IV. — Les mêmes, LÉO BURCKART, le professeur MULLER
le professeur. Venez, ces dames parlaient de vous, mon ami...
diana. Nous disions que les hommes politiques, les rêveurs, les philosophes, sont d'une compagnie fort rare et fort insupportable souvent. Vous avez voulu surprendre le secret de notre conversation, le voilà.
le professeur. Ah! je ne m'étonne pas de nous voir si mal jugés en rencontrant ici une conseillère perfide... Bonjour, mon enfant.
léo. Madame a raison • moi je me corrige tant que je puis. Avons-nous dépassé l'heure du spectacle, voyons? D'abord je vous y accompagne; ensuite je m'engage à ne parler que de musique, de modes et de romans nouveaux toute la soirée.
marguerite. Eh bien! nous vous tenons compte de la bonne intention ; mais nous ne voulons pas aller au spectacle ce soir.
léo. Fort bien.
Marguerite. Nous prendrons le thé ici, en famille, et, s'il nous vient quelques amis, nous élargirons le cercle. (Elle sonne.) Karl, servez-nous le thé!... ranimez ce feu, et renvoyez la voiture -, nous restons.
léo. J'ai peur que vous ne nous fassiez un sacrifice, et je vous jure que je me serais fort amusé à cet opéra.
marguerite. Vous ne dites pas ce que vous pensez : d'abord vous ne comprenez rien à la musique italienne, et vous trouvez que les chanteurs jouent mal!... Je vous prie délaisser là votre journal, et de causer un peu avec nous ; donnez-le à mon père, si vous voulez, c'est de son âge. Vous êtes rentrés si tard, messieurs, que nous n'avons pu vous présenter un des anciens élèves de mon père, revenu depuis deux jours d'Italie, et dont nous vous avons parlé souvent, Léo!
le professeur. Frantz Lewald! et vous ne l'avez pas retenu, ce pauvre enfant? Voyez ce que le temps peut sur les amitiés: depuis deux jours il était à Francfort, sans que nous en eussions la nouvelle ! (On sert le thé, tous s'asseyent.)
marguerite. Ne parlez pas ainsi devant Diana, mon père; il a fallu que je la rencontrasse à un bal
pour qu'elle songeât enfin à venir visiter ses amis d'autrefois.
diana. Voilà ce qui est fort injuste. Je suis revenue d'Angleterre, comme vous le savez, avec le prince Frédéric-Auguste, dont mon frère est l'aide de camp. Le prince a voulu garder l'incognito les trois premiers jours de son arrivée, et vous comprenez que, si je fusse venue, moi, pendant ce temps, rendre visite à la femme d'un écrivain, d'un journaliste... c'eût été fort peu diplomatique-, qiren dites-vous, monsieur Burckart?
léo. Que vous m'honorez trop avec le titre d'écrivain : je suis un pauvre bourgeois ignoré, m'occupant beaucoup de jardinage, un peu de chasse, et si j'ai noirci quelquefois du papier en débarrassant mon cerveau de certaines idées qui le fatiguaient, je suis loin de me croire un homme politique, un philosophe, un écrivain !
diana. Orgueilleuse modestie! On parle beaucoup de vous, monsieur! Pour un article de vous, tout un pays est en rumeur ; pour un livre de vous, toute l'Allemagne s'agite!
le professeur. Et quand l'homme voudra se montrer... quand à l'écrit succéderont la parole et l'action...
marguerite. Mon père, que dites-vous là?...
léo. Marguerite a raison; ces espérances ne vous conviennent pas, mon père, ni à moi cette vanité
Plus jeune, plus ardent et plus libre de cœur, j'ai pu songer à ces folies... Maintenant de tout le feu qui m'animait, il n'est rien resté que des cendres, qu'on s'aveuglerait à souffler? Je me suis fait à mon obscurité : peu à peu tous mes rêves d'avenir se sont évanouis dans mon bonheur présent... L'homme se trompe souvent à sa destinée, il prend son désir pour une vocation, il se croit appelé à réformer le monde, il veut faire d'une plume le levier d'Archimède... tandis que Dieu Ta créé pour être fils respectueux, bon mari, honnête homme, et voilà tout ; si, comme je le crois aujourd'hui, c'est là le partage que Dieu m'a destiné, j'accomplirai cette vie obscure, en le remerciant de l'avoir faite si douce et si aimée.
le domestique. Monsieur veut-il recevoir le chevalier Paulus?
léo. N'as-tu pas dit, Marguerite, que nous ne voulions recevoir ce soir que les amis?
marguerite. Sans doute... Cette personne m'est inconnue, à moi.
léo. Priez-le de revenir demain matin... Ainsi le prince, qui était en quelque sorte exilé à Londres par son frère, rentre officiellement en Allemagne?
diana. Du moins, il réside à Francfort pour quelques jours... Il attend des lettres, je crois. Peutêlre ne vient-il que pour respirer de loin l'air bienfaisant delà patrie. Car son frère, qui règne, n'est
pas près de s'entendre avec lui sur les affaires politiques, vous le savez.
le domestique. M. le chevalier Paulus insiste, disant qu'il vient de loin pour une affaire très grave.
Léo. Faites entrer. Qu'est-ce que le chevalier Paulus? Connaissez-vous cet homme, mon père?
LE PROFESSEUR. Non.
diana. Ne serait-ce pas un rédacteur de la Gazette germanique?,.. Il me semble que j'ai vu des articles, des feuilletons de sciences, signés de ce nom.
lèo. C'est juste: mais il est singulier que ce soit vous qui me le rappeliez.
Marguerite. Mon ami!..,
Léo. Eh bien! qu'as-tu donc?
marguerite. Rien! mais si j'en croyais mes pressentiments... Je ne sais pas... il m'est passé quelque chose d'étrange devant les yeux !
le domestique. M. le chevalier Paulus.
Y. — Les mêmes, le chevalier PAULUS.
le chevalier. Mesdames... monsieur Léo Burckart, sans doute?
Léo. Oui, monsieur, moi-même. Soyez le bienvenu.
le chevalier. Je suis enchanté de faire la connaissance d'un confrère aussi illustre.
leo. V\\ confrère?
le chevalier. J'espère que vous me permettrez ce titre, bien que je ne sois qu'un journaliste de très mince importance ; j'écris, comme vous, dans la Gazette germanique; un simple filet typographique sépare vos puissantes idées politiques de mes humbles observations morales, archéologiques, et quelquefois littéraires.
léo. Prenez la peine de vous asseoir, monsieur.
le chevalier. Je suis chargé d'une lettre du propriétaire gérant de la Gazette germanique.,, triste message ! je veux dire pour moi, pour lui...
léo. Qu'est-ce donc? Vous me permettez, mesdames?...
marguerite. Eh bien?
le professeur. Que dit cette lettre?
léo. Mon père... nous étions trop heureux!... nous aurions dû sacrifier quelque chose aux divinités mauvaises! Une seconde fois, monsieur, soyez le bienvenu... comme si vous n'apportiez pas le malheur dans une famille.
le professeur. Qu y a-t-il donc?
marguerite. Au nom du ciel!
léo. Il y a qu'un de mes articles a fait saisir le journal, et que le propriétaire a été condamné à vingt mille florins d'amende et à cinq ans de prison.
le chevalier. Et tous les rédacteurs exilés, bannis.., Vous voyez... un débris.
LÉO. Vous avez bien fait de venir à moi, si vous avez pensé que je pusse vous être utile.
le chevalier. Je vous avoue, monsieur, que je ne compte que sur vous.
léo. Je vous remercie de votre confiance... Où ê les- vous logé?
le chevalier. Ici, dans la ville... à l'Empereur Romain.
léo. Permettez-moi d'être votre hôte. Karl, vous ferez transporter ici les effets de monsieur... Vous êtes chez vous, monsieur le chevalier. Vous devez être fatigué... le domestique va vous indiquer votre appartement.
le chevalier. Mais, monsieur, je ne sais si je dois accepter...
léo. Je vous en prie; dans un instant j'aurai l'honneur de me rendre près de vous.
marguerite. Maintenant, Léo, que comptez-vous faire?
léo. Je compte payer l'amende et me constituer prisonnier!
le professeur. A la bonne heure, voilà qui est parler !
diaxa. Je te quitte un instant, Marguerite ; mais tu auras des nouvelles de moi bientôt; ne t'effraye pas, mon enfant.
126 n L0RELY.