‹ Lord Rutland est Shakespeare;Chapitre 6 sur 28 · BIOGRAPHES · texte numérisé non relu

BIOGRAPHES

...Les Anglais pensent profondément;

Leur esprit en cela suit leur tempérament.

Creusant dans leurs sujets, et forts d'expé-

[riences,

Ils étendent partout l'empire des sciences.

Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour.

Vos gens à pénétrer l'emportent sur les au-

[tres; Même les chiens de leur séjour Ont meilleur nez que n'ont les nôtres. '

La Fontaine.

(Le Renard anglais Fables, livre XII; 1694.)

Tenter d'écrire sur Shakespeare, c'est comme entrer dans un grand, spacieux et splendide édifice par un couloir étroit et obs-

ur.

Lewis Theobald.

Pourquoi le vicaire Ward embarrasse les shaxperiens qui le passent le plus possible sous silence. — Ce que Ward nous apprend, et ce qu'il omet. — Que son manuscrit fut ignoré de Malone et publié seulement en iSSg. — Que le manuscrit d'Aubrey fut ignoré de tout le dix-huitième siècle jusqu'à Malone, et publié en i8i3. — Qui était Aubrey. — Ses explicables erreurs;/a^Ys sur lesquels il n'a pu se tromper. — Témoignage indépendant et concordant de Dowdall au sujet de la profession de boucher exercée par William Shaxper avant sa fuite de Stratford. — Embarras dans lequel cette constatation met les shaxperiens modernes. — Que le plus érudit d'entre eux, Halliwell-Phillipps, se rend pourtant à l'évidence. — L'épitaphe de John Combe est-elle de Shaxper ? — Que ni Ward, ni Aubrey, ni Dowdall ne parlent d'une mésaventure de braconnage aux environs de Stratford. — Essai cVune vie de Shakespeare (1709) par le poète Rowe. — Erreurs et vérités de cette biographie tardive, la seule connue de tout le dix-huitième siècle jusqu'à Malone.

Nous arrivons aux trois premiers biographes de Shaxper de Stratford : le vicaire John Ward, John Aubrey et Nicolas Rowe.

Ward, Aubrey et Rowe ne songèrent pas à entreprendre une biographie serrée, complète et précise, dont les éléments auraient été soigneusement contrôlés. Ils ne songèrent pas non plus à recourir aux archives officielles qui ne furent guère consultées qu'à partir d'Edmond Malone, un siècle plus tard. Mais enfin, ils consignèrent quelques détails.

Le vicaire Ward, dont les shaxperiens parlent peu — et dont le nom, chose extraordinaire, ne figure même pas dans les soixante-trois volumes du Dtclionnaire de Biographie nationale dirigé par Sidney Lee î — vint s'établir comme desservant à Stratford-sur-Avon en 1661 . L'année suivante, quand il commença son journal, il avait 33 ans: il était donc né en 1629, et il mourut à Londres (sa ville natale) en 1 681, âgé de 52 ans. Le jour-

nal ou diary de Ward, premier biographe de Shaxper, s'étend seulement de 1662 à 1668. (Ed. C. A. Severn, 1839.) M. Lee fait lui-même remarquer que ce fut le seul résident du siècle qui écrivit sur l'histoire de Stratford. Ainsi donc, fait étrange, qui donne singulièrement à penser, en 1662, quarante-six ans après la mort de Shaxper, à Stratford même, personne ne s'était encore avisé d'écrire sur l'auteur prétendu d'Hamlet — et cet incompréhensible silence dura longtemps encore, dans la petite bourgade, après le temps du vicaire Ward, dont le maigre journal ne fut d'ailleurs publié qu'en iSSg, et fut par conséquent ignoré de Rowe et de tout le dix-huitième siècle, y compris de Malone qui mourut en 1812 î

Ward, dit M. SidnQ,jhQç.{NineteenthCentury', 1901), était un chroniqueur sincère, jugeant convenable qu'un vicaire de Stratford connût bien Shakespeare. Les indigènes en avaient donc jugé autrement pendant près d'un demi-siècle !

L'étonnement redouble lorsqu'on apprend qu'avant l'arrivée du vicaire Ward, un ouvrage avait paru où il est question de Stratford-sur-Avon et des hommes remarquables qui y avaient vu le jour, sans que Shaxper soit cité I... Voici ce qu'écrit à ce propos M. J. J. Jusserand au début de son Shakespeare en France sous l'ancien régime (1898) :

« En 1645, Jean Biacu publia la quatrième partie du Théâtre du Monde, magnifique ouvrage in-folio, imprimé à Amsterdam, où tous les pays et toutes les villes sont décrits. Stratford-sur-Avon, où naquit le grand dramaturge anglais et où il dort aujourd'hui dans la vieille église aux pierres moussues, n'est pas oublié; les lignes suivantes lui sont consacrées : M. L'Avone... passe contre Stratford, petit lieu marchand assez « agréable, mais qui doit toute sa gloire à deux de ses nour- < rissons : à savoir Jehan de Stratford, archevêque de Can-

« terbury, qui y bâtit un temple, et à Hughes de Ciopton, « juge à Londres, qui jeta sur l'Avone, avec grands frais, un « pont de quatorze arches. » C'est tout. De Shakespeare, pas un mot : il ne méritait évidemment pas, selon l'auteur du Théâtre du Monde, d'être compté parmi ces nourrissons dont une ville peut être fière. Stratford avait produit un archevêque et un juge : c'était assez pour sa gloire ! »

Que le juge et l'archevêque suffisent ou non à la gloire de Stratford, une chose certaine, c'est que M. Jusserand en sera pour ses frais d'aimable ironie, comme on le devine, maintenant que nous avons fait évanouir quelques mirages : Blacu n'avait que trop de raisons pour ne pas dire un mot de Shaxper en 1645 !...

Et ce n'étaient pas seulement les Stratfordiens qui ne s'étaient jamais souciés du soi-disant auteur de la Tempête : sa famille même ne s'en était point occupée ! En 1661, quand le vicaire Ward vint a Stratford, les deux filles de Shaxper, Suzanne et Judith, étaient mortes, la première, veuve du « docteur » Hall, en 1649, ^ ^'^§^ de 66 ans ; la seconde — celle qui ne savait pas lire ! — veuve du tavernier Quiney, le 9 février i56i, à l'âge de 77 ans. Seule, Suzanne Hall-Shaxper avait laissé une fille qui, veuve de T. Nash, avait épousé en secondes noces John Barnard. Lady Barnard mourut sans enfants en 1670 : avec elle s'éteignit la descendance de Shaxper. Le vicaire Ward, dit M. Sidney Lee, « semble » avoir connu lady Barnard, petite-fille du prétendu poète, établie alors à Albington, dans le comté de Northampton. Nous ne savons sur quoi se base le « semble » de M. Lee; le voisinage du Northamptonshire n'empêchait pas les distance d'êtres longues entre Stratford et Abington, et les moyens de communication d'être difficiles à une époque où le chemin de fer et le téléphone étaient encore d'un usage peu répandu ; mais si, par hasard, le

LES TROIS PREMIERS BIOGRAPHES 13l>

vicaire Ward connut Elisabeth Barnard, Tétonnement redouble. Quoi donc ! à Stratford, non plus que chez la petite-fille de Shaxper, on n'avait gardé sur le dieu prétendu de la littérature anglaise d'autres souvenirs que ceux qu'a transcrits John Ward ! Quarante-six ans après la mort d'un homme, nombre de personnes se souviennent de lui — et remontent d'autant plus haut dans sa vie que cet homme est mort à un âge peu avancé: 52 ans. Qu'on nous permette d'invoquer un fait d'expérience personnelle : notre grand-père maternel, Nicolas Charlier, que nous n'avons pas connu, est mort depuis cinquante-cinq ans ; et sur les huit cents habitants seulement que compte La Neuville-en-Condroz, plus de vingt personnes se souviennent de lui comme d'un disparu d'hier, dépeignent son caractère, ses faits et gestes, son aspect physique. Or, les Stratfordiens qui ont parlé de Shaxper au vicaire Ward en ont dit trop peu, et trop ! Trop peu, s'il s'agissait d'un homme extraordinaire qui aurait dû laisser d'autres souvenirs ; — trop, au cas contraire, car, quel que soit le regret qu'on éprouve que Ward n'ait pas fait une enquête plus approfondie, chacun sent que les minces renseignements qui suivent (rapprochés ou non de ceux qu'ont fournis les biographes suivants) ne peuvent se rapporter à l'auteur d'Hamlet.

Ward dit :

r Que « Mr. Shakespere {sic !) fut un esprit naturel sans beaucoup d'art ». Nous avons déjà cité ce trait, qui ne fait assurément guère songer à l'auteur de Peines d'amour perdues et de la Douzième Nuit — mais assez bien à Shaxper-Falstaff, tel qu'il ressortira déjà totalement de ce chapitre. Faisons cependant remarquer que Ben Jonson semble presque dire une chose analogue, mais d'un tout autre point de vue que nous avons expliqué.

2° Que Shakespeare « fréquenta le théâtre (les pièces) dans toute sa jeunesse, mais que dans ses derniers jours, il vécut à Stratford ». — Ceci n'apprend rien sur l'homme. De plus, la date de son retourà Stratford n'est pas précisée. Les conjectures ultérieures de Malone établissent avec une suffisante approximation que ce retour eut lieu à la fin de i6i i ou tout au commencement de 1612. Quoi de plus naturel ? La dernière pièce, la Tempête, étant de la fin de 161 1, et Rutland étant mort au mois de juin 1612, Shaxper, à partir de cette époque, jusqu'à sa mort (avril 16 16), n'eut plus à servir de prêtenom...

3" Que ses drames lui rapportaient une somme telle « qu'il dépensa de toute façon mille livres par an ». Ici, les Stratfordiens de 16C2 ont certainement exagéré de très bonne foi, et Ward n'en pouvait rien soupçonner. C'est l'examen attentif des actes d'état civil qui devait plus tard remettre les choses au point. Mais Sha.xper-FalstafF était un hâbleur ; et l'imagination avait d'autre part grossi la somme. Tout ce qu'il importe de retenir, c'est que le clown illettré avait soudain amassé un petit avoir qui paraissait considérable dans sa bourgade natale.

4° Que Shakespeare invita Drayton et Ben Jonson à une joyeuse réunion et qu'il mourut des excès de boisson auquel il se livra. — Que Shaxper soit mort d'une indigestion ou d'excès de boisson, c'est une chose infiniment probable, et qui s'accorde du reste avec ce que nous apprendrons encore sur son compte ; mais qu'il ait reçu Drayton et Jonson à Stratford, on verra que c'est une erreur.

Voilà tout ce que dit le vicaire Ward. C'est peu de chose ! Tout n'est pas même absolument exact ; mais les erreurs sont de bonne foi. Ward embarrasse beau-

coup les shaxperiens ! Il les embarrasse par quelquesuns des vagues détails qu'il donne — et aussi par Tomission de certains détails : il ne dit mot du mariage de Shaxper, ni de sa fuite de Stratford à la suite d'une prétendue aventure de braconnage dans le parc de Sir Thomas Lucy de Charlecote... Et cependant, contrairement à Aubrey et à Rowe qui parlent de cette aventure, Ward a habité Stratford !

Sans insister là-dessus pour le moment, passons au deuxième biogrophe : Aubrey.

John Aubrey (1626-1697), «l'antiquaire du Wiltshire», est assez singulièrement appelé par M. Sidney Lee, dans sa Vie de Shakespeare ( 1908), le « premier » biographe de Shakespeare. Vraiment ! M. Lee oublie donc qu'en 1902, dans son étude de la revue The Nineteenth Ceniiiry, il a justement cité avant lui le vicaire Ward l... Mais on a déjà vu pourquoi Ward est gênant !

En tout cas, une chose certaine, que nous soulignons, c'est qu'au moins ici M. Lee reconnaît implicitement que Thomas Fuller ne peut être rangé parmi les « biographes » !

Aubrey compila entre 1669 et 1696 (i), son grand ouvrage, Vies des Ho?nmes éminents ; mais ce livre ne fut pas publié du vivant de l'auteur : comme le journal de

(i) Ce sont les dates de M. Lee, à la p. 877 de la Vie de Shakespea7'e ; mdiis M.Greenwood(p. 206) dit que les Vies des hommes éminents étaient achevées en 1680. C'est aussi l'avis de M. Rich. Garnett, le dernier biographe d'Aubrey. Malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible d'obtenir une évidence absolue sur ce point qui pourrait avoir son importance — à cause du témoignage indépendant de Dowdall qu'on trouvera plus loin sur le jeune Shaxper apprenti boucher.

Ward, il ne parut qu'au dix-neuvième siècle, en i8i3, dans les Lettres de la Bibliothèque bodléenne — et il a été réédité en 1898 parle rév. Andrew Clarck(Clarendon Press, 2 vol.) (i). Jusqu'à Malone — qui consulta le manuscrit — Tœuvre d'Aubrey fut ignorée de tout le dix-huitième siècle.

Né dix ans après la mort de Shaxper, n'ayant écrit sur l'auteur présumé d'Hatnlet qu'une cinquantaine d'années après sa mort, et n'ayant vu Stratford qu'une fois si nous ne nous trompons fort, il base, de l'aveu de M. Sidney Lee , sa principale information « shakespearienne » sur les dires de William Beeston, vieil acteur de renom, mort en 1682, que Dryden appelait « la chronique du théâtre ». Toutefois, Beeston non plus n'avait pas connu Shaxper : il en avait simplement entendu parler par son père, Christophe Beeston, acteur des théâtres londoniens.

Aubrey nous apprend ce qui suit :

1° « Son père (John Shaxper) était un boucher et j'ai ouï dire par un de ses voisins que lorsqu'il était jeune, il exerçait la profession de son père ; mais quand il tuait un veau, il voulait le faire en un style élevé et prononçait un discours. Il y avait à cette époque un autre fils de boucher dans la

(i) Aubrey a beaucoup écrit — sans compter qu'à partir de 1667, il aida énormément Anthony-a-Wood à rassembler les matériaux des Antiquités d'Oxford (1674); mais seules les Miscellanées (1696) parurent de son vivant. II légua ses manuscrits à Tanner, futur évêque de Saint-Asaph. Plusieurs de ses manuscrits sont encore inédits à l'heure actuelle dans maintes bibliothèques anglaises : tout ce qu'on a publié de lui après sa mort, exception faite des Antiquités de Surrey (1719), n'a paru qu'au cours du dix-huitième siècle. Aubrey mourut en voyage, à Oxford, ville qu'il aimait par-dessus tout, et où il avait fait une partie de ses ' études. Voir sa vie par J. Britton (Londres, 1845) et l'étude de M. Masson dans le vingt-quatrième volume de la British Quarterly Review.

ville, qui ne lui était pas du tout inférieur pour son esprit naturel, et « contenean », mais (qui) mourut jeune ».

2° « Quoique, comme le dit de lui Ben Jonson, il ne sût que peu de latin et moins de grec, comi prenait assez bien le latin, car il avait été dans ses jeunes années maître d'école dans la région. »

3° « Ce William ayant une inclination naturelle pour la poésie, vint à Londres, conjecturé-je, vers l'âge de dix-huit ans, et fut acteur à l'un des théâtres, et jouait extrêmement bien... Il commença de bonne heure à faire des essais de poésie dramatique, poésie qui à cette époque était fort médiocre, et ses pièces réussirent parfaitement. C'était un bel homme bien bâti, de très bonne compagnie, d'un esprit poli, vif et plaisant. »

4° Aubrey ajoute que ce fut à Grendon, près d'Oxford que « Shakespeare » connut l'original du constable du Songe d'une Nuit d'été. (Il y a ici une erreur évidente: le Songe d'une Nuit d'été ne renferme aucun constable. C'est au constable Dogberry de Beaucoup de bruit pour rien qu'Aubrey fait sans le savoir allusion.)

5° Aubrey rapporte aussi qu'après son retour définitif à Stratford dans les dernières années de sa vie, « Shakespeare » écrivit quelques « doggerels » (mauvais vers, rimaille) contre son compagnon de taverne, le vieil usurier John Combe. Voici l'échantillon qu'il en cite •

Ten-in the hundred the Devil allows.

But Combe will hâve twelve he swerres and he vov^^es;

If any man ask, who lies in this tomb ?

Oh ! oh ! quoth the Devil, 'tis my John-a-Combe .^(i)

(i) Voici la traduction de cette « épitaphe » qui aurait été faite par plaisanterie du vivant de Combe :

« Dix pour cent sont permis par le Diable, mais Combe jure et proteste qu'il en aura douze; si quelqu'un demande: qui gît dans cette tombe? — Oh ! oh ! s'écrie le Diable, c'est mon John Combe I »

Telle est la contribution d'Aubrey — second biographe de Shaxper.

Elle appelle immédiatement quelques observations, en attendant celles qu'on trouvera plus loin. Pour mieux les justifier, il est nécessaire de consacrer d'abord quelques lignes à la connaissance plus intime d'Aubrey. Savant archéologue plutôt qu'écrivain, ce fils d'un gentilhomme aisé du Wiltshire était un homme d'une nature gaie et active, qui n'eut jamais d'autre ennemi que sa propre insouciance. Après la mort de son père (1652), il connut bientôt quelque gêne et vendit ses dernières propriétés en 1670, mais il fut reçu chez nombre de grands seigneurs qui le recherchaient et respectèrent son indépendance. Sa bonne foi n'a jamais été contestée : tout ce qu'a^ pu lui reprocher l'ingrat et irascible Anthony-a-Wood, c'est d'avoir été un homme volage à tête capricieuse (a roving magotty-paied man) pensant peu, croyant trop vite et confondant tout. Halliwell-PhilIipps trouve aussi qu'il reproduit parfois sans discernement des commérages. Qu'Aubrey fût trop crédule, c'est ce que démontrent ses divertissants Miscellanées, pleins d'histoires de revenants, de présages tirés des songes et d'autres choses surnaturelles dont l'auteur ne doute pas plus que le roi Jacques ne doutait des surprenantes affirmations de sa Démologie; mais ce laborieux chercheur n'en a pas moins recueilli une foule de documents d'une valeur inappréciable : ce fut lui, notamment, qui, à l'âge de 23 ans, fit ressortir l'importance des débris mégalithiques d'Avebury, qui avaient jusque-là passé inaperçus. S'il a parfois erré touchant Shaxper (alors qu'il a laissé d'heureux détails sur Raleigh^ Bacon, Hobbes, etc.), c'est surtout à cause de William Beeston — en l'occurrence aussi excusable que lui.

En efïet, dans ce cas si spécial et à une époque déjà

si tardive, inévitablement, de vagues réminiscences, de subtiles exhalaisons de la personnalité de l'auteur véritable qui s'était caché, circulaient, l'œuvre aidant — et se mêlaient à des faits concernant l'homme de Stratford. Une première ligne de démarcation générale semble maintenant facile à tracer.

Il est clair que Shaxper ne pouvait savoir du grec ni du latin, puisqu'il n'avait même pas fait des études primaires complètes, comme nous l'avons déjà quelque peu établi au chapitre précédent — et comme nous l'établirons d'une façon définitive par l'étude de ses prétendues signatures. Il est impossible, on le conçoit, que ce renseignement inexact émanât des habitants de Stratford, fort étrangers à la matière, la plupart, même parmi les édiles, étant totalement illettrés : Terreur — très explicable d'ailleurs — vient de Londres, de la pièce laudative commandée de Ben Jonson (que cite Aubrey) et sans doute aussi de l'acteur Beeston.

Il est clair que Shaxper n'a pu exercer les fonctions d'instituteur : d'abord, parce qu'il était tellement loin de posséder les aptitudes requises que, malgré son « esprit naturel », il n'eût pas même fait un bon élève; ensuite parce que ce racontar est en flagrante contradiction avec une autre tradition non moins plaisante qu'on verra plus loin rapportant que Shaxper avait été clerc de notaire dans son adolescence — et plus encore avec la troisième tradition, la seule vraisemblable, qui le donne pour un apprenti boucher. S'il avait exercé les fonctions d'instituteur, c'eût été évidemment, au plus tôt, quelque temps avant son mariage qu'il contracta à dix-huit ans et demi : est-ce en tuant des veaux qu'il aurait tardivement étudié et conquis son diplôme ? Nous disons tardivement, car, s'il aida jeune son père presque ruiné, il ne put apprendre tout de suite l'état de boucher : un

enfant de treize ans ou de quatorze ans ne tue pas des veaux. Il ne dut en tuer que dans son adolescence — et c'est alors qu'il aurait été instituteur... et clerc de notaire ' Cumulait-il des professions si disparates? Tuait-il peutêtre des veaux à l'école ou dans l'étude de son patron ? On nous en voudrait si nous insistions davantage (i). Les shaxperiens ont fait, au dix-neuvième siècle, dans les archives des localités du Warwickshire, d'énormes recherches bien inutiles dans l'espoir de découvrir quelque trace des fonctions d'instituteur ou de clerc qu'aurait exercées Shaxper : si la fausse piste trois fois séculaire n'expliquait bien des choses, les shaxperiens se seraient naturellement épargné cette peine. — Quant à nous^ pour le dire en passant, mais toutefois sans rien affirmer, nous ne pouvons nous défendre de la vague impression que cette histoire de maître d'école est née de quelque boutade à la Falstaff prise plus tard au sérieux et recueillie de bonne foi : on verra qu'entre sa fuite de Stratford etson arrivée à Londres, Shaxper-Falstaffeutde curieuses aventures; — et nous nous rappelons une gravure de V Illustration européenne qui nous frappa beaucoup dans notre enfance : on y voit un bon vieillard de Londres? dénommé par antiphrase « maître d'école », donnant

(i) M. G. G. Greenwood, généralisant cette remarque, écrit non sans esprit à la page Syg de son Problème shakespearien rétabli igog): « Mais l'auteur des pièces et des poèmes doit avoir possédé une grande et très habile connaissance des lois. Donc Shakspere de Stratford doit avoir été un clerc de notaire ! La méthode est la simplicité même. Par un raisonnement analogue, il a été un instituteur de campagne, un soldat, un médecin, un imprimeur, et bon nombre d'autres choses en outre, selon l'inclination et les besoins du commentateur. Il ne serait pas surprenant de trouver qu'il étudia le latin comme instituteur et les lois dans l'étude de notaire en même temps. » — Pourquoi n'aurait-il pas ressemblé à ce personnage de la Grande Duchesse de Gérolstein qui se fait orofesseur de latin pour l'apprendre?...

d étranges leçons à de malheureux enfants qui s'exercent à vider adroitement les poches d'un mannequin suspendu et chargé de sonnettes... N'y a-t-il pas quelque chose d'analogue dans \q David Copperfield de. Dickens ? Et qui ne se souvient du maître d'école des Mystères de Paris d'Eugène Sue ? Les Anglais, on le sait, sont passés maîtres dans ces sortes de plaisanteries à froid, souvent très spirituelles d'ailleurs, d'une forte ironie déguisée. C'est ainsi qu'au temps d'Elisabeth, les gardes de nuit rouant de coups de bâton un rôdeur suspect, prétendaient l'armer chevalier; et de maints galants pauvres se pavanant à midi sur la promenade du Duc Humphrey, près de Saint-Paul, on avait coutume de dire qu'ils dînaient chez le duc Humphrey. Nous craignons que la légende de Shaxper maître d'école n'ait une origine de ce genre; mais encore une fois, ceci n'est qu'une impression.

Il est clair enfin que Shaxper n'arriva pas à Londres vers dix-huit ans (i582!) comme le « conjecture » Aubrey, puisqu'à dix-huit ans et demi il épousa Anne Hathaway, de Shottery, hameau de sa bourgade natale, et que l'état civil de la naissance de ses enfants, relevé à la maison communale de Stratford, montre qu'il ne put quitter cette localité avant sa vingt-deuxième ou sa vingt-troisième année (i586 ou iSSy). — Ainsi, Aubrey ne consulta même pas les archives ! De plus (et ceci fait la part aussi belle que possible aux shaxperiens), rappelons qu'on croit trouver un premier, un vague indice sur sa présence à Londres en 1692 seulement. Mais Rutland débuta en 1592 aussi, à seize ans !... La « conjecture » d'Aubrey peut donc naître encore d'une confusion fort explicable.

Mais l'auteur des Vies des Hommes éminents n'a pu se tromper sur un fait qu'il tenait d'un ancien voisin

de Shaxper. A cinquante ans de distance, quelqu'un ne parlant du reste que par ouï-dire, comme l'acteur Beeston, peut commettre les erreurs compréhensibles que nous venons de relever ; mais un voisin ne se trompera certainement pas au sujet de la profession exercée par un de ses concitoyens qu'il a connu. S'il ajoute, affaiblit, exagère, omet ou dénature par inadvertance quelque détail, jamais cependant il ne dira qu'un instituteur fut un boucher ou vice versa, ni qu'un prêtre fut un magistrat, ni qu'un clerc de notaire fut un maçon : ces choses s'excluent, et il s'agit là de faits, de faits sur lesquels on ne se trompe pas, de faits indifférents que personne n'a intérêt à travestir. Et d'autre part, ceux qui créent des légendes visent au merveilleux et n'inventent pas des choses aussi banales, aussi peu poétiques que celle de l'état d'apprenti boucher. Le renseignement du voisin ne peut donc paraître douteux — et il contredit tout le reste ! Ce renseignement est d'autant moins douteux que (contrairement aux autres!) il est pleinement confirmé par un second témoignage indépendant, celui de John Dowdall qui (sans rien connaître du manuscrit d'Aubrey I) visita Stratford en lôgS, et a laissé les lignes suivantes :

« Le sacristain qui me montra cette église a plus de quatrevingts ans, il dit que Shakespeare fut autrefois engagé comme apprenti chez un boucher, mais qu'il s'enfuit de chez son maître à Londres et y fut reçu dans un théâtre comme domestique, et par ce moyen eut l'occasion de devenir ce qu'il se montra par la suite (i). »

(i) Dowdall dit aussi qu'il « vil les effigies de notre tragédien M. Shakspere »; et il cite rinscription du monument élevé dans l'église: Judicio Pylium, etc. ». Nous reviendrons là-dessus. Nous n'avons à nous occuper ici que des témoignages concordants de Dowdall et d'Aubrey. Faisons seulement remarquer que Dowdall

On a beaucoup discuté au sujet de 4'âge du clarke ou sacristain de Stratford, qui s'appelait William Castle. Ch. Elton dans Shakespeare, sa famille et ses amis(i) a pu établir qu'il était né en 1628 : il n'avait donc que 65 ans et non 80 passés quand Dowdall visita Stratford. Nous ne nous demanderons même pas, avec M. G. G. Greenwood, si Dowdall ne pouvait tenir son renseignement d'un autre vieillard, car une erreur pareille n'a point d'importance : Castle — aussi bien que l'eût fait un autre vieillard — répétait aux visiteurs (très rares encore !) du tombeau de Shaxperunc particularité notoire et banale, que tous les Stratfordiens, à commencer par ses parents, avaient pu lui apprendre jadis, et qui confirme pleinement ce qu'avait dit le « voisin » à John Aubrey (2). Cela ne laisse pas, comme on pense, d'embarrasser les shaxperiens ! Halliwell-Phillipps, cependant, se rend à l'évidence {Outlines of the Life, etc., sixième édit., vol. I, p. II et vol. Il, pp. 71-72) ; mais M. Sidney Lee, aux pages 19 et 878 de sa sixième édition (1908) d'une Vie de Shakspeare^^\ssç,^ïQ.s\Q.mQnX sans rien citer des deux mots principaux de la longue phrase de Dowdall !

écrit « Shakspere » — et que ses notes ne furent publiées qu'en iS38. (John Dowdall. Traditionary Anecdotes of Shakespeare Collected in Warwickshire in... lôgS. Being a Letter suscribed to Mr. E. Southwell and endossed by him. From M. D. Description of several Places in Warwickshire. London, i838.)

(i) Après la mort de Charles-Isaac Elton (iHSg-igoo) a paru unebonne réédition de Shakespeare, his Family atid Friends, avec une préface de M. Andrew Lang (Londres et New-York, 1904).

(2) On a voulu prétendre que le détail des veaux que Shaxper aurait tués en un haut style et en prononçant un discours, est une simple réminiscence du mot d'Hamlet à Polonius (Acte III, se. 2) : « It was a brute part of him to kill so capital a calf there », — et de la stance 250® de Lucrèce ! Ainsi le malheureux qui se noie, faute de mieux, se raccroche à une paille ! Toutefois, il ne s'agit ici que d'un détail très secondaire : c'est le fond, encore une fois, c'est-à-dire l'état de boucher, qui nous importe.

Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas,

Le précipice est sous la glace :

Telle est de vos plaisirs la légère surface.

Glissez, mortels, n'appuyez pas !

écrivait Pierre-Charles Roy, au temps de Dowdall, sous une gravure représentant des patineurs. M. Lee glisse aussi ; il contourne même avec une sage prudence un endroit où la glace est particulièrement mince!

Nous n'avons pas à relever, en ce moment, ce que rapporte Dowdall touchant l'arrivée de Shaxper à Londres et ses prétendus succès littéraires. Castle, sur ces points, ne parlait que par ouï-dire — comme l'acteur Beeston ; mais nous voulons déjà souligner un autre trait : c!est que Shaxper (qu'il se soit rendu directement ou non de Stratford à Londres) y devint « serviteur » ou «domestique » dans un théâtre. C'est une seconde indication vraisemblable — d'autant plus qu'elle nous reviendra bientôt d'une source différente.

Tout ce qu'il importe de retenir ici, c'est que Shaxper adolescent fut apprenti boucher — soit chez son père, soit chez un boucher de Stratford (i).

Se prononcer sur la question des «, mauvais vers » de répitaphe que rapporte Aubrey, est moins facile. Pour plusieurs raisons. D'abord parce que les deux premiers vers de ce quatrain rappellent assez le distique que Rowe

(i) Peut-être tour à tour ou même simultanément chez les deux. Ce détail n'a guère d'importance. On voudra seulement bien remarquer à tout hasard que Dowdall dit «. apprenti chez un boucher » et Aubrey « qu'il exerçait la profession de son père qui était boucher ». Aubrey dit aussi « quand il était garçon > (boy), ce qui signifie sans doute ici non marié ; « boy » signifie aussi domestique. Si Aubrey avait voulu dire garçon dans le sens de enfant, n'aurait-il pas écrit « child »? — Ajoutons que le cultivateur John Shaxper s'occupait de diverses branches de l'agriculture : culture, vente de laines, etc.; mais, que, ruiné, on croit généralement qu'il se tit tueur de bêtes — peut-être pour les autres...

cita en 1709, mais qu'on trouve déjà en 1608 dans les épigrammes de H. P. (Henry Parroi) et dans les Remains (1614) de William Camden :

Ten-in-hundred lies hère ingrav'd;

'Tis a hundred to ten, his soui is notsaved ;

Ensuite, parce que le quatrain reproduit par Aubrey, après 1669, figure aussi dans les Remains que Richard Brathwaite publia en 1618, où il porte ce titre : Sur im John Co7nbe de Str at for d-sur- Avon, un notoire usurier, inscrit sur la to?nbe qu'il fit construire pendant sa vie. Aubrey a-t-il simplement reproduit Brathwaite ? Peu importe ; car, dans la négative, l'authenticité du quatrain est plutôt renforcée ; et dans l'affirmative, elle n'est point atîaiblie, puisque ce quatrain, comme le distique, a précisément été publié pour la première fois vers la fin de la vie de Rutland, de Shaxper et de Combe. Mais ici surgit une difficulté : John Combe mourut en 1614, deux ans avant Shaxper — et le distique se trouvait déjà en 1608 dans le livre de Parrot. Il faut alors que Rowe ait fait erreur en affirmant que le distique visait Combe, et il faut, de plus, que ce distique ait inspiré l'auteur du quatrain; sinon, la difficulté reste insoluble... Une autre difficulté se présente encore : le quatrain estil bien de Shaxper ? Ce n'est pas absolument impossible, mais nous en doutons... Ce quatrain semble moins mauvais que maints autres bouts-rimés qu'on attribue au Stratfordien : il est bien rimé el, chose plus digne d'attention, bien rythmé. On y sent une main exercée. Ce ne peut-être celle de Rutland, qui mourut en 1612, c'est-à-dire deux ans avant Combe. Ici — est-ce une illusion ?. . . — on ne peut se défendre de songer à Southampton qui ne détestait pas ce genre d'amusement, et qui, vers 1614, se rendait parfois dans le voisinage du

Warwickshire, dansle Willshire, chez lescomtesde Pembroke. L'auteur de Titus Andronicus et du Roi Jean ne se diminuait pas en descendant à cegenre de plaisanteries un peu communes — qu'un illettré n'eût cependant pas si bien tournées. Certes, Milton ne se serait jamais avisé d'écrire des vers pareils, tout dépourvus qu'ils soient d'inconvenance. Mais un Alphonse de Lamartine, s'il eût vécu un an de plus pour connaître les misères du siège de Paris en 1870-71, eût encore moins écrit certain quatrain renfermant un jeu de mots aussi peu poétique que possible sur la selle des malheureux chevaux qu'on mangeait alors — et sur une autre selle 1 Et cependant, ce quatrain est de Victor Hugo ! Qui le croirait, si le grand poète ne l'avait donné à un journaliste? Qui croirait, s'il y avait le moindre doute, que l'auteur de V Arc de Triomphe , des Fantômes, de la Tristesse d'Olympio, des Mages, des Pleurs dans la Nuit, a pu commettre un tel calembour rimé? Du moins, le quatrain sur Combe n'a rien d'inconvenant. On pense bien que ce n'est pas une si mince difficulté qui peut nous embarrasser : un caillou n'arrête pas un char en marche sur un terrain solide ; mais nous n'avons rien voulu esquiver.

Tout ce que nous voudrions qu'on retînt encore ici — en attendant mieux — c'est la persistance de la tradition vraisemblable (fût-elle parfois un peu trouble) qui représente Shaxper comme un plaisant de taverne : c'est à la taverne qu'il raille Combe ; c'est à la suite d'une « joyeuse réunion » qu'il meurt, dit le vicaire Ward. C'est à la taverne qu'on rencontre Christophe Sly ! Et ce n'est pas tout !

Avant d'aborder la biographie fameuse de Nicolas Rowe, une dernière remarque très importante doit être renouvelée ici : c'est quele vicaire Ward, CastleetJohn

Aubrey, qui ont habité ou visité Stratford, ne soufflent mot de la fameuse aventure de braconnage à la suite de laquelle le jeune Stratfordien aurait dû s'enfuir à 22 ou 23 ans ! Est-ce assez extraordinaire ? Et ceux qui parlent de cette histoire, Rowe et Richard Davies de Saperton, n'ont jamais mis les pieds à Stratford ! On comprendra plus loin pourquoi cette remarque est capitale, et pourquoi nous y attirons dès à présent Tattention.

Nous arrivons à l'Essai d^uiie Vie de Shakespeare (1709) de Rowe, troisième biographe de l'auteur présumé (ÏHamlet ; mais les manuscrits de Ward et d'Aubrey étant restés inédits jusqu'au dix-neuvième siècle, Rowe passa durant tout le dix-huitième siècle, jusqu'à Malone, pour le premier biographe ; — et jusqu'après Malone, pour le second, Ward, nous l'avons vu, n'ayant été découvert qu'en iHSg.

Auteur dramatique venu à la suite d'Otway, de Wycherley, de Congrève, ayant remporté des succès grâce surtout à l'acteur Thomas Betterton, sous le règne (1702- 1715) de la reine Anne, puis poète-lauréat, Nicolas Rowe (1674- 17 18) apparaît à l'apogée de l'ère néo-classique anglaise, entre Dryden qu'il vit mourir en 1700 et Alexandre Pope dont il fut l'ami et qui l'appelait le meilleur des hommes. C'est une figure aujourd'hui assez effacée entre les deux imposants poètes que nous venons de citer — et, pour ainsi dire, derrière l'aimable Addison dont la vie (1672-1719) fut parallèle à la sienne; mais c'est néanmoins une figure considérable. Dernier représentant du théâtre souvent factice qu'inaugura la Restauration de 1660, traducteur d'Ovide, de Lucain, du Lutrin de Boiieau et des Caractères de La Bruyère,

whig intraitable, trois fois secrétaire d'Etat pour l'Ecosse, Rowe donna en 1709, d'après le Folio (i) de i685, une édition de Rutland-Shakespeare, précédée d'une biographie... de Shaxper.

Nous venons de dire que cette biographie est fameuse. Si courte et si maigre qu'elle soit, c'est cependant un travail d'ensemble. Elle a d'autant plus d'importance

(i) Le Folio de i685 est le 4" et le dernier des grands Folios du dix-septième siècle. Du premier Folio, celui de 1623 — le livre le plus précieux de la littérature anglaise et probablement de toutes les littératures — il ne reste que 180 exemplaires, dont quatorze seulement sont en parfait état : les plus célèbres se trouvent au British Muséum, et dans les bibliothèques du duc de Devonshire, de la baronne Burdett Coûts et de M. Huth. Le dernier a été vendu aux enchères publiques (23 mars 1907) pour la somme de 3. 600 livres sterling, soit près de cent mille francs ; mais on peut en obtenir une moderne reproduction, un fac-similé photographique, pour moins de deux cents francs (Oxford University Pressa De beaux exemplaires de ces fac-similé figuraient à l'Exposition de Bruxelles (1910) dans l'admirable section des Livres anglais.

Le second Folio parut en i632, avec de légères modifications : l'exemplaire de Charles l'='', qui était de i632, est conservé aussi au British Muséum.

Un exemplaire, accompagné de bonnes copies des deux autres Folios, a été vendu à M. Perry dix mille livres sterling — soit plus de deux cent cinquante mille trancs.

Le 3" Folio parut en i663 et en 1664, avec des pièces nouvelles connues sous le nom d'Apocryphes : Périclès, The London- Pro~ digal, The History of Thomas Cvomypell^ Sir John Oldcastle, The Puritan Widoyv,A Yorkshire Tragedy, The Tragedy of Locrine. Cette édition n'a jamais dépassé de nos jours le prix de i.55o livres sterling, soit une quarantaine de mille francs.

Enfin, le 4* Folio est de 1685.

Pour la première fois, Rowe publia une édition en plusieurs volumes: celle de 1709, en six; celle de 1714, en huit. Toutes les autres grandes rééditions annotées du dix-huitième siècle (Pope, Théobald, Hamner, Warburton, Johnson, Capell, Stevens, Malone) sont également en plusieurs volumes. De même la plupart des innombrables éditions du dix-neuvième siècle, dont une vingtaine sont justement célèbres : Harness, Singer, Symmons, Ch. K-night, Cornwall, Dyce, Payne Collier, H. N. Hudson, Staunton, Phelps, Halliwell-Philipps, Rich. Grant White, F. A. Marshall, Gollancz, Furnival, Furness, Aldis Wright, W. J. Craig, etc.

qu'entre Rowe et Malone, c'est-à-dire pendant les trois premiers quarts du dix-huitième siècle, exception faite de quelques traits épars qu'on verra plus loin, aucune autre biographie de Shaxper ne fut tentée : les éditeurs suivants donnèrent des notes philologiques, critiques et historiques, mais pour la biographie ils reproduisirent simplement celle de Rowe qu'ils trouvaient suffisante. Seul Pope écrivit une excellente préface, exclusivement critique. Imbu des préjugés néo-classiques qu'il considérait comme des vérités désormais immuables, ne songeant même pas à faire des recherches étendues, complètes et méthodiques, Rowe consigna simplement les résultats d'une enquête hâtive dont s'était chargé son ami, l'acteur et auteur dramatique Thomas Betterton {i635 P-iyio) qui passait pour avoir fait un voyage à Stratford. Voici ces résultats :

1° «: Il (William) était fils de M. John Shakespeare et naquit à Stratfort-sur-Avon, dans le Warwickshire, en avril 1564. Sa famille, d'après le registre et les écrits publics relatifs à cette ville, faisait bonne figure dans la bonne société et était citée comme (une famille de) gentilshommes. Son père, qui était un considérable marchand de laine, avait une si grande famille, dix enfants en tout, que quoiqu'il (William) ftit son fils aîné, il (son père) ne put lui donner de meilleure éducation que son propre état. 11 l'avait élevé, il est vrai, quelque temps à l'école libre oij, c'est probable, il acquit ce qu'il savait de latin; mais Tétroitesse de sa situation de fortune et le manqua d'assistance au logis forcèrent son père à l'en retirer, et empêchèrent malheureusement ses progrès ultérieurs dans cette langue. »

2" « Il crut convenable de se marier quand il était encore très jeune. Sa femme était la fille d'un Hathaway qu'on dit (i) avoir été un fermier aisé du voisinage de Stratford. »

(i) Tout est relatif. Rowe déclare ne parler que par ouï-dire puisque aucune enquête ne fut faite au hameau de Shottery oii

3° « Il continua quelque temps dans cette sorte d'état, jusqu'à ce qu'une extravagance dont il se rendit coupable l'éloignât tout ensemble de sa contrée et du genre de vie qu'il avait mené; et quoiqu'elle semblât une tache sur ses bonnes habitudes et un malheur pour lui, cependant elle lui valut dans la suite l'occasion de déployer un des plus grands génies qui ait jamais été connu dans la poésie dramatique. Il était, par un malheur assez commun aux jeunes gens, tombé dans une mauvaise compagnie; et parmi eux certains qui avaient une fréquente habitude de braconner {littéralement : de voler des daims) l'engagèrent plusieurs fois à commettre un vol dans un parc appartenant à Sir Thomas Lucy, de Charlecote, près de Stratford. Pour cela, il fut poursuivi par ce gentilhomme, pensa-t-il, un peu trop sévèrement; et pour se venger de ce mauvais procédé, il fit une ballade contre lui. Et quoique celle-ci, probablement son premier essai en poésie, soit perdue, cependant l'on dit qu'elle fut piquante, qu'elle fit redoubler les poursuites contre lui, au point qu'il fut obligé de laisser ses affaires et sa famille dans le Warwickshire pour quelque temps, et de se réfugier à Londres. >

4° « C'est à cette époque et après cet incident qu'il fit sa première connaissance du théâtre. Il fut reçu dans la compagnie en un rang très médiocre, mais son admirable esprit et son penchant naturel pour le théâtre le distinguèrent bientôt, sinon comme un acteur extraordinaire, cependant comme un excellent écrivain. Son nom est imprimé selon la coutume du temps au-dessus de quelques anciennes pièces, mais sans aucune indication touchant le genre de rôles qu'il avait l'habitude de jouer ; et quoique j'aie cherché, je n'ai jamais trouvé d'autre indication sur lui sur ce point, si ce n'est que son rôle principal fut celui du Fantôme dans son propre « Hamlet ».

5«> «A côté des avantages de son esprit, il fut par lui-même

nabitait Anne Hathaway. Aujourd'hui, il est établi que le mariage d'Anne avec William Shaxpcr eut lieu après la mort de son père, Richard Hathaway, qui avait sept enfants : chacun d'eux hériia de 6 livres i3 s. 4 d. (V. M. Sidney Lee, p. 20), soit environ 160 francs — ce qui en représenterait de nos jours 1.280. L'aisance dont parle Rowe par ouï-dire était donc bien modeste !...

un homme d'un bon naturel, d'une grande douceur dans ses manières et un très agréable compagnon ; aussi n'était-il pas étonnant qu'avec de si excellentes qualités, il se soit rendu familier parmi les meilleures relations de ce temps. La reine Elisabeth eut plusieurs de ses pièces jouées devant elle (i), et sans doute elle lui donna maintes gracieuses marques de sa faveur : c'est cette princesse vierge qu'il vise par

Une belle Vestale, qui trône à l'ouest (2),

et ce passage entier est un compliment introduit fort convenablement, et qui s'applique joliment à elle. Elle fut tellement réjouie par cet admirable caractère de Falstaff qu'elle lui demanda de le reproduire dans une autre pièce et de le montrer amoureux. On dit que ce fut à cette occasion qu'il écrivit les « Joyeuses Femmes de Windsor »... A ce sujet, il n'est pas inutile de faire remarquer que l'on dit que ce rôle de Falstaff fut d'abord écrit sous le nom d'Oldcastle : quelques membres de la famille vivant (encore) à cette époque, la reine daigna lui demander de le changer : à la suite de quoi, il fit usage de Falstaff. L'offense présentée se trouva en effet évitée ; mais je ne Sais si l'auteur ne doit pas avoir été un peu blâmable touchant son second choix, puisqu'il est certain que sir John Falstaff, qui fut un chevalier de la Jarretière et un lieutenant-général, fut un nom distingué dans les guerres de France au temps d'Henry V et d'Henry VL Quelque faveur que la reine lui accordât, ce n'est pas à elle seulement qu'il dut la fortune et la réputation que lui gagna son esprit. Ih eut l'honneur de trouver plusieurs grandes et rares marques de faveur et d'amitié du comte de Southampton, fameux dans les récits du temps par son attachement à l'infortuné comte d'Essex. Ce fut à ce noble seigneur qu'il dédia son poème de « Vénus et Adonis ». Il existe un exemple si étonnant de la magnificence de ce protecteur de Shakespeare que,

(i) On ne s'étonnera pas si certaines tournures sont d'un français un peu fruste : nous serrons le plus possible le texte anglais. On comprend pourquoi,

(2) Songe d'une Nuit d'été, acte I, scène première.

si l'on ne m'avait assuré que Thistoire était transmise par sir William D'Avenant qui était probablement bien au courant de ses affaires, je ne me serais pas aventuré à la reproduire : c'est que monseigneur Southampton, en une seule fois, lui donna mille livres pour lui permettre de faire un achat dont il avait envie. »

60 « Quelles relations et quelles amitiés particulières il contracta avec des hommes privés, je n'ai pas été capable d'en apprendre davantage (si ce n'est) que quiconque avait un véritable goût pour le mérite et pouvait apprécier les hommes, avait généralement une considération et une estime légitimes pour lui. Son extrême candeur et son naturel devaient certainement avoir incliné toute la plus noble partie du monde à l'aimer, comme la puissance de son esprit forçait les hommes de la culture la plus délicate à l'admirer. »

70 Rowe rapporte que « Shakespeare » soutint Ben Jonson à ses débuts. »

8*^ « La dernière partie de sa vie se passa comme tous les hommes de bon sens voudraient (passer) la leur, dans l'aisance, la retraite et la conversation de ses amis... et l'on dit qu'il passa quelques années avant sa mort dans son Stratford natal. Son esprit charmant et son bon naturel l'introduisirent dans la familiarité et lui donnèrent droit à l'amitié des gentilshommes du voisinage. Parmi ceux-ci, c'est une histoire presque toujours rappelée dans cette région qu'il eut une particulière intimité avec M. Combe, vieux gentilhomme connu dans les environs pour sa fortune et son (goût de r) usure; il arriva qu'en une conversation joyeuse au milieu de leurs amis communs, M. Combe dit à Shakespeare, par manière de rire, qu'il supposait qu'il (Shak.) avait l'intention d'écrire son épitaphe, s'il venait à lui survivre; et puisqu'il ne pouvait savoir ce qu'on dirait de lui après sa mort, il désirait qu'elle fût faite immédiatement; sur quoi Shakespeare lui donna ces quatre vers :

Ten in the hundred lies hère ingrav'd ;

' Tis a hundred to ten his soûl is not sav'd;

If any man ask, who lies in this tomb ?

Oh 1 oh ! quoth the devii, 't is my John-a-Combe.

Mais on dit que l'aiguillon de la satire blessa si vivement cet homme qui ne l'oublia jamais. »

io«* « Il mourut dans la cinquante-troisième année de son âge et fut inhumé au côté nord du sanctuaire, dans la grande église de Stratford, où un monument est placé dans le mur. Sur sa pierre tombale se trouve :

Good friend, for Jésus' sake forbear To dig the dust inclosed hère.

Blest the man that spares thèse stones. , And curst be he that moves my bones.

Il eut trois filles dont deux vécurent (assez) pour se marier; Judith, l'aînée, à un M. Thomas Quiney, dont elle eut trois fils qui moururent tous sans enfants ; et Suzanne qui fut sa préférée, au Dr. John Hall, un médecin d'excellente réputation dans le pays. Elle laissa seulement un enfant qui épousa d'abord Thomas Nash, écuyer, et ensuite sir John Barnard, d'Abingdon, mais (qui) mourut sans postérité. »

De qui Rowe, qui ne vit jamais Stratford, tenait-il les éléments de cette biographie quatre-vingt-treize ans après la mort de Shaxper, quatre-vingt-dix-sept après celle de Rutland ?

Il en tenait un, nous dit-il, et encore indirectement, de William D'Avenant : celui du don de mille livres fait par Southampton à « Shakespeare » — et il tenait tous les autres de Thomas Betterton.

De qui les tenait Betterton, né vers i635 à Londres, une vingtaine d'années après la mort de Shaxper — et qui ne commença à jouer, sous le patronage de D'Avenant, qu'en i656 ou en 1657 ?

M. Sidney Lee croit d'abord pouvoir affirmer que Betterton tenait ces renseignements de John Lowin et

160 LORH RWTLAND EST SHAKESPEARE

de Joseph Taylor, deux des vingt-six acteurs contemporains de « Shakespeare », cités dans le premier Folio.

Poudre aux yeux !

On va saisir, une fois de plus, de quelle façon les Stratfordiens s'efforcent d'asseoir sur des témoignages contemporains la biographie de leurs héros.

M. Lee commence par faire une petite diversion dans le but d'inspirer confiance : il rappelle que Lowin et Taylor, doués de goût et réduits à la pauvreté par la fermeture des théâtres, participèrent en 1647 à la publication des œuvres complètes... de Fletcher. C'est parfait : le service rendu par ces anciens acteurs aux lettres anglaises est incontestable ; mais qu'est-ce que cela vient faire ici ? La seule question est de savoir ce que Lowin et Taylor ont transmis à Rovve, au sujet de Shaxper, par l'intermédiaire deBetterton. Ici, M. Lee doit bien avouer qu'il reste peu de chose de leurs « conversations » et que ce « peu »... fut seulement écrit « avant la fin du siècle » par John Downes, ancien souffleur et bibliothécaire d'un théâtre de Londres. Avant la fin du siècle ! C'est-à-dire après la mort de Lovs^in et de Taylor ! Encore faut il se demander si ce « peu » ne fut pas écrit plus tard même que ne le dit M. Lee, puisque le livre de Downes, le Roscius anglais, ne parut qu'en 1708 — un V an avant la biographie publiée par Rowe, et deux avant la mort de Betterton ! Mais enfin, abstraction faite de ces constatations qui ont cependant quelque éloquence, en quoi consiste ce « peu » de chose?

Simplement en ceci : Taylor répéta les instructions (on ne dit pas lesquelles !) qu'il avait reçues de la bouche de « Shakespeare » pour l'interprétation du rôle d'Hamlet; tandis que Lowin racontait en détails (on ne dit point quels détails!...) comment « Shakespeare » lui '^ avait enseigné l'interprétation du rôled'Henry VIIL Voiià

tout! Nous ne prendrons même pas la peine d'insister sur les objections qui se pressent en foule : Est-ce Downes à présent et non Betterton qui renseigna Rowe ? Si c'est Downes, pourquoi ne dit-il mot de tout cela dans le Roscius anglais ? Et si c'est Betterton, que vient faire ici Downes? Trompe-l'œil et poudre aux yeux ! Mais ces objections mêmes, et d'autres encore qu'il est mutile de faire, peuvent être totalement négligées puisqu'une remarque domine tout : c'est que le « peu » de chose illusoire transmis par Lo\yin et Taylor n'a nul rapport avec aucun des dix points de la biographie écrite par Rowe qu'on vient de lire ! Ni directement ni indirectement, aucun des deux n'a fourni une syllabe à Rowe I... Voilà toujours comme on écrit l'histoire I La poudre aux yeux dissipée, le trompe-l'œil évanoui, reste Thomas Betterton seul, qui ne parut sur la scène théâtrale et littéraire qu'une quarantaine d'années après la mort de Shaxper...

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Ici se présente un nouveau doute dont personne n'a l'air de s'aviser tant le labyrinthe est compliqué. Malgré ce qu'affirme Rowe, on se demande si Betterton a vraiment fait le voyage de Stratford. La seconde moitié de la vie du célèbre acteur est heureusement aussi bien connue que la première l'est peu. Cette vie fut si remplie de labeur, puis, à la fin, d'âpres soucis, qu'on ne voit guère quand Betterton put se rendre à Stratford pendant les années qui précèdent 1709 : on le voit d'autant moins qu'un tel voyage était long et difficile, et que Betterton, âgé d'une septantaine d'années, souffrait et de la gêne et d'une goutte tenace (i). M. Sidney Lee

(i) Sur la biographie de Betterton, voir successivement: la note qu'a donnée en 1699 Ch. Gidon aux Dramatic Poets (1691) de Gérard Langbaine; History of the English Stage, etc. (1741)

dit (i) qu'il fut « enflammé» par William D'Avenant, ce qui étonne et augmente notre incrédulité, car l'hypothétique « pèlerinage » de Betterton à Stratford ne put avoir lieu avant 1704, et William D'Avenant était mort en 1668! Le feu dont il aurait embrasé Betterton n'aurait donc éclaté qu'après une quarantaine d'années. Un incendie ne couve généralement pas si longtemps.

Mais si Betterton visita vraiment la bourgade natale de Shaxper, l'étonnement redouble! Il n'y fit sans doute qu'un séjour extrêmement bref, et qu'une enquête lamentablement superficielle, car des minces renseignements « officiels » qu'il rapporte, la moitié au moins est encore erronée!.. Il se borne en effet à dire que William « Shakespeare » était fils de John « Shakespeare », considérable marchand de laine ; qu'il naquit au mois d'avril 1564, et qu'il épousa la fille d'Hathavs^ay, fermier aisé d'un village voisin ; mais sans compter que le mot « considérable » est chose sujette à caution, que — nous

d'Edmond Curll; et le premier volume de la Bibliographia Britannica (1747) avec des détails fournis par Th. Southerne (1660- 1746). Si l'on confronte avec ses documents les faits et les dates de la vie de Rowe écrite par Samuel Johnson, le doute que nous émettons ne fera que s'accentuer. — Ce doute, d'ailleurs, s'était déjà emparé de G. Steevens, car dans son commentaire de la biographie de Rowe, nous relevons ces lignes (1778): « Si l'acteur Betterton visita vraiment le Warwickshire dans le but de réunir des anecdotes relatives à notre auteur, peut-être fut-il trop facilement satisfait avec celles qu'il trouva sur sa route, sans faire aucune recherche sérieuse quant à leur authenticité. » On va voir que nous n'insistons pas outre mesure sur ce point, puisque les simples renseignements officiels pleins d'erreurs venus de Stratford ont été facilement rectifiés et complétés plus tard; mais n'est-il pas étonnant quand même que M. Sidney Lee, dans son livre et dans l'article que nous venons encore de citer, n'ait pas l'air... de se douter de ces doutes ? Tout fait farine au moulin !

(i) Nous savons que Halliwell-Phillipps place le voyage de Betterton en 1690 (Vol. I, p. 12); mais cela, fût-il rhême prouvé, n'infirmerait point ce que nous venons de dire.

lavons vu — Hathaway n'était pas dans l'aisance, Betterton n'orthographie même pas le nom du prétendu poète comme on le trouve dans les documents de Stratford; il ne cite pas le prénom de sa femme ; de plus — et c'est ici que les erreurs abondent — il donne à Shaxper trois filles au lieu de deux, et omet de parler de son fils qui mourut à treize ans en i5g6 ; enfin, il cite Judith comme l'aînée au lieu de Suzanne ! N'est-ce pas stupéfiant ? Que d'erreurs en quelques lignes sur de simples questions de fait ! Etait-ce donc la peine de faire un pareil voyage ? Car ces quelques lignes pleines d'erreurs, c'est tout ce qui vient de Stratford : — le reste de la biographie écrite par Rowe vient de Londres !...

Quoi ! Betterton, célèbre acteur et auteur dramatique, faisant exprès un long voyage pour renseigner Rovv^e, n'aurait même pas examiné avec un peu d'attention les principaux de ces documents que Malone publiera si soigneusement, avec tant d'autres, trois quarts de siècle plus tard (i) î Et, chose non moins surprenante, il ne s'avisa pas davantage d'entrer à l'école qu'avait fréquentée Shaxper ! Vraiment, on croit rêver (i). Dans

(!) Malone l'a si bien compris qu'il écrit ces lignes caractéristiques : « M. Betterton était né en i635 et eut maintes occasions de recueillir des informations touchant Shakespeare, mais malheureusement l'âge où il vécut ne fut pas un âge de curiosité. Si lui ou Dryden ou William d'Avenant eussent pris la peine de rendre visite à la plus jeune fille du poète, qui vécut jusqu'en 1662, ou à sa petite-fille qui ne mourut pas avant 1670, maintes particularités auraient pu être conservées qui sont maintenant perdues sans retour. La sœur de Shakespeare, Jeanne Hard, qui était seulement de cinq ans plus jeune que lui, mourut à Stratford, ea novembre 1646, à l'âge de 76 ans; et par elle, indubitablement, ses deux filles, et sa petite-fille, Mme Barnard, avaient appris plusieurs détails sur la première partie de sa vie antérieure à i6oo. y>

Qu'elles en disent déjà long — en attendant mieux — ces lignes du fondateur de la critique dite shakespearienne ! Elles appellent ici deux simples remarques: Betterton naquit « vers » i635; —

ces conditions, il devient presque indifférent de savoir si Betterton est allé ou non à Stratford, puisqu'il ne fournit qu'une insignifiante pincée de renseignements, dont la moitié sont encore erronés ! Ou bien il s'est servi d'un négligent intermédiaire; ou bien, s'il s'est vraiment déplacé, en dehors des actes d'état civil qu'il n'a même pas su lire convenablement, il n'a rapporté de Stratford aucun /rtzV biographique !...

Venons maintenant à l'essentiel delà biographie. Elle se divise en deux parties, dont la seconde est un examen critique de l'œuvre. Nous n'avions point à traduire cette

et l'âge où vécut Betterton fut un âge de curiosité relative, trop superficielle, à cause des préjugés néo-classiques.

Cette remarque si naturelle a frappé aussi M. Grcenwood qui écrit à la page 2rg de son Shakespeare Problem Restated (1908) : « Comment se fait-il, je le demande encore, qu'aucun de ces pèlerins n'ait visité l'école libre, et les registres, et le maître, et tels « anciens témoins », comme il s'en trouvait, au sujet du temps d'école de Shakespeare. Si seulement l'un deux avait laissé une note comme celle-ci : « Je vis l'école libre et l'on me montra le nom de Shakespeare sur les anciennes listes de l'école et Ton me dit que c'était un garçon degrands talents et de grande espérance, et d'une activité qui n'était vraiment pas médiocre, puisque bien qu'il n'eût fréquenté que peu de temps l'école, sans jamais atteindre les classes supérieures, il parvint cependant à lire les livres qu'on étudiait dans ces classes aussi bien que ceux qu'on étudiait dans les classes inférieures, et il lut en fait non seulement Erasme et Mantuanus, mais aussi Virgile et Ovide et Horace et César et Salluste et Cicéron et Live et Plaute et Térence et Sénèque, pour ne pas citer aussi bien un petit nombre d auteurs grecs! » Quelle infinie pitié que le Révérend John Ward, vicaire de Stratford, ou Dowdall, ou quelque fureteur de registres ne nous ait pas laissé un legs si précieux, afin que M. Sidney Lee et M. Churton Collins eussent quelque chose pour s'appuyer en dehors de leur fertile imagination « et » des œuvres de Shakespeare I •»

L'ironie de ce paSvSage est excellente — d'autant plus, on l'a déjà vu, que nul n'a mieux démontré que Churton Collins combien l'auteur d'IIamlet connaissait les anciens. La suite fera de mieux en mieux comprendre pourquoi l'on n'a pas de détails sur l'école fréquentée par Shaxper ! Répétons encore qu'il était totalement illettré.

seconde partie ici. Bornons-nous à dire que Rowe y fait preuve d'une largeur d'esprit relative d'autant plus méritoire qu'il vivait au temps de l'étroit Rymer, ce succédané littéraire des pères René Rapin et René Le Boussu. ,p, En dépit des préjugés néo-classiques, Rowe se rend par- J;*; faitement compte du génie extraordinaire de l'auteur de la Tempête, fait de judicieuses remarques sur nombre de ses pièces, et, quoiqu'il trouve naturellement que « la tragi-comédie était l'erreur de ce temps », il reconnaît cependant que le public anglais la préfère à la tragédie « régulière». Il ajoute enfin que si «Shakespeare » a commis des fautes contre les règles qu'Aristote tira du théâtre grec, c'est qu'il vécut « sous une espèce de simple lumière de la nature », en sorte que le juger d'après des règles qu'il ignora serait injuste. C'est l'extrême limite où pouvait aller Rowe — étant donné son idéal conventionnel et sa croyance que l'auteur de la Comédie des Erreurs ^ ignora » les règles dites d'Aristote (i), d'Horace, de Sénèque, etc.

Mais ce qui intéresse ici, c'est la biographie que nous avons presque entièrement traduite. Que nous apprendelle ?

On s'aperçoit déjà, après avoir lu tout ce qui précède, que nombre des traits de cette biographie si vague, se rapportent d'une manière plus ou moins précise à Rutland. Rien ne s'explique mieux. Si même Betterton s'est rendu à Stratford, il n'y a plus rencontré, comme le vicaire Ward et Aubrey, des témoins oculaires : il y en avait encore 40 et 5o ans après la mort de Shaxper; mais après 90 ans, il n'en restait aucun 1 Ce que certains Stratfordiens de lyoS — ou même de i6go! — pouvaient

(i) Ces règles sont bien plus dans Chapelain, etc., que dans Aristote !

im LORD RG'TLAND EST SHAKESPEARE

répéter, c'étaient des on dit, des échos imprécis venus de Londres même, le grand foyer littéraire : rumeurs incertaines et flottantes ayant malgré tout transpiré du mystère rutlandien, et légèrement corsées ou bien altérées par les tardives et superficielles curiosités des Londoniens lettrés de la Restauration..

A Rutland se rattachent évidemment cette « grande douceur de manières » qui le rendit familier dans les « meilleures sociétés de son temps » et « cette extrême candeur », comme cet excellent naturel qui « devaient certainement avoir porté toute la plus noble partie du monde à Taimer, de même que la puissance de son esprit obligeait tous les hommes de la culture la plus délicate à l'admirer ».

A lord Rutland se rattachent les gracieuses marques de faveur que lui donna la reine ; et la demande qu'elle put faire (sur une réclamation des descendants de là famille) de changer le nom d'Oldcastle, puis d'écrire une comédie montrant Falstafi' amoureux (i). — Ici, nous

(i) Cette tradition fut aussi rapportée en 1702 dans la préface du Comical Gallant de Dennis, pièce qui n'est qu'un remaniement des Joyeuses Femmes de Windsor par un auteur oublié :

« Je sais très bien, écrit Dennis, qu'elle (cette comédie) a plu à l'une des plus grandes reines qui aient jamais existé... Cette comédie fut écrite sur son ordre et sous sa direction, et elle était SI désireuse de la voir jouer qu'elle ordonna qu'elle fût terminée en quatorze jours; et elle fut ensuite, comme nous le dit la tradition, fort bien satisfaite à la représentation. »

On remarquera, d'après les termes mêmes qu'emploient Dennis et Rowe, que la tradition semble venir de sources différentes, ce qui serait une garantie de plus ajoutée à sa parfaite vraisemblance. Rowe ne cite ni ne copie Dennis. Tout en tenant le fond de cette tradition pour vrai, nous ne lui attribuons cependant pas une extrême importance intrinsèque. Une chose certaine, notamment, c'est que ce ne fut pas à Rutland que la reine put s'adresser : il avait son discret factotum ami et parent — Southampton et sa femme. Mais, à un autre point de vue, voire à deux autres points de vue, comme on verra, cette tradition prend une importance

croyons nécessaire d'anticiper encore pour faire des remarques qui sont des, traits de lumière. Nicolas Rowe rapporte que la reine Elisabeth vit représenter plusieurs pièces de « Shakespeare ». Mais — toujours vague — il omet de dire où Ton joua ces pièces, et qui les joua. Ni lui ni ses contemporains ne fouillèrent les archives comme on le fit à partir de Malone. Nous savons aujourd'hui que la reine n'assistait pas aux représentations populaires qui avaient lieu dans les théâtres publics; on jouait à la Cour: les comptes officiels, que n'a pas connus Rowe, donnent maints détails à ce sujet. Un haut fonctionnaire, appelé maître des réjouissances, réglait le tout. Or, une chose est établie qui (comme tout le reste de la biographie de Shaxper perpétuellement déroutante, banc de sable ! fondrière où Ton enfonce à chaque pas !} a beaucoup surpris les shaxperiens, mais dont ils se sont accommodés comme ils ont pu, ne connaissant que le Stratfordien : malgré toutes les recherches auxquelles on s'est livré depuis Malone, on ne sait rien de précis au sujet des rôles joués par le fils de John Shaxper!

Toutes les traditions, celles de Rov^e en tête, rapportent qu'il n'aborda que des rôles insignifiants. Quoi de plus explicable ? Cependant, on lit avec surprise le nom de l'acteur « Shakespeare » en tête de Chaque Hotn?ne selon son caractère (iSgS) de Ben Jonson; et, à côté du nom de Richard Burbage lui-même, dans une autre œuvre de Ben Jonson, cette tragédie de Séjan (i6o5), à

considérable. D'abord, elle explique les remaniements hâtifs et singuliers qu'a très bien saisis — mais sans pouvoir comprendre tout! — M. H. A. Kennedy dans une ingénieuse étude publiée en 1896 par la revue The Nineteenth Century and A/ter. Ensuite, rapprochée d'une découverte de Mme Stopes, la seconde version des Joyeuses Femmes de Windsor nous permettra de reconnaître enfin à plein ce Shaxper-Falstaff qui devait si longtemps dérouter la critique !...

la première version de laquelle prit part une main étrangère (i). Un acteur du dernier ordre joue-l-il des rôles pareils ? On devine l'embarras et toutes les suppositions incohérentes des shaxperiens. Qu'on veuille maintenant songer que des gentilshommes — souvent masqués — montaient pour leur plaisir sur la scène, comme le firent aussi, après 1625, Charles P' et sa femme, cette Henriette- Marie de France, fille d'Henri IV et de Marie de Médicis, que Cromwell chassa d'Angleterre, et dont Bossuet prononça en 1660 l'oraison funèbre fameuse. Qu'on veuille en outre se rappeler que les rares pièces du prétendu Shakespeare représentées de son vivant {Richard II excepté, on sait pourquoi !) ne le furent guère qu'à la cour et aux deux Universités de Cambridge et d'Oxford. Enfin — remarque qu'on pouvait faire avant notre découverte I — si l'on avise de ce fait saisissant que « Shakespeare » ne joue qu'aux époques où Rutland se trouve à Londres, n'est-ce pas assez dire? C'est Rutland luimême qui jouait sous son nom d'emprunt ! Il est possible aussi que Souihampton l'ait parfois secondé... Tous deux aimaient passionnément le théâtre — comme on le voit notamment, d'une façon qui paraîtra désormais d'autant plus saisissante, dans Hatnlet, où le jeune châtelain de Belvoir, vêtu de noir, gardé à vue au château d'Uffington, chez l'oncle qui l'avait arraché à l'échafaud, donne aux acteurs des conseils sur l'art de jouer avec naturel (2). Ainsi se vérifie mieux encore

(i) Ben Jonson, indépendamment de ses comédies, a écrit deux tragédies dans le goût classique : Séjan et Catilina. Quelle est la main étrangère qui, de l'aveu de Jonson, prit part à la première version de Séjan ? Cette question a été discutée à perte de vue : ce fut très probablement le châtelain de Belvoir.

{2) VHamlet qu'est venu représenter l'hiver dernier le Deutsche Theater, au théâtre bruxellois du Parc, était, sans que personne put encore y songer, une véritable vision du comte de Rutland

l'affirmation qui pouvait paraître hardie, et qui n'est qu'exacte, de M. Greenwood au sujet du Stratfordien : « De sa vie comme acteur, et en fait de sa vie de Londres en général nous ne savons en réalité rien (i) ». Cette affirmation cependant, perdra désormais de sa rigueur : du double point de vue Rutland et Falstaff, on entrevoit mieux Shaxper. Nous laissons retomber le coin du voile que nous avons dû soulever un instant : il sera enlevé ailleurs.

A Rutland se rattache (comme on l'a vu) le trait de l'intimité de « Shakespeare » avec LorJ Henr}^ Wriothesley de Southampton. Rowe lui-même est tellement surpris de la générosité qu'aurait montrée ce dernier à l'égard du Stratfordien qu'il « ne se serait pas hasardé à reproduire» l'histoire du don de mille livres, si Betterton n'avait pour garant William D'Avenant. Quoi de plus explicable encore? Mille livres sterling représenteraient

vêtu de deuil, chez son oncle, à Ufrington. A force d'intuition et de patience, la réalité se trouvait restituée aussi saisissante que le fantôme du roi défunt l'était aux yeux de son fils Hamiet !... On conçoit l'émotion que nous avons ressentie 1 Bien qu'ignorant la langue allemande, nous n'en avons pas moins gardé du jeune acteur, M. Mossi, qui remplissait le rôle d'Hamlet, un souvenir aussi inoubliable que de M. Mounet-Sully dans Œdipe roi, de Mme Sarah Bernhardt dans Phèdre, de Mme Bréma dans Orphée, d'Ernesto Rossi dans Othello, et de M. Van Roy dans les Maîlres- Chanteurs et le Vaisseau-Fantôme.

(i) Ouvr, cité, p. 177. — Et de fait, on est étonné du peu de renseignements que fournissent à ce sujet les shaxperiens, et du vague de ces renseignements, quand on y regarde de prés. Cela est si vrai qu'à cet égard certains d'entre eux trahissent leur cause même, sans y songer: c'est ainsi que l'on constate avec surprise que MM. F. J. Furnivall et John Munro dans leur Shakespeare, Life and Works {1908) font la biographie du Stratfordien sans dire — est-ce inadvertance ? — un mot de son séjour à Londres!... F.t la biographie n'en semble pas plus mauvaise ni plus incomplète pour la cause ! Qu'en pensent MM. Lee, Dowden et Sullivan ?,..

de nos jours plus de cent cinquante mille francs ! On pense bien que si Southampton se montra généreux à regard du prête-nom de Stratford, il ne lui donna cependant pas une somme pareille. L'évaluation approximative des propriétés de Shaxper le prouve assez ! En voici une autre preuve, ignorée aussi de Rowe, et qui en dit long : si Shaxper put faire, dès i5g8 ou probablement plus tard quelques acquisitions, son avoir fut cependant grossi par l'imagination des simples : en effet, d'après une découverte relativement récente du plus infatigable chercheur qu'on ait vu depuis Malone, Halliwell-Phillipps(0w^//;2e^, vol. II, p. i86),en 1601 — année où Shaxper, âgé de 87 ans, était déjà, selon ses par-J tisans, aussi prospère que glorieux — sa femme Anne' Hathaway, qu'il avait abandonnée avec trois enfants vers 1587, devait encore une petite somme qu'elle avait empruntée, depuis plus de six ans, à Thomas Whittington, ancien berger de son père, Richard Hathaway : Whittington mourut au cours de cette année 1601 et chargea son exécuteur testamentaire de recouvrer les quarante shellings pour les pauvres de la paroisse (i)î Est-il rien de plus extraordinaire ? Rien , à notre connais-

fi) Voici l'extrait que Halliwell-Phillipps donne du testament: « Unto the poore people of Stratford xl. s., that is in the hand of Anne Shaxpere, wyfe unto M. Wyllyam Shaxpere, and is due unto me, beying paid to my executor by the sayd Wyllyam Shaxpere, or his assignes according to the true meanyng of this my will. » Whittington ne savait sans doute pas plus lire ni écrire que le père et la mère de Shaxper eux-mêmes. Il dut faire rédiger son testament. Ce testament prouve une fois de plus qu'en 1601, on était loin encore de soupçonner à Stratford la prétendue gloire dtt fils de John, qui revenait cependant chez lui une fois par an^ d'après les shaxperiens : on y orthographiait en effet son nom Shaxpere, alors qu'à Londres avaient déjà paru deux poèmes et plusieurs quartos sous le nom de Shakespeare. Les esprits assez mal faits pour réfléchir trouveront cela bizarre. Ce sont là des des bizarreries comme on en trouve à chaque pas dans la biogra-

sance — si ce n'est l'impassibilité des shaxperiens devant des constatations de ce genre : ils ont l'air de ne pas y prendre garde ! La fermeté d'âme est une belle chose, mais il ne faut cependant pas en abuser : il y a des circonstances où il est permis de s'émouvoir un peu I

Ce n'est pas touti Le père de « Wyllyam Shaxpere», John Shaxpere, Shaxper ou Shagbere, etc., étant précisément mort, comme Whittington, en 1601 (le 8 septembre), on se demande avec surprise ce que devient l'affirmation des shaxperiens, maintenue par M. Sidney Lee (page 194), que Shaxper releva la situation des siens !.,. M. Lee va jusqu'à dire que ce fut « probablement » en i5g6I... Ou bien Shaxper releva son père et laissa sa femme et ses deux enfants dans la gêne, ce qui n'est point croyable; ou bien, ce qui ne l'est guère davantage, sa femme relevée refusa de rembourser à l'ancien berger une dette minime ; ou bien, ce qui est probable — sur ce point, comme sur d'autres, la banale légende shaxperienne, si laborieusement édifiée, s'effondre et s'évanouit. Le vieux berger Whittington semble nous conduire dans un de ces jolis prés de l'ouest de la Grande-Bretagne, dont parle Cortembert, où l'on s'enfonce dès qu'on y pose le pied... Il y a cependant une autre hypothèse, plausible aussi : c'est que Shaxper ne s'étant relevé que lentement — et prudemment ! — à partir de i SgS, refusa, dans son avarice, de payer la dette que sa femme avait contractée.

Pour en revenir à Rutland, tout porte à croire que Southampton lui fît un don ou simplement un prêt (1),

phie shaxperienne — et dans cette biographie seulement!

(i) Sans vouloir rien affirmer, nous ne pouvons nous défendre de songer ici au prêt que Bassanio-Rutland sollicite d'Antonio dans le Marchand de Venise...

ce qui se conçoit entre amis, et ce qui eût beaucoup moins étonné Rowe : Soutliampton était fort riche, et le train qu'il menait était tel qu'il se montrait à Londres avec une suite de quatre-vingts gentilshommes ! Toutefois, quelles que soient les vraisemblances, nous n'émettons ici qu'une hypothèse. Mais une chose certaine, c'est que si Rutland, homme exceptionnel, cœur adorable autant que vaillant, prodigue aux acteurs dans //amlet des marques d'estime, on ne conçoit cependant pas, les mœurs du temps étant données, que le comte de Southampton ait traité en égal le vagabond suspect qu'était le fuyard de Stratford. Qu'il ait parfois ri à la taverne de ses saillies, de ses façons et de ses ruses, soit ; que, d'accord avec ses amis, il ait pu l'utiliser, et surtout qu'il l'ait utilisé à bon compte, soit encore; mais qu'il lui ait fait don d'une somme qui représenterait aujourd'hui près de deux cent mille francs, et qu'il l'ait introduit dans son intimité (ne fut-ce qu'au degré où le duc de Lerme y introduit Gil Blas de Santillane), c'est ce que nul n'admettra — et la suite le prouvera trop.

Mais si Rowe hésita à reproduire l'histoire des mille livres, il rejeta comme invraisemblable une autre que Betterton tenait cependant aussi de William D'Avenant. Cette histoire parut bien plus étonnante encore à Nicolas Rowe — dans un sens tout opposé ! Nous voulons parler de la tradition qu'à son arrivée à Londres Shaxper garda d'abord les chevaux à la porte d'un théâtre. Dédaignée par Rowe, cette tradition fut recueillie en lySS, comme on verra, dans les Vies des poètes (i) de Cibber — ou de Robert Shields revu par Cibber. Et cependant,

(i) An Account of ihe Lives of the Poets of Grcat Britain, and Ireland; 5 volumes, 1753.

rapprochée de tout ce qu'on sait à l'heure actuelle, elle était bien plus vraisemblable que l'histoire des mille livres, si vraisemblable que — sans lui attribuer une importance capitale — nous pouvons déjà dire que nous la tenons pour vraie.

A Rutland enfin se rattache la tradition que Benjamin Jonson fut protégé par Shakespeare. Nous n'en dirons ici que le strict nécessaire. La vie de Ben Jonson est des mieux connues : de iSyS à lôSy, elle s'étale en pleine lumière, fournie de faits — con trépied à cet égard de la vie de Shaxper. Elle renferme cependant des coins obscurs qu'aucune recherche n'a pu éclairer. On verra qu'avec l'auteur véritable d'//am/e^, la plupart ont l'air de s'évanouir comme par enchantement. Touchant le seul qui doive être signalé ici, GifFord, dans son édition célèbre (1817) des œuvres de Jonson, a nié avec une sorte de fureur que celui-ci eût été protégé en 1598 par « Shakespeare », comme le rapporte Rowe : ses objections ont été très discutées, sans résultat. Shaxper ou Shaxbere étant donné, Gifford a raison. Mais il n'en va plus de même avec Rutland : si Shaxper n'avait aucun crédit auprès des comédiens qui ne voulaient pas jouer ChaqueHomme selon son Caractère en iSgS, quoi d'étonnant que Rutland et ses amis leur eussent imposé l'œuvre du débutant ? Les deux versions successives de Chaque Homme selon son Caractère ne s'expliqueraient-elles pas mieux, de ce point de vue ? Ben Jonson semble avoir été surtout reçu au château de Belvoir par la femme de Roger Manners de Rutland, cette admirable Elisabeth Sidney, dont il a fait des éloges aussi vifs que mérités. Passionnée de poésie, la comtesse de Rutland retenait à sa table Ben Jonson et Francis Beaumont — et correspondait avec eux. Nous avons déjà dit que l'auteur du Renard, de Séjan et de la Foire de Saint-Barthélemi , était un «chat

apprivoisé » (tame cat) de Belvoir ( i ). Ce sont là des détails que Rowe ignorait — et auxquels, d'ailleurs, il n'eût pas pris garde, s'il les avait connus. Michel Drayton étant aussi un familier de Belvoir, ne peut-on s'expliquer l'erreur d'Aubrey, que nous avons déjà relevée, à savoir que Shaxper mourut après une joyeuse réunion avec Jonson et Drayton ? On retrouve ainsi Torigine de l'écho perdu.

Tels sont les traits rutlandiens qu'à son insu, par la force des choses, Rowe introduisit dans sa biographie de Shaxper. On remarquera cette particularité significative que tous ces renseignements, de l'aveu même de Roive^ ont quelque chose de vague et d'incertain — tan-dis que les faits qui se rapportent à Stralford (quoique pleins d'erreurs, de par la faute de Betterton !) sont nettement affirmés. Quoi de plus naturel et de plus suggestif?

Si certains lecteurs craignaient que notre ligne de démarcation n'eût quelque chose d'arbitraire et de tendancieux, nous les prions de nous faire crédit : ils ne le regretteront pas.

La biographie que nous venons d'analyser renferme d'autres éléments, étrangers à Tobjet de ce chapitre : par exemple le passage — que nous avons jugé inutile de traduire — où Sir John Suckling, William D'Avenant, Porter, Haies d'Eton, etc., comparent les mérites respectifs de Shakespeare et des poètes anciens : il n'y est pas question de l'homme, mais de l'œuvre seule. Aussi, comme on pense, ne faisons-nous plus même allusion désormais à maintes appréciations exclusivement littéraires, parfois des plus intéressantes, qu'on trouve après la Restauration, celles de Drydenen tête qui appelle l'au-

(i) Voir la Ga^elte de Westminster d\x?> novembre 1906.

teur d'Hamletct de Macbeth le vrai Janusdes poètes (i), qui déclare solennellement qu'il jouit en Angleterre de ]a même vénération qu'Eschyle chez les Athéniens, et qui, malgré ses préjugés classiques, porte sur lui cet autre jugementglorieux:« Shakespeare, de tous les poètes modernes et peut-être des anciens, est l'homme qui eut lame la plus large et la plus compréhensive (2)». A peine pouvons-nous saluer au passage l'enthousiasme de la touchante Marguerite Cavendish Lucas duchesse de Newcastle dans ses Sociable Letters (1664) et l'éloge de Sedley(3). Nous devons laisser ici ce qui n'est relatif qu'à î'œuvre : nous suivons seulement à la piste l'homme de Stratford, tout en le dépouillant de ses déguisements et en précisant de mieux en mieux son signalement. Nul contemporain ne s'était soucié de lui ! Passer inaperçu était chose facile au seizième siècle ! Non seule-

(i) Conquête de Grenade, 1672. Cette dualité d'inspiration que décèle le théâtre immortel n'a pas frappé Dryden seul. Rowe écrit à son tour : « Ses pièces doivent à vrai dire être seulement distinguées en comédies et en tragédies. Celles qui sont appelées histoires sont en réalité des tragédies avec une veine ou un mélange de comédies en elles. » Cette observation est la vérité même 1 Quant au docteur Samuel Johnson, il portera, dans le même sens, ce jugement curieux : « Sa tragédie semble son savoir-faire, sa comédie son instinct. » — C'est bien à tort que Victor Hugo, au début de la seconde partie de son- William Shakespeare, critique le jugement de Johnson!

^2) M, Jusserand fait remarquer, à la page 604 du premier volume de sa grande Histoire littéraire du peuple anglais, qu'au dix-septième siècle, comme au temps des contemporains Barnfield, Mères, Weveer, « Shakespeare » est souvent encore qualifié de « doux », de poète « aux paroles de miel », aux vers « sucrés ». M. Jusserand donne les exemples suivants : « Mellifluous Shakespeare », Heywood, i635 ; « Thy IVluses sugred dainties », Ban- -croft, lôSg; « Shakespeare's lighter sound », Bartwight, 1647; ■■€ Sweel Shakespeare », Crowne, 1681. » Il s'agit toujours de l'œuvre ! Voir Ingleby pour d'autres citations du même genre.

(3) Sedley (lôSg ?-i7oi), auteur dramatique, baronet, né dans le Kent,

ment les registres d'état-civil laissaient beaucoup à désirer, mais si l'espionnage politique sévissait aussi bien qu'à d'autres époques, l'art du détective était encore dans l'enfance. Un trait charmant en témoignera. En i586, lord Burghley écrivait plaisamment à lord Walsingham qu'il avait rencontré sous un abat-vent, à Enfield, douze gardes de nuit avec leurs longs bâtons, qui, questionnés par lui, répondirent qu'ils cherchaient trois jeunes hommes impliqués dans la conspiration d'Anthony Babington, avec ce seul indice pour les reconnaître que l'un deux avait le nez aquilin (i). On le voit, le temps de M. Bertillon et des empreintes digitales n'était pas venu ! Ce trait-là peut suffire : ab uno disce omwe^ / Si Shaxper-Falstaff a pu dépister d'autant plus aisément ses contemporains que personne ne s'occupait de lui, chacun ayant ses affaires, on devine que les curieux de 1660 et de 1709 pouvaient être un peu dépistés aussi : c'est merveille qu'ils ne l'aient pas été davantage encore — et qu'ils nous aient laissé, parmi tant de broussailles, quelques bouts de fils conducteurs.

Enfin, abstraction faite des erreurs d'état civil que nous avons relevées, il y a dans Rowe une erreur d'une nature spéciale qui doit être mise en relief et expliquée. D'un côté, Rowe écrit (d'après le témoignage mal interprété de Ben Jonson) que « Shakespeare » savait peu de latin — c'est à-dire qu'il savait un peu de latin; d'autre part, il ajoute ce singulier passage :

« Il est hors de doute que dans son œuvre nous trouvons à peine quelque trace de toute chose qui paraisse une imitation des anciens. La délicatesse de son goût et le penchant naturel de son propre génie (égal, sinon supérieur à certains des meilleurs anciens) l'aurait certainement conduit à les lire et à

(i) G. W. Thornbury, Shakespeare sEngla7id. (2 vol. i858.)

les étudier avec un plaisir tel que maintes de leurs belles images se seraientnaturellementglissées dans ses propres écrits et s'y seraient fondues; de sorte que le fait qu'il n'a pas copié au moins quelque chose d'eux peut être un argument (prouvant) qu'il ne les a jamais lus, etc. »

C'est nous qui soulignons le mot copié.

Il y a dans ce passage une double erreur, due à ce que Rowe, de son point de vue, s'est tout naturellement efforcé de concilier deux choses inconciliables. On a vu queShaxper de Stratford ne savait pas un mot de latin. D'autre part, nous avons établi que l'œuvre rutlandienne décèle une rare connaissance de la langue de Tacite — et même du grec : nul ne le conteste plus, et les trois études publiées en igoS par J. Churton Collins dans The Fortnightly Review, montrent que cette connaisance est plus grande encore qu'on ne l'admettait généralement depuis une trentaine d'années. Si ce contraste avait pu frapper Rowe, on devine quel eût été son embarras I Mais les deux erreurs où il verse ne sont inconciliables que pour nous : dans l'esprit d'un néo-classique, elles pouvaient se concilier. « Shakespeare », pour Rowe, savait un peu de latin, mais si peu qu'il n'avait pu lire Plante, Térence, Virgile, Ovide et Sénèque (i). On objectera sans doute, avec une forte apparence de raison, que Rowe, traducteur d'Ovide etdeLucain, aurait dû se rendre compte d'une telle erreur. Eh bien, c'est faux, l'objection reste spécieuse ! Les latinistes de nos jours ne seraient plus le jouet d'une illusion pareille, mais il en était autrement des néoclassiques : pour eux, s'inspirer des anciens, c'était autant que possible les copier et non s'en assimiler des éléments épars, si nombreux

(i) L'œuvre rutlandienne étant donnée, on remarquera que nous ne choisissons pas ces noms au hasard.

qu'ils pussent être. Voilà pourquoi nous avons souligné le mot copié. Qu'on se rappelle les préceptes et les oeuvres des néo-classiques : l'imitation aussi absolue que possible des grecs et des latins est l'idéal. Jis ne l'atteignent sans doute jamais complètement, puisqu'à leur insu même des éléments personnels se glissent dans leurs œuvres, dans leurs imitations ; mais ils s'en rapprochent le plus qu'ils peuvent. Racine, par exemple, ne se contente pas de s'inspirer d'Euripide et de Sophocle : il s'efforce de les imiter. Boileau a une physionomie différente d'Horace et de Juvénal ; des éléments personnels et français se rencontrent par la force des choses dans son œuvre ; et cependant, un professeur belge, Van Bemmel, a publié vers 1880 une édition de Boileau indiquant ce que le poète parisien doit aux poètes latins précités : la moitié de Tœuvre y passe ! Et Alexandre Pope ? Qu'on relise cequ'en dit M. Edmond Gosse dans sa Littérature anglaise ! Or, Rutland s'est assimilé sans doute de nombreux éléments des anciens, mais il n'a pas systématiquement imité l'ensemble de leurs œuvres comme cherchaient à le faire les néo-classiques du temps de Nicolas Rowe. D où les erreurs d'appréciation de ce dernier, qui, ne voyant pas une influence d'ensemble éclatante, s'est abstenu de faire de minutieuses recherches comparatives de détail. L'expédient naturel, l'explicable transaction, le moyen terme auquel il s'est logiquement arrêté, du point de vue de son idéal, s'accordait avec les préjugés littéraires et l'esprit de son époque.

Ainsi, plus que les autres biographes contemporains, et comme les soi-disant biographes de nos jours, Rowe, sans le vouloir, renversant les termes du vieux proverbe, d'un artichaut a presque fait une rose ; — mais il nous a toutefois, fort heureusement, gardé le cœur de l'arti-

chaut... Et, pour citer maintenant un proverbe anglais, quand on compare Tœuvre immortelle à ce que Rowe laisse entrevoir de l'hom.me de Stratford, on s'aperçoit que la voilure est beaucoup trop vaste pour l'embarcation — et ne lui appartient pas! Nous retrouverons plus tard les pétales de la rose ; c'est... l'artichaut qui reste l'objet de ce chapitre. En d'autres termes, l'hétérogène produit laissé par Rowe vient de passer à l'alambic. L'analyse et la séparation des éléments est opérée pour la première fois (puisque le réactif Rutland était inconnu auparavant) comme un chlorure de baryte décelant la moindre quantité d'acide sulfurique. Le précipité s'est fait de lui-même, il suffit de regarder au fond du vase. Les chimistes nous disent que les précipités sont rarement purs, mais il n'importe : le fond du vase nous montre — un peu grossie seulement — une matière que nous connaissons déjà :

Le fils d'un modeste campagnard ruiné et chargé de famille, de Stratford-sur-Avon — né au mois d'avril 1564 — qui n'a pu achever ses études primaires (s'il les a faites !) — a aidé son père dans les travaux de l'agriculture, puis a appris l'état de boucher dans sa petite et malpropre bourgade natale où la plupart des administrateurs publics eux-mêmes ne savaient pas lire — s'est marié jeune (nous ne savons pas encore jusqu'ici que ce fut à dix-huit ans et demi) — a braconné (mais à une époque de sa vie qui sera déterminée plus loin) — a d'abord été reçu dans un théâtre de la capitale à « un rang très médiocre ^ ou comme «domestique » (qu'il se soit enfui de Stratford pour gagner Londres directement ou non, nous l'ignorons encore) — n'a laissé aucune trace précise dans la capitale (i) (bien que Ward, Au-

(1) Nous voulons dire aucune trace absolument certaine. On croit entrevoir Shaxper à Londres en 1592, mais où résidait-il?...

brey et Rowe disent qu'il y monta sur les planches) — est retourné vers Tâge de quarante-sept ans à Stratford où il est mort à cinquante-deux ans, en 1616 — n'avait chez lui ni livres ni manuscrits — et (qu'il ait ou non écrit répitaphe épigrammatique de John Combe) aimait la taverne et la plaisanterie :

Avant de laisser Rowe, deux importantes remarques sont encore nécessaires.

1° Le fait que Rowe impute à la jeunesse de Shaxper l'aventure de braconnage — dont !e vicaire Ward et Aubrey ne disent mot ! — est une forte présomption de plus que Betterton ne doit pas s'être rendu à Stratford : grâce aux rapprochements que permet enfin une récente découverte inattendue de l'infatigable Mme Charlotte Stopes, on verra (disons-le par anticipation) que cette aventure appartient à l'âge mûr et non à la jeunesse de Shaxper, et qu'au lieu de Stratford elle eut pour théâtre le Gloucestershire. On verra aussi pourquoi elle ne fut connue qu'à Londres !...

2'^ De ce qui précède résulte une nouvelle preuve que l'histoire de D'Avenant, fils illégitime de Shaxper est

En iSgS, dit M. Sidney Lee (p. Sg), il habitait la paroisse de Sainte-Hélène, près de Bishopsgate ; et l'année suivante, en iSçô — d'après le mémorandum d'Alleyn, cité par Malone (et perdu depuis) — il logeait près du jardin aux Ours, au faubourg de Southwark. Mais dans aucune de ces deux parties de Londres on ne sait quelle rue habita Shaxper, ni quel genre de logis il occupait. Toutes les recherches auxquelles on s'est livré ont été vaines. Nous pouvons donc dire qu'il n'a laissé aucune trace précise dans la capitale.

C'est seulement de nos jours qu'on vient d'en découvrir une ! Nous voulons parler du document publié par M. le docteur Wallace dans le numéro du mois de mars 1910 du Harper's Monthly Magasine : il en résulte que Shaxper habita au coin de Silver Street (la rue d'Argent), rua occupée à cette époque par les usuriers. On verra plus loin quel coup cette découverte porte à l'illusion stratfordienne !

apocryphe ! Si elle eût été vraie, D'Avenant, qu'on a dit si fier de cette descendance, en aurait certainement parlé à Betterton qui tendit surtout de lui les renseignements communiqués à Rowe !

Ainsi, rendant d'une part à VautQur de J nies César ce qui lui appartient, et de l'autre éliminant, preuves à l'appui, d'ineptes racontars, nous ne gardons que lerésidu — ou le précipité — qui précède.

Le reste vient naturellement s'y réunir.

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