‹ Lord Walpole à la cour de FranceChapitre 156 sur 271 · Voir cette lettre à i’ Appendice · texte numérisé non relu

Voir cette lettre à i’ Appendice

me présenter chez lui dès qu’il pourrait me recevoir. Il m’a répondu aussitôt qu’il m’attendrait ce jour-là même pour dîner à Versailles ; je me suis empressé de m’y rendre, et dès l’abord, je lui ai exprimé toute ma reconnaissance pour la nouvelle marque d’amitié et de confiance qu’il avait bien voulu me donner, en m’écrivant la nouvelle d’une révolution si inattendue. Je l’ai prié, en môme temps, de me pardonner si j’usais de la liberté qu’il m’avait toujours gracieusement accordée, en lui exprimant combien j’aurais été heureux qu’il eût bien voulu m’avertir un peu plus tôt de cet événement, pour que je pusse y préparer Sa Majesté et ses ministres; j’avais en cela des motifs tout personnels, à cause de la manière peu flatteuse pour moi dont on pourrait interpréter à notre cour mon ignorance, dans une conjoncture aussi grave.

M. de Fréjus m’engagea à lui ouvrir complètement mon cœur, espérant , dit-il , qu’il pourrait me donner toute satisfaction. Voici le discours que je lui ai tenu : « Monseigneur, vous devez « vous souvenir qu’il y a quelque temps , lors-

« que j’étais en Angleterre, nous avons reçu « d’Espagne l’avis de certaines intrigues our- « dies à la cour de Versailles, de concert avec « celle de Madrid, par de hauts personnages, « parmi lesquels vous étiez désigné un des pre- « miers; leur plan était de renverser M. le Duc. « Ces nouvelles n’ont fait aucune impression « sur Sa Majesté, ni sur ses ministres, parce « que je leur ai affirmé que votre caractère et « vos sentiments m’étaient trop connus pour « que je pusse trouver le moindre fondement à «toutes ces rumeurs. Depuis lors, plusieurs « autres lapports nous sont arrivés, disant que « vous vous étiez ligué avec le duc d’Orléans et « le comte de Toulouse contre M. le Duc, et que « les fréquentes visites de Sa Majesté très-chré- « tienne à Rambouillet n’avaient pas d’autres « motifs. Je vous avouerai. Monseigneur, ce que « je n’aurais jamais osé vous dire plus tôt, de « peur de vous être désagréable, et parce que je «n’y croyais pas, c’est que nos dépêches de « Vienne répétaient constamment que la cour « impériale comptait sur votre amitié, dès que

« VOUS seriez débarrassé de M. le Duc. Derniè- « rement eneore, M. Palm a dit à M. de Pozzo « Bueno que le comte de Broglie n’était que « l’instrument particulier de M. le Duc, et que « le coup d’État éclaterait en France et devien- « drait public, avant que ni ce prince, ni M. de M Broglie ne pussent seulement le soupçonner. « La conjoncture actuelle ressemble d’une mate nière si frappante à ce qui avait été prédit, «que, malgré l’incrédulité de nos ministres, « qui regardaient tout cela comme de pures « inventions, il est à craindre qu’ii la réception «de ces nouvelles. Sa IMajesté no s’en laisse « impressionner d’une manière fûcheuse. Parte donnez-moi, Monseigneur, m'écriai-je, si mon te cœur déborde au point de vous assurer qu’on te m’accusera de vous avoir mal apprécié, et « qu’on révoquera en doute votre amitié et votre « confiance en moi. »

« J’avais mis dans ce discours tant de chaleur, et en môme temps de cordialité et d’affection, que M. de Fréjus m’en a paru profondément touché ; aussi m’a-t-il répondu sans aucune nuance d’ai-

greur: « 11 n’y a là ni méprise de votre part, ni « manque de franchise de la mienne. Quand je (( vous parlais en confidence de M. le Duc, je ne « vous ai jamais déguisé ma pensée. J’ai tou- « jours fait des vœux sincères pour qu’il restât « premier ministre, môme après ma retraite et « ma rentrée àla cour; ses mauvais traitements, « si peu mérités, n’ont pas ébranlé ma résolu- « tion (Je vivre en bons termes avec lui, tout en (( conservant la liberté de lui dire toute ma ma- <( nière do voir. Malheureusement, par son opi- (( niûtreté inébranlable à se laisser gouverner « par ceux que je détestais, dans l’intérôt du roi « et du pays, il m’a rendu impossible de mar- (( cher plus longtemps dans cette voie. Il ne me (( restait donc plus d’autre parti à prendre que « d’abandonner entièrement les affaires, et vous <( savez que vous m’en avez toujours détourné. (( Rappelez -vous que la semaine dernière, quand (( vous m’avez fait part de vos appréhensions (f sur une rupture entre M. le Duc et moi, et sur « les désordres qui pourraient en résulter à la « cour, je ne vous ai pas parlé de Son Altesse

« dans les mêmes termes qu’auparavant ; vous « avez dû comprendre que notre bonne intelli- « gence s’était sensiblement altérée. Malgré « toute ma bonne volonté, je ne pouvais vous «avouer ce qui se préparait alors, car le roi « m’avait imposé la plus grande discrétion, en « m’assurant qu’il garderait le secret et qu’il « désirait que j’en fisse autant. J’étais cependant « presque tenté de vous tout confier, au moment « de votre départ, mardi dans l’après-midi ; j’ai « même envoyé pour cela mon valet de chambre « vous chercher à cinq heures, mais vous étiez « déjà reparti pour Paris. La lettre du roi n’a « été remise à M. le Duc qu’à six heures * ; ni « M. de Morville, ni aucun autre, à l’exception «du duc de Charost^, qui devait exécuter les

1. A partir de ce moment, M. le Duc ne parut plus à la cour qu’à de longs intervalles; il passait tout son temps à Chantilly, où il mourut de la dyssenterie, en 1740, à l’àge de quarantehuit ans. Il s’était marié deux fois : d’ahord avec Marie-Anne de Bourbon Conti, ensuite avec Charlotte de Ilesse-Rheiufels, fille du landgrave de Ilesse-Rheiufels-Rottenbourg.

2 . « M. le duc de Charost, qui s’était chargé de l’ordre du roi pour M. le Duc, attendit longtemps qu’il sortit, et ce qui est assez plaisant c’est la question qu’il fit à M. le Duc. Il devait y

« ordres du roi, n’en ont eu connaissance avant « ce moment. L’affaire ne s’est traitée qu’entre « Sa Majesté et moi ; la reine elle-même l’igno- « rait. Vous pouvez en conclure que les rap- « ports d’Espagne, et tout ce que vous pouvez « avoir entendu dire ici de mes intrigues avec (( le duc d’Orléans et d’autres, ne sont nulle- « ment fondés, puisque ni lui, ni le comte de « Toulouse n’ont eu môme l’ombre d’un soup- « çon sur ce qui devait se passer. On a môme « prié le duc d’Orléans, lorsqu’il est venu ici « hier matin en poste, pour se rendre à Ramie bouillet, de s’en retourner de suite à Paris. « Quant à mon amitié, sur laquelle la cour im- « périale prétend pouvoir compter, je sais péril tinemment que M. de Fonseca écrivait encore Il dernièrement le contraire, en déclarant à l’Em- 11 pereur qu’il me trouvait toujours aussi ferme Il dans mes engagements avec l’Angleterre. Pour Il ce qui est des renseignements que M. Palm a

avoir un voyage du rot à Chantilly ; il demanda si madame de Charost était sur la liste. » (Le président Ilénault, Mémoires , p. 83.)

Page 1