ACTE PREMIER. SCÈNE VI
d’admiration!. Et pourquoi cet enfant n’aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n’a peur de rien n’est pas aimable, dit-on.
MARIE. — Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l’aimer; mais figure-to1 qu’il s’appelle de tout autre nom, qu’en penserais-tu? Quelle femme voudrait s’appuyer sur son bras pour monter à cheval? Quel homme lui serrerait la main?
CATHERINE. — Cela est triste, et cependant ce n’est pas de cela que je le plains. Son cœur n’est peut-être pas celui d’un Médicis; mais, hélas! c’est encore moins celui d’un honnête homme.
MARIE. — N’en parlons pas, Catherine; il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.
CATHERINE. — Ah! cette Florence! c’est là qu’on l’a perdu! N’ai-je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d’une noble ambition! Sa jeunesse n’a-t-elle pas été l'aurore d’un soleil levant? Et souvent encore aujourd’hui il me semble qu’un éclair rapide... — Je me dis malgré moi que tout n’est pas mort en lui.
MARIE. — Ah! tout cela est un abîme! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres? sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s’inquiéter de tout, dire
sans cesse : « Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire? » Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque®! Catherine, Catherine, que de fois je Pai baisé au front en pensant au père de la patrie‘!
CATHERINE. — Ne vous affligez pas.
MARIE. — Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j'en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les
1 Encore un thème romantique courant : l'irresponsabilité de la créature entre les mains de Dieu: 2. Livre. L'inquiétude de Lorenzo, accrue par sa misère et sa vie errante est conforme à la vérité historique, ainsi que son aspect débile. Mais il n’est jamais allé au collège, étil ne semble pas qu'il ait éprouvé les sentiments généreux qui lui sont prêtés ici; 3. Plutarque. On connaît le succès remporté par la Vie des hommes illustres de Plutarque chez les humanistes italiens et français. On croit que Lorenzo fut en partie poussé au meurtre par l'éloge d'Harmodius et d'Aristogiton, meurtriers du tyran d'Athènes Hipparque, contenu dans Plutarque: 4. Un ancêtre de Lorenzo, Côme de Médicis, avait reçu ce titre en compensation d'un exil injustifé.
RAC SE 38 — LORENZACCIO *e mères ne s’en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini: eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas; mais j’ai espéré et j’ai eu raison de le faire! Ah! Catherine, 1l n’est même plus beau; comme une fumée malfaisante la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s’est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout?.
CATHERINE. — Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.
MARIE. — Sa naissance ne l’appelait-elle pas au trône? N’aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d’un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d’un diadème d’or tous mes songes chéris? ne devais-je pas m'attendre à cela? Ah! Cattina, pour dormir tranquille, .1l faut n’avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d’avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s’y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée*, pleine de débris d’orgie et de restes humains, dans les bras d’un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.
CATHERINE. — Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route; rentrons, Marie; tous ces bannis me font peur.
MARIE. — Pauvres gens! Ils ne doivent que faire pitié! Ah! ne puis-je voir un seul objet qu’il ne m’entre une épine dans le cœur ? Ne puis-je plus ouvrir les yeux! Hélas! ma Cattina, ceci est encore l’ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; 1l n’en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n’ait pas trahi*. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C’est ainsi qu'il fait tourner à un infâme usage jusqu’à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s’adressent à lui comme à l’antique
1 Soderini : famille maternelle de Lorenzo. Ses membres avaient occupé de hautes places. Ils s'étaient montré honnêtes, mais mous et négligents:; 2. C'est Musset tel-qu'il se voit à tort à cette époque; 3. Masure. Après bien des aventures, Lorenzo avait passé sa jeunesse dans une petite maison adossée au palais Médicis: 4. Cf. acte I°7, scène 1v. ;