ACTE PREMIER. SCÈNE II
| bardes qui se promènent sur la plate-forme qu’un bâtard,
qu’une moitié de Médicis, un butor que le ciel avait fait
| pour être garçon boucher ou valet de charruet, couche dans
| le lit de nos filles, boit nos bouteilles, casse nos vitres; et encore le paye-t-on pour cela.
LE MARCHAND. — Peste! peste! comme vous y allez! vous avez l’air de savoir tout cela par cœur; il ne ferait pas bon dire cela dans toutes les oreilles, voisin Mondella.
L'ORFÈVRE. — Et quand on me bannirait comme tant d’autres ! On vit à Rome? aussi bien qu'ici. Que le diable emporte la noce, ceux qui y dansent et ceux qui la font! (Il rentre. Le marchand se mêle aux curieux. — Passe un bourgeois avec sa femme.)
LA FEMME. — Guillaume Martelli est un bel homme et riche. C’est un bonheur pour Nicolo Nasi d’avoir un gendre comme celui-là. Tiens! le bal dure encore. — Regarde donc toutes ces lumières.
LE BOURGEOIS. — Et nous, notre fille, quand la marierons-nous ?
LA FEMME. — Comme tout est illuminé! danser encore à : lPheure qu’il est, c’est là une jolie fête! — On dit que le duc y est.
LE BOURGEOIS. — Faire du jour la nuit et de la nuit le jour, c’est un moyen commode de ne pas voir les honnêtes ens. Une belle invention, ma foi, que des hallebardes à la a porte d’une noce! Que le bon Dieu protège la ville! Il en sort tous les jours de nouveaux, de ces chiens d’Allemands, de leur damnée forteresse.
LA FEMME. — Regarde donc le joli masque. Ah! la belle robe! Hélas tout cela coûte très cher, et nous sommes bien pauvres à la maison. (Z/s sortent.)
UN SOLDAT, au marchand. — Gare! canaille! laisse passer les chevaux.
LE MARCHAND. — Canaïlle toi-même, Allemand du diable! (Le soldat le frappe de sa pique.)
LE MARCHAND, se retirant. — Voilà comme on suit la 1. Butor. Alexandre de Médicis était fils de Laurent d'Urbin (ou de Clément VII) et d'une
fille de salle; 2. Nous verrons plus loin (sc. vi) que Rome est l’une des villes qui recueille les bannis, malgré l'alliance entre le pape et les Médicis.
22 — LORENZACCIO : ES Nr:
capitulation! Ces gredins-là maltraitent les citoyens. (17 rentre chez lui.)
L’'ÉCOLIER, à son camarade. — Vois-tu celui-là qui ôte son masque? C’est Palla Ruccellai!. Un fier luron! Ce petit-là à côté de lui, c’est Thomas Strozzi, Masaccio?, comme on dit.
UN PAGE, criant. — Le cheval de Son Altesse!
LE SECOND ÉCOLIER. — Allons-nous-en, voilà le duc qui sort.
LE PREMIER ÉCOLIER. — Crois-tu qu'il va te manger? (La foule s’augmente à la porte.)
L’ÉCOLIER. — Celui-là, c’est Nicolimi; celui-là, c’est le provéditeur®. (Le duc sort, vêtu en religieuse avec Fuhen. Salviati, habillé de même, tous deux masqués.)
LE DUC, montant à cheval. — Viens-tu, Julien?
SALVIATI. — Non! Altesse, pas encore. (ZZ lui parle: à l’oreille.)
LE DUC. — Bien, bien, ferme!
SALVIATI. — Elle est belle comme un démon. — Laissezmoi faire; si je peux me débarrasser de ma femme... (17 rentre dans le bal.)
LE DUC. — Tu es gris, Salviati; le diable m’'emporte! tu vas de travers. (17 part à sa suite.)
L’ÉCOLIER. — Maintenant que voilà le duc parti, il n’y en a pas pour longtemps. (Les masques sortent de tous cotés.)
LE SECOND ÉCOLIER. — Rose, vert, bleu, j’en ai plein les yeux; la tête me tourne.
UN BOURGEOIS. — Î1 paraît que le souper à duré longtemps : en voilà deux qui ne peuvent plus se tenir. (Le
provéditeur monte à cheval; une bouteille cassée lui tombe sur l’épaule.)
LE PROVÉDITEUR. — Eh! ventrebleu! quel est l’assommeur, 1C1?
1. Ruccellai. Très ancienne famille qui comprit des gonfaloniers, des ambassadeurs, et surtout des poètes et des humanistes. La plupart d'entre eux avaient fini par se rallier aux Médicis: 2. Masaccio : Diminutif de Thomas, un peu péjoratif, dû surtout à son aspect chétif. Cf. Lorenzo, Lorenzaccio ; 3, Provéditeur: Roberto Corsini. C£. Notice; 4. Le fait est authentique,