ACTE II. ScÈNE IV
était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient.
CATHERINE. — Dites-vous aussi du mal de Lucrèce?
LORENZO. — Elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.
MARIE. — Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous .de les rabaisser devant votre mère et votre sœur?
LORENZO. — Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.
MARIE. — Sais-tu le rêve que j'ai eu cette nuit, mon enfant ?
LORENZO. — Quel rêve ?
MARIE. — Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J'étais seule dans cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j'étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais : il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête, en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie; je me suis retournée, un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras! : c’était toi, Renzo : « Comme tu reviens de bonne heure! » me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe sans me répondre; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.
LORENZO. — Vous l’avez vu?
MARIE. — Comme je te vois.
LORENZO. — Quand s’en est-il allé ?
MARIE. — Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.
1, C£, dans la Nuit de décembre, parue l’année suivante :
Du temps que j'étais écolier,
Je restais le soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir
Un pâle enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
LORENZO. — Mon spectre, à moi! Et il s’en est allé ne je suis rentré ?
MARIE. — Il s’est levé d’un air mélancolique et s’est effacé comme une vapeur du matin.
LORENZO. — Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus!.
CATHERINE. — Qu’avez-vous? vous tremblez de la tête aux pieds.
LORENZO. — Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, diteslui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera. (Or frappe.)
CATHERINE. — C’est mon oncle Bindo et Baptista Venturi. (Bindo et Venturi entrent’)
BINDO, bas à Marie. — Je vais tenter un dernier effort.
MARIE. — Nous vous laissons; puissiez-vous réussir! (Elle sort avec Catherine.)
BINDO. — Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pas l’histoire scandaleuse qui court sur ton compte ?
LORENZO. — Quelle histoire ?
BINDO. — On dit que tu t’es évanoui à la vue d’une épée. LORENZO. — Le croyez-vous, mon oncle ?
BINDO. — Je t’ai vu faire des armes à Rome; mais cela ne m'étonnerait pas que tu devinsses plus vil qu’un chien au métier que tu fais ici.
LORENZO. — L'histoire est vraie : je me suis évanoui. Bonjour, Venturi. À quel taux sont vos marchandises ? comment va le commerce ?
VENTURI. — Seigneur, je suis à la tête d’une fabrique de soie; mais C "est me faire une injure que de m’appeler marchand.
LORENZO. — C’est vrai. Je voulais dire seulement que vous aviez contracté au collège l’habitude innocente de vendre de la soiei.
1. Brutus, dont il s’agit plus haut, n'avait pas tué Tarquin. Lorenzo, qui a déjà l'intention de tuer Alexandre, pense peut-être au républicain Brutus qui assassina Jules César; 2. Cf Notice sur les personnages, note 11: 3. Cf. Molière, le Bourgeois gentilhomme (acte IV, sc. v) : « Lui, marchand? c'est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu'il faisait c'est nil était