‹ Lord Rutland est Shakespeare;Chapitre 7 sur 28 · CHAPITRE VI SHAXPER HORS CAUSE : DE ROWE A MALONE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI SHAXPER HORS CAUSE : DE ROWE A MALONE

De tels récits traditionnels demandent naturellement à être étroitement scrutés, mais ne doivent pas, comme le dit avec raison'Halliwell-Phillipps, être hâtivement rejetés comme indignes d'une discussion sérieuse, « quoique ce soit beaucoup trop souvent le traitement réservé à ces ouï-dire consignés »...

G. G. Greenwood.

{The Shakespeare Problem Restated, 1908, page 205.)

Que Riccoboni, écrivain français d'origine italienne, avait appris de William Congréve que « Guillaume Shakspear » fit « le métier de voleur » après s'être enfui de Stratford. — Pourquoi ce trait étonnant n'a été relevé par personne depuis lySS. — Que Voltaire, Tabbé Prévost et leurs disciples, en révélant « Shakespeare » à la France, ne s'occupent que de l'œuvre. — Traits curieux dus en France à Le Coq de Villeray, Drouet et

. Chateaubriand. — Ce que dit Hall d'une visite (1694) à Strat-

f ford, dans une lettre découverte en 1884. — Observations qu'appellent les remarques surprenantes qu'il fait au sujet de la tombe de Shaxper. — Réflexions que suggèrent les vers étranges inscrits sur le monument de Stratford. — Trait rap-

} porté par Cibber et le docteur Johnson sur Shaxper gardien de chevaux à la porte d'un théâtre. — Quel dut être le théâtre où Shaxper entra comme clown. — Preuves nombreuses qu'il ne joua jamais un rôle important. — Que « Shakespeare » ne joua que trois fois aux moments où Rutland était à Londres.

Après Rowe, le premier trait nous est fourni — chose inattendue — par un écrivain français ou du moins qui a laissé plusieurs livres en français après s'être fixé à Paris, car il était Italien, originaire de Modène : c'est Louis Riccoboni {1674-1753) — dont le fils épousa cette célèbre Parisienne Marie-Jeanne Laboras de Mézières, auteur deromans jadis fameux qui gardent dans la littérature française la même place que ceux de Francis Burney (Mme d'Arblay) dans la littérature anglaise (i).

Il n'y a pas de trait plus frappant, plus révélateur — ni plus ignoré ! — que celui qu'a conservé Louis Riccoboni dans ses Réflexions et Critiques sur les différents Théâtres de lEurope (2) (lyBS). Chose extraordinaire et bien caractéristique, pas un des nombreux shaxperiens anglais ou américains, à notre connaissance, n'a reproduit les quatre lignes suggestives qu'on va lire I Malone lui-même n'y a pas fait allusion ; et cependant il avait lu Riccoboni, puisque, à la fin de son Historical Account of the Rise and Progress ofthe English Stage, il écrit à propos des anciennes pièces anglaises : « A quelle époque furent-elles d'abord exhibées dans ce pays, je ne puis le déterminer. Indiscutablement, cependant, elles sont d'une très grande antiquité ; et Riccoboni qui a prétendu que le théâtre italien est le plus ancien de

(i) Les romans les plus connus de Mme Riccoboni sont les Lettres de Fanny Butler et Ernestine (1777).

(2) Voici le titre complet de ce livre peu connu d'où nous tirerons un jour quelques extraits intéressants, et qui mériterait une réédition critique, car il n'existe plus en librairie : Réflexions et Critiques sur les différens Théâtres de l'Europe avec des Pensées sur la Déclamation, par Louis Riccoboni. Nous n'en connaissons en Belgique qu'un exemplaire, à la Bibliothèque royale de Bruxelles. 11 appartient au fonds Van Hulthem, et est imprimé à Amsterdam, 1740; nous ignorons si c'est une seconde édition; mais V Approbation, signée Danchet, est bien de 1738. La Dédicace de trois pages, écrite en italien, est adressée à la reine d'Espagne.

l'Europe a revendiqué pour son pays un honneur auquel il n'a pas droit. » Ce silence de la critique shakespearienne semblera étrange, car Riccoboni est un homme digne de foi qui s'était rendu en Angleterre (1727) et devait tenir ce qu'il avance d'un auteur dramatique fameux, de William Congrève lui-même, auquel (comme Voltaire l'année précédente) il avait rendu visite. Congrève (1670- 1729) est contemporain de Rowe. Sa bonne foi n'est pas plus douteuse que celle de Riccoboni. Lui aussi avait perçu un écho qu'il transmit à son hôte, car on n'invente pas une chose pareille ; d'ailleurs, quelle qu'en soit l'origine, la suite montrera qu'elle n'a rien d'erroné !

Voici ce qu'écrit Riccoboni (page 12 3) :

Guillaume Shakpear ayant consumé son patrimoine entreprit le MÉTIER DE VOLEUR; et sans doute la crainte d'en recevoir le châtiment l'obligea à quitter sa province et à aller à Londres, où il se fit comédien.

On comprendra que nous soulignions ce trait!

Pourquoi ne le trouve-t-on jamais reproduit par les shaxperiens ? Est-ce ignorance ? Personne ne peut le croire, car on connaît les travaux et les recherches de la critique anglaise sur la question qui nous occupe ! D'ailleurs, dans son Shakespeaf-e en France sous r Ancien régime (1898), M. J. J. Jusserand a cité — il est le seul, pensons-nous ! — la première moitié, c'est-à-dire la plus importante, de la phrase de Riccoboni (i). A vrai dire,

(i) Shakespeare en France sons r ancien régime; Paris, Armand Colin et O*.

Voici ce qu'écrit M. Jusserand (p. 174) :

« Les notes biographiques consacrées par Riccoboni à Shakespeare ne sont pas non plus fort exactes : « Ayant consommé son patrimoine, il entreprit le métier de voleur. » Quoique la chose n'ait pas grande importance, on voit que M. Jusserand, par une

M. Jusserand, de son point de vue, doit considérer cette affirmation comme une erreur bizarre et inexplicable ne méritant point qu'on s'y arrête ; mais peu importe : depuis quatorze ans le trait est signalé aux shaxperiens anglais sans qu'ils aient cru devoir y prêter attention! Serait-ce de leur part manque de loyauté ? Nous ne le croyons pas. A leur propre insu les shaxperiens sont systématiques ; certains d'entre eux se montrent déplora blement susceptibles, intraitables, voire acharnés à un point qui fait sourire ; mais leur loyauté ne peut être suspectée (i). Si étonnant que cela paraisse, nous sommes même convaincu que beaucoup d'entre eux répètent de bonne foi le conte bleu des joutes littéraires entre Shaxperet Ben Jonson au club de la Sirène ! Quelle est donc l'explication du silence que gardent les shaxperiens sur le passage de Riccoboni ? La voici tout simplement : après tant d'efforts faits depuis cent et vingtcinq ans pour obtenir une biographie — conventionnelle et fragile — mais fatalement aimantée vers l'insaisissable Personnalité sublime qui se dégage de l'Œuvre, il y a une tendance corrélative et explicable à éliminer ou

sorte de nécessité qui s'explique, change un peu la phrase qu'il ' écourte, supprime « Guillaume Shakpear », orthographe assez curieuse, et substitue, nous ne comprenons pas pourquoi, « con sommé » à « consumé », car c'est une inexactitude doublée d'une petite incorrection. Aussi, croyons-nous qu'il s'agit d'une simple faute typographique.

(i) Ne craignons pas d'en convenir : on ne trouverait pas d'exemple de cette duplicité, de certaines machinations odieuses (autant que vaines !) qui se sont perpétuées chez nous durant tout un siècle contre la mémoire du grand Rousseau, et dont une Anglaise même, Mme Frederika Macdonald, après des recherches mfatigables, vient précisément d'étaler les preuves — et la honte ! — dans un livre aux révélations sensationnelles : La Légende de Jean-Jacques Rousseau rectijiée (Paris, Hachette, 1909. Traduction de M. G. Roth). — Nous rapprochons avec plaisir ce livre de l'ouvrage illustré et si documenté de M. Mippolyte Buffenoir : Le Prestige de Jean-Jacques Rousseau (1909).

bien à adoucir les traits trop vulgaires qu'une persistante tradition (parfois un peu trouble) nous a transmis sur l'homme de Stratford. Au fur et à mesure que l'œuvre était scrutée par des légions d'admirateurs et d'érudits qui sentaient confusément là du mystère, n'en voulussentils même pas convenir, au fur et à mesure que la théorie baconienne irritait la curiosité en faisant mieux pressentir encore quelque chose de caché derrière Hamlet, Bénédict, Jaques, Brutus et Prospéro, on a, par une sorte d'accord tacite, laissé tomber maints détails qui semblaient trop invraisemblables. Et qu'on le remarque: ces détails souvent triviaux semblaient tels avec Bacon aussi bien qu'avec l'idéal « Shakespeare » qui s'exhale de l'œuvre. Voilà toute l'explication. Il n'y en a pas d'autre. Est-il d'ailleurs rien de plus naturel ? Le poète de Vénus et Adonis et d'Hamlet voleur ! A quoi bon relever de pareils racontars ? Un haussement d'épaules en fait justice. Riccoboni s'est grossièrement trompé^ il n'avait qu'une idée vague de« Shakespeare », son erreur est due au fait qu'il était étranger; aussi est-il allé, dans la voie des énormités, plus loin encore que des Anglais qui ont fait de Shaxper un boucher ; on ne s'arrête pas à de telles inepties : on les ignore.

Quant à Rowe, si ce trait lui fut rapporté — ce qui paraît très probable — on devine avec quel dédain il l'accueillit, lui qui rejeta déjà comme invraisemblable le trait de Shaxper gardeur de chevaux à la porte d'un théâtre, bien qu'émanant de William D'Avenant !

On verra cependant, combien le dire recueilli par Riccoboni est digne d'examen et de crédit : inconcevable avec Rutland-Shakespeare, l'auteur jusqu'à ce jour inconnu de Cymbeline et de Tout est bien qui finit bien, il n'est que trop concevable avec Shaxper-FalstalT de Stratford !

Relevons encore, dans Riccoboni, ces lignes curieuses :

L'an iSgô, Shakpear (sic), à l'âge de 33 ans, donna sa première tragédie intitulée Roméo et Guillet (sic), et l'année suivante il donna celle de Richard II... On lit seulement dans la vie de ce Poète que ce fut lui qui produisit Ben Jhonson {sic) et le porta à faire des Comédies. Ainsi donc TA-ngleterre ne fixe l'époque de son Théâtre que par ces deux Poètes, les plus célèbres de leurtems.

Ces lignes disent assez ce qu'on savait de Shaxper en France vers 1740 !

Riccoboni apporte bien un trait précieux, qui a échappé aux premiers biographes anglais ou qu'ils ont peut-être dédaigné comme trop invraisemblable; de plus, malgré une erreur légère {Roméo et Juliette publié en iSgô au lieu de iSgy), d'ailleurs indirectement réparée du point de vue shaxperien, puisque l'âge du poète est porté à trente-trois ans, Riccoboni cite deux dates qui ne laissent pas d'être remarquables sous sa plume ; mais, pour le reste de la biographie, il n'est pas même au niveau de Rowe qu'il a pourtant dû lire. (Se rappeler qu'il ignora, comme tout le monde alors, Ward et Aubrey.) Il est vrai que Riccoboni n'a que l'œuvre en vue, et non la vie de l'auteur prétendu; c'est incidemment qu'il recueille quelques traits biographiques — dont l'un se trouve être éblouissant et révélateur I

L'œuvre même dite shakesperienne commence à peine à être connue de nom en France. L'œuvre seule ! Quatre ans avant que parût le petit livre obscur de Riccoboni, l'éclatante Voix du siècle, le dernier des grands Classi-

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ques, Voltaire, alors âgé de quarante ans, avait publié les Lettres philosophiques ou Lettres sur lesAnglais{\ 7^4), fruit de son séjour fameux en Angleterre (juin 1726 au printemps de 1729) ; et, dans cette œuvre — plus encore que dans son Essai sur la poésie épique (1728) ou dans sa préface à! Œdipe [l'j'io) — Fauteur àtZaïre^ entraîné par un courant contre lequel il tenta plus d'une fois de se débattre, révèle, malgré ses réserves, quel saisissement il avait éprouvé devant le Colosse qu'il appelle « un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles » ; — mais il ne s'est pas occupé de sa vie. L'abbé Prévost d'Exilés non plus : l'adorable, le sombre et pathétique auteur des Mémoires d'un Homme de qualité Qt de Manon Lescaut, de M. Cleveland, philosophe anglais, du Doyen de Killerine — l'Annonciateur du Romantisme en France, qui Iraie la voie au grand Rousseau î — s'intéresse aux aspects poétiques de 1 'Angleterre qu'il visite en 1728, tandis que Voltaire s'est surtout intéressé aux choses sociales ; il admire tout du théâtre anglais en tête duquel il place l'auteur d'Hamlet, et avec sa noblesse harmonieuse de style et sa touchante sincérité, il écrit ces lignes mé morables : « Pour la beauté des sentiments, soit tendres, soit sublimes, pour cette forme tragique qui remue le fond du cœur et qui excite infailliblement les passions dans l'âme la plus endormie, pour l'énergie des expressions et pour l'art de conduire les événements et de ménager les situations, je n'ai rien lu, ni en grec ni en français, qui l'emporte sur le théâtre d'Angleterre. » Mais, encore une fois, Prévost ne s'inquiète pas de la biographie de Shaxper.

Ainsi — sans être loin encore — le temps n'est déjà plus où le nom même de « Shakespeare » était totale-

ment inconnu en France, comme du reste celui de Milton que ses contemporains Corneilie, Racine ou Boileau n'ouïrent jamais prononcer ; où, seul, un exemplaire du second Folio, celui de i632, était, sans qu'on le sût, enfoui vers 1680 dans la bibliothèque de Louis XIV par le bibliothécaire royal Nicolas Clément qui rédigea à ce propos une courte fiche — signalée pour la première fois par M. J. J. Jusserand dans Id^ Revue Critique... le 14 septembre 1887 ! Le temps n'est plus où le Journal des Savants de 1770 écrivait encore une phrase comme celleci : « Le sieur Tonson, libraire de cette ville (Londres), commence à vendre une nouvelle édition des œuvres de Shakees Pear... M. Rowe l'a revue et corrigée. » (!!!) Le temps n'est plus surtout où l'Angleterre même, littérairement parlant, malgré les chefs-d'œuvre qu'elle possédait déjà, était aussi inconnue en France que les îles du Spitzberg, où Saint-Amant qualifiait (1644) sa langue si poétique de « patois bourru, vilain et frivole », et où le Père Coulon, dans un guide pour voyageurs ( 1 654) parle de ce u peuple enragé, quoique stupide et septentrional » I Au temps d'Antoine Prévost d'Exilés et de François-Marie Arouet de Voltaire — que secondent modestement avec ardeur De La Roche, Etienne de Silhouette, Dupré de Sainî-Maur et l'abbé de Boismorand, Saint-Hyacinthe, Mme Du Defland, de Boissy, le président Hénault, l'abbé Le Blanc qui prône si heureusement le style de l'auteur d'Hamlet, Béat-Louis de Murai. Pierre Clément, Destouches, Yart, La Chaussée. Mme Fiquet du Bocage, Boyer, La Place dont la préface du Théâtre Anglais (1746-48) renferme des vues prophétiques, etc. — l'œuvre du grand dramaturge anglais se révèle de mieux en mieux sur le continent, et, avec elle, Richardson aidant, puis Rousseau et Ossian, en attendant Walter Scott et lord Byron, grandissent les

signes précurseurs de cette anglomanie qui va battre son plein et communiquer à la France une véritable ivresse de 1760 à i85o,..

Mais personne en France ne fit des recherches biographiques.

Le trait de Riccoboni est une heureuse exception.

Trois intéressantes remarques s'imposent pourtant ici :

r Dans sa Réponse ou Critique des Lettres philosophiques de M. de V. (Voltaire), en 1735, Le Coq de Villeray dit que « Shakespeare » mourut en 1576 ; c'est se tromper de 40 ans, puisque Shaxper mourut en 161 6 ; mais, chose bizarre, qui ne pouvait frapper avant notre découverte, 1576 est du moins Tannée... delà naissance de Rutland 1

2° Voici un détail que personne n'a encore relevé, mais dont Drouet ne cite pas la source. Jl se trouve dans le Grand Dictionnaire historique de Moréri, refondu avec les suppléments de l'abbé Goujet, le tout revu et corrigé par Drouet (1759). Après avoir écrit : « On a prétendu qu'il s'était associé dans sa première jeunesse à une bande de jeunes libertins, pour dérober les bêtes fauves d'un parc appartenant à sir Thomas Lucy, et que ce furent les suites de cette aventure qui l'obligèrent à quitter l'établissement qu'il avait fait à Stratford » — Drouet ajoute : « Mais on regarde aujourd'hui ce récit comme fabuleux. » Nous voudrions savoir sur quoi Drouet se base pour contester un fait qui était admis Outre-Manche en 1769 et qui l'est resté jusqu'à nos jours; mais une chose certaine, c'est qu'il a raison : Shaxper n'a pas eu d'aventure de braconnage à Stratford!...

Z" Peut-être trouvera-t-on un écho rutlandien perdu,, recueilli en Angleterre par Chateaubriand et consigné

dans ia Vie de Rancé, que le grand écrivain ne publia qu'en 1844 (0-

Telles sont les seules contributions biographiques qui existent, pensons-nous, dans la littérature française. Toutefois, celle de Riccoboni seule aune importance capitale.

Rentrons en Angleterre.

Un certain William Hall gradué de l'Université d'Oxford, visita Stratford en 1694. Il raconte sa visite à un ami dans une lettre qui fut seulement publiée en 1884, et dont l'original se trouve à la bibliothèque bodléenne d'Oxford. M. Sidney Lee n'en cite que trois lignes (pp. 281-82) avec un bref commentaire assez évasif. Cette lettre est cependant bien significative. En voici la traduction littérale :

« J'arrivai en ce lieu un jeudi soir, et le jour suivant j'allai rendre visite aux cendres du grand Shakespear qui gît inhumé dans cette église. Les vers que de son vivant, il ordonna qu'on gravât sur sa pierre tombale, car son monumeni en a d'autres, sont les suivants :

Good friend, for Jésus' sake forbeare, To dig the dust inclosed heare.

Bleste the man that spares thèse stones, And curst be he that moves my bones (2).

« Le peu de savoir que ces vers révèlent serait un argument très fort prouvant que l'auteur en manquait (3), s'ils ne ren-

(i) Nous y reviendrons dans le volume qui suivra celui-ci.

(2) On a lu plus haut la traduction de cette épitaphe.

(3) On nous pardonnera quelques tournures d'un français contestable : notre préoccupation est de reproduire le texte original très exactement.

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fermaient en eux quelque chose qui a besoin d'être expliqué. Il y a dans l'église un endroit qu'on appelle la chambre des ossements (bone-house), un dépôt pour tous les os qu'on bêche dehors, lesquels sont si nombreux qu'ils rempliraient un grand nombre de chariots. Le poète, voulant garder ses os non dérangés, frappe d'une malédiction celui qui les dérangerait, parce qu'il a à faire à des sacristains et à des fossoyeurs, pour la plupart une très ignorante espèce de gens, il descend à la moindre de leurs intelligences et se dépouille de cet art que nul de ses contemporains ne porta à une plus grande perfection. »

Telle est l'étonnante lettre qui, rapprochée de tout ce qu'on sait aujourd'hui, donne terriblement à penser. Une chose devait frapper Hall : rinsignifiance des vers qu'aurait écrits pour lui-même l'auteur d'Hamlet, de Comme il vous plaira eid'Oihello. Quoi I fait remarquer M. G. G. Greenwood, le noble et souverain poète qui, parlant par la bouche du duc Prospéro de la Tetnpête, dit ces paroles fameuses : « Les tours couronnées de nuages, les splendides palais, les temples solennels, l'immense globe lui-même, oui, tout ce qu'il renferme se dissoudra et s'évanouira comme un irréel spectacle, sans laisser derrière lui nul vestige. Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves et notre petite vie est entourée de sommeil... » — ce poète auquel on ne peut guère comparer que les Homère et les Dante, serait mort avec une malédiction sur les lèvres, n'aurait rien trouvé d'autre à mettre sur sa tombe que cette pensée banale, haineuse, contredite par toute son œuvre : « Maudit soit celui qui dérange mes os ! »

On conçoit la surprise de Hall. Aussi — après s'être informé sans doute — tente-t-il d'expliquer cette anomalie : « Shakespeare » voulut inspirer de la crainte aux sacristains et aux fossoyeurs en dépouillant son art

incomparable pour se mettre à leur portée. Voilà certes une raison inattendue! «Je crois parce que c'estabsurde»^ dit saint Augustin. L'explication trop ingénieuse de Hall — celle qu'on lui a donnée plutôt — n'explique rien et constitue tout simplement une pétition de principe. Pourquoi vouloir inspirer pareille crainte quand on a écrit « xMourir, dormir... le reste est silence » dans- Hamlet: les réflexions philosophiques souriantes et pensives de Jaques dans Comme il vous plaira ; ou dans Un dernier drame, la Tempête, vrai testament poétique, les vers qu'on vient de lire, où l'on sent l'âme de l'amant d'Ophélie apaisée dans le détachement d'une infinie sérénité, poignants malgré tout dans l'effort qu'on y devine, et qui — quoiqu'ils perdent traduits et détachés de leur contexte — font songer aux Idées de Platon, à certains mots de Vlliade ou du Ramayana de Valmiki, au Paradis de Dante ou de Milton, au début de Faust, ou bien encore à certaines extases pures de toute rhétorique d'un Lamartine ou d'un Alfred de Musset ?... On n'a jamais plané plus haut, qu'on se soit appelé Palestrina, Bach, Gluck ou Beethoven, Rubensou Rembrandt! Tout le reste n'est rien devant des mots pareils, et l'imagination enlevée entrevoit le Phénix de Belvoir renaître de ses cendres, comme Béatrix au seuil des parvis éternels. Qui les a jamais relus sans répandre des larmes ? Ah ! qu'un tel esprit se serait peu soucié qu'on dérangeât ses restes I II ne serait pas mort en tous cas la menace à la bouche !

Mais il y a plus 1 La pierre tombale ne protégeait-elle donc pas les os de Shaxper d:;ns le sanctuaire d'une église — et inhumé, on va le voir, à une profondeur invraisemblable !

M. Sidney Lee, qui a senti tout ce qu'il y a là d'étrange, croit nous satisfaire en écrivant avec désinvolture i

« S'il n'avait pas menacé, ajoute Hall, le fossoyeur n'eût point hésité, au cours des temps, à transporter la poussière de Shakespeare dans la « bone-house » (chambre aux ossements, ossuaire). Telle qu'elle était la tombe fut creusée à seize pieds, et ne fut jamais ouverte, même pour recevoir sa femme, quoiqu'elle eût exprimé le désir d'être inhumée avec son mari. »

Vraiment !

Voilà donc tout ce que M. Lee trouve à nous dire î De son point de vue, il eût mieux fait de garder un silence absolu, car il n'arrive qu'à rendre la chose plus énigmatique encore. En effet, maintes remarques que ne pouvait faire en 1694 un voyageur comme Hall, doivent frapper de nos jours les érudits ayant derrière eux tout un siècle de recherches et de controverses : on reste stupéfait de constater que M. Lee ne semble pas même y prendre garde 1

Il est d'abord très surprenant qu'on n'ait pas ouvert la tombe de Shaxper pour y déposer les restes de sa femme, qui en avait expriiné le désir. Sans doute, son mari l'avait abandonnée sans ressources avec trois jeunes enfants et, de retour après plus de vingt ans, il ne se montra guère mieux disposé envers elle, car dans le testament qu'il dicta au clerc de Stratford, Francis Collyns, il ne lui légua que le second lit delà maison; mais enfin puisque sa veuve voulait malgré tout reposer près de lui, qui doncempêchait, en 1623, Suzanne et Judith, assistées de leurs maris, le docteur Hall et le tavernier Quiney, de faire ouvrir la tombe — au lieu de laisser inhumer leur mère à côté ? Car Anne Hathaway fut inhumée à côté de son mari ! Pourquoi pas sous la même pierre ? On n'aurait nullement « dérangé les os» de Shaxper, puisqu'il reposait à l'extraordinaire profondeur de seize pieds anglais, c'est-à-dire de cinq mètres : au-dessus d'un cer-

cueil enfoncé à ce point, il restait assez de place pour plusieurs autres î Et il semble que le cercueil de la femme eût mieux protégé encore celui du mari en le recouvrant ! D'ailleurs, répétons-le, on ne dérange pas les restes de ceux qui reposent dans une église, sous une pierre tombale : on ne les dérange pas surtout quand les autorités et toute une ville veillent jalousement sur un génie pareil ! Conçoit-on, d'autre part, qu'un fossoyeur ait librement accès dans un tel lieu — ni qu'en n'importe quel lieu il creuse jamais si profondément? Il y a donc là quelque chose d'inexplicable. Mais si l'on songe que la mort de Shaxper passa inaperçue en Angleterre, et (comme poète !) à Stratford même, on peut croire qu'il y avait des raisons pour ne point toucher à la tombe : soit qu'elle ne renfermât rien — soit que le corps, moins profondément inhumé qu'on ne le dit, ne pût être exhumé trop tôt et reconnu...

On va mieux saisir encore; car ce n'est pas tout !

William Hall rapporte (et cette singularité subsiste encore aujourd'hui) qu'à quelque distance de la pierre tombale, toujours dans le sanctuaire de l'église, on voit un monument consacré à la mémoire de « Shakespeare ». C'est le monument dans la niche duquel se trouve le buste fameux — aussi laid que dépourvu d'authenticité. Pourquoi ce monument ne se trouve-t-il pas sur la tombe? Et pourquoi craint-on, de nos jours mêmes, d'ouvrir le tombeau ?...

Une autre question, plus étonnante encore, se pose naturellement ici. Nous l'avons déjà touchée. Pourquoi les restes de Shaxper ne sont-ils pas à Londres, au Panthéon national de Westminster Abbey, comme ceux de tous les grands hommes d'Angleterre, et notamment de contemporains tels qu'Edmond Spenser, Francis Beaumont et BenJonson ? Pourquoi celui qu'on veut donner

encore pour Tauteur d'Hamlet fait-il exception ? Rien de plus inexplicable — rien de plus significatif. Un monument fut bien élevé en son honneur à Westminster Abbey, en 1 741, cent et vingt-cinq ansaprèssa mort,maisses restes ne sont pas sous ce monument, simple cénotaphe. Seul, insistons-y, le soi-disant auteur de la Comédie des Méprises et du Roi Lear ^ reste dans sa ville natale, avec un monument étrange qui ne se trouve même pas sur cette tombe — où il gît à cinq mètres de profondeur !...

Et cependant, nous ne sommes guère au bout de nos surprises.

Si nous revenons à Tétrange monument du sanctuaire de Stratford, ces surprises redoublent — d'abord en lisant les vers qui y sont gravés, plus déroutants encore que ceux de la pierre tombale. Un distique latin y précède six vers anglais :

Judicio Pylum, genio Socratem, arte Maronem, Terra tegit, populus maeret, Olympus habet. Stay passenger, why goest thou by so fast ? Read, if thou canst, whom envious deatli hath plast Within this monument : Shakspeare with whome Quiclc nature dide ; whose name doth deck ys tombe Far more then cost ; sith ail yt he hath writt Leaves livingart but page to serve his witt.

Obiitano.dom.i6i6. ^^tatis 53 Die 23 Ap.

« La sagesse de Nestor, le génie de Socrate, l'art de Virgile, la terre le recouvre, le peuple le pleure, l'Olympe le possède. »

« Arrête, passant, pourquoi vas-tu si vite ? Lis, si tu peux, qui l'envieuse mort a placé dans ce monument : Shakespeare en qui se montra la vive nature, dont le nom qui orne sa tombe a beaucoup plus de valeur alors, puisqu'il écrivit tous ces feuillets vivant d'art dont les pages répondent à son esprit (1). »

( i) Nous hasardons cette traduction dont nous n'osons garantir

« II mourut en l'an 1616, âgé de 53 ans le 23 av. »•

On ignore quel est l'auteur, ou quels sont les auteurs de ces vers. Quand furent-ils écrits? Pourquoi deux épitaphes en deux langues? Dans la biographie de Shaxper, on ignore d'ailleurs presque tout ce qu'il faudrait savoir par rapport à l'œuvre. Personne, bien entendu, n'attribue plus ce distique à Shaxper, pour l'excellente et double raison qu'il ignorait le latin, et qu'il n'eût pas fait de lui-même, s'il avait été l'auteur d'Hamlei, un éloge plus inexact encore que pompeux. Nous glisserons sur la faute de prosodie qu'on a relevée dans le distique latin, la première syllabe de Socratem formant le second pied d'un dactyle — ce qui rompt la mesure et la cadence du vers. Une chose qui frappe bien davantage, c'est que le distique ne fait pas songera l'auteur de Vénus et Adonis, du Songe dune Nuit d'été, d'Hamlet, d'Henry^ V, d'Antoine et Cléopâtre, de Mesure pour Mesure, etc. L'idée d'une mystification se présente irrésistiblement à l'esprit,, et l'on esttentédedemandercomme Figaro: «Qui trompet-on ici ? » Nestor, Socrate, Virgile 1 Pourquoi ces trois noms (i) ? Sans doute, on trouve dans l'œuvre géniale

l'absolue exactitude, tant les vers ci-dessus sont peu clairs. — Dugdale, qui les reproduit, écrit «plac'd » (placé) au lieu de « plast» (plâtré).

Tout cela importe du reste assez peu maintenant puisque l'auteur véritable d'Hamlet n'est pas à Stratford ; mais, comme le fait justement remarquer M. Greenwood, ces vers montrent que celui qui les a écrits n'avait aucune idée de l'endroit où était inhumé Shaxper.

(i) Il est à peine nécessaire de faire remarquer qu'on trouve dans le distique latin comme le contre-pied même du caractère Stratfordien. Rappellerons-nous quelques épitaphes très connues qui évoquent avec tant de bonheur ceux qu'elles célèbrent ? Par exemple, celle de Mathurin Régnier, si bon et si insouciant sous sa primesautière verdeur satirique — el mort un an après Rutland» en i6i3:

J'ai vécu sans nul pensement

une sagesse qui peut à l'extrême rigueur évoquer celle du vieux roi de Pylos ; mais, pour ne rien dire delà dif-

Me laissant aller doulcement A la bonne loy naturelle ; Et si m'estonne fort pourquoy La Mort osa penser à moy Qui ne pensai jamais à elle.

Et celle qu'écrivit La Fontaine à la mort de Molière, en 1673, une merveille d'émotion contenue et de rythme :

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le vrai Molière y gît.

Il les faisait revivre en son esprit, Par leur bel art réjouissant la France. Ils sont partis, et j'ai peu d'espérance De les revoir, malgré tous nos efforts; Pour un long temps, selon toute apparence, Térence et Plaute et Molière sont morts.

Et celle de cette charmante et généreuse Jeanne d'Albert de Luynes, comtesse de Verrue, morte en lySô, qu'aimèrent si passionnément, entre autres, La Faye et le duc de Savoie, et qui s'entendait appeler avec plaisir la « dame de volupté » :

Ci-gît dans une paix profonde Cette dame de volupté Qui, pour plus grande sûreté, Fit son paradis de ce monde.

Et celle qu'improvisa vers la même époque le vif, l'acéré, le lumineux et l'inépuisable Voltaire, à la demande d'une dame bâtarde qui avait perdu son perroquet :

Passant, ci-gît un perroquet

Qui, vivant, eut beaucoup d'adresse :

Mourant, il laissa son caquet

Par testament à sa maîtresse.

Enfin celle qu'un admirateur du colossal contemporain de « Shakespeare »,de Ben Jonson, obtint l'autorisation de faire inscrire sur sa pierre, et devant laquelle on s'arrête en frissonnant sous les voûtes solennelles de Westminster Abbey :

O rare Ben Jonson î

Dans tout cela, nul mystère, nulle contradiction, nul doute possible !

férence d'âge entre les deux hommes, la comparaison reste vague et peu juste ; et si l'on songe à Shaxper de Stratford, elle paraît bel et bien ironique. Quant à Socrate, on l'attendait moins encore, si c'est possible : aussi George Steevens s'est demandé s'il ne faut pas lire Sophocle. Virgile Maro est presque aussi mal choisi ; car, dans la littérature latine, les trois préférés de l'auteur (ÏHamlet, son œuvre en témoigne, furent Plaute Ovide etSénèque. Et d'autres noms s'indiquent mieux encore pour cette comparaison: Eschyle, Euripide, Térence, Aristophane même — voire Plutarque.

Mais le monument surprend autant que les vers !

On ne sait quand il fut élevé — ni par qui. Avant 1623, disent les shaxperiens ; et par Gérard Janssen (ou Johnson), tailleur de pierre, Hollandais d'origine, habitant à Londres le quartier de Southwark.

C'est toujours de la poudre aux yeux ! Cette double réponse peut en effet être vraie sans que la difficulté soit résolue; et c'est ce qui échappe au public. Entre 1616, année où mourut Shaxper, et 1623, il y a un espace de sept ans. Sans préciser, les shaxperiens affirment que le monument fut élevé avant 1623 parce qu'en tête du premier Folio publié cette année, une des poésies commandées (i), celle de Léonard Digges, prédit que l'œuvre de « Shakespeare » fera survivre son nom au monument de Stratford. Cela ne fixe pas la date — et pourrait d'ailleurs

(i) Elles étaient commandées à des poètes par les éditeurs à titre de réclame pour la vente de l'ouvrage : c'est assez dire qu'elles devaient être élogieuses. Dans le cas tout exceptionnel du Folio de 1623, les vers fournis par Ben Jonson, HoUand, Digges et I. M. ne furent probablement pas commandés par les éditeurs Edward Blount, Isaac et William Jaggard, J. Smithweeke et W. Aspley, mais par les personnes cachées derrière eux : Southampton, et, sans doute, Francis Manners de Rutland, frère du défunt, et les deux lords Herbert. Ce fut sans doute Ben Jonson qui servit d'intermédiaire entre ceux-ci et les trois poètes précités.

appeler maintes objections. Mais il est inutile de triompher là-dessus, car là n'est pas la difficulté. — La difficulté — qu'éludent adroitement les shaxperiens — est quadruple :

Elle consiste à savoir pourquoi existe ce monument distinct avec une inscription si peu appropriée à l'homme de Stratford et portant que celui-ci repose là — et non à seize pieds sous la pierre tombale voisine 1 (Laquelle des deux dit vrai ?...) La difficulté consiste aussi à savoir qui fit élever ce monument car Gérard Janssen, entrepreneur « venu de Londres » en fut chargé par quelqu'un. La difficulté consiste en troisième lieu à savoir pourquoi le buste qu'on voit dans la niche du monument ne ressemble nullement (sauf par la calvitie!...) au portrait gravé en tête du Folio de 1628 — qu'on attribue au jeune Martin Droeshout, fils de Michel Droeshout ou Droessart de Bruxelles (i). Enfin, chose non moins extraordinaire sur laquelle les shaxperiens glissent quand ils daignent s'en apercevoir, la difficulté consiste à savoir pourquoi le monument et le buste actuel de Stratford ne sont pas, comme tout le monde le croit, ceux qui s'y trouvaient vers 1623 — et ont été changés à une époque inconnue ! En effet, nous l'avons déjà dit, dans la volumineuse Histoire des Antiquités du Warwickshire de William Dugdale (2) (i6o5-i686) qui parut

(i) Chose curieuse, on ne sait presque rien de Martin Droeshout — moins encore de Janssen. Tous deux appartiennent à des familles des Pays-Bas (Hollande et Belgique). Remarquons aussi que Janssen habitait ce quartier londonien de Southwark où l'on croit que « Shakespeare » résidait vers 1592 — d'après le mémorandum d'AUeyn.

(2) James Wright (1643-1713), l'historien du comté de Rutland, a écrit cette phrase digne de remarque : « Le Warwickshire a produit deux des plus fameux et méritoires écrivains dans leurs genres divers, dont l'Angleterre puisse s'enorgueillir : un Dugdale et Shakespeare. »

en i656, et qu'ornent de nombreuses gravures d'une fidélité absolue^ la plupart dues à Wenceslas Hollar (j), on trouve un autre monument et un autre buste ! Le buste, qui représente un homme maigre et triste, pressant un sac de laine sur son ventre, diffère totalement de celui qu'on voit aujourd'hui à Stratford ! Il diffère d'ailleurs aussi de la gravure du Folio de 1623 — un peu moins toutefois que le buste actuel qui est bouffi, vulgaire, avec une expression vaguement hilare, et un nez trop court duquel la moustache est séparée par un espace anormal : buste si ridicule que les shaxperiens évitent le plus possible de le reproduire, et que M. Sidney Lee lui-même avoue que c'est « un spécimen grossièrementtaillé de sculpture mortuaire » et que la « face ronde et les yeux montrent une lourde, une inintelligente expression ». Lequel des trois est l'auteur à'Hamlet? ... Eugène Labiche dirait — car ceci touche au vaudeville — : Quel est le plus heureux des trois ? Et Corneille nous fera répondre par la Léontine de son Hé radius :

Devine, si tu peux, et choisis si tu oses ! (2)

(1) Voir l'étude de Mme Stopes dans le numéro du mois d'avril 1904 de la Monthly Review. Cette étude reproduit la gravure qu'on trouve dans Dugdale. Mme Stopes fait remarquer que les notes de Dugdale semblent avoir été préparées vers i636, et que les guerres civiles retardèrent la publication de son livre. Cette supposition reste douteuse quand on confronte avec la biographie de Dugdale celle de Hollar, auteur de la plupart des gravures ; mais, s'il en est même ainsi, peu importe en somme : qu'on ait changé le buste après i636 ou après i656 ou, comme le pense Mme Stopes, en 1741, c'est un point secondaire, tout intéressant qu'il puisse être. L'étonnant, c'est de constater que nous n'avons plus le monument ni le buste de 1628 ! Et quelle déconfiture pour les shasperiens qui ont fait tant d'ingénieuses comparaisons entre le buste actuel et le portrait du Folio!...

(2) Mme Stopes trouve aussi que ce portrait d'une « dodue banalité » n'offre pas « la plus légère apparence d'inspiration poé-

Telles sont les quatre difficultés avec lesquelles les vingt-deux vers assez médiocres de Léonard Digges n'ont rien de commun î

Nous n'aborderons pas ici la question des portraits, non moins réjouissante qu'embrouillée : bornons-nous à dire que ces portraits sont tous dépourvus d'authenticité — exception faite sans doute du buste qu'a reproduit Dugdale.

Le lecteur se rend déjà compte de plusieurs choses :

D'abord qu'en 1694, année du passage de Hall, soixante-dix-huit ans après la mort de Shaxper — quatre, vingt-deux après celle de Rutland — quelque vingtcinq ans après qu'avaient été écrites les notes (restées inédites) du vicaire Ward et d'Aubrey, au temps même deBetterton etde Rowe, la petite ville de Stratford semblait toujours peu soucieuse de son prétendu grand homme. Elle était loin encore l'ère des « pèlerinages » où l'on vit une prmcesse se prosterner, Walter Scott faire une visite parmi la foule toujours accrue des admirateurs, dont certains, comme Charles Lamb, pleuraient à genoux devant le sanctuaire...

Le lecteur devine aussi pourquoi les deux filles et la sœur de Shaxper se tenaient si énigmatiquement coites après la mort de leur père, comme étrangères à sa mémoire. Les shaxperiens le sentent — et glissent... On se l'expliquerait encore avec Judith la cadette, qui ne savait pas lire et qui, avec son mari, Quiney, tint rue du Pont, de 16 16 à i652, le cabaret de la Cage loué à la Corpora-

tique ou spirituelle ». On notera que ce jugement cruel émane d'une shaxperienne !

tion de Stratford — ce qui n'indique guère, entre parenthèses, que Shaxper ait été fort riche... Mais on se l'explique moins avec Suzanne qui savait lire et avait épousé le «docteur » John Hall; car, bien que ce médecin de province ou « physicien », comme on disait alors, appartînt encore, nous apprend un auteur, à Fécole qui croyait aux propriétés curatives de « Teau du frai de grenouille, du jus d'excréments d'oie, de la poudre de crânes humains et de nids d'hirondelles », bien qu'il fût quelque peu de l'acabit des Purgons et des Diafoirusque Molière(i) allait lancer sur la scène, c'était cependant un homme d'une certaine culture : et cet homme vécut jusqu'en i635, sa femme jusqu'au mois de juin 1649, sans qu'aucun des deux se souciât de la « gloire » de Shaxper, prît la moindre part à la publication posthume de ses œuvres prétendues — sans qu'ils en eussent même un exemplaire imprimé!... Vraiment, le dix-septième siècle était encore le temps des miracles î

Qu'en conclure ? On le devine : ce silence intéressé des enfants, ce monument coûteux qu'élève un entrepreneur envoyé de Londres avec des inscriptions destinées à donner le change, tout décèle l'intervention secrète d'une ou de plusieurs familles puissantes qui n'habitaient pas Stratford. C'est au moment de la publication du Folio de 1623 qu'il importait de prendre des mesures de précaution ! William Hall ne pouvait songer à tout cela en 1694; mais sa lettre indique assez quel mot d'ordre avait été donné à Stratford — mot d'ordre que les bonnes gens répétaient sans doute traditionnellement et machinalement sans y entendre malice...

(i) L'esquisse du Médecin volant, qui semble une pièce de jeunesse de Molière, est probablement de 1646 ou de 1647; mais ce fut avec VAmour médecin que le grand comique déclara vraiment la guerre à la Faculté.

Théophile Cibber (i/oS-iySS) fournit le dernier trait — repris par le docteur Samuel Johnson.

Les shaxperiens se montrent d'ordinaire mal disposés à l'égard de Cibber et de son collaborateur Robert Shieids. On ne sait vraiment pourquoi — à moins qu'on ne le sache trop : il ya là quelque chose de tendancieux. Shieids ne fut pas un grand écrivain sans doute; c'est un malheur plus commun qu'on ne pense; mais, doué d'une mémoire étonnante et d'un tempérament actif, il a rendu d'importants services à l'histoire littéraire; et Johnson nous dit que sa vie fut exemplaire.

Quant à Théophile Cibber, il semble porter la peine des attaques auxquelles s'est livré Pope dans la Dunciade contre son père, Colley Cibber, dramaturge médiocre, mais le premier acteur d'Angleterre entre Betterton et David Garrick, qui s'inspira de lui. Le parti pris haineux de Pope est démontré dans, les Querelles d'auteurs (1814) d'Isaac D'Israeli. Théophile Cibber semble, il est vrai, moins irréprochable que son père, à cause surtout d'une fâcheuse et obscure affaire intime qui ne nous intéresse pas ici; mais est-ce une raison pour que rejaillisse encore sur lui l'injustice dont fut victime son père, et pour qu'on le traite avec dédain de « compilateur » et d'homme « peu scrupuleux >» ? Il y a de très utiles compilateurs ! Que les cinq volumes des Vies des Poètes de la Grande-Bretagne et d'Irlande (1753) renferment des emprunts faits à Langbaine, à Jacob et à Coxeter, qu'importe ? Nous devrions même dire : tant mieux ! car, réserve faite sur quelques malheureuses inventions du dernier (i), quelle reconnais-

(i) Nous avons parlé plus haut de Langbaine. Gilles Jacob

sance ne méritent pas ces infatigables chercheurs ! et nos modernes biographes songent-ils toujours à l'énorme peine qu'ont dû se donner ceux qui rassemblèrent les premiers matériaux? Ces « compilateurs » ne demandent pas qu'on leur élève des autels ni qu'on les compare à Swift, à Richardson, à Fielding, à Hogarth ou à Reynolds ; mais on pourrait du moins se dispenser de les injurier : beaucoup d'entre eux sont aussi remarquables que dignes d'estime, et ils ont bien servi la cause sacrée des lettres et des arts,. Théophile Cibber fut-il vraiment « peu scrupuleux » ? Nous aurions plus d'une réponse à faire, si c'était le moment. M. Sidney Lee, d'ailleurs, ne se montre pas si sévère à son égard : il dit simplement que les Vies des Poêles, « communément attribuées à Théophilus Cibber », furent écrites par Robert Shields et « par d'autres écrivains mercenaires », et éditées par Cibber (i). Il y a là une erreur, imputable à Samuel Johnson, et qu'on a relevée depuis : Johnson écrit dans sa Vie de Hammond et raconta à Boswell, qui le rapporte, que les Vies des Poètes furent entièrement écrites par Shields. Il ne parle pas, par contre, d'autres collaborateurs. La vérité, aujourd'hui établie, c'est que les Vies furent écrites par Shields et par d'autres, puis revues et amendées par M. Cibber, qui écrivit seul plusieurs biographies. D'ailleurs, le titre des derniers volumes porte : « Par M. Cibber et par d'autres ».

(1686-1744) publia en 1720 les Vies et Caractères des Poètes dramatiques anglais, et Thomas Coxeter (1689-1747) fournit quantité de matériaux à Lewis Théobald et à Ames; de plus, ses manuscrits furent utilisés par Cibber et Warton. On peut citer aussi Georges Sweel (mort en 1726) à qui l'on doit notamment la première biographie de Rowe. — Nous donnons ici ces détails parce qu'on chercherait vainement les noms précités dans les encyclopédies françaises.

{i) A Life, p. 33.

Nous avons voulu mettre ces détails au point afin de ne laisser aucune échappatoire à certains partis pris ; mais nous eussions pu nous en dispenser à la rigueur : en effet, que le passage qu'on va lire soit de l'honnête Shields ou d'un autre collaborateur ou de Cibber, il n'importe, puisque c'est la simple reproduction, quelque peu développée, d'un trait que Betterton, on se le rappelle, fournit à Rowe, et que celui-ci rejeta comme invraisemblable. Cela dit tout ! Le passage de la Vie des Poètes, aussi bien que la version plus tardive de Johnson, remonte bel et bien au temps de Betterton et de Rowe.

Voici ce qu'on lit à la page i3o du premier volume des Vies des Poètes :

« Ici je ne puis m'abstenir de relater une histoire que sir William D'Avenant conta à M. Betterton, qui la communiqua à M. Rowe ; Rowe la conta à M. Pope, et M. Pope au docteur Newton, le récent éditeur de Miiton, et elle est relatée ici d'après un gentilhomme (docteur Johnson) qui la tenait de lui. Elle concerne la première apparition de Shakespear au théâtre. Quand il arriva à Londres, il était sans argent ni amis, et étant étranger, il ne savait à qui s'adresser ni comment pourvoir à sa subsistance. A cette époque, les voitures n'étaient pas en usage, et comme les gentilshommes avaient l'habitude d'aller à cheval au théâtre, Shakespear, poussé par la dernière nécessité, se rendit à la porte du théâtre et gagna un peu d'argent en prenant soin des chevaux des gentilshommes qui venaient à la représentation ; il devint même remarquable dans cette profession, et fut noté pour sa diligence et son adresse ; il eut bientôt plus de besogne qu'il ne put en faire, et à la fin loua des domestiques qui furent connus sous le nom de garçons de Shakespear. Quelques-uns des acteurs qui s'entretinrent avec lui par hasard le trouvèrent si mordant et d'une telle maîtrise dans la belle conversation qu'ils le recommandèrent dans la salle, où il fut d'abord admis à un poste très bas, mais il n'y resta pas longtemps, car il se dis-

tingua bientôt, sinon comme un acteur extraordinaire, du moins comme un écrivain accompli. »

Voici maintenant ce que dit le docteur Samuel Johnson dans ses Prolégomènes à Shakespeaj'e (1765) :

« A la note précédente sur la vie de « Shakespear » j'ai seulement un passage à ajouter, que M. Pope racontait comme lui ayant été communiqué par M. Rov/e. Au temps d'Elisabeth, les voitures étant encore rares, et les voitures de louage n'étant pas du tout en usage, ceux qui étaient trop fiers, trop délicats ou trop paresseux pour marcher, allaient à cheval à toute affaire ou récréation éloignées. Plusieurs se rendaient à cheval au théâtre, et quand Shakespear fuit à Londres la terreur d'une persécution criminelle, son premier expédient fut d'attendre à la porte du théâtre et de tenir les chevaux de ceux qui n'avaient pas de serviteurs, afin qu'ils fussent encore prêts après la représentation. Dans cette fonction, il devint si remarquable par ses soins et sa promptitude, que bientôt chacun en descendant appelait « Will Shakespear », et qu'à peine un autre domestique se voyait-il confier un cheval, alors que « Will Shakespear » aurait pu l'avoir. Ce fut le premier pas d'une fortune meilleure. Shakespear, voyant plus de chevaux confiés à ses mains qu'il n'en pouvait garder, loua des garçons pour les tenir sous sa surveillance, lesquels, quand « Will Shakespear » était appelé, devaient immédiatement se présenter : « Je suis un garçon de Shakespear, monsieur .> Avec le temps, Shakespear trouva un emploi plus élevé; mais aussi longtemps que l'usage d'aller à cheval au théâtre continua, les garçons qui tenaient les chevaux gardèrent le nom de « garçons de Shakespear ».

M. Sidney Lee reconnaît d'abord qu' « il n'y a aucune inhérente improbabilité dans le récit » des Vies des Poètes, et c'est un aveu précieux que nous retenons; mais, chose inattendue, M. Lee ajoute que la « version amplifiée » de Johnson semble « apocryphe ». Johnson

n'amplitie rien du tout ! Les deux versions sont au fond identiques ! Le détail final qu'ajoute Johnson, fût-il même inexact ou exagéré, n'est que très secondaire. Il importe peu, en effet, de savoir si la compagnie des « garçons de Shakespeare» dura longtemps ou non. Le fait à retenir, c'est Shaxper gardien de chevaux ! Quant à son entrée au théâtre « dans un poste très bas », il confirme pleinement ce que nous ont déjà dit Dowdall et Rowe. Plus tard, en 1780, Edmond Malone précise davantage encore ce point, en révélant (détail au moins très vraisemblable !) que d'après « une tradition du théâtre, son premier emploi fut celui d'aide du souffleur, ayant pour fonction d'avertir les acteurs de se tenir prêts à entrer aussi souvent que les nécessités de la pièce exigent leur arrivée en scène » — une délicieuse périphrase, fait remarquer M. G. G. Greenwood, pour dire simplement call-boy (garçon d'appel) !

Shaxper gardant les chevaux à la porte d'un théâtre est un trait qu'il faut souligner. Pour plusieurs raisons. D'abord, il s'accorde assez avec ce qu'on sait déjà. Ensuite, on ne se trompe guère au sujet d'une chose aussi vulgaire et surtout on ne l'invente pas : on n'invente en telle occurrence que des choses merveilleuses ou du moins brillantes et poétiques. En outre — remarque fort simple qu'on n'a pourtant jamais faite — le fils d'un cultivateur s'entend à soigner les chevaux. Enfin, c'est au moment où Shaxper dut échouer à Londres, vers 1690, que prit fin une période de guerres favorisant certaines aventures de grand chemin...

Où garda-t-il les chevaux ?

Selon nous, ce fut nécessairement au Théâtre, situé à Shoreditch, endroit qui se trouvait à cette époque hors des murs de la ville.

Quand Shaxper échoua à Londres vers iSgo — proba-

blement en 1592 — le théâtre anglais venait d'être fondé par les Thomas Kyd, les Philip Sidney, les Christophe Marlowe, etc. Aussi n'existait-il encore que deux scènes publiques, au nord de la ville qui avait alors des limites assez restreintes : la plus ancienne — bâtie seulement en iSyô 1 — et dénommée le Théâtre, dans la banlieue, à Shoreditch ; l'autre, le Rideau, proche de la première, mais à l'intérieur des murs, au quartier de Moorfield.

Il semblerait qu'on doive citer un troisième théâtre où Shaxper put garderies chevaux: celui de ÏSiRose, ouvert le 18 février 1692 par Philip Henslowe, au quartier de Southwark, sur le Bankside, rive droite de la Tamise ; mais nous croyons qu'il faut écarter la Rose pour des raisons qui vont nous permettre de faire coup double.

Les shaxperiens, eux, en tiennent pour la Rose. C'est étrange puisqu'ils prétendent d'autre part que Shaxper vint à Londres vers iSSy, plus de quatre ans avant l'ouverture de ce théâtre ! Mais, dans leur préoccupation anxieuse d'avoir malgré tout une apparence de biographie, de deux incertitudes ils choisissent la moindre à leurs yeux. Or, ils croient que le théâtre de la Rose leur fournit un trait biographique, et, pour ne pas perdre ce trait (imaginaire, comme on va voir !), ils négligent commodément de chercher où Shaxper dut garder les chevaux, sentant bien que ce ne put être à la porte de la Rose, et n'aimant guère d'ailleurs insister sur cette tradition terriblement embarrassante pour eux ; car la tradition qui nous est parvenue de sources si différentes rapporte (et quoi de plus logique ?) que Shaxper entra comme « garçon d'appel » dans le théâtre même à la porte duquel il garda d'abord les chevaux. On glisse lorsqu'on ne gaze pas ! Croyant se baser sur le mémorandum d'Edward Allevn, M. Lee hasarde le trait ima-

ginaire dont nous venons de parler : « Le théâtre de la Rose fut sans doute la plus ancienne scène des succès prononcés de Shakespeare à la fois comme acteur et dramaturge. » (i) Sans doute! Toujours le fameux sans doute de M. Lee I C'est vraiment ici le cas ou jamais d'employer la forme dubitative, car personne encore n'a pu établir, depuis trois siècles, où Shaxper fut acteur : pas l'ombre d'un document n'existe là-dessus !

Voilà une petite constatation qui fera ouvrir de grands yeux au public, abusé sur ce point comme sur tant d'autres par des sans doute, des probablement^ des tout porte à croire^ des oji suppose, des on s'est demandé si Shaxper n'aurait pas, etc. — sans compter les faux fabriqués à la fin du dix-huiiième siècle et dans la première moitié du dix-neuvième par les Jordan, les Ireland fils, les Collier (2), etc. En vain, les shaxperiens, croyant

il) A Life, p. 38.

{2} John Payne Collier — qui mourut en i883à l'âge de 94 ans — est un des plus grands érudits qu'ait connu l'Angleterre. Innom brables sont les recherches qu'il a faites, les éditions critiques qu'il a données. Membre de plusieurs sociétés littéraires, il fut président de la première Shakespeare Society. Malheureusement, il abusa de son savoir pour forger sur Shaxper une foule de documents à partir de i835. Aux pages 383-85 de sa Vie de Shakespeare, M. Sidney Lee donne la liste des faux les plus importants de Collier : il y en a treize. Les plus connus sont ceux des Documents Egerton (1840) de Bridgewater House et du Folio Perkin (i852). Nombre d'érudits s'y laissèrent d'autant mieux prendre que l'autorité de Collier imposait, et que certains faux (comme la lettre de la femme d'Alleyn) renfermaient des parties authentiques. En France, Philarète Chasîes en fut parfois dupe ; Victor Hugo et son fils aussi (voir notamment leur récit de la prétendue représentation d'Othello devant la reine Elisabeth !) En i853, C. W. Singer avait déjà émis des doutes ; mais à la mort du duc de Devonshire, protecteur et ami de J. P. Collier, les manuscrits ayant été déposés au British Muséum (mai iSSg), N. E. S. A. Hamilton, après les avoir étudiés de près, fit éclater les supercheries dans une série de lettres au Times. Le scandale fut énorme. Des polémiques violentes s'engagèrent. Collier en sortit écrasé. En 1861, Clément

donner le change, s'écrient-ils que les Compagnies d'Acteurs du temps, patronnéespar des nobles ou par la reine, ont une histoire confuse et pleine de lacunes, parce qu'elles jouaient tantôt dans un théâtre, tantôt dans un autre, et entreprenaient parfois des tournées en province ; rien de plus vrai ; mais cela n'empêche point qu'on a des renseignements sur la carrière d'autres acteurs contemporains de Shaxper, petits aussi bien que grands, Richard Tarleton ou Tarlton, Robert Wilson, Richard Burbage, Edward Alleyn, William Kemp, John Heminge, Augustin Phillips, Henry Condell ou Condall, John Lowin, Joseph Taylor, Richard Cowley, William Sly, Robert Armin, William Ostler, Nathaniel Field, John Underwood (i), etc. — tandis qu'on ne sait rien sur l'acteur William Shaxper à la Rose ni ailleurs ! A-t-on du moins des renseignements sur Shaxper dramaturge à la Rose, pour laisser les autres théâtres? Pas un! Aussi, lorsqu'il tente d'affirmer le contraire M. Lee s'enferre-t-il plus encore, si c'est possible, qu'en

Mansfield Ingleby (i 823-1886) reprit la question de fond en comble dans Vue complète de la Controverse Shakespeare, etc.; cette question a de nouveau été traitée en 1881 par George F. Warner et en 1884 par Henry B. Wlieatley. — John Payne Collier avait précisément forgé tout ce qu'après Malone chacun sentait nécessaire pour mettre d'accord l'œuvre dite shakespearienne et la biographie de l'homme de Stratford !.;. Après un tel eflbndrement. on s'explique que les doutes des baconiens (à partir de iSSy) aient graduellement pris corps !

(i) Il est assez curieux de faire remarquer à ce propos que le Dictionnaire de Biographie nationale ne cite même pas les noms d'Augustin Phillipps, de William Sly et de John Underwood. Ce pendant, dans son Historical Account of the Rise and Progress of the English Stage (1790), Malone consacre respectivement à ces trois acteurs une demi-page, quelques lignes et (un testament compris) cinq pages (p. 25 1, 263, 270 et suivantes)!... Chose singulière, le même dictionnaire ne parle pas non plus de Lawrence Fletcher, autre acteur souvent cité...

Très suggestif!

parlant de l'acteur ; car ici Ton a un document, le journal du directeur Ph. Henslowe : or, ce document authentique et fameux, découvert par Malone à Duiwich Collège vers 1790, anéantit littéralement, et d'une façon terrible, l'audacieuse assertion de M. Lee. En effet, ce journal ou livre de compte volumineux, s'étend de 1691 à 1609, coïncide donc ou peu s'en faut avec la période (1592-1611) où fut écrite l'œuvre shakespearienne : or, il renferme les titres d'une foule de pièces jouées au théâtre d'Henslowe, les noms des auteurs de ces pièces, Christophe Marlowe, George Chapman, Thomas Dekker, Michaël Drayton, Anthony Munday, Henri Chettle, William Haughton, Robert Wilson, Richard Hathaway, Martin Slaughter, John Day, John Singer, Henry Porter, Benjamin ou Ben Jonson, William Rankins, Thomas Heywood, Dowton, Samuel Redley, Antony Wadeson, W^entworth Smith, William Borne, Edward Jubye, Clément Robinson, Thomas Middleton, John Webster, Robert Shawe, Charles Massy, Robert Daborne, Philip Massinger — et PAS UNE SEULE FOIS LE iNOM de William Shakespeare !

Peut-on concevoir plus formidable coup de massue?

Aussi le savant mais trop... ingénieux Collier, irrémédiablement embarrassé par cette écrasante constatation, crut-il devoir compléter le journal de Philip Henslowe par d'adroites interpolations — qui furent découvertes avec toutes celles dont nous venons de parler...

Si l'on demande pourquoi les Stratfordiens restent à ce point hallucinés, victimes d'un phénomène d'autosuggestion, la réponse est double : d'abord, ils sont maintenant trop enfoncés dans Terreur qui les aveugle pour pouvoir reculer sans détruire leur laborieux édifice chimérique ; ensuite et par voie de conséquence, ils se

cramponnentau mémorandum de l'acteur Edward Alleyn comme des noyés à un fétu de paille.

Fétu de paille est peut-être encore trop dire, non seulement parce que ce mémorandum est d'une très douteuse authenticité., mais surtout parce qu'il porte simplement qu'en 1596 « Shakespeare » logeait près du Jardin aux Ours, à Southwark (1).

Et c'est tout !

Qui ne voit qu'il s'agit là d'une date tardive — et qu'il n'est point question dans cette simple ligne du théâtre d'Henslowe I Shaxper put très bien résider à Southwark en 1596 et même (pure hypothèse !) avant cette date, sans gagner sa vie au théâtre voisin de la Rose. Southwark était le quartier pauvre, Shaxper se trouvait sans ressources : rien d'étonnant qu'il habitât ce quartier (comme la plupart des acteurs, dit Malone) tout en vivant d'un théâtre en somme peu éloigné sur l'autre rive.

Certes, il n'est pas absolument impossible que Shaxper-Sly-Falstaff ait gardé les chevaux à la porte de la Rose; mais alors les shaxperiens doivent en fournir la preuve, car le mémorandum d'Alleyn, s'il est même authentique, n'en dit mot! De plus, ils doivent, dans ce cas, reconnaître que Shaxper ne vint à Londres qu'en 1592 — et non vers ibSy comme ils le prétendent...

Pour nous, désireux de rejeter tout élément biographique incertain, nous n'affirmons point que Shaxper garda les chevaux au Théâtre de Shoreditch : nous disons simplement que c'est très probable. En effet, le Théâtre n'était pas seulement le plus ancien (iSyô), mais il se trouvait sur la route par laquelle Shaxper arriva

(i) Ce mémorandum est perdu depuis le temps de Malone qui en fit usage.

vraisemblablement à Londres. Déplus, il semble que les gentilshommes ne devaient se rendre à cheval que hors de la ville, et seul le Théâtre était dans la banlieue. Enfin, d'après une tradition persistante, c'est avec les Burbages que Shaxper eut ses premières relations théâtrales: or, le Théâtre fut construit par James Burbage, père du célèbre acteur (et peintre amateur) Richard Burbage.

Toutefois, insistons-y, que Shaxper ait gardé les chevaux à Shoreditch, à Morfields ou à Southwark, au Théâtre^ au Rideau ou à la Rose, ce point reste d'importance assez secondaire: ce qu'il faut retenir, c'est premièrement qu'il a gardé les chevaux à la porte d'un théâtre; deuxièmement, que les shaxperiens n'osent insister là-dessus. — Ce qu'il faut retenir aussi, c'est cette chose stupéfiante : on n'a nul détail sur Shaxper acteur !...

Tel est le coup double que nous avons voulu faire !

Pour jeter de la poudre aux yeux, les shaxperiens profitent aussi d'une certaine confusion qui règne au sujet des compagnies d'acteurs.

Tantôt, ils disent qu'elles voyageaient parfois en province et même à l'étranger; tantôt qu'on n'a pu reconstituer complètement leur histoire; tantôt— et c'est leur ressource favorite — ils éblouissent le lecteur en décrivant tel théâtre, en introduisant un bout de biographie de Richard Burbage, en décrivant le Londres de 1600, en donnant le relevé des acteurs qu'on trouve dans les comptes royaux, etc. C'est un procédé commode. Il augmente la confusion au lieu de la dissiper. L'attention du lecteur est ainsi continuellement détournée de l'objet

!ilG LORD RUTLAND EST SHAKESPEARE

principal. Tous ces détails offrent sans doute de l'intérêt, maison voudrait les voir à leur place. Nous, qui ne cherchons que Shaxper de Stratford, écartant les horsd'œuvre, après avoir nettement condensé ce qu'on sait des théâtres et des compagnies, nous allons éliminer méthodiquement tout ce qui est étranger à notre personnage.

Il faut d'abord éliminer les trois compagnies d'enfantsacteurs puisqu'elles n'ont jamais joué de pièce dite shakespearienne — et que, vu son âge, le Stratfordien n'a pu en faire partie. Ajoutons que l'auteur à'Hamlet sembla plutôt les désapprouver. En 1597, les Enfants de la Chapelle de la Reine obtinrent un tel succès au théâtre des Blackfriars que les acteurs adultes furent réduits à faire des tournées en province. Ben Jonson,qui avait eu à se plaindre de ces derniers, donna, en 1600, ses Fêtes de Cynthia aux Enfants de la Chapelle royale, et l'année suivante son Poétereau. La lutte fut ardente et passionna Londres, car, en 1602, Dekker et Marston, attaqués dans le Poétereau (qui n'avait d'ailleurs fait que prévenir leurs propres attaques), ripostèrent dans Satiro- Mastix que joua au Globela. Compagnie du Lord Chamberlain à laquelle appartenait « Shakespeare ». Celui-ci resta neutre ou peu s'en faut : dans un passage souvent rappelé du premier Hamlet (acte II, scène II), passage . un peu plus développé dans VHamlet définitif, il fait incidemment remarquer qu'on rend un mauvais service aux Enfaîits qui, hommes dans quelques années, subiront à leur tour ce qu'ils font subir aux autres. Certes, « Shakespeare » était l'ami de Ben Jonson; mais néanmoins, de l'avis général, on sent qu'il parle en spectateur désintéressé qui se trouve non seulement en dehors, mais au-dessus du conflit. Son attitude et son langage ont beaucoup étonné les shaxperiens : ils n'étonnent

plus du tout dès qu'on substitue Rutland à Thomme de Stralford. Si celui-ci eût été l'auteur des pièces, d'après la théorie ou l'illusion shaxperienne il se serait ému comme un homme atteint dans ses moyens d'existence !

Des sept compagnies d'acteurs adultes, il faut immédiatement éliminer celles du comte d'Oxford, du comte* de Worcesteret du comte de Nottingham ou lord Amiral. Ce fut probablement pour les raisons qu'on vient de voir qu'aucune de ces compagnies ne joua jamais une pièce de Rutland ; mais il y en eut peut-être une autre encore : on conçoit que Fauteur anonyme restreignit autant que possible le nombre de troupes auxquelles il s'adressa — quelquefois même par personnes interposées. Quoi qu'il en soit, le fait est là.

Restent donc : les Acteurs de la reine Elisabeth, la Compagnie du lord Chamberlain, celle du comte de Sussex et celle du comte de Pembroke.

Ces deux dernières vont être éliminées aussi. Mais elles fournissent d'abord de précieuses indications, des plus révélatrices. En même temps que les Acteurs de la reine et que la Compagnie du lord Chamberlain, elles ont joué : la première, les pièces de début de Henry Wriothesley de Southampton et de Roger Manners de Rutland, Titus Andronicus et le troisième Henry VI; la seconde, Titus seul.

Ici encore, l'embarras des shaxperiens a été grand : on a discuté à perte de vue. En effet, si l'homme de Stratford avait été l'auteur de Titus et d'Henry VI, pourquoi les eût-il fait jouer par deux compagnies auxquelles il n'appartint jamais?

Du point de vue shaxperien, impossible de faire une réponse sérieuse !

Aussi, M. Sidney Lee, trop avisé pour ne pas sentir la profondeur du coup, croit-il devoir écrire avec un air de laconique négligence: «Deux seulement des pièces revendiquées pour lui, Titus Andro7iicus et le troisième Henry VI, semblent avoir été jouées par d'autres compagnies (toutes deux par les hommes du comte de Pembroke et Titus par les hommes du comte de Sussex aussi). »

Semble 1

Ce« semble » est délicieux, quant il s'agit d'une chose indiscutablement établie ! C'est le cas de répéter avec Hamlet lui-même : « Seems, madam ! nay, itis; I know not seems». — « Semble, madame ! non, cela est; je ne connais pas semble. »

De notre point de vue, et de notre point de vue seul, tout s'explique enfin de la façon la plus naturelle du monde, si l'on songe qu'Henry Herbert comte de Pembroke était l'intime de Southampton et de Rutland — qui par leurs mariages allaient devenir ses parents; mais que la Compagnie qu'il patronait ne tarda pas à disparaître, non seulement parce que lord Pembroke mourut en 1601, mais encore et surtout parce qu'en iSqS (l'année même qui suivit la publication de Titus!) il alla fortifier Milford et tomba par surcroît gravement malade (voir Sidney Papers, vol. I, p. 355-56 et 370 et suivantes); — et si sa veuve et son fils, tante et cousin de Rutland (i),

(i) Rappelons encore ici que les sonnets de Rutland furent dédiés en 1609 à son cousin William Herbert de Pembroke, et le Folio posthume de 1623 au même William Herbert et à son frère, Philip Herbert comte de Montgomery — « l'incomparable paire de frères », porte la dédicace. William et Philip vécurent respectivement jusqu'en i63o et jusqu'en i65o. Rappelons aussi que William Herbert protégea avec autant de générosité que de déli- I

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continuèrent à protéger les lettres, ils n'eurent cependant plus de Compagnie d'acteurs ! Est-ce clair? Quant à la Compagnie de Robert Radcliffe comte de Sussex — qui joua seulement le Titus de Southampton — elle n'eut pas la vie plus longue que celle du comte de Pembroke. Est-ce encore assez clair ? Nous avons d'ailleurs réservé à dessein une tradition peu connue qui trouve ici sa place et son explication — et à laquelle les shaxperiens ne pouvaient rien comprendre ni même trop prendre garde. C'est un nouveau trait de lumière, égaré jusqu'à ce jour, et qui retourne enfin à son foyer I... Edward Ravenscroft, qui préparait en 1678 une nouvelle version de Titus Andronicus, écrit à ce propos : « J'ai ouï dire par quelqu'un autrefois familier avec le théâtre qu'elle n'était pas originairementde lui («Shakespeare»), mais apportée par un auteur privé pour être jouée, et qu'il fit seulement quelques retouches à un ou deux des principaux caractères. » M. Sidney Lee dit que «l'atfirmation de Ravenscroft méritedu crédit ». Sans nul doute ! et bien plus encore que ne le pense M. Lee — mais d'un tout autre point de vue !...

iMalgré l'erreur légère et explicable de Ravenscroft quelque chose a transpiré dans cette tradition qui confirme les rapprochements que nous venons de faire ! De notre point de vue, la tradition recueillie par Ravenscroft devient éblouissante; et l'on comprend qu'aune époque où tout le monde écrivait des pièces sans qu'on s'enquît des auteurs qui voulaient rester inconnus, où lord Vere, par exemple, fut l'auteur d'une pièce dont le titre même

catesse Ben Jonson, Inigo Jones, Browne, Massinger, etc. Rappelons enfin que la comtesse Mary de Pembroke — célébrée par tous les poètes — édita notamment en iSgo VArcadie de son frère, Sir Ph. Sidney, beau-père posthume de Rutland. Comme tout s'explique, ce dernier enfin sorti de la tombe — et de l'oubli !...

est oublié, où l'on donnait à la cour des masques ou des pageants auxquels on n'accordait pas plus d'importance qu'à nos « revues » (qu'on n'édite presque jamais non plus !), où l'on n'avait pas comme de nos jours des Quérards à l'affût de tout pseudonyme, on comprend, disonsnous, qu'un « auteur privé » et surtout un ou deux gentilshommes aient pu aisément se cacher derrière un prête-nom commun.

Restent les deux Compagnies principales : les Acteurs ou Serviteurs de la Reine, et les Acteurs ou Serviteurs du lord Chamberlain.

C'est à ces deux Compagnies que se restreignent nos recherches : tous les auteurs, nécessairement d'accord ici avec les faits comme avec la tradition, constatent en eff'et que — sauf Titus et le troisième Henry VI — les pièces dites shakespeariennes représentées du vivant de Rutland le furent par ces deux Compagnies, surtout par la dernière. Nous soulignons du vivant de Rutland parce que, chose singulière encore, comme on va voir, nombre de pièces ne furent jouées qu'après sa mort (1612).

Voici d'abord les pièces qui furent jouées (du vivant de Rutland) par la troupe Strange-Derby-Hunsdon père et fils ou lords Chamberlains, puis du roi Jacques à partir de 1 6o3 (sous ces noms différents, c'est la même troupe) :

Le premier des trois Henry VI fut joué à la Rose le 3 mars i 592 ; Roméo et Juliette fut « souvent joué publiquement, avec grands applaudissements, par les Serviteurs du très honorable lord Hunsdon » porte le litre de la pièce imprimée pourla première fois sans signature en 1597; Richard III et Richard II parurent anonymement aussi, en 1597, et le titre des « quarto » porte qu'elles furent « publiquement jouées par les Serviteurs du très honorable lord Chamberlain »; — et Richard II fut encore joué, au théâtre du Globe^ le 7 février 1601, pour

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soulever Londres, la veille de la conspiration d'Essex;

Le 17 juillet 1 598, Timprimeur James Roberts s'assura à la Compagnie des Libraires Tautorisation de publier le Marchand de Venise (revisé), à la condition que le lord Chamberlain donnât son assentiment à la publication, mais la pièce ne parut (deux éditions) qu'en 1600 ;

Henry F fut joué au commencement de 1 699, « probablement au théâtre du Globe nouvellement construit » dit M. Sidney Lee (Life, p. 179) qui ne peut même faire ici, on le voit, qu'une supposition ;

Beaucoup de bruit pour rien fut, en 1600, un succès pour l'acteur William Kemp dans le rôle de Dogberry et pour Cowley dans celui de Verges [Id. p. 2 16 ; M. Lee ne sait pas où la représentation eut lieu!);

Périclès, nous apprend le titre du quarto de 1609, fut joué plusieurs fois au Globe;

Enfin, le docteur et astrologue Forman, dans ses notes manuscrites (The Booke of Plaies), nous apprend qu'il vit jouer Macbeth au théâtre du Globe au mois d'avril 1610, Cymbeline en 1610 et en 1611, et — toujours au Globe — le Conte d'Hiver le i5 mai 161 1.

Et c'est tout !

Voilà, dégagé des fantasmagories coutumières, et groupé, pensons-nous, pour la première fois, tout ce qu'on sait des quelques pièces jouées sur les scènes publiques du Globe et de la Rose — ou sur des scènes privées. Une dizaine de pièces sur trente-six! Et, chose à remarquer en outre, on n'a pas le moindre détail sur ces représentations — exception faite du détail que rapporte le docteur Forman au sujet de Macbeth : à savoir que Macbeth et Banquo, au début de la pièce, arrivaient à cheval près des sorcières.

Oui, voilà tout !

D'ailleurs, qu'on le remarque aussi, nous ne saurions même pas que la plupart de ces représentations ont eu lieu, si le titre des quartos ne nous l'apprenait !...

Où fut jouée cette charmante comédie Beaucoup de bruit pour rien ? On l'ignore !

Mais n'insistons pas davantage sur ces étonnantes constatations : l'essentiel, ici, c'est de montrer que les pièces furent représentées, sur deux théâtres appartenant à Henslowe, par la compagnie Strange-Derby-Hunsdonlord Chamberlain.

Et cependant, Henslowe, dans son fameux journal, ne cite jamais le NOM de « Shakespeare » parmi tous ceux des autres dramaturges, comme on l'a vu. Pourquoi? Ah I que rembarras des shaxperiens se devine ! La réponse est simple avec Rutland : celui-ci, contrairement aux autres dramaturges, ne réclamait aucun paiement. En effet, le journal d'Henslowe est rempli du montant des sommes qu'il paya à Marlowe, à Dekker, à Daborne, à Ben Jonson, etc., etc. Il y avait donc une double raison pour que le nom de « Shakespeare » ne figurât point dans ce document !

Voici maintenant les quelques pièces que les Acteurs de la reine ou Serviteurs de Sa IVÏajesté jouèrent à la Cour, ou dans des locaux privés :

La Comédie des Erreurs fut jouée le 28 décembre 1 394, dans la salle du Gray Inn ;

La Douzième nuit, à Middle Temple Hall, le 2 février 1602 ;

Othello qui fut « sans doute la première pièce de Shakespeare jouée devant le roi », dit M. Sidney Lee {A Life, p. 248), fut représenté au palais de Whitehall le i'^'" mars 1606 ; et Mesure pour Mesurée, le 26;

Le Roi Lear, à Whitehall aussi, le 26 décembre 1606, comme le porte le titre du quarto ;

Et la Tempête fut jouée à la cour (mais déjà presque un an après la mort de Rutland !) au mois de mai i6i3, à l'occasion des fêtes du mariage de la princesse Elisabeth — une princesse insulaire comme Miranda, soit dit en passant !

Ces constatations, dégagées de tout hors-d'œuvreetde tout trompe-l'œil, augmentent notre étonnement. Voilà les six pièces (différentes de celles qu'on représenta sur les scènes publiques) qui furent jouées, les deux premières dans des locaux privés, les autres devant Jacques P'.

Aucune ne fut jouée devant la reine Elisabeth !... Se borna-t-elle à lire le compliment qu'on trouve à son adresse dans le Songe d'une Nuit d'été? Et les Joyeuses Femmes de Windsor?.., Les joua-t-on devant elle ? On ne sait !

Ainsi donc, du vivant de Rutland, on ne voit jouer nulle part le deuxième Henry VI, ni Peines d'amour perdues, ni les Deux Gentilshommes de Vérone, ni Tout est bien qui finit bien, ni les deux Henri IV, ni Comme il vous plaira, ni Henry VIII, ni Coriolan, ni Timon d'Athènes, ni Jules César, ni la dernière version d'Hamlet, ni Antoine et Cléopâtre ! Et l'on aura de plus remarqué que nombre des pièces représentées ne furent jouées qu'une fois !

De telles constatations, que les shaxperiens dissimulent par toutes sortes de diversions, tiendraient du prodige si l'homme de Stratford était l'auteur véritable, puisqu'il fut médiocre acteur : le théâtre eût été son gagne-pain. On ne joua même pas toutes les pièces publiées de son vivant ! Qu'un auteur dramatique ne fasse pas imprimer toutes ses œuvres, qu'il n'en fasse même imprimer aucune, on peut le concevoir ; mais conçoiton qu'il ne les fasse pas représenter dans la situation où

se trouvait rhomme de Stratford ? Certes non. Si Victor Hugo a publié Cromwell sans le faire représenter, c'est qu'il s'agissait d'un manifeste littéraire ; et s'il a publié de même plus tard Torquemada et le Théâtre en liberté, on sait encore pourquoi; mais, de i83o à 1843, il fit naturellement représenter Hernani, Marion de Lorme, le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angelo, Ruy Blas et les Sur graves. Le cas d'Alfred de Musset, très spécial, est explicable aussi. Faut-il ajouter qu'Hugo et Musset avaient d'autres ressources que le théâtre : que le second vendait ses pièces à la Revue des Deux Mondes) et que tous deux publiaient des livres ? Ici. rien de pareil ; mais une série de choses inexplicables avec rhomme de Stratford — très explicables avec le châtelain de Belvoir.

Quelle différence entre Shaxper et Ben Jonson ! Avec celui-ci — comme du reste avec les autres écrivains du temps — pas de doute, pas d'hésitation, pas de problème. On croit le voir, l'entendre, le toucher ; on a ses portraits, des écrits de sa main, une biographie solide, malgré quelques obscurités et quelques lacunes. Vainement a-t-on voulu objecter que John Webster n'a presque pas non plus de biographie ; c'est vrai ; mais il n'y a quand même aucune analogie entre son cas et celui du Stratfordien : le peu qu'on sait de l'auteur du Diable blanc, d'Appius et Virginie et de \di Duchesse de Alalfi, s'accorde parfaitement avec son oeuvre.

Mais, croit-on, Shaxper de Stratford put se créer des ressources en prenant part à la représentation des pièces précitées : quels rôles y joua-t-il ?

Aucun !

Aucun du moins qui soit connu avec certitude.

Cette nouvelle constatation fera monter la surprise à son comble : Shaxper n'a pris aucune part connue à la ' I

représentation des pièces qui lui sont fallacieusement attribuées !

C'est ici que les shaxperiens multiplient les 5<3n5^owfe, les on s'est demandé s'il ne serait pas possible que — et les diversions plus ou moins pittoresques et endormeuses.

En vaiii !

Ecartant une fois de plus toutes les broussailles, nous poursuivons la série de nos rigoureuses constatations.

iNous l'avons déjà dit : Shaxper fut un acteur médiocre — tandis que « Shakespeare » ne joua que des rôles importants. Précisons mieux encore ce dernier point.

« Shakespeare » parut trois fois sur la scène. Après ce que nous avons laissé entrevoir dans l'examen de la biographie écrite par Rowe, il faut surtout insister sur les dates : elles sont parlantes !

Au mois de décembre 1594, le 26 et le 28, « Shakespeare » joua devant la reine à Greenwich Palace, en compagnie des acteurs Kemp et Richard Burbage « deux comédies et interludes » dont les titres n'ont pas été conservés. — Or, en 1594, Rutland, âgé de dix-huit ans, étudiait à l'Université de Cambridge où Ton organisait souvent des représentations.

Tel est le premier fait touchant « Shakespeare » acteur. Quatre années passent avant qu'on en trouve un second 1

En 1598, «Shakespeare » joue dans Chaque Homme selon son caractère de Benjamin Jonson ; le nom figure en tête des acteurs cités à la première page : il joua donc un des deux rôles principaux, le vieux Knowell, ou son fils Edward Knowell. — Pourquoi cet intervalle de quatre années ? Rulland était allé à l'Université de Padoue, et il venait précisément de rentrer en Angleterre : son inscription comme membre de Gray Inn est du 28 février 1598!

Enfin — après un nouvel intervalle de cinq années — en i6o3, « Shakespeare » tient avec Burbage un des premiers rôles de la Chute de Séjan de Ben Jonson. — Si Ton jette un coup d'œil sur la biographie du grand Exhumé de Belvoir, on voit qu'après iSgS, à partir de 1599, s'ouvre pour lui la période des absences de Londres, des déboires, puis des douleurs tragiques ; mais en i6o3, année de la mort d'Elisabeth (et deux ans après la mort d'Essex), Rutland devient le favori du roi Jacques. Puis « Shakespeare » ne joue plus 1 Pourquoi ? Mais parce que, pendant les mois de juin, de juillet et d'août i6o3, Rutland se rend en qualité d'ambassadeur au Danemark ; et à son retour, le 20 septembre i6o3, il est nommé lord-lieutenant du comté de Lincoln, puis intendant de Grantham, en attendant le reste : il quitte Londres pour aller vivre en province jusqu'à sa mort (26 juin 1612).

Avions-nous raison de dire que les dates sont parlantes ? Ici, comme ailleurs, tout s'éclaire. Les matériaux accumulés depuis plus d'un siècle par les shaxperiens et depuis plus d'un demi-siècle par les baconiens, viennent d'une façon saisissante s'adapter, s'ajuster en quelque sorte, à notre découverte!

Pourquoi Rutland-Shakespeare ne joua-t-il jamais, à notre connaissance, dans ses propres pièces ? Il est naturellement difficile de répondre avec une absolue certitude. On peut cependant faire une supposition des plus vraisemblables. D'une part, appartenant au monde de la cour, on conçoit qu'il n'ait confié quelques-unes de ses pièces qu'aux deux Compagnies appartenant à ce monde, possédant les meilleurs acteurs, et dont l'une — celle du lord Chamberlain — jouait en outre sur des scènes diverses. D'autre part, voulant garder l'incognito, par crainte de se trahir — même et surtout dans les repré-

sentations données à la Cour où jouaient des seigneurs et des dames nobles, il s'abstint sans doute de paraître dans ses productions. Ne s'y est-il jamais glissé sous quelque masque à la mode du temps, ou, comme d'autres seigneurs, en simple amateur faisant sa partie dans une pièce que les spectateurs croyaient écrite par un professionnel absent ?... On ne le saura sans doute jamais; mais il était probablement dans l'auditoire.

Peut-être, avant de retourner au château de Belvoir comme intendant de la Forêt de Sherwood, alla-t-il aussi chez sa tante et son cousin, Mary et William Herbert de Pembroke, au château de Wilton, où se réfugièrent le roi Jacques I*^"" et sa cour, au mois d'octobre i6o3, fuyant Londres dévasté par la peste. Pour distraire son entourage et ses hôtes, le roi y fit venir sa Compagnie d'acteurs, c'est-à-dire l'ancienne troupe du lord Chamberlain qu'il venait de prendre sous son patronage.

Rutland revint-il de Belvoir à Londres pour la cérémonie royale du couronnement qui eut seulement lieu le 1 5 m.ars 1604 ? On ne peut guère en douter. Toute la noblesse participait à ces fêtes. Cependant, nous n'avons pu découvrir aucun document à ce sujet. Mais le numéro 660 des documents du lord Chamberlain déposés au Public Record Office, porte que, le i5 mars 1604, ^^ Shakespeare» et plusieurs acteurs figuraientdans le somptueux cortège qui conduisit le roi de la Tour de Londres au palais de Westminster...

Au mois d'août de la même année, lors des fêtes en l'honneur de l'ambassadeur extraordinaire J.-F. de Valasco, duc de Prias et gouverneur de Castille, venu pour signer le traité de paix entre l'Angleterre et l'Espagne, on ne voit plus le nom de « Shakespeare » parmi les acteurs « consignés » à la disposition du roi au palais de Somerset House ; — mais, en revanche, on voit

les comtes de Pembroke et de Southampton remplir les fonctions de « stewards » (intendants, commissaires) au splendide banquet et au bal du dimanche 29 août, puis, les jours suivants, aux représentations où l'ambassadeur espagnol, la cour et les invités assistèrent à ces combats d'ours et de chiens qui passionnaient alors toutes les classes en Angleterre, et aux exercices d'équitation et des danseurs de corde. Ici donc, on ne cite plus «Shakespeare », mais Southampton et Pembroke. Si Rutland ne fut pas là, comme les autres nobles, avec ses deux parents, et s'il n'était pas non plus dans le cortège du 1 5 mars, cela tendrait bien à prouver que « Shakespeare » n'était, sur la scène comme sur le titre des quartos, qu'un nom de guerreou pseudonyme commun aux deux poètes...

Peut-être les shaxperiens feront-iis une dernière objection : « Shakespeare », comme le rapporte une tradition, ne joua-i-il donc pas le rôle du vieil Adam dans Comme il vous plaira ?

Certes, il n'y aurait là aucune impossibilité : et si la chose se trouvait un jour établie par un document, nul doute que ce document ne confirmât, comme tous les autres, notre découverte. Cette tradition ne contredirait en rien ce que nous avons dit. Rutland-Shakespeare aurait pu remplir ce rôle comme il aurait pu remplir celui du fantôme d'Hamlet. Shaxper de Stratford lui-même aurait pu se produire aussi dans ces deux rôles, surtout dans le dernier ; car si le rôle du fantôme n'est pas insignifiant, on peut cependant le rendre tel en faisant parler de la coulisse un acteur de marque dont la voix semble ainsi plus mystérieuse — pendant que le vieux roi, muet et masqué, n'a rien d'autre à faire qu'à traverser le fond de la scène...

Mais, cela bien entendu, que les shaxperiens noils permettent de leur faire quelques petites objections.

Peuvent-ils fournir un document ? Car nous voulons croire qu'après la récente découverte de Mme Stopes ils n'invoquent plus ici le prétendu témoignage du frère de William Shaxper, de ce Gilbert Shaxper qui — selon Oldys — serait mort quasi centenaire...

Écoutons M. Sidney Lee à propos de cette étonnante tradition :

« Un des plus jeunes frères de Shakespeare, écrit Oldys, vint souvent à Londres dans sa jeunesse pour voir son frère jouer dans ses propres pièces ; et devenu vieux, quand sa mémoire défaillait, il se rappelait le rôle d'Adam tenu par son frère dans Co?nme il vous plaira. Dans l'édition Folio de 1623 des œuvres de Shakespeare, son nom est en tête de la liste préliminaire des principaux acteurs (ayant joué) dans toutes ces pièces (i). »

Dans son étude Shakespeare et la Tradition orale, publiée en 1902 par The Nineteenth Century and After, M. Lee nous donne des renseignements plus détaillés :

« A la même époque (vers 1660) la popularité du grand neveu de Shakespeare, Charles Hart, qui fut appelé le Burbage de son temps, maintint d'une manière marquante parmi les acteurs le goût de la tradition shakespearienne, spécialement en matière théâtrale. Hart n'eut aucune connaissance directe de son grand parent, qui mourut dix pleines années avant sa naissance ; et son père, qui avait seize ans à la mort de Shakespeare, mourut pendant l'enfance de son fils ; mais la grand'mère de Hart^ sœur du poète, vécut jusqu'à ce que celui-ci eût atteint l'âge de vingt et un ans (2), et Richard Robinson, le membre de la compagnie de Shakespeare qui

(i) A Life, etc. p. 45.

(2) La sœur aînée de William Shaxper, Jone ou Jeanne Shaxper, baptisée à Stratford-sur-Avon le i5 septembre i558, mourut donc à 27 ans, en i585.

apprit le premier à Hart à jouer, survécut jusqu'en 1647. Q^^ Hart fît ce qu'il pouvait pour satisfaire la curiosité de ses compagnons, il y a une tradition orale précise qui le confirme. D'après l'histoire consignée pour la première fois au dix-huitième siècle parle laborieux érudit William Oldys, ce fut par Hart que quelques acteurs firent dans le milieu du siècle (le dix-septième siècle) l'excitante découverte que Gilbert, un des frères de Shakespeare, plus jeune que lui de deux ans seulement, était toujours vivant à un âge de patriarche. Oldys raconte avec quelle difficulté les compagnons de théâtre de Hart questionnèrent le vieillard au sujet du dramaturge, et leur désappointement quand ils constatèrent que sa mémoire affaiblie ne lui permit de se rappeler que la représentation du personnage d'Adam dans Comme il vous plaira. Il paraît qu'Oldys fut informé de ce fait, qui mérite plus d'attention qu'on ne lui en donne, par un acteur d'une génération comparativement récente, John Bowman, qui mourut à quatre-vingts ans passés en 1789, après avoir passé plus de la moitié de son âge sur la scène de Londres. »

Cette histoire nous avait toujours paru suspecte — pour plusieurs raisons que Ton va comprendre !

Nous sommes tenté de croire qu'elle doit paraître telle à M. Sidney Lee aussi, car, chose caractéristique, de Charles Hart, petit -fils de la sœur aînée de Shaxper il ne dit mot dans les 495 pages de sa « biographie » du prétendu poète !... Il consacre quatre pages entières (289-92), aux survivants de la famille de Shaxper et à ses descendants directs ; il rappelle que Mme Barnard, petite-fille et dernière descendante du Stratfordien, laissa, par testament daté du mois de janvier 1670, « de petits legs aux filles de Thomas Hathaway, de la famille de sa grand'mère, femme du poète »; il ajoute que « les maisons (i) de Henley Street passèrent à son cousin,

(i) Ces deux maisons en réalité n'en sont qu'une, et des plus

Thomas Hart, petit-fils de Jeanne, sœur du poète » ; — et, après avoir été cité Thomas Hart, dont on n'a gardé que le nom, qui n'a point de biographie, M. Lee ne cite même pas son frère, Charles Hart qui, lui, a cependant toute une biographie intéressante, et qui, de plus, figure dans les traditions qu'on a consignées sur son oncle ! Est-ce assez bizarre ? Mais ce n'est bizarre qu'à première vue. Quand on y regarde de près, tout s'explique bientôt : Charles Hart est très embarrassant pour les shaxperiens, comme on va voir, et Ton n'attire l'attention sur lui que lorsqu'on ne peut vraiment s'en dispenser (i).

modestes. Comme le « cottage » d'Anne Hathaway, à Shottery, que la gravure a si souvent reproduit aussi, la maison (dédoublée depuis) de Hanley Street était une simple demeure si basse qu'elle n'avait pas d'étage, et recouverte de chaume.

(i) Nous venons de dire que M. Lee consacre quatre pages à la famille et aux descendants de Shaxper, mais elles ne contiennent guère que des faits assez indifférents. Il semble qu'on n'aime pas d'insister sur certains détails, ni de faire maints commentaires qui s'indiquent pourtant. Chose curieuse, le Dictionnaire de Biographie nationale, dirigé par M. Lee, ne consacre pas un seul article aux membres de la famille de « Shakespeare », sur lesquels on possède pourtant des renseignements... Rien non plus sur les Hathaway de Shottery, ni sur le tavernier Qumey, qui épousa la tille cadette du prétendu poète, Judith ! Tout cela est étrange 1 Quant au « docteur » Hall, mari de Suzanne, sur lequel on n'insiste guère — et pour cause — dans la « biographie », on doit bien lui consacrer son article dans le Dictionnaire, car il a laissé un ouvrage de médecine. Cet article explique combien Hart embarrasse les shaxperiens ! Né, semble-t-il, dans le Middlesex, en iSyS, était-il vraiment docteur? Son biographe dit qu'on ne sait dans quelle université il fit ses études et qu'il n'avait pas de diplôme. Fixé à Stratford depuis son mariage (5 juin 1607) jusqu'à sa mort (25 novembre i635), il adopta ces doctrines puritaines qu'avaient tant combattues les dramaturges du temps d'Elisabeth, eut (comme son beau-père !) maille à partir a.Nec les membres du conseil municipal dont il fit partie et dont il troubla si gravement les séances qu'il s'en vit expulsé au mois d'octobre i633! Quoique d'un point de vue tout opposé, son histoire est aussi singulière et aussi inexplicable que celle de l'acteur Ch. Hart par rapport au

Dans une étude telle que Shakespeai'e et la Tradition orale, il n'y a pas moyen de l'éviter. On en parle donc le plus discrètement possible : sa déposition une fois actée, il devient un témoin gênant — qu'on éloigne aussitôt I II est surtout gênant partout ce qu'il a négligé de faire — et de dire ! — si le seul acte que lui attribue Oldys et que les shaxperiens doivent bien retenir, est vrai.

Qu'on en juge.

Si les compagnons de théâtre de Charles Hart eurent un beau jour la fantaisie de s'enquérir de l'auteur prétendu d'Hamlet, le petit-neveu du Stratfordien ne pouvait-il donc satisfaire leur curiosité ? N'avait-il donc pas le moindre souvenir de famille ? Fut-il donc réduit à s'aviser, et à une époque si tardive, qu'un grand-oncle auquel il n'avait jamais songé jusque-là, était encore en vie ? Et s'il avait négligé si longtemps de s'enquérir de son oncle glorieux, oublie-t-on que sa petite-cousine, Mme Barnard, petite-fille de Shaxper, vécut jusqu'en 1670 — c'est-à-dire au-delà des années « patriarcales » qu'on prête à Gilbert —qui aurait eu 104 ans en 1670!... Elle, du moins, n'aurait pas eu la mémoire « défaillante » ! Quoi! Charles Hart, qui naquit vers i63o et qui vécut jusqu'en i683, eut pour maître un acteur de mérite, Richard Robinson (qui avait dû, lui, connaître Shaxper à Londres) ; il consacra sa vie entière au théâtre à partir de 1647, année où il débuta adolescent dans un rôle de femme (la duchesse dans le Cardinal de Shirley), servit seulement quelque temps sous les ordres du prince Rupert dans les armées de Charles I•^ puis se

prétendu poète ! Ni l'un ni l'autre ne semblent soupçonner qu'ils appartenaient à la plus glorieuse des familles !

Aussi les shaxperiens n'insistent-ils jamais sur tout cela.

Nous le comprenons !

produisit de nouveau sous Cromwell dans ces représentations clandestines qu'organisaient des nobles aux environs de Londres ; il fut un des acteurs principaux du théâtre de Vere Street qui s'ouvrit le 8 novembre 1660, au lendemain de la Restauration de Charles II, où il joua Dorante du Menteur, traduit de Corneille, avec un tel succès que Dryden lui-même constate dans son Essai sur la poésie dramatique que ce rôle ne pouvait être mieux tenu en France; puis on le vit (avec Killigrew) au Théâtre royal, dans les premiers rôles de cer taines pièces de Dryden, de Wycherley, de Lee, de Ben Jonson, de Beaumont et Fletcher et dans maints grands rôles des œuvres prétendues de son grand-oncle (Othello Brutus, Hotspur) ; Downes dans le Roscius Anglicanus, et Richard Steele dans le Tatler, font de lui de vifs éloges ; Betterton l'admire ; Samuel Pepys le cite dans son Diary ; il se lie avec la célèbre actrice, Nell Gwyn, voire avec milady Castlemaine ;et cet homme dont nous résumons la vie d'après son dernier biographe, M. Joseph Knight — cet acteur renommé que des infirmités seules arrachent au théâtre peu de temps avant sa mort, qui interprète Othello, Brutus, Hotspur, qui devait être plein du souvenir et de la gloire de son grand-oncle si celui-ci était vraiment l'auteur de Jules César, qui devait veiller sur sa mémoire, qui aurait dû s'occuper de sa biographie, ne s'en inquiète nullement ; et ceux qui parlent de Hart, les Dryden, les Pepys et les Downes ne rapprochent jamais son nom de celui de « Shakespeare » I Est-il rien de plus phénoménal ? de plus inexplicable? de plus déroutant ?

Le fait que Charles Hart ne s'est jamais soucié de son grand-oncle prouve deux choses : d'abord qu'il ne le considérait point comme l'auteur d'Hamlet: ensuite que la tradition rapportée par Oldys est absurde, car si Hart

avait eu la préoccupation de rechercher et de questionner son grand-oncle Gilbert, il aurait naturellement aussi voulu et pu trouver bien d'autres renseignements au sujet de William 1...

Les shaxperiens sentent tellement bien tout cela qu'ils ne s'occupent de Hartqu'à leur corps défendant. Que de lecteurs n'ont même jamais eu leur attention attirée sur ce petit-neveu de Shaxper, et auront lu ce qui précède avec une vive surprise I

Oldys était certes de bonne foi lorsqu'il reproduisit dans la Biographie Britannique, à laquelle il collabora de 1747 à 1760 (i), cette tradition dénuée de fondement, écho perdu probablement dénaturé. Mais de qui la tenait-il ? Non d'une source vraisemblable comme la tradition de Shaxper gardien de chevaux, source d'ailleurs confirmée par une autre d'origine indépendante. On dit qu'il la tenait de John Bowman. M. Sidney écrit : « II paraît qu'Oldys (en) fut informé... par un acteur... John Bowman...» Qui était ce Bowman, qui mourut à quatre-vingts ans passés en i73g. Admettons encore ce chiffre — bien qu'on ait souvent une tendance à exagérer l'âge des vieillards dont l'état civil n'est pas connu. Deux remarques doivent d'abord être faites : Bowman, qui serait né vers 1649, aurait été assez jeune encore lorsqu'il connut Charles Hart, qui mourut en i683 : l'on est tenté de croire qu'il ne le connut pas. M. Lee fait remarquer qu'il passa seulement la moitié de sa vie dans les théâtres de Londres : se fût-il même retiré à soixante-dix ans, il n'eût encore jouéqu'à partir de 1689...

(i) Oldys a donné ringt-deux articles à la B. B. Rappelons que sa Vie de Shakespeare fut seulement publiée par Isaac Rééd. (Oldys avait la curieuse habitude d'écrire les notes qu'il recueillait sur des bandes de papier qu'il classait et déposait ensuite dans des bourses de cuir suspendues aux murailles de sa chambre.)

DK ROWE A MALONE 285

La seconde remarque, c'est que Bowman était mort depuis huit ans quand Oldys devint collaborateur de la Bibliographie Britannique. Certes, si importantes que soient ces deux remarques, surtout réunies, elles n'ont cependant rien d'absolument décisif. Mais il en est autrement de celle que nous avons faite touchant Tindifîérence de Hart à Tégard de son grand-oncle -- et en voici encore quelques-unes non moins concluantes. Où Gilbert aurait-il habité dans son extrême vieillesse ? A Stratford-sur-Avon sans doute. Hart et tous ses compagnons de théâtre ont-ils jamais pu entreprendre ensemble un voyage pareil ? Pourquoi Ward, ni Aubrey, ni Rowe ne disent ils rien de Gilbert Shaxper et de la prétendue visite que lui firent Hart et ses amis ? Ils auraient dû connaître cette tradition, si elle avait eu cours de leur vivant, et ils l'auraient recueillie avec empressement. Elle n'eût surtout pas échappé à Rowe, qui se fût bien gardé de la trouver indigne de <« Shakespeare » comme celle du gardeur de chevaux — ou du boucher ! A ces raisons que toute personne non prévenue trouvera concluantes, vient s'en ajouter une autre — capitale : est-il vraisemblable que Gilbert Shaxper, né en i566, ait vécu jusqu'à un âge aussi avancé que le dit Oldys ?

On sait aujourd'hui, grâce à des recherches méthodiques, tant de choses que ce dernier ne soupçonnait pas !

Lisons avec soin ce qu'écrit M. Sidney Lee au sujet des frères de William Shaxper de Stratford-sur-Avon :

« Des trois frères de Shakespeare un seulement, Gilbert, semble lui avoir survécu. Edmond, le plus jeune frère, un acteur, fut enterré à l'église Saint-Sauveur, Southward, « avec un glas matinal de la grande cloche », le 3i décembre 1607. Richard, le troisième fils de John Shakespeare, mourut à

Slratford en février i6i3, à Sg ans. Gilbert Shakespeare adolescent (c'est-à-dire jeune homme) qui fut enterré à Stratford le 3 février 1612 fut sans doute le fils du frère du poète, Gilbert; le dernier, alors dans sa quarante-sixième année, survécut, suivant Oldys, jusqu'à un âge patriarcal (i). »

Ainsi donc, Gilbert Shaxper, âgé de quarante-six ans en 1612, aurait encore vécu, suivant Oldys, jusqu'après 1660! Alors que deux autres frères moururent avant William, et moins âgé encore que lui, Gilbert serait devenu presque centenaire. Il n'y a sans doute là aucune impossibilité, bien qu'un frère ne survive guère si longtemps à tous les autres, que les cas de longévité ne soient guère isolés de la sorte dans les familles ; mais toute la question est de savoir si Gilbert a vraiment vécu jusqu'aux approches de la centaine.

C'est une simple question de fait.

Ah ! que M. Sidney Lee a raison d'écrire que des trois frères de William un seul semble lui avoir survécu ! Il faut le féliciter de se montrer à ce point prudent en l'occurrence ; mais il est fâcheux que cette prudence soit si tardive. La sixième édition de Une Vie de William Shakespeare, où se trouvent les lignes qu'on vient de lire, est de 1908. L'article Shakespeare et la Tradition orale, est de 1902 ; et dans cet article, M. Lee n'emploie pas le vc\oiscmble!\\ aura sans doute réfléchi — car 1 infatigable Mme Charlotte Carmichael Stopes avait publié dans V Atheneum du mois de décembre 1900 un article dont les shaxperiens les plus intraitables devaient bien tenir au moins quelque compte.

Mme Stopes se spécialise dans une série de recherches serrées sur les actes d'état civil des membre de la famille de Shaxper, et elle a prouvé qu'après Malone et Halli-

[i) Une vie de William Shakespeare, p. 292.

well-Phillipps, il y avait encore à glaner dans ce domaine — à faire des découvertes ou à mieux préciser les anciennes (i). Frappée aussi sans doute par les anomalies que nous venons de signaler, elle s'est mise à l'œuvre.

Halliwell-Phillipps {Outlines, vol. I, p. 35) ayant écrit que Gilbert entra jeune dans la corporation des merciers et retourna à Londres quelques années après 1660, Mme Stopes crut extrêmement improbable qu'au temps des difficultés financières de John « Shakespeare », celui-ci eût été en état de faire entrer son fils comme apprenti dans la riche corporation des merciers. (Rappellerons-nous qu'à cette époque la liberté du commerce n'existait pas ?) Mme Stopes obtint l'autorisation de consulter les anciens registres de la corporation des merciers— chose dont ne s'était jamais avisé Halliwell-Phillipps — et, après de longues et minutieuses investigations, elle constata qu'au cours du seizième siècle tout entier, la corporation n'avait compté qu'un Gilbert : Gilbert Shepherd (\m avait obtenu sa « franchise » en iSyg. On s'explique déjà la méprise : Shakespeare pour Shepherd ! Mme Stopes ne s'arrêta pas là. Grâce à l'obligeance du vicaire de Sainte Brigitte, elle compulsa les registres et les « archives des subsides » de cette paroisse iondonienneoù Halliwell-Phillipps signaleaussi la présence du soi-disant frère de William Shaxper [Outlines, vol. H, p. 289); et, après d'énormes recherches, Mme Stopesre-

(i) A l'heure où nous écrivons ces lignes, on n'est pas encore bien certain si Richard Shaxper, cultivateur à Snitterfield, village voisin de Stratford, est bien le père de John Shaxper, par conséquent le grand-père de William ! Ce qui reste des registres paroissiaux, consulté de près, laisse un doute à cet égard. — Cela n'avait pas empêché le Collège héraldique de reconnaître à Shaxper une généalogie 1... (Voir la Famille de Shakespeare, par Mme Stopes, 1901.)

trouva dans chacun de ces deux documents le nom de Gilbert Shepherd, et ni peu ni prou celui de Gilbert Shaxper, Shaxbere ou Shagsbere !

Nous n'avons pas à suivre Mme Stopes plus loin. On s'explique trop Terreur qu'a commise ou, si l'on veut, que n'eut pas l'occasion de rectifier {lalliwell-Phillipps : le prétendu fils de Gilbert qui mourut à Stratford-sur- Avon le 3 février 1612, c'est bel et bien Gilbert lui-même — qui n'était pas marié (adolescent, jeune homme !) (i).

Et cette constatation est encore confirmée par le fait que Gilbert ne figure pas, comme les autres membres de la famille, sur le testament que William Shaxper dicta en 1616 !

Nous croyons la cause surabondamment entendue. Faisons remarquer en passant que si la tradition rapportée par Oldys était même vraie, elle n'apprendrait en somme pas grand'chose sur Shaxper — ni du reste sur Rutland. Mais elle est fausse ! Et qui ne comprend que l'écroulement est doublement terrible pour les shaxperiens ? Il se produit ici ce que les physiciens appellent un choc en retour : l'erreur d'Oldys fait d'autant mieux éclater combien l'acteur Charles Hart fut totalement insoucieux toute sa vie de la mémoire de son grandoncle...

On voit trop que le grand-oncle ne fut pas le... grand poète !

Nul doute que tout lecteur non prévenu ne trouve notre démonstration décisive. Et cependant, après avoir délogé, ici encore, nos adversaires de leurs retranchements, nous voulons porter un dernier coup — qui au-

(i) Dans le patois wallon du pays de Liège, « jeune homme » se dit également pour homme non marié. D'où l'expression courante « un vieux jeune homme » pour désigner un vieux garçon, un célibataire âgé.

rait pu nous dispenser à la rigueur de tous ceux qui précèdent.

Le voici :

Comment Gilbert Shaxper eût-il vu son frère William dans Comme il vous plaira, puisque nous avons montré que cette pièce fut une de celles qu'on ne joua jamais du vivant de l'auteur ?

Insister serait cruel l

Mieux vaut laisser aux shaxperiens le temps de reprendre leurs esprits.

Cette écrasante constatation ne pouvait naturellement échapper à certains shaxperiens perplexes — mais ingénieux. Aussi, dans l'espoir d'étayer la légende du « vieux » Gilbert Shaxper, avaient-ils jugé utile d'imaginer un bout de document pour nous apprendre que Comme il vous plaira fut joué au château de Wilton, chez les Pembrokes, pendant le séjour qu'y fit Jacques I'"" au mois d'octobre i6o3. Une nouvelle lacune se trouvait ainsi comblée, et les shaxperiens triomphaient une fois de plus. Malheureusement, des érudits eurent l'indiscrétion d'y regarder de près et le mauvais goût de constater deux choses : d'abord, que si As you like it avait pu être jouée à Wilton, les comptes royaux n'en font cependant nulle mention ; ensuite, et par voie de conséquence, que le document précité révèle le produit d'une imagination spéciale vulgairement dénommé faux.

On voit comme les « biographes » de William Shaxper, natif de Stratford-sur-Avon, jouent de malheur!

Ceci nous ramène sans cesse au Stratfordien. Qu'est-il devenu dans tout cela ? Où le découvrir ? dans quelle

retraite? dans quelle taverne? dans quelle coulisse? Répondre est difficile, et nous ne dissimulons point un certain embarras. Une seule conclusion s'impose : puisque Shaxper de Stratford n'est point l'auteur des drames impérissables, et n'a pas joué des premiers rôles, s'il est monté sur les planches, il n'a rempli que des rôles tellement modestes qu'on n'en a pas tenu note... S'il a débuté au Théâtre de. Shoreditch, et si Burbage a pu le conduire plus tard sur les scènes de la Rose et du Globe — ce qu'on ignore en somme — perdu dans la foule des acteurs et des clowns, probablement sous le nom de guerre de William Sly, ce ne fut à coup sûr qu'en qualité de simple figurant, d'utilité, dejester, de domestique annonçant que Madame est servie ou qu'un visiteur désire parler à Monsieur, ou peut-être comme garçon d'appel [call-boy) — à moins qu'il n'ait cumulé cette dernière fonction avec les précédentes... Chi la sa ? On l'ignore I Nous ne dédaignerions certes pas de l'apprendre, trop certain que notre découverte s'en trouverait une fois de plus confirmée ; mais au point où nous en sommes déjà, cette question, toute intéressante qu'elle puisse être, devient cependant assez secondaire. Shaxper- Falstafi-Sly, quel que fût son embonpoint, et quelle que fût sa verve devant un flacon de vin des Canaries, mistress Quickly à ses côtés, se réduit littérairement aux proportions les plus minces. Et même sur la scène — dans les deux Henri IV et dans les Joyeuses Femmes de Windsor — si Roger Manners de Rutland ne l'avait fait rayonner avec une si bruyante exubérance, il aurait pu passer complètement inaperçu...

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