‹ LorenzaccioChapitre 15 sur 95 · ACTE PREMIER. SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. SCÈNE III

UN MASQUE. — Eh! ne le voyez-vous pas, seigneur Corsini! Tenez! regardez à la fenêtre; c’est Lorenzo avec sa robe de nonne.

LE PROVÉDITEUR. — Lorenzaccio, le diable soit de toi! tu as blessé mon cheval. (La fenêtre se ferme.) Peste soit de l’ivrogne et de ses farces silencieuses! un gredin qui n’a pas souri trois fois dans sa vie, et qui passe le temps à des espiègleries d’écolier en vacances! (7 sort. — Louise Strozz1 sort de la maison, accompagnée de fulien Salviati ; 11 lui tent l’étrier. Elle monte à cheval ; un écuyer et une gouvernante la suivent.)

SALVIATI. — La jolie jambe, chère fille! Tu es un rayon de soleil, et tu as brûlé la moelle de mes os.

LOUISE. — Seigneur, ce n’est pas là le langage d’un cavalier.

SALVIATI. — Quels yeux tu as, mon cher cœur! Le joli pied à déchausser!

LOUISE. — Lâche mon pied, Salviati.

SALVIATI. — Non, par le corps de Bacchus!! (Louise frappe son cheval et part au galop.)

UN MASQUE, à Salviati. — La petite Strozzi s’en va rouge comme la braise. — Vous l’avez fâchée, Salviati.

SALVIATI. — Baste! colère de jeune fille et pluie du matin. (17 sort.)

SCÈNE III. — LE MARQUIS, en habit de voyage, LA MARQUISE, ASCANIO, LE CARDINAL CIBO, assis.

Chez le marquis de Cibo.

LE MARQUIS, embrassant son fils. — Je voudrais pouvoir t’emmener, petit, toi et ta grande épée qui te traîne entre les jambes. Prends patience : Massa? n’est pas bien loin, et je t’apporterai un bon cadeau. |

LA MARQUISE. — Adieu, Laurent; revenez, revenez!

1. C'est le juron italien « Per Bacco »; 2. Massa (Massa-Carara), 95 kilomètres au nordouest de Florence. Le voyage du marquis et son retour à la fin de la pièce semblent indiquer que le drame se passe à peu près en une semaine. C'est presque la seule indication de Musset sur cette question aui semble ne pas l'avoir beaucoup préoccupé.

24 — LORENZACCIO LE CARDINAL. — Marquise, voilà des Diéns qui sont Fi.

trop. Ne dirait-on pas que mon frère part pour la Pales-

tine? Il ne court pas grand danger dans ses terres, je crois. a

LE MARQUIS. — Mon frère, ne dites pas de mal de ces

belles larmes. (77 embrasse sa femme.)

LE CARDINAL. — Je voudrais seulement que l’honnèteté n’eût pas cette apparence!.

LA MARQUISE. — L’honnêteté n’a-t-elle point de larmes, P

monsieur le cardinal? sont-elles toutes au repentir ou à la

crainte ?

LE MARQUIS. — Non, par le ciel! car lés meilleures sont à l'amour. N’essuyez pas celles-ci sur mon visage, le vent

s’en chargera en route : qu’elles se sèchent lentement! Eh.

bien! ma chère, vous ne me dites rien pour vos favoris? n’emporterai-je pas, comme de coutume, quelque belle

harangue sentimentale à faire de votre part aux roches.

et aux cascades de mon vieux patrimoiïne ?

LA MARQUISE. — Ah! mes pauvres cascatelles!

LE MARQUIS. — C’est la vérité, ma chère âme, elles sont toutes tristes sans vous. (P/us bas.) Elles ont été joyeuses.

autrefois, n'est-il pas vrai, Ricciarda ?

LA MARQUISE. — Emmenez-moi!

LE MARQUIS. — Je le ferais si j'étais fou, et je le suis

presque, avec ma vieille mine de soldat. N’en parlons plus; … — ce sera l’affaire d’une semaine. Que ma chère Ricciarda

voie ses jardins quand ils sont tranquilles et solitaires; les pieds boueux de mes fermiers ne laisseront pas de trace dans ses allées chéries. C’est à moi de compter mes vieux troncs d’arbres qui me rappellent ton père Albéric et tous

les brins d’herbe de mes bois; les métayers et leurs bœufs, a

tout cela me regarde. À la première fleur que je verrai pousser, je mêts tout à la porte, et je vous emmène alors:

LA MARQUISE. — La première fleur de notre belle pelouse m'est toujours chère. L’hiver est si long! Il me semble toujours que ces pauvres petites ne reviendront jamais.

ASCANIO. — Quel cheval as-tu, mon père, pour t’en aller? LE MARQUIS. — Viens avec moi dans la cour, tu le verras.

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