ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE. — Entrent LE DUC, LORENZO), couverts de leurs manteaux ; GIOMO, une lanterne à la main:
Un jardin. — Clair de lune. Un pavillon dans le fond, un autre sur le devant.
LE DUC. — Qu'elle se fasse attendre encore un quart d’heure, et je m’en vais. Il fait un froid de tous les diables.
LORENZO. — Patience, Altesse, patience.
LE DUC. — Elle devait sortir de chez sa mère à minuit; il est minuit, et elle ne vient pourtant pas.
LORENZO. — S1 elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mère est une honnête femme.
LE DUC. — Entrailles du pape! avec tout cela je suis volé d’un millier de ducats!.
LORENZO. — Nous n’avons avancé que moitié. Je réponds de la petite. Deux grands yeux languissants, cela ne trompe pas.
LE DUC. — Sacrebleu! je ne vois pas le signal. Il faut pourtant que j'aille au bal chez Nasi! c’est aujourd’hui qu’il marie sa fille.
GIOMO. — Allons au pavillon, monseigneur ; puisqu 71 ne s’agit que d’emporter une fille qui est à moitié payée, nous pouvons bien taper aux carreaux.
LE DUC. — Viens par ici; le Hongrois a raison. (J/s s’éloignent. — Entre Maffo.)
MAFFIO. — Il me semblait dans mon rêve voir ma sœur traverser notre jardin, tenant une lanterne sourde, et cou- . verte de pierreries. Je me suis éveillé en sursaut. Dieu sait
1. 10000 francs au moins: 2. Nasi. La puissante famille des Nasi s'était ralliée aux Médicis.
que ce n’est qu’une illusion, mais une illusion trop forte pour que le sommeil ne s’enfuie pas devant elle. Grâce au ciel, les fenêtres du pavillon où couche la petite sont fermées comme de coutume; j’aperçois faiblement la lumière de sa lampe entre les feuilles de notre vieux figuier. Maintenant mes folles terreurs se dissipent; les battements précipités de mon cœur font place à une douce tranquillité. Insensé! mes yeux se remplissent de larmes, comme si ma pauvre sœur avait couru un véritable danger. — Qu’entends-je? Qui remue là entre les branches? (La sœur de Maffo passe dans l'éloignement.) Suis-je éveillé? c’est le fantôme de ma sœur, Il tient une lanterne sourde et un collier brillant étincelle sur sa poitrine aux rayons de la lune. Gabrielle! Gabrielle! où vas-tu ? (Rentrent Giomo et le duc.)
GIOMO. — Ce sera le bonhomme de frère pris de som-. nambulisme. — Lorenzo conduira votre belle au palais
par la petite porte; et quant à nous, qu’avons-nous à craindre ?
MAFFIO. — Qui êtes-vous? Holà! arrêtez! (17 tire son épée.)
GIOMO. — Honnête rustre, nous sommes tes amis.
MAFFIO. — Où est ma sœur? que cherchez-vous ici?
GIOMO. — Ta sœur est dénichée!, brave canaïille. Ouvre la grille de ton jardin. #
MAFFIO. — Tire ton épée et défends-toi, assassin que tu es!
GIOMO saute sur lui et le désarme. — Halte-là! maître sot, pas si vite!
MAFFIO. — O honte! 6 excès de misères! S'il y a des lois à Florence, si quelque justice vit encore sur la terre, par ce qu’il y a dé vrai et de sacré au monde, je me jetterai aux pieds du duc, et il vous fera pendre tous les deux.
GIOMO. — Aux pieds du duc?
MAFFIO. — Oui, oui, je sais que les gredins de votre espèce égorgent impunément les familles. Mais que je meure, entendez-vous, je ne mourrai pas silencieux comme tant d’autres. Si le duc ne sait pas que sa ville est une forêt pleine de bandits, pleine d’empoisonneurs et de filles désho-