‹ LorenzaccioChapitre 23 sur 95 · ACTE PREMIER. SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. SCÈNE V

LE PRIEUR. — S'il faut parler franchement, j’ai trouvé le sermon trop beau; j’ai prêché quelquefois, et je n’ai jamais tiré grande gloire du tremblement des vitres; mais une : petite larme sur la joue d’un brave homme m’a toujours été d’un grand prix. (Entre Salviati.)

SALVIATI. — On m'a dit qu’il y avait ici des femmes qui me demandaient tout à l’heure; mais je ne vois de robe ici que la vôtre, prieur. Est-ce que je me trompe?

LE MARCHAND. — Excellence, on ne vous a pas trompé. Elles se sont éloignées; mais je pense qu’elles vont revenir. Voilà dix aunes d’étoffes et quatre paires de bas pour elles.

SALVIATI, s’asseyant. — Voilà une jolie femme qui passe. — Où diable l’ai-je donc vue?

LE PRIEUR, au bourgeois. — Je crois avoir vu votre Signature sur une lettre adressée au duc.

LE BOURGEOIS. — Je le dis tout haut; c’est la supplique adressée par les bannis!.

LE PRIEUR. — En avez-vous dans votre famille ?

LE BOURGEOIS. — Deux, Excellence : mon père et mon oncle; il n’y a plus que moi d’homme à la maison.

LE DEUXIÈME BOURGEOIS, à l’orfèvre. — Comme ce Salviati a une méchante langue!

L'ORFÈVRE. — Cela n’est pas étonnant : un homme à moitié ruiné, vivant des générosités de ces Médicis et marié comme il l’est à une femme déshonorée? partout! Il voudrait qu’on dit de toutes les femmes possibles ce qu’on dit de la sienne.

SALVIATI. — N'est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre ?

LE MARCHAND. — Elle-même, Seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main à sa sœur cadette.

SALVIATI. — J’ai rencontré cette Louise la nuit dernière au bal de Nasi; elle a, ma foi, une jolie jambe.

LE PRIEUR, se retournant. — Comment l’entendez-vous ?

1. Alexandre avait banni un peu au hasard les Florentins suspects d’avoir contribué à la révolte de 1527; 2. Déshonorée. Elle fut notamment accusée par l'opinion publique d'avoir empoisonné Louise Strozzi.

36 — LORENZACCIO SALVIATI. — Je lui tenais l’étrier, ne pensant guère à

malice; je ne sais par quelle distraction je lui pris la jambe, "1

et voilà comme tout est venu.

LE PRIEUR. — Julien, je ne sais pas Si tu sais que c’est de ma sœur que tu parles.

SALVIATI. — Je le sais très bien.

LE PRIEUR, se lève. — Vous dois-je quelque chose, brave homme? (1J jette une pièce de monnaie sur la table et sort.)

SALVIATI. — J'aime beaucoup ce brave prieur, à qui

un propos sur sa sœur fait oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu de Florence s’est réfugiée chez ces Strozzi? Le voilà qui se retourne. Écarquille tes yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur. (II sort.)

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