-on jamais fini ? Slaughter-House, East- Cheap, Nordwich, Turnbull-Street, Horsborne, Lamberth-Market sont les lieux redoutés entre tous...

Tel était Londres au temps d'Elisabeth, de Jacques L% de Rutland — et de Shaxper.

A la première constatation que nous avons faite, il faut en ajouter une autre qui va expliquer bien des choses encore. Nous admirons aujourd'hui la grande efflorescence dramatique anglaise ; mais beaucoup d'érudits contemporains ne la tenaient pas en semblable estime : ils lui préféraient généralement des œuvres académiques et mort-nées qu'on ne relit guère ou dont le titre seuln'estmêmeplus cité qu'à propos de l'auteur d'//am/e/. C'est l'éternelle histoire. Nous l'avons déjà dit. Le génie n'est jamais reconnu par certains fruits secs, orgueilleux de toute leur médiocrité, qui se défendent comme ils peuvent. C'est leur lutte pour la vie : l'instinct public n'en

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est pas dupe. Chaque bulle de savon se croit supérieure audiamant. Les vers luisants le prennent de haut avec les étoiles. Nos oisons littéraires ou politiques se qualifient entre eux d'éminents, mais ne décerneront jamais cette épithète au cygne, à l'aigle, au phénix, qu'ils affectent même superbement de ne pas voir. Nul génie, que ce soit Phidias, Juvénal, Donatello, Cervantes, Vélasquez, Racine, Gluck, Beethoven, Chateaubriand, Byron ou Poë, qui n'ait subi l'assaut d'éphémèrescélébrités coalisées, qui ne les ait vues, acharnées à donner le change, prodiguer des hommages aussi bruyants que vains aux élus de leur bande. Combien, de nos jours, n'a-t-on pas opposé d'Ambroise Thomas ou d'Adophe Adam à Berlioz et à Wagner ; de Feuillet et de Cherbuliez à Gustave Flaubert ; de Sardou, de Mirbeau et de Rostand à Emile Zola ? Pour durer il faut endurer, dit un vieux proverbe français; c'est vrai, et cependant le génie endure souvent moins qu'on ne croit : les clameurs de l'envie déguisée, les flots de poussière qu'elle soulève, les baraquements qu'elle aligne comme des champignons vénéneux n'ont jamais nuit au Louvre de Pierre Lescot et de Claude Perrault, ni au Palais de justice de Poelaert ; et, comme l'a magnifiquement dit Victor Hugo, ce n'est pas du côté du soleil que se trouve l'éclipsé. Cela rappelé, ajoutons qu'à côté de quelques drames plus ou moins remarquables et de comédies solidement construites comme celles de Jonson, on représentait non moins que de nos jours une foule de pièces médiocres, d'un faux brillant^ qui justifiaient les dédains des érudits les plus pédantesques; et ajoutons encore que les chefs-d'œuvre de Rutland, d'abord publiés sous un nom d'emprunt ou totalement anonymes, semblaient comme noyés dans cette inondation. Croit-on que de nos jours mêmes on s'occuperait beaucoup de la personnalité d'un homme

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qui publierait une œuvre dans de telles conditions ? Ne sait-on pascombien de biographies, et des plus glorieuses, sont relativerhent maigres regardées de près, encore qu'à la rigueur suffisantes? Ne sait-on pas qu'il en est ainsi parce que beaucoup n'ont été écrites qu'à une époque plus ou moins tardive, ce qui en rend certains détails douteux? Sommes-nous bien sûrs de connaître autant que nous le croyons la vie de La Fontaine lui-même ?... Que savons-nous de précis sur Rabelais, dont les dates de naissance et de mort, 1496 et i553, n'ont été fixées que par approximation et de guerre lasse ? Où naquit Charlemagne? Quelle part revient dans V Adoration de l'Agneau à Hubert et à Jean Eyck ? Qui a pu écrire l'histoire des trois frères Lenain? Et celle de Marivaux ?i.. Quel était le nom véritable du vaste et céleste musicien qui mourut à soixante-dix ans en 1594 et qu'on a baptisé du nom de sa ville natale : Palestrina ?... Quelle fut la vie du plus grand paysagiste que le monde ait encore vu : Jacques Ruysdaël ?...

On s'explique donc que Shaxper n'ait pas plus attiré de son vivant l'attention d'un biographe que Rutland lui-même ; et qu'au lendemain de la publication du Folio de 1623, dans une époque de décadence littéraire, puis de troubles civils, personne n'ait songé à recueillir des renseignements sur l'auteur présumé. Quand les circonstances ne s'y prêtaient pas pour ceux-mêmes qui ne se dérobaient nullement à l'attention publique, et que bien des éléments de la biographie d'un Bacon, d'un Ben Jonson même, d'un Marlowe, d'un Greene, d'un Spenser, d'un Camden, n'ont été réunis et contrôlés que très tard, à plus forte raison les contemporains ou les hommes de la génération suivante ne pouvaient-ils tracer une esquisse biographique de deux hommes qui, littérairement parlant, s'étaient cachés.

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L'œuvre éditée, on n'en demanda pas davantage.

Restreint fut même le nombre de ceux qui s'occupèrent de cette œuvre — qui en fixèrent par écrit une appréciation quelconque.

Si cette œuvre fut plus admirée que celles de Marlowe, de Fletcher, de Massenger, de Webster — ou que celle de Ben Jonson — sous le règne troublé de Charles I®'" (1625-1649), où l'attention se porta bientôt sur les troubles politiques, cela n'a rien qui surprenne et ne signifie pas grand'chose : c'est par la force de son mérite que l'œuvre dite shakespearienne surnagea ; c'est aussi parce qu'elle avait été magnifiquement éditée, fortune que n'eurent pas celles des autres dramaturges, Fletcher excepté, dont les pièces furent réunies 21 ans après sa mort, en 1647. Beaucoup devaient attendre longtemps — si longtemps que les deux tiers de leurs œuvres sont perdues... Toutefois, dans cette époque de décadence, l'œuvre brillantée et même un peu licencieuse de John Fletcher fut parfois préférée à celle de Ruiland- Shakespeare ; et, pour dire en passant, ce fut cette œuvre de Fletcher, combinée avec celle de Ben Jonson, qui marqua la transition entre la grande époque d'Elisabeth et de Jacques P'" et la pâle renaissance néo-classique qu'inaugura surtout Dryden après 1660 et qui (malgré une pièce intéressante d'Otway) devait aboutira Wycherley vers 1690...

L'époque dite des poètes cavaliers de Charles P'" — et d'Edmond Waller — fut à la fois artificielle, désordonnée, terne ou d'un éclat maladif exempt d'inspiration, malgré quelques œuvrettes d'une rare fraîcheur, telles que les Hespérides (1648) de Robert Herrick; et si la prose y compte des livres remarquables comme les ' Characterisms de Joseph Hall, qui sont à vrai dire de ï6o8, et les Characters de Sir Thomas Overbury (le cé-

lèbre amoureux évincé de la comtesse de Rutland !) qui sont de 1614, la Religion des Protestants (lôSy) de Chiilingworth, le Compleai Angier {i653) d'Izaak Wallon, les œuvres de Jeremy Taylor et de Browne, toute cette époque qui va jusqu'à 1660 se détourna largement du théâtre, se passionna pour la politique, parut d'une rare indifférence en matière de vraie littérature. On s'explique ainsi qu'Izaak Walton ait écrit quelques bouts de biographie (Hooker, Wotton, Herbert, etc.] sans même pouvoir songer à celle de l'auteur présumé d'Hamlet — moins encore, et pour cause, à celle de son auteur véritable. Ce n'est qu'après la restauration des Stuarts, en 1 660^ qu'une époque de curiosité littéraire relative se dessina ; mais cette époque d'idéal académique, d'imitation du théâtre français, trouva la splendide abondance d'autrefois déréglée et semi-barbare : elle ne vit en « Shakespeare » qu'un génie inculte, un astre désorbité, un ignorant tour à tour sublime et négligé.

Nos lecteurs se demanderont sans nul doute pourquoi Milton ne songea pas à s'en enquérir; Milton (1608- 1674) qui, par-dessus ce monde assez frivole, remplit grandiosement un demi-siècle — comme Pierre Corneille (1606-1684) domine en France un monde assez analogue de poètes mondains tels que Théophile, Saint- Amant, Voiture, Benserade, Scarron, Cyrano de Bergerac, etc. ; Milton que M. Gosse appelle avec bonheur le prototype de la délicatesse dorique ; Milton qui, tout en restant un puritain parmi les artistes, fut parmi les puritains un artiste enthousiaste et de l'Italie et du Rythme musicalement varié jusque dans ses plus sombres visions ; Milton, mieux fait que personne pour

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comprendre l'auteur (ÏHamlet et du Roi Lear. Nous allons rappeler des vers fameux qui prouvent combien il le comprit ; mais il n'eut pas Toccasion de s'occuper de sa biographie. Non seulement Milton — qui débuta comme poète lyrique de i63i à lôSy — s'éloignait du théâtre qui n'était plus qu'un simulacre d'art, mais, après une jeunesse aussi austère que studieuse à l'Université de Cambridge et dans la solitude d'Hotton, il abandonna la littérature pour se lancer dans la mêlée politique, écrivit force pamphlets ; et, vingt ans plus tard, commença ou reprit son Paradis perdu., dans une seconde solitude, de i658 à i665.

Il en résulte qu'il n'apparaît pas seulement au-dessus de son époque, mais comme en dehors : tel BufFon au dix-huitième siècle. Nul plus que Milton n'admira l'auteur de Comme il vous plaira ; mais, malgré son savoir encyclopédique, son existence autant que son œuvre l'en éloigna pour ainsi dire.

Si son attention avait pu être dirigée de ce côté, peutêtre eût-il soupçonné le mystère. Mais sévèrement éduqué par son père, élève de l'Université de Cambridge plus de trente ans après Rutland, vivant à l'écart du monde de la cour, des tavernes et des théâtres en jeune homme déjà conscient de sa destinée sérieuse et sublime au point que ses condisciples l'appelaient la demoiselle, reclus ensuite à la campagne, visitant (comme Rutland) l'Italie sans rien y perdre de ses mœurs austères, passant son âge mûr au sein d'âpres luttes après la fermeture des théâtres, gracié par Charles II, allant finir sa vie hors de Londres, bientôt aveugle, et édifiant coup sur coup trois œuvres longuement méditées, le génial poète ne put songer à s'enquérir de l'homme qui était allé mourir en 1616 dans la bourgade perdue de Stratford, après avoir quitté Londres vers 1610. L'œuvre seule Tinté-

ressa. Voici la traduction des vers' qu'il lui consacra en i632, à vingt-quatre ans — vingt ans après la mort de l'auteur véritable :

« Quel besoin a mon Shakespeare pour ses os vénérés qu'une époque travaille à entasser des pierres, ou que ses restes sanctifiés se cachent sous une pyramide à pointe étoilée ? Cher fils de Mémoire, grand héritier de la gloire, quel besoin as-tu d'un si faible témoignage pour ton nom ? Toi, dans notre admiration et notre étonnement, tu t'es construit un monument durable. Car tandis que, à la honte d'un art pénible, tes vers faciles coulent, et que chaque cœur possède dans les feuilles de ton livre inappréciable cette poésie delphique qui cause une profonde impression, toi, de plus, nous dépouillant de notre imagination, tu nous changes en marbre par la force d'une si haute pensée. Et, ainsi enseveli, tu gis dans une telle magnificence que pour avoir une tombe pareille les rois souhaiteraient de mourir. »

L'auteur (XHamlet n'a jamais reçu un plus grand témoignage d'admiration, ni surtout un plus précieux puisqu'il émane de l'auteur du Paradis perdu. Cependant, certains ont voulu voir dans V Iconoclaste de Milton un passage hostile au théâtre immortel ! Voici ce que dit De Quincey dans sa biographie de « Shakespeare » de VEncyclopedia Britannica. Il s'agit de Charles I®'' — avant son avènement au trône :

« Le prince de Galles avait appris à estimer Shakspere, non pas en lisant d'abord, mais en assistant à des représentations de ses pièces données devant la cour de Whitehall. Dans la suite, nous savons qu'il fit de Shakspere son compagnon intime, car cela lui fut reproché par Milton.»

Le passage de V Iconoclaste (dirigé contre Charles I") va montrer combien cette étonnante appréciation repose

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sur une équivoque. Voici comment s'exprime le grand ami d'Olivier Cromwell :

« Andronicus Gomnenus, l'empereur byzantin, bien que tyran très cruel, est cité par Nicetas comme ayant été un lecteur constant des épîtres de saint Paul ; et, par une continuelle étude, il s'était tellement assimilé la phrase et le style de ce transcendant apôtre que l'imitation semblait rivaliser avec Toriginal. Cependant cela ne put servira tromper le peuple de cet empire qui, malgré le masque du saint, le déchira en pièces pour sa tyrannie. Des histoires de cette nature, à la fois anciennes et modernes, qui abondent, des poètes aussi et un Anglais ont été assez préoccupés de sauver les apparences, pour ne jamais mettre plus de mots pieux dans la bouche de personne que dans celles des tyrans. Je ne citerai pas comme exemple un auteur caché avec lequel le roi peut être moins familier, mais l'un de ceux que nous savons avoir été l'intime compagnon de sa solitude, William Shakespeare, qui montre la personne de Richard III parlant si haut sur un ton de pitié et de mortification pareil à celui qu'on trouve dans le livre ( i ), et parfois dans le même sens et dans le même but... « J'ai l'intention, dit-il, d'obliger non seulement mes amis, mais encore mes ennemis. » Le même Richard dit au second acte, scène première: «Je ne connais pas un Anglais vivant avec qui mon âme ait plus maille à partir qu'avec l'enfant qui est né cette nuit ; je remercie mon Dieu de mon humilité (2). » Une autre affaire de ce genre peut se lire à travers la tragédie entière, où le poète ne prend pas beaucoup de licence avec la vérité de l'histoire qui lyi livre un profond dissimulateur non Seulement de ses penchants, mais aussi de sa religion. »

On voit que Milton n'attaque pas du tout « Shakes-

(i) The Elikon Basilike.

(2) I do not know that Englishman alive

With whom my soûl is any a jot at odds

More than the infant that is born îo night;

I thank my God for my humility.

peare ». C'est là. dit justement Charles Knight,une bévue commise par Warton et transmise à ses successeurs. Bien loin d'attaquer « Shakespeare », Milton croit, au contraire, que Charles I*"" s'en fait une sorte de paravent, de même qu'Andronicus Comnenus s'efforçait de donner le change à l'aide de saint Paul î Et — pour en revenir au seul point de vue de ce chapitre — on voit que Milton ne parle que de l'œuvre, non de Thomme. Ajoutons que Tauteur du Paradis perdu admirait dans son âge mûr l'auteur d'Hamlet autant qu'il l'avait admiré dans sa jeunesse, car, en 1645, quatre ans après la fermeture des théâtres imposée par son propre parti, il en parle encore avec le même enthousiasme dans quatre vers de V Allegro :

Then to the weil-trod stage anon, If Jonson's learned sock be on, Or sweetest Shakespeare, Fancy's child, Warble his native wood-notes wild.

Vers singulièrement élogieux dans une telle bouche et à un tel moment ; — vers qui ne visent toujours que l'œuvre ! — vers qui. pour le dire en passant, n'opposent point, comme on l'a voulu prétendre, la « science » de Ben Jonson à 1' « ignorance » de l'auteur d'Hamlet (ce qui ne signifierait encore rien !)mais sim.plement et justement la Science classique de l'auteur de Séjan et de Volpone à l'Imagination spontanée et naturelle de l'auteur du Conte d'Hiver et de la Tempête, dont les « native wood-notes wild » sont les agrestes échos natals des torêts deBelvoiretnon,comme Ta cru Milton, ceux des environs de Stratford.

Et le neveu de Milton, Edward Philipps, qui publia en 1675, un an après la mort de son oncle, son livre peu connu, Theairum Poetarum^ fidèle à la glorieuse tradi-

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tion qu'il perpétue de son mieux, après avoir célébré Ben Jonson, Marlowe, George Chapman, John Fletcher, consacre à « Shakespeare » ces lignes étonnantes :

■« William Shakespeare, la gloire du théâtre anglais, dont la naissance à Stratford-sur-Avon est le plus grand honneur qui puisse enorgueillir cette ville ; d'acteur de tragédie, il devint auteur, et un auteur tel que, bien que plusieurs autres puissent peut-être prétendre à un plus juste respect des règles, particulièrement dans la tragédie, jamais aucun n'atteignit une plus sublime et plus dramatique élévation, jamais aucun ne représenta avec plus de pureté l'accent de la vie, et là où les raffinements de l'art manquentle plus, comme sa science n'était probablement pas extraordinaire, il se contenta d'une certaine -élégance sauvage et naturelle, et dans tous ses écrits il y a un style distingué, aussi bien dans sa « Vénus et Adonis » et dans son « Rapt de Lucrèce » et autres poèmes divers que dans tous les dramatique?. »

Quels commentaires appelleraient ces lignes, si c'était le moment ! Quel jugement hardi et sûr malgré de faibles réserves — au cœur même d'une époque qui avait adopté un idéal dramatique opposé à celui de Ruiland, et factice ! Mais, ici encore, nous n'avons qu'une constatation à faire : Edward Philipps parle de l'œuvre seule.

Forcé de suivre jusqu'au bout Milton et son modeste neveu, nous avons légèrement dépassé la date où l'on •commence à s'occuper enfin un peu de l'homme de Stratford : 1662.

Mais avant 1662, année où le vicaire John Ward, premier biographe de Shaxper, lui consacra quelques lignes dans son journal, les shaxperiens prétendent découvrir

des éléments biographiques dans Ben Jonson, Thomas Fuller et William D'Avenant. Qu'on relise toutes les Vies de Shaxper : on y verra sans cesse reparaître Jonson, Fuller, D'Avenant et leurs prétendues contributions à la fameuse biographie. Rien ne semble mieux établi; rien n'est plus imperturbablement répété par tout le monde; et cependant ces prétendues contributions sont d'un bout à l'autre illusoires! C'est ce qu'il faut établir une bonne fois — pour déloger les shaxperiens de leurs premiers retranchements.

Ecarter tout de suite Benjamin Jonson est chose facile. Le puissant auteur du Diable est un Ane, du PoétereaUy de Y Alchimiste a parlé plusieurs fois de « Shakespeare », d'une manière singulièrement contradictoire si l'on n'a que le Stratfordien en vue, beaucoup moins si l'on songe à l'Exhumé de Belvoir et de Bottesford. Il en a parlé en termes dithyrambiques dans la longue pièce de vers commandée en tête du Folio posthume de 1623 ; il en a parlé dans son recueil de pensées Timber or Discoveries^ publié en 1641, quatre ans après sa mort; enfin, dans les fameux Entretiens transcrits en secret par William Drummond de Hawthornden, dont il fut l'hôte à Edimbourg, en 1618.

Et ce n'est peut-être pas tout !

Depuis Whaley (i), plusieurs critiques, en tête desquels sir Théodore Martin, prétendent que Ben Jonson a fait, de plus, trois allusions à « Shakespeare » : la première dans Chaque Honune hors de son caractère (acte III, scène première), pièce représentée en 1599 par la troupe du lord Chamberlain, et imprimée en 1600 par Nicolas Ling « comme elle avait d'abord été composée»

(i) Publia une étude sur la « Science de Shakespeare » en 1746, une édition des œuvres de Ben Jonson en 1765, et vint mourir à Ostende.

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car les acteurs y avaient fait quelques suppressions (i) ;

— la deuxième dans Je Poélereau (acte 111, scène première), joué en 1601 par la troupe des Enfants de la chapelle de la Reme, imprimée en 1602, puis en 1616 ;

— et la troisième dans une pièce (n'' 56) du recueil de poésies publié en 1616 sous le ùivo^ d'Épi grammes, t\.à.édié à lord William Herbert de Pembroke.

On voit que nous n'omettons rien ; peut-être même en disons-nous beaucoup trop au gré des shaxperiens, qui, eux, ont grand soin de ne souffler mot de ces allusions', car, si elles visent vraiment le Stratfordien, au lieu d'obscurs dramaturges sur les noms desquels on n'a d'ailleurs pu se mettre d'accord (2), que font-elles entrevoir ?

Des choses désastreuses pour l'ancienne religion de Stratford !

Qu'on en juge :

Ben Jonson parle dans les Épigrammes d'un « poètesinge », dont les œuvres ne sont que « friperie d'esprit», d'un « filou » assez hardi pour faire du brocantage avec ce qu'il enlève aux pièces des autres, et qui s'imagine follement qu'on ne distinguera pas une toison de simples flocons de laine arrachés, ou de vils lambeaux de l'étofle entière.

Ben Jonson ne fait là que revenir à la charge. Dans le Poétei^eau^ il avait déjà stigmatisé ces « poètes-singes » qui ont des yeux de basilic et des langues trempées dans du venin comme leur cœur l'est dans le fiel; et il avait pris soin de faire remarquer que les singes, même revêtus

(1) Rééditée en 161 5 — l'année de la mort de Shaxper.

(2) Edward Sharpham ? John Day ? voire Thomas Dekker ?... Dans ses Conversations avec Drummond de Hawthornden, Ben Jonson les qualifie de coquins ! Et il en dit autant de John Minschew ou Minscheu.

d'écarlate, restent toujours des singes i II parlait aussi de « coquins suspectés d'avoir quelque esprit, aussi bien que nos poètes », buveurs et contant des farces mensongères, et dont maints galants recherchaient pourtant la compagnie : puis il visait un poète écrivant dans un style emphatique et raide, tellement boursouflé que ses vers, pourraient remplir la gueule du Minotaure; et il ajoutait que l'acteur pour lequel ce poète composerait, n'aurait plus besoin de voyager derrière une haridelle aveugle et une hotte, ni de parader avec une vieille trompette fêlée sur les planches et les fonds de tonneaux !

Est-ce tout? Pas encore !

DâTîs Chaque Homme hors de son caractère, Ben Jonson avait introduit le ridicule Sogliardo qui vient d'obtenir une cotte d'armes du Conseil Héraldique, estropie le nom et le langage des héraults, et montre avec un sot orgueil ses nouvelles armoiries : un sanglier sans tête qui rampe sous la devise française : « Non sans moutarde î »

L'avalanche, on le voit, est terrible ! On reconnaît l'agressif et morose grondement de Ben Jonson, quand sa colère éclatait ! Et cependant, le dirons-nous ? cet honnête et formidable Ben Jonson qui maniait le fouet de la satire aussi bien que l'épée, qui était venu s'engager tout jeune dans nos Flandres contre les Espagnols de Philippe il et avait un jour poussé l'audace jusqu'à s'avancer entre les deux armées, défiant le plus brave des ennemis à un combat singulier, ce poète dont le tempérament était aussi extraordinaire que l'érudition, débordant d'une loyauté toute anglaise, semble mettre ici une sourdine à ses attaques et à ses sarcasmes : l'ensemble des textes laisse l'impression que Ben Jonson est contraint. Sa franchise reste entière, si l'on veut — mais voilée. Une chaîne invisible semble retenir le bou-

SHAXPER HORS CAUSE 107

ledogue — et, qu'on nous passe ces comparaisons, on songe involontairement au ta?ne cat (chat apprivoisé) de Belvoir...

Personne, pas môme Aristophane, Juvénal ou d'Aubigné, n'eut l'attaque plus audacieuse et plus directe que Ben Jonson. Jonathan Swift lui-même, avec son fiel âcrement recuit, n'a pas plus de décision ! Cependant, chose étrange, chaque fois qu'il s'agit de « Shakespeare» et du monde de Belvoir, Jonson semble plein de retenue et même de réticences. Il n'a jamais menti sans doute, ni flatté; ce n'était point son caractère ; mais il s'est tu, et l'on sent alors qu'il a brûlé d'un vif désir, nous dirions volontiers d'une démangeaison d'en dire davantage ! Et peut-être établirons-nous que ce qu'il n'a pu dire ouvertement, il l'a suggéré d'une manière qui donne à certaines de ses comédies un tour bizarre et abstrait — plus apparent que réel... (i)

Vise-t-il le Stratfordien dans les passages que nous venons de signaler ? On ne peut l'affirmer, et nous pen. chons pour la négative au sujet des premiers ; mais il nous semble incontestable que Sogliardo est bel et bien le fils de John Shaxper devenu à Londres acteur, prêtenom, puis modeste écuyer. Ce ne sont pas les shaxperiens qui se plaindront de notre manière de voir touchant le « poète-singe » : plutôt que d'y reconnaître leur héros, ils proclameraient mille fois avec nous qu'on n'a sur lui aucun élément biographique de son vivant ! Ils ne nous concéderont même jamais Sogliardo — que nous retenons cependant ici à tout hasard, dussionsnous donner un semblant de démenti à la « constatation » que nous avons faite du silence absolu des con-

(i) « Ben Jonson donne un corps à des qualités abstraites, dit Henry Hailam, et n'a pas non plus, je crois, copié beaucoup de caractères vivants. > Haliam n'exagère-t-il pas ?...

temporains ! Nous disons « un semblant», car il ne s'agit, en somme, que d'une allusion ; — et encore aurions-nous voulu comparer l'édition remaniée de 1616 de Chaque Homme hors de son caractère avec celle de 160 1, que nous n'avons pu nous procurer jusqu'aujourd'hui...

De notre point de vue, c'est là toutefois un détail, puis que V allusion, vraie ou non, a échappé aux contemporains, que nul du moins ne l'a signalée dans un écrit, et que, de 1616 à 1662, elle n'a frappé personne : ce sont les baconiens qui y ont attiré l'attention — après 1857 !

Nous n'avons donc à nous occuper ici que des trois passages où l'œuvre est ouvertement jugée par Ben Jpnson. L'œuvre seule ! On a pu trouver certaines contradictions, au moins apparentes, dans les jugements qu'a portés sur cette œuvre l'auteur du Renard\ maison n'y trouve pas un élément biographique, si mince qu'il soit, sur l'homme de Stratford.

Que lit-on, en effet, dans la pièce de vers, commandée pour le Folio posthume de 1623? Une série de passag'^s dans ce genre-ci :

« Anie de l'époque, l'applaudissement, le charme, le prodige de notre scène, mon Shakespeare, lève-toi 1 Je ne te placerai pas auprès de Chaucer ou de Spenser, je ne prierai pas Beaumonl de reposer un peu plus loin pour te faire place : tu es un monument sans tombe, et tu vivras aussi longtemps que ton livre, tant que nous aurons des intelligences pour lire et des éloges à décerner... Combien tu surpasses en éclat notre Lyly, ou le divertissant Kyd, ou le vers puissant de Marlowe... Triomphe, ma Bretagne ! tu peux montrer quelqu'un à qui toutes les scènes de l'Europe doivent rendre hommage. Il ne fut pas d'un âge, mais de tous les temps; et toutes les muses étaient encore dans leur printemps quand il naquit comme Apollon pour nous enflammer ou comme Mercure

SHAXPER HORS CAUSE 109

pour charmer... Mais assez! Je te vois monter dans l'hémisphère pour y devenir une constellation ; brille au loin, étoile des poètes et de là, ardemment, influence, censure ou réjouis le théâtre languissant depuis ton départ... »

Après ce magnifique éloge, qiae lit-on au paragraphe 56 de Timber or Discoveries, sous le titre : De Shakespeare nostra. Augustus in Hat ? Voici le paragraphe entier :

« Je me rappelle que les acteurs ont souvent mentionné à Phonneur de Shakespeare que dans ses productions (quoi qu'il écrivît), il n'effaçait jamais une ligne (i). Ma réponse fut : Que n'en a-t-il effacé mille ! Ce qu'ils prirent pour un langage malveillant. Je ne révélerais pas ceci à la postérité, n'était leur ignorance qui choisissait pour louer un ami le point où il péchait le plus, et si je ne voulais justifier ma propre sincérité : car j'aimais l'homme et j'honore sa mémoire autant que personne, sans aller jusqu'à l'idolâtrie. 11 était en effet honnête et d'une nature ouverte et franche; il avait une excellente fantaisie, de grandes, pensées et de nobles expressions ; d'où une telle abondance qu'il aurait parfois fallu l'arrêter : « Sub flaminandus erat », comme dit Auguste d'Haterius. Il avait de l'esprit à volonté ; on eût désiré qu'il en eût été de même de son règlement. Maintes fois, il tomba en de ces choses qui ne laissent pas de faire rire, ainsi lorsque quelqu'un dit à César: « César, tu es injuste à mon égard», il lui fait répondre : « César n'a jamais fait du mal sans une juste raison » ; et d'autres qui étaient ridicules. Mais il rachetait ses défauts par

'i) Faisons bien remarquer que les acteurs qui ont vu un texte manuscrit de Rutland, ont cru erronément qu'il avait été écrit d'un jet parce qu'il était recopié avec soin 1 L'auteur d'Hamlet a pu écrire parfois d'un jet; mais en général ses œuvres ont été très travaillées, avant qu'une copie définitive sans rature en fût faite : c'est ce que montrent notamment assez les pièces dont on a plusieurs éditions ! Néanmoins, Ben Jonson en a cru l'inspiration trop libre encore, parce qu'il avait, lui, en vue les régies d'un classicisme rigoureux.

ses qualités. Il y eut toujours plus en lui à louer qu'à pardonner. »

Enfin que lit-on dans ces Conversations avec William Drummond de Hawthornden (1618), transcrites par ce dernier à Tinsu de Ben Jonson? Simplement ceci :

« Que Shakspear {sic) manquait d'ait ; »

Et:

« Sheakspear (sic) dans une pièce fait dire qu'on avait fait naufrage en Bohême, qui est éloignée de la mer d'une centaine de milles. »

Voilà tout. On remarquera que Benjamin Jonson, si . savant en matière classique, ignorait aussi que la Bohême s'étendit autrefois jusqu'à deux mers ! On remarquera en outre que Drummond, érudit poète, deux ans après la mort de l'homme de Stratford, ne connaissait pas la forme consacrée du pseudon3^me de Rutland ( « Shakespeare » ou « Shake-speare») et l'écrit de deux manières différentes — et inexactes !...

Quelques observations s'imposent ici:

« Shakespeare manquait d'art» ! Ben Jonson entendait par « art » les règles classiques que lui seul respectait aussi rigoureusement que possible dans un temps d'art dramatique plus libre et plus romantique : sans ignorer ces règles, comme on Ta plaisamment répété, Rutland- Shakespeare crut devoir les enfreindre, d'accord en cela avec tout le reste des dramaturges contemporains qui ne les ignoraient pas non plus, car tous avaient fait des études. Mais, sur ce point. Ben Jonson ne transigeait pas ou ne transigeait guère : ce puissant esprit, si libre à d'autres égards, fier d'une exceptionnelle connaissance de l'antiquité qui lui avait coûté tant de peine, se soumet-

SHAXPER HORS CAUSE 111

tait de son mieux aux règles du théâtre grec et latin (i). S'il trouvait donc qu'en ce sens « Shakespeare » manquait d' « art », cela ne l'empêchait point d'admirer son génie — comme on le voit dans les vers (commandés

(i) Ces régies, — du moins celles de l'action et du temps — sont dans la Poétique d'Aristote ; celle de lieu n'y est pas ! Lope de Vega les combattait en Espagne au temps de Kutland et de Ben Jonson, tandis que Cervantes les avait défendues. En France, bien qu'indiquées par Joseph Scaliger et Jean de la Taille, elles ne furent pas observées par Alexandre Hardy; mais Jean Mairet les appliqua pour la première fois dans sa tragédie de Sophonisbe en 1629, et les formula nettement, deux ans plus tard, dans la préface de sa tragi-comédie pastorale de Silvanire; et alors elles s'imposèrent à Corneille lui-même qui ne les avait pas suivies en 1629 dans Mélite. Les trois unités, dites aristotéliciennes, qui répondaient à la tendance de l'esprit français, ne triomphèrent pleinement qu'avec Corneille — et les décrets chicaniers de l'Académie que Richelieu fondait à ce moment (i635).

Chose curieuse, en Angleterre, la règle classique des trois unités fut prônée avec ardeur dans la Défense de la Poésie (i583) par sir Philip Sidney — qui mourut trop tôt pour voir son gendre immortel n'en pas tenir compte !... Le passage où Sidney condamne ceux qui les enfreignent, est souvent cité. L'auteur de VArcadie et de la Dame de Mai raille une scène où l'on voit l'Asie d'un côté, l'Afrique de l'autre, sans compter maints royaumes; les acteurs qui doivent commencer par apprendre au public où ils sont, la nécessité pour les spectateurs de « s'imaginer » à la vue des dames cueillant des fleurs qu'elles se trouvent dans un jardin; qu'un naufrage a lieu à la même place — laquelle se transforme tout à coup en rocher, puis en caverne, quand s'avance soudain un monstre soufflant du feu, en une plaine où quatre épées simulent toute une bataille, etc.

Cette spirituelle boutade porte simplement contre les « machi- |i neries » naïves d'anciennes pièces — ou contre l'insuffisance des décors du temps; mais point contre nos mises en scène perfectionnées. Qu'il y ait quelques conventions au théâtre, c'est fatal; mais ne sont-elles pas plus grandes encore dans le système classique qui astreint à tant de tortures, si l'on ne traite pas un sujet très simple et court?

Certes, la règle des trois unités semble mieux répondre, en général, au tour d'esprit latin et méridional qu'au génie du nord. Il est bon de dire aussi que le peu d'étendue des pièces anciennes [permettait mieux aux Grecs de suivre cette prétendue règle. Cela ne les a cependant pas empêchés de n'en tenir nul compte à l'oc-

il est vrai) de 1623, mais aussi dans le passage de Discoveria qui n'était pas commandé, et qui fut publié après la mort de Jonson !

Quant au passage prêtant à rire de Jules César, on ne le trouve pas dans la version qui nous est parvenue I Fut-il supprimé ? On ne sait. Quoi qu'en dise Ben Jonson, cependant, il pourrait être mis dans la bouche de César, car il répond assez bien à son caractère : ce grand homme ne serait peut-être pas allé jusqu'à s'écrier avec Alfred de Musset :

A l'action ! au mal ! le bien reste ignoré î

mais n'en devait pas moins croire qu'il y a des maux féconds, d'utiles amputations, des bouleversements purifiants, des contraintes salutaires — ce qu'exprime aussi le vieux proverbe : A quelque chose malheur est bon.

Deux traits auront cependant frappé le lecteur. Ben Jonson dit que « Shakespeare » avait « une excellente fantaisie, des pensées élevées et de nobles expressions »,

casion — et c'est ce que les classiques modernes, en France surtout, n'ont jamais semblé ou voulu voir ! Aristophane respecte-t-il l'unité du lieu?... Et, si Ton objecte les tragiques, dans les Euménides d'Eschyle, ne voit-on pas l'action alternativement à Delphes et à Athènes ? On s'explique donc qu'Aristote — à qui l'on a trop prêté — ne parle pas de l'unité de lieu...

Quant à la seconde régie des néo-classiques français, celle de la séparation des genres, est-elle absolue chez Sophocle lui-même? N'introduit-il pas dans sa tragédie d'Ajax un élément comique en montrant Ulysse aussi poltron que FalstalT ? Et quel rôle [eue Mercure dans VHélène d'Euripide ? L"eunuque phrygien de VOresie du même ne fait-il pas un peu songer au portier de Macbeth î^ Le chœur d'Agamemnon d'Eschyle n'est-il pas, à l'occasion, ironique ?...

La seule règle indiscutable, c'est l'unité d'action. Ou plutôt — comme il est parfois nécessaire que plusieurs actions soient fondues en une — dira-t-on mieu.xavec Goethe: l'unité d'impression.

SHAXPER HORS CAUSE IIH

— et surtout qu'il était « d'une nature ouverte et franche ».

Nous voilà loin de Sogliardo !... Bornons-nous à faire ici deux remarques. La première, c'est que la « nature ouverte et franche » est un trait de caractère plutôt qu'un élément biographique ; — mais si l'on veut trouver qu'en l'occurrence les deux choses sont assez voisines, il en résulte simplement qu'entre 1616 et 1662, il y a au moins quelqu'un qui s'est occupé de « Shakespeare », vers lôSy : la constatation qui forme le titre de ce chapitre en recevrait un léger accroc. Très léger toutefois I Car enfin, aucun des premiers biographes, à partir de 1662, n'a relevé le trait de la « nature ouverte et franche », ni abondé dans ce sens ! On devine notre seconde remarque : si l'on tient compte de ce qu'on sait déjà de l'homme de Stratford, et surtout si l'on songe que Ben Jonson engagé envers les membres survivants de la famille du grand mort par des liens d'affection et de loyauté, d'intérêt aussi, se trouvait dans une situation toute spéciale, nul doute qu'il n'ait ici voulu suggérer Rutland à qui les traits précités répondent tout à fait ! Bien que la chose soit déjà maintenant inutile pour le lecteur non prévenu, nous demandons (sur ce point seul !) qu'on nous fasse momentanément crédit : on n'y perdra rien — ne voulût-on même pas encore recevoir Sogliardo en acompte !

Nous avons dû anticiper un peu, pour qu'on ne nous accuse pas de cacher ou d'altérer la moindre chose ! Cela nous a du moins permis de soulever un coin du voile jonsonien, et de montrer que si le grand poète comique de la Nouvelle Auberge était même aussi dangereux pour les critiques que le sphinx dont parle M. Greenwood, nous ne courrions pas trop risque d'être dévoré. Il y a des sphinx sans énigme; mais il arrive aux autres mêmes de recevoir la visite d'un Œdipe imprévu.

Nous arrivons à Thomas Fuller (1608-1661) que les shaxperiens ont Taudace de donner pour le premier biographe du Stralfordien.

Fuller ne connut pas Shaxper, puisqu'il n'avait que huit ans quand celui-ci mourut, qu'il était né dans le comté de Northampton — et qu'il n'entra qu'en 162 i dans Tune des écoles de l'Université de Cambridge. De plus, il ne vit jamais Stratford -sur- Avon, et Londres même lui resta presque toujours étranger.

C'est un écrivain qui marque — au second pian — dans la littérature anglaise.

Voici les lignes remarquables que lui consacre M. Edmond Gosse :

« Un intérêt particulier s'attache à ces prosateurs de la période précédant la Restauration, qui cultivèrent une langue aisée et gracieuse et rendirent la transition plus facile. En général, ce ne furent pas les écrivains les plus admirés de leur époque, et Izaak Walton, en particulier, occupe maintenant une place bien supérieure à celle qu'on lui accorda pendant sa longue vie. Cependant, l'art de la biographie moderne semble, peut-on dire, avoir commencé avec les Vies de Donne et de Wotton, écrites aisément et loquacement, qu'il imprima en 1 640, tandis que l'immortel « Complète Angler » (le « Parfait Pêcheur », i663) reste le traité technique le mieux écrit de la langue... Parmi ces agréables pourvoyeurs d'amusement, civilisateurs de cet âge trop sérieux, il ne faut pas omettre Thomas Fuller, quelle qu'eût été son indignation de se voir classé avec des personnes aussi frivoles. Son activité, entre lôSg, année oij publia la « Holy War » (la « Guerre sainte »), et 1661, année de sa mort, fut prodigieuse. Sans aller jusqu'aux louanges extravagantes de Coleridge, il faut reconnaître que l'esprit de Fuller fut surprenant, bien qu'il en ait donné de trop nombreux exemples sous une forme quelque peu antipathique au

SHAXPER HORS CAUSE 115

goût moderne. Il était fait de vivacité intellectuelle, et sa fantaisie active lui fournissait mille images au courant de la plume. Avec de tels écrivains on voit s'approcher l'âge des journalistes... En eux, on voit la littérature impatiente de se libérer des entraves de la Renaissance. »

Les œuvres de Fuller sont au nombre de vingt-deux. La dernière, où il s'occupe de « Shakespeare», est The History of the Worthies of England (Histoire des Héros de TAngleterre), plus connue en littérature sous le nom des Worthies ; elle fut publiée par le fils en 1662, un an après la mort du père (i).

Certains shaxperiens affirment que les Worthies furent commencés en 1645.

Admettons-le pour leur laisser la partie belle, car nous pourrions faire plus d'une observation à ce sujet ; mais il est inutile de prendre cette peine pour lexceilente raison que Fuller, qu'on présente sans cesse comme le premier biographe de « Shakespeare », ne dit pas un mot de sa vie ni même de sa personne !

M. Sidney Lee a dû avouer qu'au point de vuq biographique, Fuller n'arrive qu'à « de pauvres résultats (2) ». C'est encore beaucoup trop dire : il n'arrive à aucun résultat du tout !

Qu'on en juge — et qu'on se rende de mieux en mieux compte des artifices par lesquels on arrive à fabriquer la prétendue biographie de Shaxper !

Fuller écrit simplement que l'auteur d'Hamlet est en quelque sorte un abrégé de trois poètes : Martial par la résonnance guerrière du nom; Ovide pour le naturel et

(i) Réimprimé en 181 1 et en 1840. — Voir aussi V Esquisse d'une vie de William Shakespeare par J. O. Haliwell-Phillipps. (Dernière édition en 1887 — réimprimée sans changement en 1898.)

(2) .4 Life of William Shakespeare (1908), p. Syy.

l'esprit de sa poésie ; et Plaute pour l'étendue de sa force comique et son défaut d'érudition.

Voilà tout sur ce point ! L'œuvre seule est visée !

FuUer ajoute que « Shakespeare » est une confirmation de l'axiome latin « Nascuntur poetae, fiunt oratores (on naît poète, maison devient orateur) — comme si cette incontestable vérité qu'un poète doit apporter le don en naissant, signifiait qu'il peut se dispenser d'acquérir la science ! Fuller exprime d'ailleurs sa pensée par une jolie image :

« Shakespeare fut un exemple éminent de la vérité de cette règle ^< poeta non fit sed nascitur ». En effet son savoir était peu étendu; de même que les diarnants de Cornouailles ne sont polis par aucun lapidaire, mais aiguisés et lissés même quand ils sortent de terre, ainsi la seule nature était tout l'art qui lui fut accordé (i). » L'auteur des « Worthies » ajoute : « Bien que son génie fût généralement plaisant et enclin à la gaîté, il pouvait cependant, quand sa disposition était telle, devenir solennel et sérieux. Ses comédies auraient excité le rire même chez le philosophe larmoyant Heraclite, tandis que ses tragédies auraient tiré des larmes des yeux du joyeux philosophe Démocrite. »

Nous n'avons pas à discuter ici les jugements de Fuller. Imbu comme toute son époque des préjugés néo-classiques, il jugeait l'auteur d'Hamlet irrégulier, et, par voie de conséquence, relativement ignorant — faute d'ailleurs de l'avoir étudié d'assez près (2). %

(i) Worthies, volume III, p. 126.

(2) Thomas Fuller — si populaire de son temps comme prédicateur — était doué d'une mémoire tenant du prodige, dont son dernier biographe, M. Leslie Stephen, rappelle des traits à peine croyables, et son activité fut dévorante; mais il dut trop disperser cette activité, et rien, absolument rien, ne put attirer son attention du côté du grand secret enseveli à Belvoir et à Bottesford.

SHAXPER HORS CAUSE 117

Malgré des images plus ingénieuses que vraiment justes et le trait heureux sur Heraclite et Démocrite, les passages précités montrent trop que, si l'art de la biographie n'était pas encore né, l'esprit critique ne l'était pas davantage, et que, pour le voir paraître, il fallait attendre la prochaine arrivée de John Dryden.

Inutile d'insister là-dessus. Tout ce que nous avons à constater, c'est que les Worthies de FuUer ne renferment pas le moindre élément biographique touchant Shaxper de Stratford. Peut-être seulement — et sans que l'auteur Tait soupçonné ! — renferment-ils, comme on vient de le voir en note, une vague lueur rutlandienne...

M. Sidney Lee le reconnaît d'ailleurs une seconde fois quand il écrit : « De renseignements positifs, Fuller est économe ».

Econome !

On vient en effet de s'en apercevoir! M. Lee cultive d'une façon charmante l'art délicat de l'euphémisme.

On trouve cependant dans Woj-thies quelques vagues échos sur la portée et l'origine desquels Fuller était loin d'être en éveil.

Il écrit par exemple qu'en substituant sir John Fastolf — devenu Falstafî — à sir John Oldcastle, l'auteur d'Henry ÎV se montre injuste envers la mémoire d'un guerrier irréprochable, Rutland n'avait-il pas ses raisons de railler Fastolf?... iMais il y a plus. M. Greenwood fait remarquer que Fuller semble avoir connu peu de chose de Shakespeare, puisqu'il dit que « la résonance guerrière de ce nom » a fait supposer que l'auteur d'fiamlet était « de race militaire, hasta-vibrans, ou shake-speare ». Cela prouve certes que Fuller ne connaissait pas la vie de l'homme de Stratford, et ne s'en occupa point, car il aurait pu constater que le document produit au Conseil héraldique pour l'obtention de la fameuse cotte d'armes, est un faux; mais — sans que Fuller y. ait pu songer le moins du monde! — n'y aurait-il pas là un écho rutlandien' perdu ? Les Rutlands étaient de race militaire ! Et le « shake-speare » ou « hasta-vibrans » rappellerait la Minerve ou Pallas grecque sortant armée avec sa lance du cerveau de Jupiter... Le pseudonyme « Shake-speare » signifie « secoue-lance » 1 Que pensent de cela nos bons et clairvoyants iStratfordiens ?

Mais ici, les shaxperiens nous attendent avec le fameux passage de Fuller qu'on rencontre des centaines de fois dans l'énorme littérature shakespearienne:

« Nombreuses furent les joutes d'esprit entre lui et Ben Jonson. etc. »

Nous avons réservé ce passage comme une chose phénoménale, sur laquelle nous attirons toute l'attention du lecteur. Les fameux rivages de la Bohême eux-mêmes dont nous avons parlé, ne sont rien à côté de ce qui va suivre ! Dans l'histoire entière des lettres et des arts, nous ne connaissons pas une mystification aussi colossale, aussi audacieuse, très subtile d'ailleurs, et répétée partout le monde avec autant d'assurance que s'il s'agissait du principe d'Archimède sur les corps plongés dans un fluide en physique, ou de la loi de Mariotte. Les critiques semblent aussi convaincus de cette mystification qu'ils sont convaincus que Madrid est la capitale de TEspagne — ou que M. Fallières est président de la République française.

Qu'on ouvre, par exemple, M. Lee à la page 184 de sa Vie de Shakespeare (1908), on y trouvera ce passage étonnant que nous traduisons :

« Le créateur de Falstaff ne doit pas avoir été étranger à la vie de taverne, et il prit sans doute (i) part avec goût aux réunions d'hommes de lettres. La tradition rapporte que Shakespeare s'associait, à la Taverne de la Sirène, dans Bread Street, à ces réunions de Jonson et de ses amis, que Beaumont décrit dans sa « Lettre » poétique à Jonson : « Que de choses

(i) Rappelons en passant qu'une grande partie de la biographie écrite par M. Sidney Lee est faite de « sans doute » !

SHAXPER HORS CAUSE 119

avons-nous vues à la Sirène ? que de bons mots si vifs, si pleins d'une flamme subtile, que cliacun de ceux dont ils émanaient semblait mettre tout son esprit dans une plaisanterie, résolu à vivre comme un idiot tout le reste de sa triste vie ! » «Nombreuses furent les joutes d'esprit », écrit Fuller à propos de Shakespeare dans ses Héros (1662), « entre lui et Ben Jonson que je considère tous deux, l'un comme un grand galion espagnol, l'autre comme un vaisseau de guerre anglais. Maître Jonson, comme le premier, était construit beaucoup plus haut en savoir, solide mais lent dans ses évolutions; Shakespear (sic), la frégate de guerre anglaise, d'un volume moindre, mais faisant voile plus légèrement, pouvant tourner dans tous les courants, virer, et profiter de tous les vents par la rapidité de son esprit et de son imagination. »

On voit que ces deux jolis passages de Francis Beaumont et de Fuller sont ingénieusementréunis par M. Lee. On remarquera même qu'ils sont simplement accolés! (Nous les avons traduits avec soin, sans chercher, comme d'autres traducteurs, à les franciser outre mesure.)

A première vue, rien de plus naturel qu'un tel rapprochement : il semble constituer un élément biographique sérieux. Personne ne s'en méfie.

Ce n'est qu'un trompe-l'œil à la fois grossier et subtil !

Nous n'insisterons pas sur le fameux « sans doute » dont se sert à tout instant M. Lee. Que le « créateur de Falstafî » ait fréquenté les tavernes dans sa jeunesse, c'est incontestable. Que FalstafF lui-même les ait fréquentées toute sa vie, c'est plus incontestable encore, car nous avons déjà dit et nous établirons que Falstallet Shaxper ne sont qu'un !

Mais la question n'est pas là, l'équivoque n'est pas là — ou du moins n'y est encore que très peu. La voici :

« La tradition, dit M. Sidney Lee, rapporte que Shakespeare s'associait, à la Taverne de la Sirène, dans Bread Street, à ces réunions de Jonson et de ses amis que Beaumont décrit dans sa Lettre poétique à Jonson. » Cette « tradition » n'existe que dans l'imagination de M. Lee. Il est fort possible que Shaxper ait connu la Taverne de la Sirène comme il en a connu d'autres ; mais enfin on l'ignore. Aucune tradition n'en dit mot ! Nous délions M. Lee de produire l'ombre d'un document sur ce point ! Les réunions littéraires à la Taverne de la Sirène ne furent, du reste, inaugurées qu'en i6o3 par sir Walter Raleigh ; Ben Jonson y assista naturellement avecd'autres lettrés, dont^on sait les noms ( i ) ; mais Shaxper y assistat-il aussi ? On l'igncre! On conçoit d'ailleurs que s'il put comme tout le monde aller prendre un verre à la Sirène, il ne fit pas partie du club littéraire ! Et alors, tranquillement, M. Lee cite quelques lignes extraites de la Lettre de Francis Beaumont à Benjamin Jonson — négligeant bel et bien de dire que, dans cette Lettre (en vers), Beau-

(i) Les réunions de la Sirène ne durèrent pas longtemps puisqu'en 1604, l'année même qui suivit la fondation de ce club littéraire, Walter Raleigh fut emprisonné — pour douze ans ! On sait en outre que Ben Jonson, pour une raison inconnue, à la suite d'une dispute avec le patron, selon toute apparence, installa bientôt son cénacle à la taverne de la Mitre, puis à celle du Diable où il travaillait souvent, dans une salle réservée, dite salle d'Apollon. Cela n'empêche pas M. Duval, au chapitre V de son Londres au temps de Shakespeare, d'écrire — entre autres erreurs effarantes! — que le premier répondant à l'appel de Walter Raleigh au club de la Sirène fut sir Philip Sidney... qui était mort dix-huit ans auparavant, en i586!...

Qu'on nous permette une observation supplémentaire, qui se rattache d'ailleurs à notre sujet. Doit-on s'étonner de maintes erreurs que nous anéantissons, preuves à l'appui — quand on voyait encore des journaux reproduire naguère l'histoire du camée qu'aurait donné la reine Elisabeth à d'Essex, et la photographie de ce camée « authentique », sans savoir que cette jolie histoire fut seulement inventée... au dix-huitième siècle!

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mont ne fait pas plus allusion à « Shakespeare » qu'à Tempereur de Chine. Voilà comme on écrit l'histoire î

Avant d'en venir au passage de Fuller, si commodément accolé à l'extrait de Beaumont, reproduisons la lettre de ce dernier. Le lecteur verra s'il y est question de « Shakespeare » ! C'est du reste une page remarquable d'un des plus fameux dramaturges du temps ; et pour qu'on ne puisse même pas nous soupçonner d'en altérer quelque passage, voici la traduction qu'en a faite, vers i865, Ernest Lafond qui, en sa qualité de shaxperien, ne paraîtra suspect à personne. Beaumont écrivait à Ben Jonson, de la campagne :

«. Le soleil, cette grande consolation des amis séparés par l'absence, parce qu'ils se savent éclairés partout par les mêmes rayons, fait ici mûrir nos foins ; pardonne-moi ce langage campagnard; je me chauffe à sa brillante chaleur, et, couché, je rêve aux vins généreux de la Sirène. Hélas ! ici nous n'avons qu'une eau mêlée à la lie d'un vin clairet, plus propre que la bière à faire de nous des hérétiques et bon tout au plus à nous inpirer des sonnets et à farcir notre cervelle de métaphores ampoulées. Une boisson tellement falsifiée que, donnée au plus altéré, le pauvre diable ne l'accepterait pas comme une aumône, à moms qu'il n'eût la gravelle. Je crois une seule gorgée de ce breuvage capable d'annihiler l'intelligence d'un homme; et deux verres auraient suffi à faire avorter 17//ac^e d'Homère. Ce fade liquide inspirerait à l'esprit de l'acteur Suteliff,dans quelque' endroit où il se trouve, des vers plus mauvais encore que les siens. C'est lorsqu'il en a bu que Robert la Sagesse écrit ses psaumes nasillards, et c'est lui qui m'inspire cette épître; cependant je le regarde comme une potion qui nous fut renvoyée par une providence toute spéciale pour nous garantir des coups de poing et nous empêcher de rire quand nous faisons des saluts aux gens titrés,

« C'est ce liquide qui tient notre esprit au niveau de notre condition : et c'est une excellente médecine pour nous faire

rendre aux magistrats l'obéissance qui leur est due, car nous vivons ici plus indépendants que vous là-bas. Ici point de haine, point d'envie de la félicité d'autrui. Nous sommes tous égaux. Mais, tout considéré, l'esprit se mesure au morceau de terre que Dieu a donné à chacun. Il vrai que les meilleurs et les plus braves de ceux qui m'entourent avec leurs plaisanteries de vieille date n'auraient pas le privilège devons plaire. Nous n'avons pas asse;2 de subtilité pour toutes les gracieusetés de la ville: le mensonge, la haine et la flatterie! Ici point d'homme qui sache revêtir des apparences peintes de l'hypocrisie, vous frapper quand vous avez les yeux fermés et vous plaindre ensuite du coup que vous avez reçu, point d'homme qui, pareil aux moulins destinés à moudre le grain, gagne également sa vie par tous les vents !

» Les plus malins peuvent bien équivoquer par-ci par-là pour le maquignonnage d'un cheval, mais rien de plus. Pour moi, il me semble, depuis que je vous ai quittés, avoir perdu le peu d'esprit que j'avais, car l'esprit est comme la balle du jeu de paume qui n'est bien reprise que lorsqu'elle est bien lancée. Que de choses nous avons vues à la Sirène ! Que de conversations si agiles, si pleines d'une subtile flamme que l'on aurait pu croire que chacun de nous dépensait tout son esprit dans un bon mot, résolu à vivre comme un imbécile le restant de sa sotte vie ! Il y avait de prodigué là assez d'esprit pour en fournir à toute la ville pendant plus de trois jours^ et pour permettre aux bons bourgeois de parler à l'aventure tant qu'ils dureraient. Lorsque nous quittions la place, nous laissions derrière nous une atmosphère suffisante à rendre spirituels les gens qui nous succédaient, tout singes ou niais qu'ils pussent être. Quand je me rappelle cela et que je vois ici les gentilshommes campagnards applaudir mes plates plaisanteries, je sens presque le besoin de pleurer, et je vois venir le moment où je chanterais des ballades, .l'en suis venu à faire des énigmes. Je puis chanter des refrains, faire des équivoques et j'arriverai, je le crains, à dire tout d'une haleine, et sans respirer, ces longues kyrielles de mots durs et embarrassants ; mais une pensée de toi me rappelle à temps que c'est j

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l'esprit de nos jeunes étourneaux qui ne savent rien et qui disent tout ce qu'ils savent ; leurs âmes végètent comme les légumes d'un jardin.

» J'espère que la sévère destinée qui gouverne le monde réserve à ton ami un rneilleur sort que cette vie de pauvreté et d'exil. Qu'elle me ramène donc enfin vers toi qui sais m'aplanir et me rendre doux le chemin du savoir 1 Et alors moi, qui n'ai de joie que dans ta compagnie, je proteste que mon plus grand bonheur sera de reconnaître que tout ce que j'ai de bon me vient de toi. Ben, lorsque les scènes de ma comédie seront achevées, nous goûterons au vin. Je boirai à la santé de ta muse et tu trinqueras avec la mienne. »

Nous demandons maintenant : Où est Shaxper ou « Shakespeare » là-dedans ?

Pas la moindre allusion ! Beaumont, du fond de sa campagne — vers ibio — regrette Londres en général, son ami Jonson et la Sirène en particulier ; et c'est tout ! Si les shaxperiens reproduisaient la lettre entière au lieu de n'en donner que cinq ou six lignes, on verrait immédiatement clair : aussi s'en gardent-ils bien î Et ils glissent d'un petit air négligent : « La tradition rapporte, etc. »

Toutefois, même avec l'extrait seul, le subterfuge frapperait encore aisément un lecteur attentif; et les shaxperiens le sentent : aussi se hâtent-ils d'ajouter le passage de Fuller — ce qui achève de jeter de la poudre aux yeux. Le lecteur est ainsi d'autant mieux abusé que les shaxperiens donnent au passage de Fuller une portée qu'il n'a point. Ils l'altèrent même, escomptant l'équivoque que produit le verbe « behold » !

Qu'on relise ce passage !

On remarquera d'abord que Fuller ne dit point que Shaxper était à la Sirène ! Il ne le dit pas plus que Beaumont lui-même !... En effet, nous l'avons vu, Fuller

n'avait connu ni Shaxper — ni Beaumont, mort en 1618 — et il vécut loin de Londres comme de Stratford. Que dit-il donc? Mais il fait une simple supposition

— rien d'autre ! Il se représente « Shakespeare » et Jonson à travers leurs oeuvres et les compare au moyen d'une image heureuse : un galion espagnol et une frégate anglaise.

Il croit naturellement que l'homme de Stratford est vraiment l'auteur d'Hamlet et suppose qu'il a dû connaître Jonson et discuter avec lui comme tout le monde

— car Ben Jonson était un si passionné discoureur que ses admirateurs le suivaient dans les rues pour l'écouter: lui-même les appelait gaiement « la tribu de Benjamin » ! Pourquoi FuUer n'aurait-il pas supposé que « Shakespeare » et Ben avaient discuté? Mais ce n'est qu'une supposition, car Fuller ne dit pas et ne peut dire « I beheld » (je considérai, ou j'ai considéré), puisqu'il n'avait que huit ans à la mort de Shaxper et vivait à l'autre bout de l'Angleterre ; il dit : «behold » (je les considère ou je me les figure comme un grand galion, etc.).

Tel Hamlet songeant sans cesse à son père mort, qu'il ne revoit d'abord qu'avec l'œil de l'esprit (lîi my mind's eye, Horatio !), Fuller se représente à sa manière les deux auteurs qu'il a lus.

Rien d'autre !

Et messieurs les shaxperiens, transformant avec subtilité le sens du passage, provoquent une confusion entre le présent et le prétérit du verbe to behold, et mêlent non moins subtilement ce passage à celui de Beaumont; puis, parlant audacieusement d'une prétendue tradition, ; ils étourdissent le lecteur par cet ingénieux amalgame '• — et Us ont l'air de fournir un trait biographique du Stratfordien !

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Beaumont fournit la taverne(i) sans parler de Shaxper; Fuller fournit une image sur Toeuvre prétendue de Shaxper, sans connaître la taverne ; les « biographes » ajoutent « une tradition » imaginaire ; et le public, abusé, n'a pas vu passer la muscade!

Il faut le répéter : on ne trouverait pas dans l'histoire entière des lettres et des arts une seconde mystification pareille ! Et tous les critiques la reproduisent ! Et le public en est dupe ! A côté de ceci Thistoire du manuscrit espagnol perdu qu'aurait pillé Lesage, l'interpolation des Antiquités judaïques de Josèphe, ou bien les supercheries citées par Quérard ou le Père Hardouin, semblent des jeux d'enfants !

C'est un cas unique de pseudoblepsie, pour parler le langage des docteurs à lunettes plus savants que nous; et

(i) La taverne de la Sirène a maintes fois inspiré les poètes modernes, notamment Robert Browning et ce délicieux John Keats, le Millevoye anglais, qui alla mourir si jeune à Rome, en 1821 — un an avant Shelley ! Elle est restée populaire Outre-Manche, la pièce de l'auteur d'Hypérion, intitulée Vers sur la Taverne de la Sirène :

SouIs of Poets, dead and gone, What Elysium hâve ye known, Happy field, or mossy Cavern, Choicer than the Mermaid Tavern ? etc.

« Ames des Poètes, mortes et disparues, quel Elysée avez-vous connu, quel heureux champ ou quelle Caverne moussue plus rares que la Taverne de la Sirène ? Vous êtes-vous enivrés d'une boisson plus pure que le vin des Canaries de mon hôte, ou les fruits du Paradis sont-ils plus savoureux que ces délicats pâtés de venaison ? etc. »

Bien que Shaxper de Stratford n'ait pas fait partie du club littéraire fondé par Raleigh à la Sirène, l'histoire de cette taverne reste naturellement intéressante, puisque des hommes tels que Ben Jonson, Walter Raleigh, Francis Beaumont, Donne, Selden, etc., s'y sont réunis quelque temps. M. Edmond Gosse lui a consacré une étude, illustrée de gravures, dans le Harper's Monthly Magai{ine (1909).

l'on nous en voudrait si nous insistions davantage sur Fuiler biographe de Shaxper !

Nous demandons seulement qu'on relise — pour se rafraîchir le sang — nos biographes ou romanciers « historiques » qui, non contents de servir pour la cinquantième fois ce tissu d'erreurs intéressées, les amplifient encore en descriptions et en dialogues I

De grâce, écoutons M. Duval ! Quelle assurance î Comme on voit tout de suite qu'il était présent!

« A cinq heures, lorsque Shakespeare en poussa la porte,, la taverne de la Sirène était déjà remplie. Il s'en échappait une odeur particulière de tabac, de vin et d'ale. Au milieu de la fumée, il chercha son protecteur, s'assit près de lui et se fit servir à boire. Heminge et Condelle ne devaient pas tarder à les rejoindre.

« Les premières paroles de Shakespeare témoignèrent de Son étonnement de voir les consommateurs former deux groupes. Burbage expliqua :

« — La Sirène est divisée en deux camps, celui des Classiques et celui des Euphuistes.

« Shakespeare ouvrit les yeux. C'étaient, vivants, les deux problèmes qu'il s'était tant de fois posés. »

Plus loin, Shakespeare, à qui l'on montre Philip Sidney (nous venons de rappeler qu'il était mort depuis dixhuit ans; mais n'importe, il était là quand même), Shakespeare, disons-nous, répond à Burbage :

« J'ai lu sa « Défense de la Poésie »...

— Demeurée l'évangile de leur cause. Il va parler. Écoutez.

Philippe Sidney commença :

— Plus j'avance en âge et en discernement, plus je me prononce en faveur des trois unités, etc. »

Et cela continue ainsi ! Presque tout le livre est fait de détails et de dialogues pareils; et ce livre est intitulé :

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La Vie véridique de William Shakespeare ! M. Duval a fait mieux ailleurs: ceci est à la lettre impardonnable!

A la poudre aux yeux que nous venons de dissiper au sujet de FuUer, les shaxperiens ajoutent celle de William Davenant ou D'Avenant. Ici encore,

De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien !

Il faut d'abord présenter D'Avenant aux lecteurs pour faire ressortir toute Tinvraisemblance du rôle peu digne qu'on lui attribue sans cesse dans la question shakespearienne.

William D*x\venant(i6o6-i668), poète et dramaturge, né à Oxtord, est une figure littéraire assez marquante. Son œuvre, qui compte notamment vingt-cinq pièces de théâtre, est parfois curieuse. Conventionnelle, elle est d'un habile, jamais d'un inspiré véritable. Qu'on s'imagine, réunis, les deux poètes français contemporains, Chapelain et Philippe Quinault, on aura une idée de D'Avenant. Quelqu'un a justement dit qu'il marque, avecCowley, etc., le passage de la littérature d'imagination du temps d'Elisabeth et de Jacques à la littérature de l'intelligence qui s'affirme dès la Restauration. D'Avenant débuta en 1629, quand la grande période dramatique tournait déjà au factice, traversa le régime puritain de la fermeture des théâtres (i 641 -1660) et s'affirma en tête de l'école nouvelle, avec Dryden, à l'avènement de Charles II. Il y a plus : seul D'Avenant eut assez de crédit et d'ingéniosité pour faire rouvrir discrètement une scène vers la fin du protectorat d'Olivier Cromwell, sous prétexte qu'il s'agissait plutôt de représentations musicales. Chose à laquelle ses biographes n'ont naturellement

prêté nulle attention, mais qui sera désormais considérée comme symbolique, la première de ces représentations eut lieu en lôSy dans un hôtel privé de Londres : — à RuTLAND House !...

Avant l'ère puritaine, D'Avenant avait écrit A Iboviney roi des Lombards (162g), que suivirent bientôt le Frère Cruel, V Honnête Italien, le Temple de V Amour [« masque » à la mode du temps), Salmacida Spolia, etc. ; — ces deux dernières pièces furent jouées à la cour par le roi Charles I^'" et la reine, avec des dames et des seigneurs. En i638, un an après la mort de Ben Jonson, D'Avenant fut poète lauréat, puis directeur du théâtre de Cockpit. A partir de la représentation qui eut lieu à THôtel Rutland — chose bien symbohque encore ! — il remania avec Dryden des pièces telles que la Tempête et Jules César du prétendu Shaxper dont il sentait malgré tout, comme d'autres, l'incomparable génie. Ces pièces, il les adapta au goût du jour — devançant d'un siècle la tentative de Ducis en France. En outre, il écrivit des livrets d'opéra dont Purcelle, Lawes, Lock, etc., composèrent la musique, à l'heure où s'affirmaient également à Paris Quinault et Jean-Baptiste Lulli.

Ce qu'on sait moins, surtout dans les pays de langue française où D'Avenant est mal connu, c'est qu'il joua un rôle politique qui lui valut plus d'une épreuve. Attaché dès ses débuts à la cause du roi, forcé en 1645 après la défaite des royalistes par Cromwell de fuir en France (où il commença son poème de Gondibert)^ chargé par la reine d'une mission auprès de Charles I"" réfugié à Newcastle-sur-Tyne, arrêté plus tard, emprisonné, sauvé probablement par Milton lui-même, enfin favorisé par la Restauration, William D'Avenant fut un homme vaillant, spirituel, fécond en ressources et dont l'œuvre — complètement publiée en 1672, quatre

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ans après sa mort — renferme malgré tout des pages remarquables, et garde un niveau de convenance supérieur à celles d'autres contemporains.

Tel est rhomme à qui les shaxperiens prêtent un rôle singulier, assez romanesque et peu honorable.

D'après eux, D'Avenant, fils d'un hôtelier d'Oxford, se se serait fait gloire d'être en réalité l'enfant naturel de son « parrain », William Shaxper.

Il aurait raconté, après boire, entre amis, qu'au cours de ses voyages annuels de Londres à Straîford et viceversa, Shaxper s'arrêtait à l'auberge de son père... légal, John D'Avenant, homme respecté, mais d'un caractère morose, et qu'il aurait contracté une liaison coupable avec sa mère, personne agréable et d'esprit éveillé. La chose serait devenue de notoriété publique — au point qu'un jour, le petit William D'Avenant ayant dit sur la grand'route à un vieillard de l'endroit qu'il attendait son « parrain » (en anglais godfather, littéralement père en Dieu), le vieillard lui fit cette réponse pleine de finesse: « Gardez-vous, mon ami, de prendre le nom de Dieu en vain !» — De plus, William D'Avenant aurait dit que William Shaxper lui avait fait donner son prénom, l'avait embrassé mJlle fois, et lui avait montré une lettre flatteuse du roi Jacques P'"...

On conçoit que ces histoires aient eu beaucoup de succès et que les écrivains de i83o et des années suivantes les aient amplifiées à la façon de cet inépuisable et excellent Alexandre Dumas père — si bien appelé par Emile Zola le colosse aux pieds d'argile. Quelle aubaine 1 Quel thème de roman « historique » à développer dans le goût de la Dame de Montsoreau^ des Trois Mousquetaires o\x d'Ange Pitou! Victor Hugo lui-même, hélas ! n'y a pas résisté. Quant à M. Georges Duval> dans sa Vie véridique [!) de Shakespeai-e, sur ce point

comme sur beaucoup d'autres, il abonde en détails tellement circonstanciés, en dialogues si longs et si textuels, qu'on ne peut s'empêcher de voir en lui la réincarnation d'un témoin oculaire.

Malheureusement, notre temps aime à remonter aux sources. C'est regrettable pour les amateurs d'anecdotes à la fois mirifiques et quelque peu scandaleuses. Le culte de l'histoire reste une des gloires du dernier siècle; mais si, d'une façon générale, dans la première moitié, on a tenté une résurrection d'ensemble trop souvent idéalisée qui a d'ailleurs son charme, voire parfois une reconstitution grandiloquente, empanachée et romanesque, dans ces cinquante dernières années on s'est surtout attaché à de patientes investigations, par la mise au jour des documents originaux. Cela demande beaucoup de temps, de patience, d'érudition et de jugement ; mais les résultats sont plus sûrs. Que l'historien montre toujours de réclat et de la sensibilité, tant mieux ; mais le fond doit être solidement vérifié. A notre époque où tant de pièces sortent des archives et sont classées avec soin, où paraissent tant d'éditions critiques, M. Duval retarde quand il ose intituler Vie véridique de Shakespeare de froides fantaisies qui ne rappellent que de loin maintes fantaisies ardentes et explicables des grands historiens de 1800 à i85o: son livre, qu'il nous permette de le dire, n'est pas digne de lui, et fait songer à la collaboratic^ d'un Ponson du Terrail moins sombre et d'un Paul Saunière, par exemple, saupoudrés de vagues réminiscences du style de Napoléo?i le Petit.

Nous remonterons aux sources que, dans sa précipitation, M. Duval a oublié de consulter.

On constate d'abord qu'il n'y a pas un mot de ces contes bleus dans l'œuvre de William D'Avenant — ni dans celle d'aucun contemporain !

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Voilà un point d'acquis. Et Tacquérir est plus difficile que de copier d'autres copistes, en les amplifiant encore !

Le premier auteur qui a consigné l'histoire de la prétendue naissance illégitime de William D'Avenant, c'est William Oldys. Or, Oldys (1696-1761) — du reste un extraordinaire polygraphe qui a rendu d'inappréciables services aux lettres, bien qu'il manque souvent de critique — naquit vingt-huit ans et ne commença par conséquent à écrire qu'une cinquantaine d'années après la mort de D'Avenant. De qui tenait-il l'histoire en question ? Il le dit : d'Alexandre Pope lui-même — qui était né (1688) vingt ans après la mort de D'Avenant! C'est le vieil acteur Thomas Betterton qui l'avait racontée à Pope. Betterton — qui devait fournir aussi, nous le verrons, quelques renseignements bien suspects à Nicolas Rowe — n'avait pas connu Shaxper, puisqu'il était né vers i635, dix-neuf ans après sa mort; mais il avait connu D'Avenant, au sujet de qui des amis communs avaient l'habitude de faire des plaisanteries dont plusieurs nous sont parvenues. Tout porte à croire que l'admiration qu'éprouvait D'Avenant pour celui qu'on croyait l'auteur d'Hamlet, avait excité la verve de ses compagnons de théâtre, et qu'ils l'appelaient « fils de Shakespeare » — comme les admirateurs du poète de la Volpone et du Triste Berger étaient appelés les « fils de Ben Jonson »; mais rien dans le caractère de D'Avenant (non plus que dans aucun texte du temps !) n'autorise à croire qu'il fût capable de déshonorer sa mère de gaîté de cœur; — au contraire !

D'autres preuves d'ailleurs abondent.

Il serait aisé d'insister davantage sur ce qui précède. Il serait non moins aisé de s'arrêter à cette considération que le récit d'Oldys, retrouvé dans ses notes, ne fut

publié par Isaac Reed qu'au commencement du dixneuvième siècle — ce qui tend peut-être à prouver qu'Oldys même eut des doutes... Mais les multiples invraisemblances éclatent trop pour qu'il soit même nécessaire d'insister sur les sources, et sur la légèreté habituelle de Betterton.

Aucun des premiers biographes de Shaxper — Ward, Aubrey, Rowe — tous trois nés longtemps avant Oldys, ne fait allusion à cette anecdote dont ils auraient dû percevoir quelque écho. Maison retrouve chez John Aubrey — et aussi dans Anthony-a-Wood — les éléments qui ont servi de base et de prétexte aux broderies, aux amplifications fantaisistes recueillies beaucoup plus tard par Oldys. Aubrey se borne à dire dans ses Vies des Hommes j-emarquables (1682) que « Shakespeare » avait l'habitude de s'arrêter à l'auberge d'Oxford, où il était très respecté. Rien d'autre!... Anthony-a-Wood ajoute que Mme D'Avenant était une belle femme d'un esprit et d'une conversation agréables, dont hérita un seul de ses enfants : William. Rien d'autre non plus!... C'est de ces simples constatations, combinées avec le dire de l'admiration que D'Avenant avait vouée à l'auteur présumé d'Hajnlet, qu'est tout naturellement sortie la légende. Si elle avait été l'expression de la vérité, et si elle avait été de notoriété publique, Aubrey et Wood l'auraient rapportée intégralement au lieu de n'en donner chacun qu'une partie : elle aurait formé dès l'origine un tout indissoluble.

Mais il y a plus encore !

La famille D'Avenant était fort respectée à Oxford. Elle comptait plusieurs filles qui contractèrent d'heureuses unions et quatre fils, dont l'un devint prêtre. Il est possible que Shaxper se soit arrêté à l'auberge D'Avenant en allant de Londres à Stratford et de Strat-

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ford à Londres; mais, comme on en est déjà convaincu,, tout se borne à cela.

On en sera convaincu bien davantage encore quand on saura quel homme était Shaxper !

Mais laissons cet argument anticipé. Nous n'en avons nul besoin ici. Car il suffit de faire éclater de nouvelles invraisemblances qu'une critique moutonnière et intéressée seule a pu ne pas apercevoir. Si Shaxper ne passait à Oxford qu'une fois par an, bu plus rarement encore, comment concevoir une liaison entre lui et Mme D'Avenant ? A-t-on réfléchi à cette chose si simple ? Il est vrai qu'il n'y aurait plus de ces légendes si l'on réfléchissait ! Autre remarque non moins décisive : si Shaxper quitta définitivement Londres à la fin de i6i i , et s'il possédait (plaisante hypothèse !) une lettre de Jacques I", l'aurait-il montrée à un enfant qui n'avait alors que cinq ans?... Et le petit William aurait-il pu comprendre, si jeune, pour s'en souvenir plus tard, le mot très fin et assez inconvenant (« père en Dieu ») du vieillard d'Oxford ? Ajoutons que ce jeu de mots avait déjà été attribué à d'autres — et le lecteur achèvera d'être édifié !

Mais — pour en revenir une dernière fois au refrain de ce chapitre — si même l'anecdote que nous venons d'examiner était vraie, que nous apprendrait-elle sur l'homme de Stratford ? Rien — ou peu de chose : elle tendrait simplement à faire supposer que Shaxper était un homme de mœurs relâchées.

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