CHAPITRE VII
Les rois Toudraieut mourir pour avoir uae tombe pareille.
MiLTON.
La Fontaine a ri dans Boccace Où Shakespeare fondait en pleurs.
Alfred de Musset.
L'homme de tous les moderiies et peutêtre de tous les anciens poètes qui eut l'âme la plus vaste et la plus compréhensive.
Dryden.
Georges Steevens prédécesseur immédiat de Malone. — En quoi Malone fonde vraiment la critique shakespearienne. — Que la renaissance du Romantisme rendait inévitables les recherches sur l'auteur d'Hamlet. — Par quelles voies le Romantisme reprend en Europe le premier rang. — Influence de Rousseau et de Macpherson-Ossian. — Vaine résistance de Voltaire et du docteur Johnson. — Pourquoi Voltaire attaque l'auteur d'Hamlet, après l'avoir admiré. — L'anglomanie française après 17Ô0. — Coup d'œil sur l'Angleterre du temps. — Edmond Malone.
Il faut maintenant passer sans transition à Malone qui débuta vers 1777 . Non qu'entre les premiers biographes du Stratfordien et le fondateur de la critique « shakespearienne» ne s'échelonnent des œuvres considérables ;
mais, nous l'avons dit, elles sont exclusivement littéraires et philologiques.
On doit cependant les saluer au passage, car nous n'avons rien qui leur soit comparable dans le monde latin. Dante lui-même n'a pas été l'objet de travaux pareils ; Cervantes moins encore ; et si la France possède sa collection des « Grands Ecrivains » de la maison Hachette, on n'a publié sur aucun des maîtres de notre littérature la dixième partie des recherches et des éditions qu'on possède depuis deux siècles sur l'œuvre dite shakespearienne. Pourtant, il y a bien aussi, à propos du cinquième livre de Gargantua et Pantagruel, une certaine question rabelaisienne — que nul ne semble avoir si bien exposée que Ferdinand Brunetière. Où se trouve rédition complète de Bourdaloue? ou même une édition vraiment définitive de Pascal, malgré tantde travaux^ Qui a mis au point une histoire de la vie de Molière ?... Ronsard a-t-il une édition critique ?... Et Le Sage ? Et l'abbé Prévost ? Et Rousseau ? Et Mirabeau ? Et Chateaubriand dont les yWmo2>e5 d'Outre-Tombe seuls sont mis au point (malgré quelques partis pris) par Edmond Biré ? Et Balzac — sur qui Spœlberch de Lovenjoul, Le Breton, Vicaire, Mme Ruxton, etc. ontassemblé tant de matériaux à pied d'œuvre? Et Alfred de Musset que les récents livres de M. Séché semblent avoir définitivement éclairé ? Nous nous arrêtons — Lamartine, Gautier, George Sand et Flaubert n'étant pas encore dans le do» maine public. Les éditions critiques de l'œuvre dite shakespearienne qu'ont données au cours du seul dix-huitième siècle Rowe, Pope, Théobald, Hamner, Warburton, Capell, Steevens et Malone sont des monuments qui j étonnentcomme ces palais et ces clubs privés de Londres, sans analogues sur le continent par leur ampleur formidable etleur indestructible solidité. On les contemple saisi |
'une admiration où il entre de la stupeur. Que dire d'un idward Capell copiant dix fois de sa main le texte des •ente-six drames — 36o pièces, 1.800 actes 1 — pour lieux le reviser et le faire suivre de trois volumes de otes ? Que dire d'un Lewis Théobald passant de longues nnées penché sur le plus précieux des trésors, pour înter maintes corrections de détail — tel l'adorateur ui parviendrait à extraire quelques grains de poussière e la magie des six cents Rembrandts ou bien à rectifier uelques notes mal déchiffrées dans l'amoncellement des lanuscrits d'un Jean-Sébastien Bach? Un tel culte meut au delà de toute expression. Quel peuple que celi-ci qui offre de pareils exemples de conscience ! Par 2t exemple seul, pris entre tant d'autres, on comprend i vérité du mot d'Honoré de Balzac écrivant dans son 'uré de Village que l'Angleterre conquiert le monde our le civiliser. Les colonies où elle a essaimé attestent exactitude de ce mot, quoi qu'on ait parfois voulu dire : ;s États-Unis d'Amérique et l'Australie sont les enfants e cette mère incomparable.
Il y aurait plus d'une remarque intéressante à tirer des :rivains précités ; mais encore une fois, on n*y trouve ucun élément biographique. Nous ne résistons toute- )is pas au plaisir de rappeler l'image par laquelle déute la préface de Théobald : « Tenter d'écrire sur hakespeare, c'est entrer dans un grand, spacieux et plendide édifice par un couloir étroit et obscur. » Estpossible, sans rien soupçonner du mystère qui se évoile aujourd'hui, d'exprimer d'une façon plus heuîuse le contraste qui éclate entre l'œuvre géniale et son Di-disant auteur? On frissonne en relisant ces lignes — t l'on sent, comme dit admirablement Emile Zola dans \ Bête hujnaine, le vol mélancolique de la vérité qui
passé dans l'air, muette.
Enfin Malherbe vint qui, le premier en France, Fit sentir dans ses vers une juste cadence,
s'écrie Boileau dans V Art poétique. Nous sommes tenté de dire aussi :
Enfin Malone vint !...
Edmond Malone, dont il nous est impossible d'écrire le nom sans émotion, fut le véritable fondateur de la critique dite shakespearienne.
Sans doute, nous venons de le rappeler, depuis la publication fameuse de Rowe, en 1709, Alexandre Pope et surtout Samuel Johnson, plus encore que Théobald, que Hamner, que levêque Warburton ou qu'Edward Capell, avaient écrit des études remarquables ; mais ces études restaient presque exclusivement esthétiques et philologiques. George Steeven s, esprit aigu, mordant, excessif et taquin, qu'on a surnommé le Puck des Commentateurs — et sous les auspices de qui Malone débuta — publia en 1778 son édition célèbre du théâtre immortel dont M. Sidney Lee dit : « Elle fut longtemps regardée comme la version modèle. La connaissance qu'avait Steevens et de l'histoire et de la littérature élisabéthanes fut plus grande que celle d'aucun des éditeurs précédents ; ses citations de passages analogues empruntés aux écrits des contemporains de Shakespeare n'ont été dépassées ni en quantité ni en justesse par aucun de ses successeurs. Tous les commentateurs des derniers temps sont plus profondément redevables, dans leurs travaux, à Steevens qu'à aucun autre critique. » Nous souscrivons pleinement à ce jugement de M. Sidney Lee; mais,
on le voit, avec Steeveiis même, il ne s'agit guère que d'une extension du champ philologique (i).
Sans négliger ce champ, et tout en l'élargissant encore, Malone s'occupa surtout de la biographie de l'homme de Stratford, sur lequel Rowe n'avait laissé que de si vagues renseignements — et dont personne ne s'était plus occupé, exceptions faites des quelques traits (d'ailleurs précieux !) que nous avons relevés chez Riccoboni, Gibber, etc. Malone fouilla des archives, exhuma des manuscrits, fit d'énormes lectures, multiplia les rapprochements — s'employa à fixer la chronologie des drames, de leurs éditions diverses, des sonnets, et s'efforça de reconstituer l'histoire du théâtre dont les
(i) George Sieevens (i/Sô-iSoo) — qui ne fut pas dupe des supercheries littéraires de son temps, bien qu'il eût d'abord cru à l'authenticité des œuvres du prétendu Rowley — s'attacha souvent à mystifier ses contemporains avec succès. Riche, actif, très érudit, à la fois serviabie et malicieux, toujours engagé dans des querelles qui lui attirèrent une foule d'ennemis, il forgea notamment l'ingénieuse lettre narrant une rencontre de Shakespeare et de George Peele au théâtre du Globe, puis se gaussa de ceux qui s'y étaient laissé prendre. En 1789, il grava des caractères anglo-saxons sur un bloc de marbre qu'il exposa à la fenêtre d'un marchand comme un fragment de la pierre tombale de Hardecanute découvert dans des fouilles : Samuel Pegge, tombant dans le piège, lut sur cette inscription un mémoire approfondi devant la Société royale des Antiquaires qui y prit un grand plaisir — moindre toutefois que celui de Steevens. Dans ses savantes dissertations sur le texte « shaxpearien », il s'est amusé à glisser nombre de notes frisant l'indécence qu'il donne comme émanant de deux graves ecclésiastiques, Richard Amner et John Collins, avec lesquels il avait eu des différends littéraires, et que cette outrecuidante gaminerie indignait, à la grande joie du public. C'était un de ces originaux tout ensemble acharnés et flegmatiques comme on n'en voit qu'en Angleterre, furetant sans cesse chez les libraires, collectionneur infatigable, délice et terreur de certains cercles, et qui, à la tin de sa vie, venait tous les jours de la banlieue de Hampstead, apportant à un vieil ami de Soho Square, avec lequel il était parvenu à ne pas se brouiller, un bouquet attaché à sa canne.
contemporains ne s'étaient pas souciés et dont les éléments — incomplets — étaient dispersés dans certains livres du temps et dans maints documents inédits.
Au moment où Malone entre en scène, il faut examiner dans quelles circonstances, sous quelles pressions s'est produit l'épanouissement graduel du Romantisme : chacun comprend qu'à l'heure où Rousseau s'affirm.ait en France, Ossian-Macpherson en Angleterre, où Klopstock, Lessing et Herder ébauchaient une révolution analogue en Allemagne — en attendant que parussent bientôt Burns, Walter Scott, Wordsworth, Coleridge, Byron et Shelley, Chateaubriand, Senancour et Mme de Staël, Goethe, Schiller et Hoffmann — il était naturel et inévitable que la personnalité de l'auteur du Songe d'une Nuit d'été, (ïHamlet et de la Tempête passionnât soudain les novateurs, qui s'en autorisaient comme d'un exemple et, dans une large mesure, comme d'un modèle. Quelles furent les causes de ce mouvement universel ?
Le Néo-Classicisme se désagrégeait dans la littérature européenne. Ayant eu sa raison d'être deux siècles durant, il ne répondait plus aux aspirations nouvelles : l'imitation gréco-latine ne pouvait rester éternellement l'idéal des modernes. Après avoir été le guide et l'éducateur répondant à des nécessités momentanées, après avoir produit des chefs-d'œuvre, épuisé par son évolution même, il devait graduellement céder la place, en Angleterre dabord, au sentiment national romantique, c'est-à-dire lyrique, qu'il n'était jamais parvenu à contenir tout à fait dans la patrie d'Edmond Spenser,de Rutland, de Milton ; — car, s'il avait atteint sa phase de maturité vers 1660, au moment où Louis XIV et Charles II montaient sur les trônes de France et d'Angleterre, le Néo-Classicisme, qui avait tout régularisé,
malgré quelques libres échappées de La Fontaine ou de Racine, n'avait pu empêcher Dryden d'ouvrir les fenêtres de son salon un peu froid sur maintes frondaisons riantes, ni Alexandre Pope d'enclore en ses alexandrins Drthodoxes plus d'une page comme la Forêt de Windsor y ni Addison d'écrire des Visions de Mirza. Celui qui îpparaît comme le prototype du néo-classicisme en Angleterre, Pope lui-même, n'avait-il pas raillé les jardins trop artificiellement classiques, où l'on voit « une arche le Noé en houx dont les côtés sont en assez mauvais ;tat, faute d'eau ; un saint Georges en buis dont le bras n'est pas tout à fait assez long, mais qui pourra tuer le dragon au mois d'avril prochain; une reine Elisabeth 20 tilleul, tirant un peu sur les pâles couleurs, mais à :ela près croissant à merveille ; une vieille fille d'honneur en bois vermoulu ;... un cochon de haie vive devenu porc-épic pour avoir été laissé à la pluie durant une semaine ; un verrat de lavande, avec de la sauge ^ui pousse dans son ventre ; deux vierges en sapin prodigieusement avancées (i) »? Le vivace, l'original et profond génie anglo-saxon et calédonien perçait malgré :out ! Aussi ce fut là que l'idéal nouveau ou, si l'on veut, renouvelé, s'épanouit insensiblement — de l'Ecosse et de l'Irlande surtout, car, phénomène curieux et logique, Dien que personne ne l'ait encore signale, l'Irlande et l'Ecosse qui (exception faite du vieux Dunbar) n'avaient îamais eu que des poètes locaux, parurent sur la scène littéraire avec des écrivains de premier plan : Thomson, Dssian-Macpherson, Burns et Walter Scott sont Écos-
(i) Chose peu connue sur le continent, Addison et Pope furent es promoteurs du jardin « paysager •» ou anglais. Bien que néoclassique en littérature, Pope recommanda l'art nouveau qui procède de la peinture et cherche à imiter la campagne — suit d'après !lle-même, soit d'après Salvator Rosa ou le Guaspre. (Voir les ^arcs et les Jardins, par André Lefèvre, p. içS et suivantes.)
sais, comme Jonathan Swift, Olivier Goldsmith et Lawrence Sterne (Malone aussi !) sont Irlandais. L'Ecosse définitivement soumise en 1745, conquit littérairement dans une large mesure l'Angleterre, comme la Grèce vaincue avait conquis Rome; et le Romantisme moderne, dégagé des éléments méridionaux que la littérature anglaise s'était assimilés au temps d'Elisabeth, est surtout un enfant de la mélancolique poésie émerveillante des Highlands. N'est-ce pas Tune des patries vers lesquelles nous tournons le plus volontiers les yeux ? Et, chose caractéristique, comme si elle exerçait une attraction particulière, les poètes anglais du temps, tels que Wordsworth, naquirent sur ses frontières, dans le Cumberland des beaux lacs, ou s'y fixèrent comme Coleridge etSouthey; et Lord Byron lui-même, l'Archange révolté et la plus grande figure du Romantisme, fut emmené jeune dans le port d'Aberdeen, puis aux pieds du Lochnagar, devant les cascades et les glens de Ballater, avant d'entrer dans sa vieille abbaye de Newstead. Le Romantisme est surtout un enfant de l'Ecosse. Nul, à notre sens, ne l'a mieux dit qu'Alfred Michiels, dans cette Hisloi?'e des idées littéraires en France qui nous fut si chère dès notre adolescence et que nous avons toujours relue avec plaisir :
« Thomas Moore, Walter Scott et Macpherson, réveillaient la harpe kimrique ; le monde civilisé prêta roreille. Bonaparte lui-même écouta, entre deux canonnades, la voix des temps qui ne sont plus. Cette poésie, rêveuse comme les grandes âmes, lui allait au cœur, Ossian fut dès lors adopté par la nation ; Jedediah Gleishbotham eut aussi son tour, et maintenant un mot de la langue erse nous tombe à peine sous les yeux qu'aussitôt les pâles sommets des Highlands se dessinent dans notre imagination; la cornemuse retentit derrière les brouillards des lacs; Tautour glapit, les mélèzes frisson
nent et les robustes montagnards défilent au son du pibroch sur les landes émerveillées (i). >
Sans doute Rousseau passe avec raison pour l'ancêtre « européen »du Romantisme; mais cette constatation ne contredit point l'autre : les deux influences, parallèles,
(i) Histoire des idées littéraires au dix-neuvième siècle, et de leurs origines dans les siècles antérieurs, troisième édition, revue et considérablement augmentée; Bruxelles, Librairie ancienne et moderne, rue des Carrières, 1848 ; volume I, page 190. — Rappelons qu'Alfred Michiels, fils d'un père anversois et d'une mère française, naquit à Rome en i8i3 et mourut h Paris le 28 octobre 1892. Parmi ses nombreux travaux, on connaît surtout ceux dont il fut chargé en 1845 par le gouvernement belge sur lécole de peinture flamande. C'est une originale physionomie de critique souvent pénétrant, ferme et précis, sur qui personne n'a encore tenté une étude d'ensemble. Nous eûmes, il y a quelques années, l'émotion de rencontrer, à Rome même, un membre de sa famille. Très indépendant, Alfred Michiels osa lutter non sans avantage contre Villemain, Stendhal, Planche, Sainte-Beuve, Charles Blanc, etc. Il a porté le jugement le plus juste que nous connaissions sur André Chénier. Et qui a mieux parlé de la Bretagne — cette Ecosse de la France ? La page que voici est digne de figurer dans une anthologie :
« Quand le jour s'éteint derrière les alignements de Carnac, égarez-vous dans cette forêt merveilleuse ; la tête vous tournera. Quatre mille pierres, rangées sur onze lignes parallèles, couvrent un espace de deux lieues; quelques-unes comptent jusqu'à vingt pieds de hauteur. Bravant les lois de la nature, elles se tiennent debout, la pointe en bas. La vue plonge, plonge entre leurs masses, cherche la fin de ces allées étranges et n'aperçoit que leur immensité. Le soleil couchant, décoloré par la brume, semble un fantôme qui sort la tête des eaux pour contempler d'autres fantômes. Rien ne gémit, rien ne chante le long des grèves. Pas une fleur n'égayé la plaine sablonneuse ; l'herbe des funérailles, le romarin lui-même y dépérit, et, comme la plaine sinistre, on dirait que tout est mort ou prêt à mourir. Cependant un courlis silencieux voltige de cime en cime ; il écoute la tempête qui bouleverse un autre horizon, il prépare ses ailes pour le combat. Effectivement les galets râlent bientôt sous la vague, le tonnerre gronde et contrefait un roulement de tambours lointains. Une épilepsie terrible saisit l'Océan. L'éclair, qui bondit du nord au sud, de l'est à l'ouest, projette dans tous les sens l'ombre des colosses; on croirait qu'ils s'agitent et vont quitter ces rivages lugubres. Mais le vent tire de
n'en sont qu'une au fond. S'il est vrai que le Roniantisme se glissa d'abord dans le camp ennemi sous la forme renouvelée du Roman — genre dédaigné par le Néo-Classicisme académique et noble — et du Roman autobiographique personnel, parlant voisin du Lyrisme, avec Robinson Crusoé (17 19) de De Foë, les Voyages de Gulliver de Swift, le Gil Blas de Le Sage, Manon Lescaut de Prévost, Pamela{\j^o) et Clarisse Harlowe (1748) de Samuel Richardson, Roderick Random de Smollett, Tarn Joîies et Amélie de Fielding, Tristan Sandhy (1765) de Sterne, le Château d'Otrante (1766) de Walpole,et le Vicaire de Wackefield {1^66) de Goldsmith; et s'il est vrai que, s'avançant à l'abri des bataillons solides du Roman, le Lyrisme romantique s'insinua dans le vers classique qu'il ne modifia d'abord pas du tout (tant rien ne se fait sans transition !) et grandit peu à peu en Angleterre avec les Saisons (1730) de Tomson, VOde au Printemps (1742) et le Cimetière de campagne (1749) de Gray, les Eglogues (1742) de Collins, les Nuits (1742-46) d'Young, les Plaisirs de la Mélancolie (1747) de Wharton, pour n'en point citer d'autres, il est vrai aussi que, tout considérables que fussent Swift, Richardson, ou Le Sage et Prévost, ou Thomson, aucun n'avait refoulé le Néo-Classicisme au second plan, ni songé à le faire.
Tous reconnaissaient, au contraire, sa suprématie. Ils ne croyaient point lui porter atteinte. Certains d'entre eux, Le Sage surtout, s'en revendiquaient même avec
leurs fûts une sourde plainte, des clartés plus vives les inondent : le clan miraculeux reprend son immobilité. »
Il serait curieux de comparer cette page à celle qu'on trouve sur le même sujet dans Par les Champs et les Grèves de Flaubert — qui est de 1848 aussi...
Voir aussi ce que Michiels dit de l'œuvre « shakespearienne v (Volume II, pp. 42 et suivantes).
orgueil et, à beaucoup d'égards, avec raison. On les eût singulièrement étonnés si on leur avait dit qu'ils battaient, sans le savoir, le Classicisme en brèche.
Mais tout changea de face avec le grand Rousseau.
Si plusieurs éléments du Romantisme ne sont pas encore dans son œuvre et ne doivent apparaître qu'avec la génération suivante, celle de Chateaubriand, deGœthe, de Scott, et surtout avec celle de Byron, de Tieck, de Lamartine et d'Hugo, peu importe : il y eut chez Rousseau assez d'éléments nouveaux pour qu'avec lui la bataille s'engageât, et pour que le Classicisme, malgré les efforts désespérés de Voltaire, fût, sinon anéanti, du moins refoulé au second plan. Et cela dit tout ! Le fait que Rousseau n'est pas Anglais ne contredit point notre thèse ou plutôt notre constatation : Rousseau était Suisse, d'éducation protestante, plein de l'esprit du Nord; et Mme de Staël voit juste quand, distinguant le Romantisme du Classicisme, elle se sert de l'expression : « Rousseau et les Anglais » (i). Pour décider de la victoire sur le continent, il fallait un homme tel que Rousseau, un Suisse, tout ensemble Français et protestant, un sublime vagabond de génie plein de sincérité et d'indépendance, qui rompît momentanément le fil classique, et agît parallèlement à Ossian-Macpherson en Angleterre et à Frédéric Klopstock en Allemagne — d'une façon plus vigoureuse, plus directe, plus agressive, car dans le monde latin il n'avait pas à provoquer une renaissance du génie national, mais une sorte de révolution...
Rousseau fut le vrai chef « européen » de la première
(i) Voir De V Allemagne (1810), l'admirable livre où se trouve
1 la formule célèbre : le Nord est romantique, le Midi classique.
Et : < La littérature romantique est la seule qui soit susceptible
encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre
I propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier d^
; nouveau. » {Chap. XI.)
phase du Romantisme parce que Klopstock (i 724-1803), plus jeune d'ailleurs que lui de douze ans, ne donna les derniers chants de la Messiade qu'en lyyS, c'est-àdire quand Rousseau, avait publié l'essendel de son œuvre — les Confessions et les Rêveries d'un Promeneur solitaire ne devant paraître (1782) qu'après sa mort. Faut-il répéter que Klopstock n'était ni combatif", ni, en un sens, universel comme Rousseau? Quant à Ossian, coïncidant avec Rousseau, bien qu'un peu plus tardif, il ne l'influença point : ses œuvres — aussi bien que les retentissantes Reliques de la Poésie anglaise (1765) de Percy — n'eurent d'action que sur la deuxième phase du Romantisme : Gœthe, Chateaubriand et Walter Scott.
Les dates — qui sont ia trame de l'histoire littéraire — parlent ici avec éloquence. Quand parurent les premiers poèmes ossianesques, en 1762, Rousseau avait déjà donné l'essentiel de son œuvre, puisque la A^oiivelle Héloïse est de 1 761, le Contrat social et VÉtnile de 1762; et avant sa mort il ne publia plus que des œuvres spéciales comme le Dictionnaire de la musique.
Après celte grande victoire qui marque l'année 1760, il y eut un répit, de trente années au moins, jusqu'à la Révolution française de 1789 et davantage. C'est ce qu'aucun critique n'a fait remarquer. Les dates sont encore ici d'une grande éloquence. Nous ne prétendons certes pas que durant ces trente années il ne parut en Europe aucune œuvre littéraire digne d'attention puisque le Werther de Gœthe est de 1774, la Tâche d^ Cowper de 1785, et Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre de 1787 : nous disons simplement que la seconde phase du Romantisme ne prit pas corps, ni conscienced'elle-méme. Elle ne le fit, et timidement encore, qu'avec le premier fragment de Faust en 1791; et en 1793, 1795, 1797 et 1799, dates respectives des débuts de Wordsworth, de
Coleridge, de Chateaubriand et de Walter Scott, pour se marquer nettement dans les premières années du dixneuvième siècle avec Atala et le Génie du Christianisme, avec le Lai du dernier des Ménestrels et les Waverley^ Novels, etc., — en attendant l'explosion de la troisième phase vers i83o...
De 1760 à la Révolution française, les deux partis respirèrent — couchant sur leurs positions. En apparence du moins, car, bien entendu, le Romantisme gagnait sourdement du terrain. Werther^ œuvre toute de circonstance, matinale, isolée, n'annonçait pas encore la carrière olympienne de Gœthe, et ne sortait pas de la forme consacrée du roman. Malgré ses mérites exquis, Cowper ne rompait pas non plus avec la tradition; et même Burns — dont l'œuvre se presse en i586 et i5q6 — ne faisait, en sa sphère restreinte et d'ailleurs admirable, qu'annoncer le temps des trois colosses qui se dressèrent après 1800 : Gœthe, Chateaubriand, Scott. Quant à Bernardin, transition charmante, toute rayonnante d'exotisme suave et coloré, entre Rousseau et l'auteur d' Atala, faut-il dire qu'il n'eut ni la taille ni les intentions d'un large novateur?
A quelque point de vue que l'on se place donc, le Romantisme européen n'entre pas dans sa seconde phase de 1760 à la Révolution de 1789. Et, par parenthèse, chose non encore remarquée, c'est à ce moment — exactement de 1762 à 179 1 — que surgissent les œuvres de Gluck et de Mozart, ces deux derniers Classiques, imprégnés et frémissants d'un sentiment tout septentrional... Le Classicisme, en dépit de l'atteinte qu'rl avait reçue, gardait l'illusion de régner encore — au prix de quelques concessions forcées ou consenties. Deux hommes en Europe prolongeaient cette illusion : le docteur Samuel Johnson à Londres, et François-Marie Arouet de Voltaire
à Ferney. Le premier, solennellement sensé, d'une pesanteur lente, d'une vitalité formidable, d'une érudition qui rappelait sans lui ressembler celle de Benjamin Jonson, d'une probité tout anglaise, mais peu sensible à la poésie véritableetimbudes préjugésdu néo-classicisme, dressait, dit M. Edmond Gosse, « ses fameuses et amusantes Vies des Poètes comme un rempart contre les forces que ce sagace critique avait depuis longtemps senties s'avancer et qu'il était décidé à combattre ». Le second, Voltaire — tout en cédant sur quelques points, soit en écrivant des romans, soit en laissant de plus en plus percer dans ses tragédies des influences de l'auteur d'Hamlet et de Jules Césa?^ — avait d'instinct porté la lutte contre Young et Ossian et surtout contre « Shakespeare »; — mais non précisément contre le Romantisme, pour l'excellente raison qu'en dépit de son triomphe, la nouvelle école n'avait pas encore pris le nom ni la pleine physionomie qui ne devaient apparaître qu'au commencement du dixneuvième siècle, et aussi parce que la suprême citadelle des néo-classiques, dont ils ne devaient êtredélogés qu'en ï83o par Dumas, Vigny, Hugo, Musset, c'était le théâtre. De sorte qu'en France, l'ennemi ne paraissait pas encore avoir pris corps, maigre le rayonnement victorieux de Rousseau : ce dernier n'avait triomphé que par la forme peu à peu consacrée du Roman et, en dehors d'essais de jeunesse sans réelle portée, il n'avait abordé ni le théâtre ni la poésie proprement dite — la versification si l'on veut. Ce qu'il y avait de neuf dans Rousseau, c'était le sentiment romantique et le culte de la nature — deux choses sur lesquelles Voltaire ne trouvait pas de prise sérieuse. Aussi l'infatigable vieillard, dont la frêle et merveilleuse santé résistait à tout, bien qu'il posât à l'éternel malade, et dont la voix stridente retentissait à travers toute i'Europe,netrouvait-ilchezson adversaire qu'un endroit,
vulnérable : il attaquait surtout en Rousseau l'apôtre d'une théorie démocratique qui lui paraissait excessive — et dangereuse pour le succès des siennes. Nous réconcilions aujourd'hui Voltaire et Rousseau dans une admiration et dans une reconnaissance communes ; mais entre le bourgeois libre penseur et modérément libéral qu'était Voltaire, et le démocrate intransigeant et plein de religiosité qu'était Rousseau, le conflit devait éclater. Il en résulta nécessairement que Voltaire ne trouvant, au point de vue littéraire, que des ennemis assez insaisissables en Young, en Ossian et en Rousseau, devait surtout attaquer le prétendu Shakespeare, homme de théâtre dont le système s'opposait à celui des néo-classiques : ce fut donc l'auteur d'Hamlet et de la Tempête qui fit surtout les frais de la querelle.
Voltaire, on l'a vu, l'avait jadis beaucoup prôné, malgré certaines réserves; mais à la fin de sa vie, quand il le vit menacer l'idéal classique, quand il vit, en 1776, Letourneur « se permettre » d'en donner une traduction, après avoir lu V Essai historique sur Vorigiiieet les progrès du drame anglais (1768) de Suard, après avoir lu dans l'Encyclopédie même qu'éditaient ses amis deux articles du chevalier de Jaucourt où le grand Anglais était magnifiquement et ingénieusement comparé « à la pierre enchâssée dans l'anneau de Pyrrhus qui, à ce que dit Pline, représentait la figure d'Apollon avec les neuf muses dans ces veines que la nature y avait tracées elle-même sans aucun secours de l'art »; après avoir lu dans le livre Du Théâtre de Sébastien Mercier : « Notre superbe tragédie si vantée n'est qu'un fantôme revêtu de pourpre et d'or, mais qui n'a aucune réalité », et : « On a pris un filon pour la mine entière, et l'on a voulu croire que la mine était tarie, tandis qu'elle a des rami fications immenses »; après avoir lu Diderot qui trou-
vait l'auteur d'Hamlet, un « colosse gothique, mais entre les jambes duquel nous passerions tous»; après avoir lu la seconde préface du Château dOtrante d'Horace Walpole — Voltaire éclata; et, sentant le danger pour son école, reniant ses éloges d'autrefois, il déclara la guerre avec une ardeur toute juvénile, malgré ses quatre-vin^t-deux ans. Déjà en 1768, il avait écrit à la duchesse de Choiseul :
« La femme du protecteur est protectrice, la femme du ministre de la France pourra prendre le parti des Français contre les Anglais avec qui je suis en guerre. Daignez juger, Madame> entre M. Walpole et moi... Vous me trouverez bien hardi, mais vous pardonnerez à un vieux soldat qui combat pour sa patrie et qui, s'il a du goût, aura combattu sous vos ordres.»
Mais ce fut bien pis au lendemain de la traduction de Letourneur I S'il ne perdit rien de son style inimitable, aussi plein de justesse que de souveraine aisance, le glorieux vieillard perdit toute mesure dans sa lettre du 19 juillet 1776 à d'Argental :
« Il faut que je vous dise combien je suis fâché contre un nommé Letourneur, qu'on dit secrétaire de la librairie, et qui ne me paraît pas le secrétaire du bon goût. Auriez-vous Iules deux volumes de ce misérable .'* Il sacrifie tous les Français sans exception à son idole comme on sacrifi lit autrefois des cochons à Gérés; il ne daigne pas même nommer Corneille et Racine. Ces deux grands hommes sont seulement enveloppés dans la proscription générale, sans que leurs noms soient prononcés. Il y a déjà deux lomes imprimés de ce Shakespear, qu'on prendrait pour des pièces de la foire, faites il y a deux cents ans. Il y aura encore cinq volumes. Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile ! Souffrirezvous l'affront qu'il fait à la France .^ Il n'y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d'âne, assez de piloris
pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous parlant de lui. Ce qu'il y a d'affreux, c'est que le monstre a un parti en France; et pour comble de calamité et d'horreur, c'est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespear; c'est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j'avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m'attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille pour en orner le front d'un histrion barbare. »
Voltaire oubliait ses éloges de 1734 1 Celui qu'il qualifiait en 1776 de monstre, et dont l'œuvre n'était qu'un énorme fumier semé de quelques perles, il l'avait appelé «un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime... » Et c'était à tort aussi qu'il accusait Letourneur de n'avoir pas cité Corneille et Racine dans la préface de sa traduction ! La colère et le dépit l'aveuglaient. La vérité, c'est que Letourneur n'avait pas cité Voltaire, et ce poète aussi personnel et aussi irascible qu'il était généreux, parvenu à une gloire qui n'eut peut-être jamais d'égale, idolâtré du monde, cité à propos de tout, caressant l'impossible rêve d'être le premier dans tous les genres, n'était pas habitué à être passé sous silence — dit avec raison M. J.-J. Jusserand, à qui nous faisons ici quelques emprunts (i). Qu'on lise l'extrait suivant d'une seconde lettre à d'Argental enlevée avec la verve entraînante, l'accent reconnaissable entre tous de cet homme extraordinaire qui fait souvent rire et pleurera la fois, et dont un petit buste sarcastique au front magnifique semble éclairer tout un appartement :
« Mon cher ange, l'abomination de la désolation est dans le temple du seigneur. Le Kain me dit que puisque toute la
10 Shakespeare en France sous T Ancien Régime, p. 3oi.
jeunesse de Paris est pour Letourneur... et qu'enfin on va donner une tragédie en prose où il y a une assemblée de bouchers qui sera d'un merveilleux effet. J'ai vu finir le règne de la raison et du goût. Je vais mourir en laissant la France barbare ; mais heureusement vous vivez et je me flatte que notre jeune reine (Marie-Antoinette) ne laissera pas sa nouvelle patrie, dont elle fait le charme, en proie à des sauvages et à des monstres. Je me flatte que M. le maréchal de Duras ne nous aura pas fait l'honneur d'être de l'Académie pour nous voir mangés par des Hottentots... J'ai voulu venger les Français avant de mourir. J'ai envoyé à l'Académie un petit écrit dans lequel j'ai essayé d'étouffer ma juste douleur pour ne laisser parler que ma raison. »
Le « petit écrit » fut lu le dimanche 2 5 août 1776, en une séance solennelle de l'Académie, qui avait été préparée de longue main. 11 fut lu par d'AIembert qui passait pour le premier lecteur de France ; et le marquis de Villevieille devait partir le lendemain de grand matin, se proposant de crever quelques chevaux de poste jusqu'en Suisse pour avoir le plaisir de rendre compte le premier à Voltaire de son succès. Ce succès avait été grand, au milieu d'une foule d'Illustrations et d'étrangers, où l'on remarquait l'érudite et enthousiaste « shakespearienne », la comtesse Elisabeth de Montaigu, qui faisait alors un tour de France et qui avait osé dire en 1755 qu'on devrait brûler Voltaire et sa tragédie de VOrphelin de la Chine. Cependant, comme le rappelle M. J.-J. Jusserand, les protestations d'un garçon de douze ans avaient failli troubler la séance :
« II y avait dans l'Assemblée, écrit La Harpe au grand-duc de Russie, un jeune Anglais de dix à douze ans, élevé dans la religion de Shakespeare comme tout bon Anglais. Il pétillait de colère à tous les sarcasmes de Voltaire et aux ris de
rassemblée. Il demanda à ceux de sa compiignie un sifflet: < Je veux siffler ce Voltaire ! » disait-il. On eut grand'peine à le faire tenir tranquille (i). »
Vainement une assemblée triée sur le volet avait-elle acclamé la lettre du vieillard immortel : la partie était perdue. Voltaire luttait au théâtre contre un plus fort que lui ; et il allait emporter pour jamais dans sa tombe rayonnante la littérature et le théâtre néo-classiques< Sans doute le sentait-il confusément, car après son succès du 25 août 1776, il ne désarma point pendant les deux années qui lui restaient encore à vivre
Écoutons M. Jusserand, le meilleur guide que l'on puisse suisTe, car son livre — contrairement à tant d'autres ! — est de ceux qu'on n'aura jamais besoin de refaire :
« Le 10 février 1778, Voltaire, âgé de quatre-vingt-quatre ans, rentrait à Paris pour ses derniers triomphes. Il demeurait ferme et inébranlable en ses croyances littéraires... Ce séjour fut une longue fête. Quand Voltaire vint à la représentation d'Irène, la foule se précipita au-devant de lui, ouvrit la porte de son carrosse ; les plus proches « avancèrent les bras, saisirent cette chère idole, et, sans lui donner le temps de se reconnaître, l'enlevèrent et le portèrent jusqu'à l'escalier ». Il parut dans sa loge, et les applaudissements éclatèrent : il salua à la ronde ; « le comédien Brizard saisit ce moment favorable, entra à Timproviste, lui mit sur la tête une couronne de lauriers », et les applaudissements redoublèrent. Après la pièce, la toile se leva de nouveau ; le buste de .M. de Voltaire sévit, placé au milieu du théâtre, environné de tous les acteurs et actrices vêtus en habit de gala, ayant tous une couronne de laurier à la main », qu'ils placèrent « à leur tour sur la tête de ce poète immortel »... Mais It
(i) Correspondance, 1801, lettre 53.
triomphateur n'oubliait pas sa querelle ; il dédiait sa tragédie à l'Académie française et profitait de l'occasion pour faire une dernière incursion sur le territoire ennemi. Irène, disait-il dans sa nouvelle lettre à des confrères, n'a qu'un mérite ; elle est dans les règles : «Je sens combien il est peu convenable à mon âge de quatre-vingt-quatre ans, d'oser arrêter un instant vos regards sur des fruits dégénérés de ma vieillesse. La tragédie d'Irène ne peut être digne de vous ni du théâtre française, elle n'a d'autre mérite que la fidélité aux règles... Vous éclairâtes mes doutes et vous confirmâtes mon opinion, il y a deux ans, en voulant bien lire, dans une de vos assemblées publiques, la lettre que j'avais eu Thonneur de vous écrire sur Corneille et sur Shakespeare. Je rougis de joindre ensemble ces deux noms, mais j'apprends qu'on renouvelle au milieu de Paris cette incroyable dispute... »
On la renouvelait, en effet, ô glorieux athlète I ou plutôt elle n'avait pas cessé; et comme nous l'avons vu, même chez les plus ardents admirateurs de Voltaire polémiste, historien et poète léger, beaucoup cédaient avec enthousiasme à l'idéal nouveau. Grâce à l'anglomanie qui avait envahi la France et l'auteur de Mérope luimême, le culte de Shakespeare, d'un théâtre libéré de règles factices, grandissait en dépit des dernières résistances (i).
(i) Rappelons qu'en réponse à Saint-Marc qui avait rimé le compliment lu au théâtre le soir de l'apothéose, Voltaire écrivit un de ces harmonieux impromptus où il est resté sans égal pour l'aisance parfaite et la sensibilité cachée :
Vous daignez couronner aux jeux de Melpomène
D'un vieillard affaibli les eflorts impuissants.
Ces lauriers dont vos mains couvrent mes cheveux blancs
Etaient nés sur votre domaine. On sait que de son bien tout mortel est jaloux ; Chacun garde pour soi ce que le ciel lui donne ;
Le Parnasse n'a vu que vous
Qui sût partager sa couronne.
De cet homme à maints égards unique, qu'on nous permette
En France, aussi bien qu'en Angleterre, le milieu était devenu propice pour son triomphe graduel. L'influence réciproque des deux pays l'un sur l'autre fut d'abord à peu près égale. Mais bientôt l'idéal désagrégé du néo-classicisme ouvrit à l'irrésistible influence du Nord totalement réveillé ce noble et pimpant dixhuitième siècle français tout frémissant d'élégances riantes, d'aspirations encore indéterminées, d'amour d'une liberté nouvelle et d'une sensibilité grandissante
de citer encore, entre tant d'autres, le compliment sans pareil adressé à la marquise de Boufflers avec un exemplaire de la Henriade. Elle est comparée à l'héroïne, Gabrielle d'Estrées :
Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle.
Vous êtes simple et naturelle, Et sans prétendre à rien, vous triomphez de tous. Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle, Je ne sais pas ce qu'on eût dit de vous, Mais on n'aurait pomt parlé d'elle.
Ce vieil Hercule savait mieux que le Grec manier les fuseaux ! Quand on s'arrête à Paris, sous la statue penchée du géant, sur le quai qui porte son nom, entre l'Institut et le Pont-Neuf, les scènes de 1778 se rallument dans la mémoire hallucinée, telles que nous les a transmises notamment la gravure de Moreau le jeune; une rumeur et des visions peuplent soudain tout l'espace jusqu'à travers les murailles : on a revu la séance de l'Académie, la soirée à l'Opéra, la foule du temps se renouvelant sans cesse devant l'hôtel du marquis de Villette qui reçut le glorieux patriarche de Ferney — et tout défaillant d'une ivresse sacre'e, on se rappelle ce que dit le plus sublime et le plus chrétien des poètes français, Alphonse de Lamartine, au début des Confidences : « Voltaire à son court et dernier voyage qui fut un triomphe vint rendre visite aux jeunes princes. Ma mère qui n'avait que sept à huit ans, assista à la visite, et, quoique si jeune, elle comprit par l'impression qui se révélait autour d'elle qu'elle voyait quelque chose de plus qu'un roi. L'attitude de Voltaire, son costume, sa canne, ses gestes, ses paroles étaient restés gravés dans sa mémoire... >
Nous citons ce passage pour certains journalistes qui s'imaginent parfois insulter la mémoire du grand homme, ce qui prouve à toute évidence qu'ils sont plus chrétiens que Lamartine luimême. Sont-ils aussi plus sublimes ? c'est une autre question.
qui se marquait par la prépondérance qu'y avait prise la musique. Qu'on le revoie dans son ensemble, qu'on se rappelle son caractère et sa physionomie impressionnable, avide et légère ! Nous en avons tracé, dans un de nos livres, une esquisse dont on nous permettra de citer un fragment :
«Ces tourbillonnements rosâtres, ce sont les menuets irisés qui s'ébranlent en rivalisant de grâce : arc-en-ciel au bal ! Trianon apparaît en pleine fête et Montmorency en plein silence. L'Opéra s'illumine et trépide dans l'or. Des bosquets scintillants déroulent leur fraîcheur diaprée où s'avancent, en costumes Pompadour, CoUin d'Harleville dans les parages du Moulin-Joli, Sedaine avec Nicolette, Pezai avec la rosière de Salency.
«Graduellement, toute la France apparaît. Voltaire, flatté par des rois, regarde, sarcastique et accueillant^ du sein d'une auréole dont la pâle splendeur aiguisée d'esprit, se projette de toutes parts au loin, sur l'Europe attentive. En roquelaure marron, le grand Rousseau, solitaire, enthousiaste, défiant, cherche la pervenche non loin du lac de Genève, et les hauteurs voisines de la Savoie, aux pics pareils à des seins sous la neige d'un nuage satiné, ouvrent dans un clair soleil leurs rustiques Édens d'une étrange attirance. . . Diderot, cœur débordant, s'élance en tous sens comme un aigle qui butinerait. Buffon étale au château de Montbard sa majestueuse ménagerie plus noble que maints palais. Orageux et souple, passe Mirabeau, léonin profil ravagé. Cérémonieusement mignard, Dorât, en courte veste jonquille à queue de friquet, offre deux doigts à Chloris somptueuse et, dans son fard piquant, l'œil un peu niais pour qui veut s'y fier : incliné, devant elle comme une bouquetière écarlate, Monseigneur le cardinal de Bernis lui offre un madrigal. Piron se déboutonne fièrement devant l'Académie éperdue.
D'une lucarne sidérale, Gresset lâche son évangélique perroquet. Chamfort pétille nonchalamment parmi les spirituels jabots de la monarchie absolue tempérée par des chansons. La Harpe pince les ficelles de sa lyre, entre lesquelles sifflent, terribles, les flèches de Rivarol: « Votre distique est bien, mais il a des longueurs. »■ — • « Les charades de M. de Fulvy sont un peu trop épiques. » — « L'archevêque de Toulouse est empoisonné ? Il aura avalé une de ses maximes. » Une douce prairie, ceinte d'églantiers, s'émaille de pâquerettes, où Colombine, Léandre et les fables de Florian dansent autour d'un agneau bleu tendre, pendant que Némorin verse des larmes de miel au voisin cimetière, ignorant encore qu'on ne meurt jamais dans les pastorales ! Vestris esquisse le pas de quatre de « Panurge à l'île des Lanternes ». Sphinx adorable, par fidélité infidèle, iManon sourit avec une bonté ambiguë. Le bon Delille — « l'abbé Virgile ! » — dérobe au grand Mantouan quelques feuilles de laurier pour son pot-au-feu. Adossé à une commode de bois de violette, où d'infimes singes musiciens, jolis comme des anges, f auréolent de grimaces et de gambades, Chérubin guigne Fanchette ingénument assise sur le sofa de Crébillon ; de potelés amours fripons sortent des frêles guirlandes du dossier — et le pauvret qui n'ose oser ! Au frais mystère d'odorants bocages, Bernardin, l'amant des hirondelles, conduit Paul et Virginie dans le charme ineffable des lataniers et des pamplemousses, mais abuse un peu de leur innocence pour leur expliquer la philosophie des causes finales, Lebrun oublie d'aiguiser une épigramme. Figaro, lassé par la vie d'être scrupuleux, rit comme il pleurait autrefois, s'il faut l'en croire. Le délicieux Parny, délaissant Eléonore, ranime le vieil Olympe pour lui faire des niches. Le père Brumoy polit la montagned' Eschyle pour
qu'elle soit plus belle. Bitaubé dessèche un Homère à l'usage de l'Institut. Le vénérable et modeste Ducis, au fond de l'héritage paternel, plume de toute sa conscience l'excessive exubérance de « Shakespeare », trop dénuée de goût — tandis qu'au loin, tout là-bas, dans la fantastique déchirure des brumes, Frédéric le Grand, les bras croisés sur ses larges brandebourgs, cause avec un manteau de velours fauve et fait un soudain haut- le-corps : « Vous avez été présenté au roi de France, monsieur d'Alembert : que vous a-t-il dit ? — Il ne m'a pas parlé, Sire. — A qui donc parle-t-il ? »
«Ici, s'ouvre un salon aux lumineux panneaux enguirlandés de roses : rentrant de la « Zémire et Azor » ou la « Belle et la Bête », Sophie Arnould éblouit ses admirateurs qui font la haie, une haie bariolée, sur l'argent cassé de ses harmonieux satins et sur le parfum d'une ruche de tulle grenat caressant ses épaules ; à peine assise, elle complimente Grétry sur le dos du collaborateur, Marmontel, qui demande imprudemment son avis : « La musique, monsieur, est la belle. »
«Adorable fouillis de parterres mondains ! frivole et papillotant coucher de soleil ! qui donc saurait vous peindre ? Jupes royalement extravagantes, coquets falbalas de brocarts, neige embrasée des mousselines; fluides coiffures constellées d'affiquets, moues affectées de touchants minois, flèches narquoises au fond des bagnolettes, jeux d'éventails, boudoirs d'azur rehaussés de pastels où Fontenelle centenaire, n'ayant pu ramasser un gant s'écrie : « Ah I madame, si j'avais encore quatrevingts ans ! », raquette de marivaudages, souplesse impertinente de radieuses lignes, nuques de soie châtaine et blonde, seigneurs à fracs aussi bigarrés que les élégants villageois en biscuit qui se becquètent sur les consoles, marquises évaporées et chatoyantes discutant mé-
taphysique avec Helvéîius, Condillac et d'Holbach, gillettes boudant les marjolets, caillettes et beaux-esprit s'enfonçant dans les allées où les paons ouvrent leur joaillerie au chant des mandolines et des jets d'eau, pathos brillante, libertinage d'esprit, malignes flatteries, graves futilités, toiles mignonnement ardentes de Fragonard spiritualisées aux lointains des miroirs : tout circule, pirouette, ondoie, babille, étincelle, séduit, suprême opéra-comique qui va finir en tragédie comme une floraison d'automne dans l'orage.
« Cependant, assis près d'une chifTonnière à bronzes rocaillés, signée Piranèse, le chevalier Christophe- Willibald Gluck, contemple et médite, vigoureusement extasié dans un sourire, le souffle des dieux sur ses tempes, tremblante et liliale à ses côiés l'ombre d'Iphigénie, et toute une résurrection de la Grèce transfigurée autour de lui, jusqu'au fond des légendes d'harmonie et de lumière...
« Là-bas, au soleil où Naples enchâsse sa mosaïque, dans une fusion d'azur, la planante gaîté de Cimarose enivre allègrement les échos de Palestrina ; — et ce beau jeune homme de Salzbourg à la sérénité enchantée d'une joie purifiante, ce méconnu qui fera s'agenouiller les âges, ce front où Phidias et Raphaël reviennent se mirer et qu'ils allument en y posant les lèvres, c'est le divin Mozart lui-même, devant qui le vieux Haydn, tout épuisé de gloire, abdique respectueusement. Mozart ferme le siècle ! Mais qui l'a donc ouvert, et rempli de tout son sillage ? Voyez venir, dans la grâce nacrée d'un mirage vermeil, célestes carnavals aux bois d'adolescence, l'ombrage mystérieux de charmilles fuyantes et d'arbres en berceaux où languissent des braises d'émeraude, le long d'allées sans fin et de bosquets entr'ouverts comme des corsages, voyez venir en un songe pimpant cet éden
irisé : le monde de Watteau! Arlequin a surgi dans une atmosphère de féerie, de tendresse et d'indolence, il allonge prestement le prisme de son pied dans l'école de « Tillustre monsieur » Lebrun, et voilà quelque chose de changé en France! Une luxuriante fée des jardins du Luxembourg, au visage rosé, souplement irradiante et givrée de soie ténue, couronne le jeune Antoine de verveine et d'if, puis recule dans l'autre siècle, appelle d'un signe toute l'immortelle famille de Bergame, salue, et disparaît, semble-t-il, dans une comédie de Molière. Et l'œil grisé croit voir encore ses vibrantes pampilles et les plis de sa robe si magiquement fluides! L'intérieur des bois se tamise et s'argente d'un soleil pâle qui cherche à les restituer... iMais il est temps, retirons-nous: les amants, exquis bergers neigeux, lilas, soufrés, rosoyants, feuille-morte ou saphir, se taisent près d'un tronc vespéral et moussu, sous le regard d'un vieux faune romain qui sort de sa gaine de lierre, trois moineaux indiscrets sur l'épaule, et sous la blanche protection d'une Vénus enchantée qui passe sa vie à rajeunir. Retirons-nous, la mésange attardée s'envole comme un iris ailé, et la lune, silencieuse amie, augmente leur ivresse en emparadisant la nuit chanteuse des feuillées. A l'horizon indécis, d'autres encore apparaissent sans cesse pour s'évanouir dans cette voluptueuse lumière opale de Boucher dont les derniers reflets s'éteignent: tandis que seuls, Annette et Biaise, Pierrot et Cydalise s'attardent au premier plan, sortis d'un acte de Modeste- André Grétry, et là, par cette péremptoire raison qu'ils portent des habits charmants et qu'on n'a pas vingt ans pour les vilains yeux du roi de Prusse, ils s'embrassent sans relâche ni ennui apparent au murmure insidieux des bouleaux entremêlés. »
Mais ce fut pendant les seize dernières années du 1
règne de Louis XV et les seize premières du règne de Louis XVI, que se vérifia ce qu'avait écrit en 1760 le comte d'Argenson après la traduction de Tom Jones : « L'anglicisme nous gagne î »
Dès 1760, au moment où paraît la Nouvelle Héloïse de Rousseau, cette influence devint bientôt une fureur, une manie, un délire.
C'est le temps où les ailées et les taillis uniformes des parcs de Versailles, de Marly, de Chantilly, font place aux jardins anglais ou paysagers avec allées sinueuses pleines de rêverie, perspectives inattendues, grottes, ponts rustiques, ravins ombragés, belvédères, tombeaux; et où la reine Marie-Antoinette, costumée en bergère, chapeau de paille, fichu de gaze, robe de percale blanche, soigne sa laiterie au Petit-Trianon. C'est le temps où les modes britanniques se mêlent aux françaises : long habit étroit, frac, gilet, cravate et badine, au lieu de l'habit galonné, des dentelles et des deux montres avec breloques ; où certains se vêtent à la Benjam.in Franklin, gros drap et bâton noueux ; et où les femmes portent des robes à la Jean-Jacques Rousseau « analogues aux principes de cet auteur », des coiffures dites « poufs au sentiment » ou à V « Union de la France et de l'Angleterre». C'est le temps où l'on ne met plus de poudre aux petits garçons. C'est le temps où l'on voit apparaître des magasins à enseignes anglaises, les Vauxhalls, les courses de chevaux, les jockeys, les clubs, les thés, la boxe. C est le temps où l'on répète avec Rousseau : « O tristesse enchanteresse î ô langueur délicieuse d'une âme attendrie ! combien vous surpassez les turbulents plaisirs, et la gaieté folâtre, et la joie emportée, et tous les transports qu'une ardeur sans mesure offre aux désirs effrénés des amants ! » C'est le temps où l'on passe chez le prince de Conti des matinées à l'anglaise, comme
celle dont parle le Saint-Preux de la Nouvelle Héloïse à Milord Edouard, « réunis et dans le silence goûtant à la fois le plaisir d'être ensemble et la douceur du recueillement », et où Sébastien Mercier écrit dans son Tableau de Paris : « Sachez, Français dont on vante la prétendue gaieté, que les âmes frivoles ne savent ni raisonner ni jouir ! » C'est le temps où Baculard d'Arnauld s'écrie dans la préface de son drame du Comte de Comminges après une lecture des Nuits d'Young: « Mon âme s'est enfuie dans les tombeaux... J'ai fouillé dans le sein d'une nouvelle nature. Eh ! quelles richesses n'y ai-je point découvertes ! » C'est le temps où Melchior Grimm ayant fait dans sa Correspondance quelques réserves sur l'apprêt de la douleur chez Edouard Young, s'attire cette protestation de Diderot : « Ah I monsieur Grimm ! monsieur Grimm ! Votre conscience s'est chargée d'un pesant fardeau 1 » — de ce Diderot qui, à la mort del'auteurde Clarisse Harlowe.Qn 1761, avait écrit dans son Éloge de Richardsofi le passage souvent cité : « O Richardson,Richardson, homme unique à mes yeux, tu seras ma lecture dans tous les temps ! Forcé par des besoins pressants, si mon ami tombe dans l'indigence, si la médiocrité de ma fortune ne suffit pas pour donner à mes enfants les soins nécessaires à leur éducation, je vendrai mes livres et tu me resteras, tu me resteras sur le même rayon que Moïse, Homère, Euripide, Sophocle...» C'est le temps où l'on croyait, comme l'avait écrit l'abbé Prévost d'Exilés, qu' « il n'y a point de pays où l'on trouve tant d'humanité, des idées si justes d'honneur, de sagesse et de félicité que parmi les Anglais »; et que l'Anglais est « une écorce saine, sous laquelle la première chose qu'on est porté à croire, c'est qu'il ne saurait y avoir de corruption cachée ». C'est le temps où l'on rappelle le mot de Tacite que les Anglais ne savent
pas rire des vices. C'est le temps où les écrivains et les savants font le voyage d'Angleterre : Rousseau lui-même, Helvétius qui revient « fou à lier », Mirabeau, d'Holbach, Grimm, Roland, de Jussieu, Mme de Genlis, Raynal, Fontanes, Duclos, Suard, l'abbé Le Blanc, Morellet, Lafayette, Gournay, Necker et sa femme, les ' abbés d'Expilly, Bonnet, Coyet, Elie de Beaumont, Lalande, etc. C'est le temps où Garât écrit que si un télescope comme celui dHerschell et un cornet acoustique de la môme portée avaient existé à cette époque, ils auraient été dirigés sur l'Angleterre plus souvent encore que sur la lune et les autres corps célestes (i). C'est le temps où cette charmeuse, touchée d'un mal d'aimer inconnu, iVllle de Lespinasse, entraîne dans son salon de la rue Bellechasse d'Alembert, Condorcet, Turgot, le généreux duc de La Rochefoucauld, le comte de Liancourt, le comte Joseph Suard; tandis que son ancienne protectrice, l'aristocratique, la calme et la voltairienne Mme du Defîand, subit soudain la contagion générale, et, vieille, aveugle, dans son salon aux tapisseries couleur de feu de la rue Saint-Dominique, s'éprend de ce singulier et captivant Horace Walpole, connaît, selon son mot poignant « la privation du sentiment avec la douleur de ne pouvoir s'en passer » — et, en lyyS, écrit à celui qu'elle aime : « Depuis vos romans, je ne sais plus lire aucun des nôtres. » C'est le temps où l'on admire le mot de la Clarisse de Richardson étendue sur son lit de mort : « Qu'il est heureux pour moi d'avoir senti l'affliction dans cette vie I » C'est le temps où le chansonnier Collé écrit dans le Journal historique (sept. 1764) : « Pour les romans, s'ils ne sont traduits de l'anglais, on ne les lit pas », et où Dorât lui-même, le poète à la mode des sa-
(i) Mémoires sur Suard.
Ions et d'une mythologie émincée, va jusqu'à s'écrier : « O Germanie, nos beaux jours sont évanouis, les tiens commencent! » C'est le temps où Beaumarchais luimême, ce petit-fiIs de Molière et de Le Sage qui a traversé l'Encyclopédie, écrit cette ligne à peine croyable sous sa plume : « Si quelqu'un est assez barbare, assez classique 1... » C'est le temps où le voyage en France de Sterne et celui du fameux acteur David Garrick, l'interprète du prétendu Shaxper — pour ne rien dire de ceux de Hume et de Franklin ! — prennent les proportions d'événements, provoquent cette sorte de délire dont les témoignages laissent presque incrédules. C'est le temps où les traductions d'Young et d'Ossian par le comte de Bissy et Letourneur bouleversent tout le monde. C'est le temps où l'on s'étouffe au salon devant la soi-disant ingénue deGreuze. C'est le temps où Mme de Genlis, préceptrice de Louis-Philippe, fonde l'ordre de la Persévérance; où les dames nobles se mettent à allaiter leurs enfants pour suivre les préceptes du grand réformateur qui leur a ouvert l'Eden de Clarens. C'est le temps où la famille royale blâme Louis XV de tenir rigueur au « défenseur de Calas. » C'est le temps où Louis XVI apprend la serrurerie et où son frère, le comte d'Artois, le futur Charles X, aide un charretier àse désem bourber, chose extraordinaire d'après les idées régnantes; où l'on s'évanouit à la lecture de pièces sentimentales dans les salons. C'est le temps où le marquis de Choiseul passe des journées au lit à se faire lire des contes de fées. C'est le temps où les princes de Ligne et de Croy décrivent comme une faveur une visite au modeste domicile de Rousseau, rue Plâtrière ; où la duchesse de Montmorency, la comtesse de Boufflers, la marquise de Créqui, la marquise de Verdelier, Mme de Chenonceaux, la duchesse de Saxe-Gotha, Mme d'Épinay,
Mme d'Houdetot, et tant d'autres, en dépit des préjugés du temps, s'éprennent du grand Genevoiset lui écrivent comme une foule de bourgeoises ou d'actrices de l'Opéra ; où la placide Mme de Chot s'écrie chez la duchesse de Chartres, au Palais-Royal, dans une société brillante, « qu'il n'existe pas une femme véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément». C'est le temps où Mlle Philipon, la future Mme Roland, pleure jusqu'au matin en lisant la Nouvelle Héloïse; où la princesse de Talmont fait dételer le carrosse qui doit la conduire au bal de l'Opéra et se retrouve plongée à l'aurore dans le nouveau livre qu'on vient de lui apporter. C'est le temps où l'arbitre des élégances, la maréchale de Luxembourg, cette délicate amie de philosophie, court de grand matin par la ville en 1762, afin de favoriser sa fuite après la condamnation de VÉmile. C'est le temps où Mme de Francueil fond en larmes en voyant pour la première fois ce glorieux prosateur et poète dont la sincérité enflamme les cœurs, ce Rousseau dont Michelet a dit que sa parole, en se répandant dans les airs, a changé la température ; et où l'Ile des Peupliers qui renferme ses restes depuis 1778, devient un lieu de pèlerinage pour les dames, parmi lesquelles la reine Marie-Antoinette se montre l'une des plus ardentes. C'est le temps où Voltaire, qui a ses dévotes aussi, en tête desquelles Mmes Suard et du DefFand, est enveloppé dans cet attendrissement universel, voit les femmes se trouver mal en sa présence, les jeunes filles se jeter dans ses bras — comme avant de mourir, il voit tout Paris l'enlever de son carrosse, le porter en triomphe, r« étouffer sous des roses », le couronner à l'Opéra, pendant que l'Académie invente un cérémonial exceptionnel pour le
recevoir, et que l'attendent chez le marquis de Villette les princes, et toutes les illustrations du temps, parmi lesquelles Christophe-Willibald Gluck lui-même. C'est le temps où le comte de Ségur déclare préférer un mot d'éloge de d'Alembert ou de Diderot à la faveur royale la plus signalée. C'est aussi le temps que le docteur Mesmer soutient que le magnétisme animal, issu du fluide subtil où baignent tous les univers, influe sur les corps vivants, et, en habit lilas, agite ou calme de sa baguette magique les malades sans cesse renouvelés place Vendôme autour de son baquet ; tandis que le comte Cagliostro, l'apôtre de Tilluminisme et des rosescroix, en habit écarlate, ouvre aux aspirations nouvelles un infini qui ne semble pas équivoque, car, comme le dit Bersot, le merveilleux paraît alors tout naturel. Enfin , quoiqu'il s'agisse moins de la vraie et profonde sensibilité britannique, difficilement imitable, que d'une sentimentalité entachée d'emphase et de fadeur, quoique cette tendance nouvelle n'aflecte que la partie lettrée de la nation, quoiqu'on ne vise qu'à des réformes sociales et non à des transformations, quoique les traits du siècle persistent sous le voile qui les altère déjà, c'est le temps où, en attendant Chateaubriand qui va bientôt s'épanouir, tout se teint du sentiment combiné de Rousseau et de l'Angleterre, qu'il s'agisse d'œuvres appartenant à l'esprit romantique nouveau ou bien au néo-classicisme en désagrégation : les Saisons (1764) de Saint-Lambert, le Philosophe sans le savoir de Sedaine, les Idylles morales de Léonard, VHamlet classique de ! Ducis, les Variétés littéraires de l'abbé François Ar- ! nauld et de Suard, le Recueil d antiquités de Caylus, le \ Voyage littéraire en Grèce de Guys, le Diable amoureux de Cazotte, Vltinéraire aux principales pilles de r Europe de Dutens, le Paysan parvenu de Restif de la
bretonne, Ernestine de Mme de Riccoboni, les Lettres à Sophie de Mirabeau, les premières pièces d'Evariste ^arny, les Incas de Marmontel, les Amours de Berlin, es Adieux à la vie de Gilbert, V Histoire des Éiablissenents dans les deux Indes de Raynal, les Jardins de 3elille, les Romans de chevalerie adaptés de du Tressan, e Voyage pittoresque en Grèce de Choiseul-Gouffier, Estelle et Ne'morin de Florian, les Mémoires sur lan- :ienne chevalerie parSainte-Palaye, les Veillées du Château de Mme de Genlis, les premières poésies d'André Zhénier, les Lettres à Emilie sur la Mythologie de Demoustier, Paul et Virginie de Bernardin de Saint- Pierre, le Faublas{vc\OTd\ à sa façon) de Louvetde Cou- ^ray, le Voyage dWnacharsis de Tabbé Barthélémy, e Comte de Comminges de Baculard d'Arnaud, les Ruines du comte de Volney, Adèle de Sénanges de la marquise de Souza, sans compter les écrits d'un Belge :omme le prince de Ligne, d'une Hollandaise comme Mme de C barrière, auteur de cette Caliste au ^ pathé- :ique discret, et doucement profond » a dit Sainte- Beuve, sans compter l'opéra-comique même qui devient îentimental aussi avec la Lucile {1769), le Richard Cœur-de-Lion, etc. du Liégeois Grétry, et sans compter maintes pages des Mallet du Pan, des Ramond, des \rnault... Quelle époque ! Plusieurs des noms que nous menons de citer peuvent ne plus être que des ombres. M'importe ! Ce sont des ombres heureuses, comme celles V Orphée et d'Armide : elles vivent avec les dieux dans .'impérissable Thulé des arts, leur silhouette au moins s'y reverra toujours !
Quand Edmond Malone s'établit à Londres, en 1777, ï l'âge de trente-six ans, l'Angleterre offrait le spectacle non moins impressionnant d'un monde aussi enthousiaste sinon aussi frénétique, et d'une originalité
plus fondamentale, plus naturelle et plus grandiose. Loin de subir des influences étrangères, elle étalait simplement, aux yeux de l'Europe fascinée, la splendeur énergique et les tréfonds de son génie épanoui jusqu'au fond de l'Ecosse. Le brouillard de la versification néoclassique, qui avait souvent estompé ses beaux paysages, s'il ne les avait pas entièrement recouverts, était transpercé de toutes parts, en attendant son imminente disparition ; le voile immense de la Belle au Bois dormant s'évanouissait de lui-même ; les eaux et les montagnes s'animaient d'échos frais et nouveaux dans ce vaste réveil élargi ; et pendant que l'aurore boréale d'Ossian projetait au loin les reflets éphémères de ses plaintives visions, qu'allaient s'élever comme l'hirondelle et l'alouette la pensive douceur de Cowper et les vibrantes rusticités matinales de Burns, et que les poètes des Lacs, Wordsworth, Coleridge et Southey, dans la journée qui s'avançait, allaient préluder de concert avec les Anne Radcliff'e, les Frances Burney, les Jane Austen, en attendant l'entrée en scène des Walter Scott et des Byron. Les progrès de la science et de l'esprit humain, la pénétration mutuelle plus intime des difl'érents peuples, l'ébranlement des diverses croyances religieuses entreheurtées, l'ébauche d'une littérature universelle, que saluait le jeune Gœthe avec Herder (i), les essors
(i) A de prétendus écrivains patriotiques qui s'imaginent étourdiment, de nos jours encore, qu'on peut perdre ou altérer ses qualités natives en communiant dans la vie universelle, rappelons ce que disait déjà Garât en France au dix-huitiéme siècle : < Il ▼ avait une épreuve faite depuis trente ans sur une seule nation voisine, l'Angleterre; dès longtemps il n'y avait plus aucun moyen de douter que les croisements de races perfectionnent toutes les espèces végétantes et vivantes; et on devait en conclure que dans l'espèce humaine, si éminemment perfectible, grâce à la pensée, à la parole et à la conscience, le croisement des esprits, qui ont
d'espoirs inconnus, tout cela ouvrait des horizons d'infinies aspirations pleines de ravissements, de mystères, de flammes et de mélancolies. Beethoven allait succéder à Mozart (i).
L'Angleterre était le foyer, le centre de ce mouvement universel : ses rayons poétiques, avec son indus-
lussi leurs races, doit en produire de presque divines.» {Mémoires sur Suard^ tome I, p. i58.)
(i) Nul n'a mieux exposé qu'Hippolyte Taine ce qui se produisit alors : « L'esprit recommence l'évolution qu'il a déjà faite à \lexandrie, non pas, comme alors, au milieu d'un air délétère, ians la dégradation universelle des hommes asservis... mais au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société qui j'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit comme il finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux vers l'objet qu'ils veulent définir, de sorte que désormais Tmtelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes ;t saisir l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés, Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se oucher et à se connaître par l'ébranlement de la Révolution et des guerres de l'Empire, comme jadis les races séparées. Grecs, Syriens, égyptiens, Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la dominaion de Rome: en sorte que désormais chaque civilisation, élargie 3ar le choc des civilisations voisines, peut sortir de ses limites na- ;ionales et multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. [j'histoire et la critique naissent comme sous les Ptolémées... D'un Tiouvement commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les :auses reculent jusque dans une région abstraite où la philosophie l'était point allée les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors )araît la maladie du siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust... e veux dire le mécontentement du présent, le vague désir d'une jeauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse aspiraion versl'mfini. L'homme souffre de douter et cependant il doute... 1 se répand comme Faust en recherches anxieuses à travers les iciences et l'histoire et les trouve vaines, douteuses, bonnes pour les pédants d'académie ou de bibliothèque. C'est 1' « au delà » 3[u'il souhaite... Il y a un bonheur grandiose par delà les agrénents de la société et les contentements de la famille. Sceptiques, ■ésignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu ou im.aginé... {^Hist. ie la littérat. anglaise, tome IV.)
trie, se répandaient sur le reste du monde. Là, naturellement, « Shakespeare » n'eut à faire les frais d'aucune querelle. Il ne fallut pas combattre pour l'imposer, et si Garrick et quelques autres ne lui rendirent d'abord toute sa place qu'au prix de maintes altérations scéniques, il ne s'en retrouva pas moins de plain-pied dans son milieu, spontanément salué comme le dieu, l'aïeul, l'inspirateur et le guide. Et quand venaient de paraître presque simultanément en Angleterre et en France An Essay on the Writings and the Genius 0/ Shakespeare (1769) d'Elisabeth Montaigu comtesse de Sandwich, la Dramaturgie de Hambourg (1768) de Lessing et Y Essai sur l'Art dramatique (1775) de Sébastien Mercier, trois œuvres de critique qui agirent avec force dans le sens du courant général, il était inévitable qu'on s'occupât enfin d'une façon sérieuse, serrée, complète, de l'homme qui présidait au gigantesque mouvement national et international. La tradition, toute modifiée qu'elle fût, se renouait dans une large mesure avec celle des jours d'Elisabeth comme avec celle du moyen âge ; et ce qui avait satisfait, au sujet de l'auteur d^Ha?nlet, les curiosités superficielles de l'époque néo-classique, paraissait d'une manifeste insuffisance. L'Allemagne d'ailleurs, dégagée à son tour d'influences étrangères, saluait aussi le grand Anglais. En France, nous avons vu quelle admiration il excitait jusque dans le camp de Voltaire ; et les attaques acharnées mêmes dont il était l'objet disaient assez quelle importance on lui attribuait. Celui à qui l'on oppose tous les autres n'est-il pas le plus grand ? L'Angleterre se devaitdonc à elle-même de reconstituer, de compléter la biographie de Celui vers qui l'Europe entière tournait soudainement les yeux. Quelle avait été la vie de l'homme extraordinaire qu'on sentait confusément derrière Hamlet, Jaques, Bénédict, Brutus,
Prospéro — comme dans une foule de mots prêtés à d'autres personnages ? Ce que Rowe en avait dit pouvait-il encore suffire ? Le Romantisme n'a-t-il pas pour principe — contrairement à l'école de Timitation — d'exprimer les passions, les regrets, les douleurs, les espoirs de Fauteur d'une œuvre ? N'a-t-il pas pour principe le culte de la personnalité des hommes de génie où nous cherchons notre propre humanité, nos joies, nos consolations — et notre perfectionnement ? Si la meilleure part d'un poète se trouve dans son œuvre, n'est-il pas nécessaire cependant — et si délicieux! — de connaître l'essentiel de sa vie, ce qui en peut appartenir à tout le monde ? N'était-il pas possible de nous rendre celle de l'auteur d'i/am/e^, personnalité attirante, mystérieuse, complexe et sympathique entre toutes ?
L'ère des pèlerinages à Stratford s'ouvrait en Angleterre. Maïone se mit à l'œuvre. L'imagination aime à le revoir dans ce Londres alors transformé si soudainement, qui apparaît aujourd'hui déjà lointain — ce Londres où l'on venaitd'abattre les derniers murs de la Cité, de combler à l'ouest du parc Saint-James ce vieil étang rectangulaire et ombragé de Rosamond cité dans maintes comédies, où naguère encore l'emplacement du British Muséum était occupé par une ferme, où l'on venait de construire Mansion House et les premiers quartiers excentriques, où paraissaient la vapeur et les diligences; où Georges III, à la vie si régulière, Louis-Philippe avant la lettre, plus raide, mais non moins familial, préside un peu malgré lui, durant son interminable règne de 1760 à 1820, à la lente ascension d'une classe moyenne active, prend définitive possession des mers malgré la perte de l'Amérique, prépare l'écrasement de Napoléon à Waterloo, répand sur l'Angleterre quelque chose de patriarcal et de bourgeoisement idyllique, en dépit des
extravagantes prodigalités de certains lords amusants, et, comme nous le montre en termes heureux Thackeray, se promène avec sa cour dans l'immense parc de Windsor après le dîner, la princesse Amélie, âgée de trois ans et promise si jeune à la mort, marchant à la tête du cortège (i). « On croit assister, dit le grand écrivain, à cette promenade de la famille royale; on entend les airs nationaux joués par la musique militaire: le soleil éclaire de ses derniers rayons cette scène touchante ; les créneaux du château de Windsor, les avenues du parc, les vertes pelouses, se détachent sur le ciel empourpré ; l'étendard royal laisse flotter ses plis sur la haute tour ; et le vieux monarque achève sa promenade, suivi de sa famille, précédé de sa charmante enfant qui distribue à la foule émue ses innocents sourires. » Le Londres d'Edmond Malone, c'est le Londres où l'on revoit Richard Brinsley Sheridan sortant de la taverne, Fox, le bouillant et généreux Edmond Burke recueillant une pauvre femme en pleurs, William Pitt traversant le Pall Mail au bras du lord Douglas ; le docteur Samuel Johnson, d'une indulgente gaîté dans sa grave indolence, suivant pesamment ses jeunes amis à Covent Garden et salué par les actrices en scène quand il entre au théâtre de Garrick. C'est le Londres de maints originaux aimés de tout le monde comme lord Carlisle ; l'ecclésiastique
(i) Plus tard, dit Thackeray, Amélie cultiva la poésie, et on lui attribue des vers plaintifs plus touchants que bien des poèmes renommés : « Dans ma jeunesse insouciante, je ne songeais qu'à la danse et au? plaisirs ; fière de ma beauté et de mon indépendance, je n'avais nul souci, nulle tristesse, et je me figurais, dans mon ravissement, que l'univers était fait pour moi. Mais quand vint l'heure des épreuves, quand la maladie eut abattu mon faible corps, quand le temps des plaisirs se fut écoulé pour toujours et qu'il n'y eut plus pour moi ni chants ni danse, alors je songeai combien il eût été triste que ce monde n'eût été fait que pou • moi. »
Warner qui nous avertit dans ses lettres qu'il ne croit à rien, sans être pour cela aussi coquin qu'un avocat; d'Horace Walpole passant un peu perclus dans sa chaise à porteurs; de Taimable Longton, étonnamment lettré, favori des réunions féminines, si grand et si mince que les dames, dit un auteur, faisaient cercle autour de lui, la tête levée comme les petites filles autour d'un arbre de mai, et que Best le comparait à la cigogne sur une patte de là' Pêche miraculeuse de Raphaël ; et de ce bon Levett dont Johnson dit qu'il était l'ami deceux-mêmes qui n'ont pas d'amis ! C'est le Londres où Hogarth vient de mourir, où rayonnent le glorieux fondateur de l'école de peinture anglaise, Josua Reynolds, et le savoureux Gainsborough aux délicates éblouissances — pendant que l'expressif Henry Raeburn, qui a parfois fait prononcer le nom de Vélasquez lui-même, fixe les impressionnantes figures de l'Ecosse comme des apparitions de pureté et de simplicité. C'est le Londres de Carlton House. C'est le Londres où Chateaubriand, âgé de vingtquatre ans, encore inconnu, va venir échouer. Et c'est aussi le Londres où la « shakespearienne » Elisabeth Montaigu, comtesse de Sandwich, belle comme une Junon joyeuse, savante sans prétention, charmant tout le monde par son amabilité, assidue des eaux de Bath, dénommée la Madame du Defïand anglaise, ouvre un salon littéraire que ses nombreuses émules ne peuvent égaler, est qualifiée par un envieux de « bas bleu », mot qui a fait fortune chez les sots, reçoit les hommes célèbres du temps, excite l'enthousiasme général par ses connaissances, ses perfections, ses vertus, sa belle humeur inaltérable (i).
(i) Elisabeth Montaigu avait épousé Edward Montaigu, lord Sandwich, agronome et mathématicien distingué, membre du Par-
Tel est le Londres où vit Malone.
Né le 4 octobre 1741 à Dublin, où il fréquenta une école privée avec Robert Jephson, Willian Fitzmaurice Petty marquis de Landsdowne et John Baker Holroyd lord Sheffield, Edmond Malone aborda la scène en amateur, continua ses classes à Trinily Collège avec Michael Kearney, Henry Flood et John Fitzgibbon, futur comte de Clare, acheva ses études à Londres (Inner Temple), visita en 1767 la France et Paris avec Thomas George, plus tard comte de Southwell — et se vit, à la mort de son père, en possession d'un héritage qui lui permit de laisser la profession d'avocat pour celle d'homme de lettres.
De 1777 à 1779, il habita cette rue Marylebone, si chère au cœur des lettrés, où l'abbé Prévost d'Exilés était venu cinquante ans plus tôt, dans la société des réfugiés français, à la Taverne de TArc-en-Ciel ; puis il se fixa définitivement au n° 55 de la rue de la Reine- Anne (Est), aujourd'hui Foley Place. En 1782, il entra dans le Club dirigé par le docteur Samuel Johnson — qui mourut deux ans plus tard et dont il fut chargé de « conduire » les funérailles, ce qui ne laisse pas d'être
lement où il siégeait parmi les whigs ou libéraux. Elle mourut en 1800, à l'âge de quatre-vingts ans. Nous écrirons une biographie de cette femme de lettres remarquable, trop peu connue dans les pays de langue française... Sans avoir son imagination, elle fait songer à Mme de Staël, mais à une Mme de Staël qui ne souffrit pas de la société où elle vécut et qui ne connut pas les déceptions et les déchirements de cceur. Si nous n'insistons pas ici sur ses écrits « shakespeariens », c'est qu'ils ont uniquement un caractère esthétique. Elisabeth Montaigu ne s'est point occupée de la biographie de l'auteur d'Hamlet.— Ajoutons que Voltaire lui a lancé quelques traits injustes. Elle ne s'en formalisa jamais. Les principaux familiers de son salon furent lord Lyttelton, Walpole, Johnson, Burke, Garrick, Reynolds, Wilberforce, William Pulteney, le comte de Bath, le docteur Messenger Monsey, Battie, lord Chattam, etc.
symbolique. II y connut Reynolds qui nous a laissé son portrait, Tévêque Percy dont la science archéologique et littéraire lui fut précieuse, James Boswell fils qui devint son plus fidèle disciple, Térudit et peu commode William Gifford qui a donné l'édition connue des œuvres de Ben Jonson (1817), le tragédien Kemble et la grande actrice mistress Siddons qui se délectaient dans sa société. Kemble et Mrs. Siddons admiraient l'élégance peu commune des manières d'Edmond Malone. Ils admiraient aussi, comme tout le monde, Texcellence de son caractère. Boswell dit que Malone était « un ami cordial et sûr, mêlant la plus grande douceur à la plus absolue sincérité et à la plus virile indépendance » et que « entêté, peut-être, dans ses opinions qu'il s'était rarement faites à la légère, il était toujours prêt à écouter avec ingénuité et bonne humeur cellesdes autres ». André Caldwell écrivait à Percy : « Aucun écrivain, je pense, ne prit jamais plus de peine pour établir les faits et découvrir les erreurs fi). » De 1771 à 1808, il acheta des livres pour soixante mille francs, des gravures et des imprimés divers pour vingt-deux mille environ — sommes qui en représenteraient aujourd'hui plus du double ; et sa bibliothèque était ouverte aux hommes d'étude. Tout ce qu'on a pu reprocher à Malone, c'est de n'avoir pas le goût aussi développé que George Steevens, ni l'oreille aussi sensible au rythme poétique. Nous n'y voulons pas contredire ; nous ferons seulement remarquer que ces qualités n'étaient pas absolument indispensables pour l'œuvre que se proposait Malone, œuvre d'érudition et de patience avant tout. Rappelons aussi que Malone eut encore pour amis William Windham, Gé-
(i) Prior, p. 268. (Cité par M. Sidney Lee dans sa biographie d'Edmond Malone.J
rard Hamilton, Canning, Burke qui vantait ses travaux et dont il fut souvent l'hôte au château de Beaconfield, Walpole qui le recevait dans son riche et singulier domaine de Strawberry Hill, et son intime, lord Charlemont. Lord Charlemont Tencouragea d'une façon toute particulière. Steevens ne l'encouragea pas moins à ses débuts; et, en 1778, Malone inséra dans l'édition de Steevens le résultat de premières recherches sur la chronologie de l'œuvre dite shakespearienne ; mais en 1780, il publia, comme supplément aux travaux de Steevens, deux volumes renfermant une histoire du théâtre élisabéthan, avec une réimpression du conte de Roméo et Juliette par Arthur Brooke, les poèmes et les pièces faussement attribuées à l'auteur d'Hamlet dans le troisième et le quatrième Folio (i) : Steevens lui chercha une querelle mesquine touchant la paternité de certaines découvertes, exigea des rectifications auxquelles Malone ne put consentir — et une brouille s'ensuivit. Qui ne s'est brouillé avec cet amusant et intraitable Steevens ?
(i) SiDNET Lkk, a Life, p. 33y.