V.— Les mêmes, UN OFFICIER, soldats
l'officier. Au nom du prince , messieurs , vous êtes prisonniers.
le président. Soit... d'autres accompliront notre tâche.
l'officier. Quel est celui que je vois un poignard à la main?
le président. Un de nos frères !
l'officier. Que voulait-il?
le président. Ce que nous voulons tous : frapper au cœur la tyrannie!
l'officier. Qu'il meure le premier, et comme un rebelle ; car il est pris les armes à la main.
le président. Il ne mourra pas seul; car nous sommes tous ses complices.
l'officier. Qu'il meure d'abord... Apprêtez les armes !
waldeck (laissant tomber la corde et le poignard, et allant vivement à l'officier). Arrêtez, monsieur l'officier-, prenez garde à ce que vous allez faire : je suis ici pour un dessein que je veux expliquer au prince..,
l'officier. Soldats...
waldeck. Je suis le comte de Waldeck, monsieur; je vous demande à être conduit au prince, entendezvous?
l'officier. Soldats...
WALDECK. Monsieur, n'entendez-vous pas ce que je dis?... vous répondrez de ce que vous allez faire!
l'officier. Vous le voyez, vous êtes ici face à face avec la mort; soyez donc franc. Êtes-vous fidèle au prince? je vous conduis à lui... Êtes-vous fidèle à ces hommes? vous allez mourir.
waldeck. Je suis fidèle au prince, monsieur* fidèle aux lois : je n'avais d'autre intention que de pénétrer ce complot, de connaître les conspirateurs, et de tout découvrir ensuite. (Les deux parrains ramassent silencieusement, l'un la corde, l'autre le poignard, et s'approchent par derrière.)
(L'officier se découvre et montre sous son manteau un habit d'étudiant.)
l'étudiant. Frères! cet homme vous a reniés trois fois, il est à vous.
premier parrain (le frappant du poignard). Voilà pour le lâche!
un autre (l'étranglant). Voilà pour le traître!
tous. Vive l'Allemagne! (Les étudiants, qui étaient vêtus en soldats, se mêlent à cette acclamation et serrent les mains de leurs camarades '.)
le président. Prions Dieu ! (Tous s'agenouillent.)
1 Une des épreuves de la charbonnerie et du tugendbund consistait, en effet, à supposer l'intervention de la police pour éprouver le récipiendaire.
le chevalier (bas à Léo). Vous voyez... c'était une épreuve.
léo (se levant). De par le ciel !..
le chevalier (bas). Arrêtez!
léo. Laissez-moi, cela ne peut se supporter.
le chevalier. Vous allez nous perdre!
léo. Un meurtre, monsieur, un meurtre devant moi!...
le chevalier. Taisez-vous. Ici 9 nous sommes égaux ; si vous dites un mot de plus, je vous livre.
léo. Peu m'importe...
le chevalier. Et le prince est perdu.
léo. Le prince!...
le chevalier. Je suis ici pour ou contre vous, à mon gré : silencieux, vous me trouverez fidèle-, imprudent, non-seulement je vous abandonne, mais encore je vous dénonce, et je déclare à tous que je vous ai attiré ici dans un piège. Ah! vous voyez bien que vous vous trompiez... ce ne sont point ici des jeux d'enfants!
le président. Devant ce poignard teint du sang du parjure, et devant la croix dont il est l'image... jurons qu'ainsi mourra tout transfuge et tout lâche ; et remercions le ciel de nous avoir permis de donner cet exemple.
tous. Nous le jurons!
le président. Et maintenant , qu'on porte ce corps sanglant au milieu des plus jeunes de nos
frères, et qu'ils apprennent à leur tour comment la trahison est entrée ici, et comment elle en est sortie.
UN voyant. Frères, la nuit s'avance, et nous avons encore beaucoup de choses à faire avant le jour-, sous l'impression de ce grand exemple, jugeons des ennemis plus puissants et plus dignes de notre colère.
le président. Reprenons nos places. Vengeurs,
quelle heure est-il?
l'accusateur. L'heure des confidences.
le président. Vengeurs, quel temps fait-il?
l'accusateur. Le temps est sombre.
le président. Vengeurs, où est le saint Wehmé?
l'accusateur. Mort en Westphalie, ressuscité ici.
le président. Quelle preuve avons-nous de sa résurrection?
l'accusateur. Napoléon abattu, l'Allemagne délivrée, les quatorze universités liées du même serment, des villes révoltées, des traîtres punis...
le président. Frère, je te donne la parole pour accuser. Accuse, nous jugerons.
l'accusateur. Frères! en 1806, les princes d'Allemagne vinrent à nous; ils nous dirent : Peuples et noblesse, nous avons un rnaitre qui nous pèse, venez en aide à notre puissance, et nous serons en aide à votre liberté. Un de nous fut choisi par le sort et s'avança contre Napoléon plein de bonne foi et de confiance, comme David contre le géant; mais
le jour de cet homme n'était pas venu, et le sang de Frédéric Staps devint le baptême de notre Union de Vertu'. Quatre ans plus tard, les princes nous crièrent encore : Il est temps, levez-vous!... Toutes les épées étaient aux mains du vainqueur; nous en fîmes fabriquer d'autres avec le fer des charrues; mais, en commandant son épée, chacun de nous commanda un poignard du même fer à l'ouvrier qui la forgeait. Les épées nous ont conduits jusqu'au cœur de nos ennemis, et nous les avons frappés au cœur; les poignards nous conduiront jusqu'aux cœurs de nos maîtres, et nous les frapperons de même!... Le moment est venu! A nos prières, à nos menaces, on a répondu par l'amende, par la prison, par la mort ! Hier encore, et c'est par toute l'Allemagne comme ici, les compagnons de la landwerth, les braves de 1813, ont été dépouillés de leurs armes. Frères ! on a brisé l'épée, mettons au jour le poignard!...
tous. Vive l'Allemagne !
l'accusateur. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire : cette ordonnance émane du prince. J'accuse le prince de forfaiture et de trahison.
Léo (se levant). Et moi je le défends, messieurs !
le chevalier (bas). Dites frères ! et déguisez votre voix, ou vous nous perdez.
1 Tucenbund.
le président. Attendez. Le frère représentant la Saxe n'a-t-il rien à ajouter?
l'accusateur. Non. J'écoute.
le président. J'ouvre la bouche au frère représentant le Holstein \ il peut parler.
leo. Eh bien ! accusez les coupables selon vous, mais les coupables seulement. Le prince ne vous a rien juré, ni en 1806, ni en 1813 ; car ce n'était pas lui qui régnait alors...
l'accusateur. Il a accepté le serment en acceptant la couronne.
léo. Que lui reprochez-vous?... de ne pouvoir disposer d'assez de millions d'hommes pour faire la loi aux grandes puissances ?... lia accepté les arrêts de la conférence 5 mais il a fait ses réserves en faveur de nos libertés.
l'accusateur. Frère, tu oublies que nous sommes ici au-dessus des fictions politiques et légales. Les princes de la terre ne sont pas nos princes, à nous! Pense à tes serments... Le prince perdra son trône, parce qu'il n'y aura plus de trônes. Perdra-t-il en même temps la vie? voilà la question.
un voyant. Le frère représentant le Holstein a le droit de faire ses réserves en faveur des princes 5 car notre société admet les deux nuances d'opinion, qui reposent également sur le grand principe de l'unité germanique : la sainte fédération ou le saint
empire. C'est une querelle à vider plus tard entre vainqueurs.
plusieurs. Oui ! oui !
le président. Poursuivez.
Léo. Donc je défends le prince, et j'en ai le droit !
l'accusateur. Alors, vous accusez le ministre. Deux noms sont au bas de cette ordonnance : Frédéric-Auguste et Léo Burckart.
léo. Je dis que les résolutions ont été acceptées par l'envoyé plénipotentiaire avant que le prince les connût.
l'accusateur. Qui peut le savoir, si ce n'est un de leurs conseillers ?
le président. Frère, tu t'oublies! nul de nous n'a le droit d'interroger celui qui parle sous le masque.
léo. Je dis que le ministre est le seul coupable ; et, s'il y a crime à vos yeux, sur mon honneur, c'est lui qui l'a commis! c'est donc lui qui doit en répondre.
un voyant. Frères, c'est aussi mon avis. Le prince a montré en plusieurs circonstances le cœur d'un véritable Allemand. Il n'y a eu que faiblesse dans sa conduite ; dans celle du ministre, il y a eu trahison.
léo. Trahison?
le chevalier (bas). Prenez garde !
léo. Trahison !... Que vous a-t-il promis ?... À-t-
il été des vôtres? a-t-il juré votre fédération, prêché votre république?. . . Lisez ses écrits, lisez ses livres. . . et posez ses actions d'aujourd'hui sur ses principes d'hier : les uns et les autres se répondront.
l'accusateur. Défendez-vous aussi le bras qui nous frappe, l'ennemi qui nous abat ?
leo. Je défends...
tous. Assez, assez.
le chevalier (bas). Silence!
léo. On accuse mon honneur...
le chevalier. Un mot de plus, et je vous arrache votre masque. (Tumulte au dehors.)
le président. Qui ose troubler ainsi la séance du saint tribunal?...