‹ LorenzaccioChapitre 22 sur 95 · ACTE PREMIER. SGÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. SGÈNE V

L'ORFÈVRE. — C’est vrai, Excellence. Si j'étais un grand artiste, j'aimerais les princes, parce qu’eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux; les grands artistes n’ont pas de patrie; moi, je fais des saints ciboires et des poignées d’épée!.

UN AUTRE CAVALIER. — À propos d’artiste, ne voyez-vous pas, dans ce petit cabaret, ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la table; si je ne me trompe, c’est ce hâbleur de Cellini.

LE PREMIER CAVALIER. — Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train. (J/s sortent. — Deux bourgeois s’assoient.)

PREMIER BOURGEOIS, — Il y a eu une émeute à Florence?

DEUXIÈME BOURGEOIS. — Presque rien. — Quelques | pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.

PREMIER BOURGEOIS. — Quelle pitié pour les familles!

DEUXIÈME: BOURGEOI!IS. — Voilà des malheurs inévitables.

Que voulez-vous que fasse la jeunesse d’un gouvernement comme le nôtre? On vient crier à son de trompe que César est à Bologne’, et les badauds répètent : « César est à * Bologne, » en clignant des yeux d’un air d’importance, sans réfléchir à ce qu’on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d’apprendre et de répéter : « Le pape est à Bologne avec César. » Que s’ensuit-il? Une réjouissance publique, ils n’en voient pas davantage; et puis un beau matin ils se réveillent tout éndormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur répond que c’est le roi. Le pape et l’empereur sont accouchés d’un bâtard qui a le droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer $a mèré.

L'ORFÈVRE, s’approchant. — Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin. (Passe un officier allemand.) |

1. Il est donc tout acquis à la papautéét à l'Empereur; 2. Cellini, ciseleur réputé; médaïlliste attitré d'Alexandre, célèbre pour son grand talent et ses extravagances. Alors âgé de trentesept ans; 3. Bologne. En mai 1527 les Florentins avaient chassé les Médicis. Le pape s'allia avec Charles Quint pour imposer Alexandre. L'armée se concentra à Bologne, et fi le siège de Florence qui céda bientôt à cause des dissensions et des trahisons.

L "OFFICIER. — Otez-vous de là, messieurs; des dames veulent s’asseoir. (Deux dames de la cour entrent et s’assoient. )

PREMIÈRE DAME. — Cela est de Venise1?

LE MARCHAND. — Oui, magnifique Seigneurie; vous en lèverai-je quelques aunes ?

PREMIÈRE DAME. — Si tu veux. J’ai cru voir passer Julien Salviati.

L’OFFICIER. — Il va et vient à la porte de l’église; c’est un galant.

DEUXIÈME DAME. — C’est un insolent! Montrez-moi des bas de soie.

L’OFFICIER. — Il n’y en aura pas d’assez petits pour vous.

PREMIÈRE DAME. — Laissez donc, vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez lui dire que j’ai à lui parler.

L’OFFICIER. — J’y vais et je le ramène. (7 sort.)

PREMIÈRE DAME. — Il est bête à faire plaisir, ton officier; que peux-tu faire de cela ?

DEUXIÈME DAME. — Tu sauras qu’il n’y a rien de mieux que cet homme-là. (Elles s’éloignent. — Entre le prieur de Capoue.)

LE PRIEUR. — Donnez-moi un verre de limonade, brave homme. (17 s’assoit.)

UN DES BOURGEOIS. — Voilà le prieur de Capoue?; c’est là un patriote! (Les deux bourgeois se rassoient.)

LE PRIEUR. — Vous venez de l’église, messieurs? que dites-vous du sermon ?

LE BOURGEOIS. — Il était beau, seigneur prieur.

DEUXIÈME BOURGEOIS, à l’orfèvre. — Cette noblesse des Strozzi* est chère au peuple, parce qu’elle n’est pas fière. N’est-il pas agréable de voir un grand seigneur adresser librement la parole à Ses voisins d’une manière affable? Tout cela fait plus qu’on ne pense.

1. Venise : la célèbre dentelle au point de Venise: 2. Léon Strozzi: 3: La famille des Strozzi s'appuyait sur l&bourgeoisie pour renverser Alexandre de Médicis. Musset pense certainement à Louis-Philippe et à la simplicité un peu affectée de ses manières.

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