ACTE PREMIER. SCÈNE II
LE MARCHAND. — Oui, oui, comme la danse, le cheval, le j jeu de paume et tant d’autres. Qu’entendez-vous vousême, père Mondella ?
L’ORFÈVRE. — Cela suffit. — Je me comprends!, — C'est-à-dire que les murailles de tous ces palais-là n’ont jamais mieux prouvé leur solidité. Il leur fallait moins de force pour défendre les aïeux de l’eau du ciel qu’il ne leur en faut pour soutenir les fils quand ils sont trop pris de leur vin.
| LE MARCHAND. — Un verre de vin est de bon conseil, père Mondella. Entrez donc dans ma boutique que je vous montre une pièce de velours.
L’ORFÈVRE. — Oui, de bon conseil et de bonne mine, voisin ; un bon verre de vin vieux a une bonne mine au bout d’un bras qui a sué pour le gagner; on le soulève gaiement d’un petit coup; et il s’en va donner du courage au cœur de l’honnête homme qui travaille pour sa famille. Mais ce sont des tonneaux sans vergogne que tous ces godelureaux de la cour. À qui fait-on plaisir en s’abrutissant jusqu’à la bête féroce? À personne, pas même à soi, à Dieu encore moins.
LE MARCHAND. — Le carnaval? a été rude, il faut l’avouer; et leur maudit ballon m’a gâté de la marchandise pour une cinquantaine de florins®. Dieu merci! les Strozzi l’ont payé.
L'ORFÈVRE. — Les Strozzi! Que le ciel confonde ceux qui ont osé porter la main sur leur neveu! Le plus brave homme de Florence, c’est Philippe Strozzi.
LE MARCHAND. — Cela n'empêche pas Pierre Strozzi d’avoir traîné son maudit ballon sur ma boutique et de m'avoir fait trois grandes taches dans une aune de velours brodé. À propos, père Mondella, nous verrons-nous à Montolivet?
L'ORFÈVRE. — Ce n’est pas mon métier de suivre les
1. C'est-à-dire que les seigneurs peuvent s'amuser entre eux, mais que le peuple est excédé de leur insolence: 2. Carnaval. Spécialement libre en Italie, bien que l'autorité ecclésiastique ait plusieurs fois cherché à l’interdire. Celui de Florence ne fait qu’imiter de très loin le célèbre carnaval de Venise: 3, C'était l'usage au carnaval de traîner dans les rues un énorme ballon qui renversait les passants et les devantures:. 4. Montolivet : kermesse et pèlerinage:à la fois. Un chroniqueur du temps dit que « due année tous les vendredis de mars, la Sainte église romaine accorde pardon et indulgence plénière à quiconque visite l'église dé San Miniato, habitée par les moines du mont Olivet ».
foires; j'irai cependant à Montolivet par piété. Cest un. saint pèlerinage, voisin, et qui remet tous les péchés.
LE MARCHAND. — Et qui est tout à fait vénérable, voisin, et qui fait gagner les marchands plus que tous les autres jours de l’année. C’est plaisir de voir ces bonnes dames, sortant de la messe, manier, examiner toutes les étoffes, Que Dieu conserve Son Altesse! La cour est une belle choset.
L’ORFÈVRE. — La cour! le peuple la porte sur le dos, voyez-vous. Florence était encore (il n’y a pas longtemps de cela) une bonne maison bien bâtie; tous ces grands palais, qui sont les logements de nos grandes familles, en étaient les colonnes. Il n’y avait pas une de toutes ces colonnes qui dépassât les autres d’un pouce; elles soute= » naient à elles toutes une vieille voûte bien cimentée, et nous nous promenions là-dessous sans crainte d’une pierre sur la tête. Mais il y a de par le monde deux architectes malavisés qui ont gâté l’affaire; je vous le dis en confidence, c’est le pape et l’empereur Charles’. L’empereur a com- mencé par entrer par une assez bonne brèche dans la sus= dite maison. Après quoi, ils ont jugé à propos de prendre une des colonnes dont je vous parle, à savoir celle de la famille de Médicis, et d’en faire un clocher, lequel clocher a poussé comme un champignon de malheur dans l’espace d’une nuit. Et puis, savez-vous, voisin? comme l'édifice branlait au vent, attendu qu'il avait la tête trop lourde et une jambe de moins, on a remplacé le pilier devenu clocher par un gros pâté informe fait de boue et de crachat; et on a appelé cela la citadelle : les Allemands se sont installés dans ce maudit trou comme des rats dans un fromage; et il est bon de savoir que, tout en jouant aux dés et en buvant leur vin aigrelet*, ils ont l’œil sur nous autres. Les familles florentines ont beau crier, le peuple et les marchands ont beau dire, les Médicis gouvernent au moyen de leur garnison; ils nous dévorent comme une excroissance vénéneuse dévore un estomac malade; c’est en vertu des halle-
1. Encore une allusion contemporaine: 2. Cf. Notice, Voici en gros l'explication de cette parabole : les colonnes étaient les grandes familles de Florence égales entre elles qui soutenaïent la constitution. Le pape et Charles Quint se sont mêlés des affaires de Florence, grâce à une brèche, la corruption. Ils ont mis les Médicis au-dessus des autres familles, comme un clocher. Devant la fragilité de l'édifice, ils mL été obligés de bâtir une citadelle qu'ils ont remplie de soldats allemands de Charles Quint: 3. Aigrelet : vin du