DÉVOTION EXCESSIVE
culière d’amitié, n’a pas eu d’autre motif que de se fortifier lui-même à l’intérieur, sans s’occuper aucunement de la politique étrangère. »
Au milieu de tous ces mouvements, Walpole ne manqua pas de s’assurer de la situation réelle de M. de Morville^ sur les opinions duquel il savait pouvoir compter : il lui importait de connaître au j uste le degré d’influence qu’il pourrait avoir sur M. le Duc en matière de politique extérieure, afin de se concerter avec lui sur toutes les questions qui pourraient survenir. Il reconnut avec plaisir que les rapports de ce ministre avec le prince ne laissaient rien à désirer : il ne lui resla donc plus qu’à étudier le caractère et les dispositions de M. de Fréjus, qui, toujours discret et réservé, n’en'gagnait pas moins chaque jour du terrain auprès du jeune monarque. Walpole n’ignorait pas que Fleury avait en quelque sorte recommandé M. le Duc au roi et que cette démarche devait lui assurer une importance considérable dans la nouvelle administration. Ici cependant nous sommes forcés de convenir que la sagacité ordinaire de Walpole se trouva en
DE M. DE FRÉJUS
défaut dans le premier moment, lorsqu’il s’agit de pénétrer ce caractère à la fois souple, insinuant et ferme, qui cachait sous le voile du mysticisme religieux la persévérance de ses ambitieux desseins. « On dit, écrit-il à son frère, que le précepteur, M. de Fréjus, est sous main l’allié du maréchal de Yillars : ces deux hommes, qui ont été les complaisants et les serviteurs du duc d’Orléans, pourraient fort bien maintenant vouloir agir d’après leurs propres idées et leurs vrais principes ; il serait alors aussi nécessaire à M. le Duc de leur faire la cour qu’à eux de chercher à lui plaire.
« Fréjus n’est pas très-fort, dit-on, sur la politique étrangère, mais il est d’une bigoterie tellement exagérée que les Français eux-mèmes le trouvent trop papiste. On m’en a cité un exemple aujourd'hui même, qui prouve que ce n’est pas un grand ami de l’Angleterre. La veille au soir du jour où je devais présenter mes lettres de créance à Sa Majesté, l'abbé Alary *
1. Pierre-Joseph Alarj-, soils-précepteur ilii roi et membre de l’Académie française, était né à Paris en lü8î), et il y est mort
84 L’ABBÉ ALARY ET L’£ATil£SOI.
nous rencontra dans le monde, M. Crawfurd et moi ; le lendemain matin, en faisant son service ordinaire près du roi , l’abbé lui parla de l’audience que je devais avoir le jour même, et dit beaucoup de bien de nous, ce qui parut plaire au roi. Cette impression favorable n’échappa point à M. de Fréjus, qui s’avança et dit : « N’oubliez pas. Sire, que ce sont des ennemis de notre sainte religion. »
« Les goûts et les idées du maréchal de Villars sont connus de tout le monde : la guerre et la
le 15 décembre 1770. Il avait établi chez lui, dans un entresol de la place Vendôme, une conférence politique et littéraire à laquelle prenaient part les hommes les plus considérables d’alors, dont d’Argenson nous donne la liste dans ses Mémoires. Cette conférence, qui obtint promptement une très-grande vogue, était comme sous le nom de l'Entresol, à cause du lieu où elle se réunissait. On n’y était point admis sans difficulté, et il fdlait ol)tenir les suffrages des membres de l’assemblée : « Ce fut à la fois, dit M. Sainte-Beuve, un essai de club à l’anglaise et un berceau d’académie des sciences morales et politiques. » V Entresol avait pris assez d’importance pour que Walpole désirât y être admis dans une circonstance grave : « Quand M. le Duc fut chassé du ministère, dit d’Argenson, et que la face de la cour changea si fort, Horace Walpole, alors ambassadeur d’Angleterre, demanda à être entendu à P Entresol : on le lui accorda; il s’assit et harangua plus de deux heures, pour persuader de la nécessité qu’il y avait que le nouveau ministère continuât dans les mêmes liaisons avec sa nation. » (D’Argenson, Mémoires, t. I>,p. 96.)