‹ LorenzaccioChapitre 30 sur 95 · WC | S ACTE II. SCÈNE III · texte numérisé non relu

WC | S ACTE II. SCÈNE III

LA MARQUISE. — J’ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l’évêque de Fano, que la sainte Église ne était un lieu de débauche.

* LE CARDINAL. — Continuez.

LA MARQUISE. — J’ai écouté des discours contraires à la fidélité que j’ai jurée à mon mari.

LE CARDINAL. — Qui vous a tenu ces discours ?

LA MARQUISE. — J'ai lu une lettre écrite dans la même pensée.

LE CARDINAL. — Qui vous a écrit cette lettre? |

LA MARQUISE. — Je m’accuse de ce que j’ai fait, et non de ce qu'ont fait les autres.

LE CARDINAL. — Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous donner l’absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous avez répondu à cette lettre.

LA MARQUISE. — J’y ai répondu de vive voix, mais non par écrit.

LE CARDINAL. — Qu’avez-vous répondu ?

LA MARQUISE. — J'ai accordé à la personne qui m'avait écrit la permission de me voir comme elle le demandait.

LE CARDINAL. — Comment s’est passée cette entrevue ?

LA MARQUISE. — Je me suis accusée déjà d’avoir écouté des discours contraires à mon honneur.

LE CARDINAL. — Comment y avez-vous répondu ?

LA MARQUISE. — Comme il convient à une femme qui se respecte.

LE CARDINAL. — N’avez-vous point laissé entrevoir qu’on finirait par vous persuader ?

LA MARQUISE. — Non, mon père.

LE CARDINAL. — Avez-vous annoncé à la personne dont il s’agit la résolution de ne plus écouter de semblables discours à l’avenir ?

LA MARQUISE. — Oui, mon père.

LE CARDINAL. — Cette personne vous plait-elle ? LA MARQUISE. — Mon cœur n’en sait rien, j’espère.

LE CARDINAL. — Avez-vous averti votre mari

LA MARQUISE. — Non, mon père. Une honnêté femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte.

LE CARDINAL. — Ne me cachez-vous rien? N&e S’est-il rien passé entre vous et la personne dont il s’agit que vous hésitiez à me confier ?

LA MARQUISE. — Rien, mon père.

LE CARDINAL. — Pas un regard tendre? pas un baiser à la dérobée ?

LA MARQUISE. — Non, mon père.

LE CARDINAL. — Cela est-il sûr, ma fille ?

LA MARQUISE. — Mon beau-frère, il me semble que je n’ai pas l’habitude de mentir devant Dieu.

LE CARDINAL. — Vous avez refusé de mé dire le nom que je vous ai demandé tout à l’heure; je né puis cependant vous donner l’absolution sans le savoir.

LA MARQUISE. — Pourquoi cela? Lire une lettre peut être un péché, mais non pas une signature. Quimpons le nom à la chose ?

LE CARDINAL. — Il importe plus que vous ne pensez.

LA MARQUISE. — Malaspina, vous en voulez trop savoir: Refusez-moi l’absolution, si vous voulez; je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu qui me la donnera. (ee se lève.)

LE CARDINAL. — Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c’est du duc que vous voulez parler?

LA MARQUISE. — Du duc! — Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire dire?

LE CARDINAL. — Pourquoi refusez-vous de me le dire? Cela m'étonne.

LA MARQUISE. — Et qu’en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le répéter à mon mari que vous tenez si fort à l’entendre? Oui, cela est bien certain, c’est un tort d’avoir pour confesseur un de ses parents. Le ciel m'est témoin qu’en m'agenouillant devant vous, j'oublie que je suis votre belle-sœur; mais vous prenez soin de me le rappeler. Prénez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal qué vous êtes.

àc - * |

NC | ACTE II. SCëNE III — 49 LE CARDINAL. — Revenez donc à cette place, mafquise in y a pas tant de mal que vous croyez.

LA MARQUISE. — Que voulez-vous dire ?

LE CARDINAL. — Qu’un confesseur doit tout savoir, parce qu’il peut tout diriger, et qu’un beau-frère ne doit rien dire à certaines conditions.

LA MARQUISE. — Quelles conditions ?

LE CARDINAL. — Non, non, je me trompe; ce n’était pas ce mot-là que je voulais employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu’une rupture avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu’un secret d'importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de biens abondante.

LA MARQUISE. — Une source de biens! des mains expérimentées. — Je reste là, en vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles ambiguës? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants Sur vos lèvres, à vous autres!, on ne sait qu’en penser.

LE CARDINAL. — Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore donné l’absolution.

LA MARQUISE. — Parlez toujours; il n’est pas prouvé que j'en veuille.

LE CARDINAL, se levant. — Prenez garde à vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il faut avoir une armure solide et sans défaut; je ne veux point menacer; je n’ai qu’un mot à vous dire : prenez un autre confesseur. (Z/ sort.)

LA MARQUISE, seule. — Cela est inouï. S’en aller en serrant les poings, les yeux enflammés de colère! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à certaines chosés! Eh mais! qu’y a-t-il donc? Qu'il voulût pénétrer mon secret pour en informer mon mari, je le conçois; mais, si ce n’est pas là son but, que veut-il donc faire de moi? la maîtresse du duc? Tout savoir, dit-il, et tout diriger ? cela n’est pas possible; il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous; Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non! cela est sûr; je le connais. C’est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu’il ait quelque sourde pensée, plus vaste

Page 1