ACTE II. SOëNE IV
BINDO. — J’ai confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment tant de familles à Florence. C’est un digne ami de la liberté, et j’entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n’était qu’un piège de votre part. Cela est-il vrai ou faux? Êtes-vous des nôtres, ou n’en êtes-vous pas? voilà ce qu'il nous faut savoir. Toutes les. grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n’est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s'élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les. ruines de nos privilèges ? La capitulation n’est point obser- | vée. La puissance de l’Allemagne se fait sentir de jour en jour d’une manière absolue. Il est temps d’en finir et de rassembler les patriotes. Répondrez-vous à cet appel?
LORENZO. — Qu’en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voilà mon oncle qui reprend haleine; saisissez cette OCCasion, Si VOUS aimez votre pays.
VENTURI. — Seigneur, je pense de même et n’ai pas un mot à ajouter. |
LORENZO. — Pas un mot? pas un beau petit mot bien Sonore? Vous ne connaissez pas la véritable éloquence. On tourne une grande période autour d’un beau petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie, on rejette son bras gauche en arrière de manière à faire faire à son manteau des plis pleins d’une dignité tempérée par la grâce; on lâche sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite toupie s’échappe avec un murmure délicieux!. On pourrait presque la ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.
BINDO. — Tu es un insolent! réponds ou sors d'ici.
LORENZO. — Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyezvous pas à ma coiffure que je suis républicain dans l’âme??
: fort obligeant, fort officieux, et, comme il se connaissait fort bien en étoffes il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour dé l'argent.” ei, le trait est plus précis : il reflète le dédain dans lequel les industriels, très en honneur sous la monarchie
“de Juillet, tenaient les négociants moins favorisés.
1. Satire de l'éloquence périodique, qui consiste à entourer une proposition principale courte et sonore de subordonnées en cascades. Quant à la manière de se draper, les manuels oratoires les plus graves, comme le De Oratore de Cicéron, la considèrent comme une partie mportante de l’art du discours; 2. Le portrait de Lorenzo le montre au contraire avec des cheveux et une barbe très fournis. Peut-être faut-il voir là encore une allusion contemporaine : les romantiques ultras portaient toute leur barbe, tandis que les hHbéraux la rasaient.
Regardez comme ma barbe est coupée. N’en doutez pas un : seul instant, l’amour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés. (On sonne à la porte d'entrée ; la cour se remplit de pages et de chevaux.)
UN PAGE, entrant. — Le duc! (Entre Alexandre.)
LORENZO. — Quel excès de faveur, mon prince! vous daignez visiter un pauvre serviteur en personne ?
LE DUC. — Quels sont ces hommes-là? J’ai à te parler.
LORENZO. — J’ai l’honneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti, qui regrette qu’un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est l'illustre Baptista Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n’en vend point. Que la présence inattendue d’un si grand prince dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, mon digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez en droit de dire que mes supplications n’ont aucun crédit auprès de mon gracieux souverain.
LE DUC. — Que demandez-vous, Bindo?
BINDO. — Altesse, je suis désolé que mon neveu...
LORENZO. — Le titre d’ambassadeur à Rome n’appartient à personne en ce moment. Mon oncle se flattait de l'obtenir de vos bontés. Il n’est pas dans Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui, dès qu’il s’agit du dévouement et du respect qu’on doit aux Médicis.
LE DUC. — En vérité, Renzino ? Eh bien! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens demain matin au palais.
BINDO. — Âltesse, je suis confondu. Comment reconnaître.
LORENZO. — Le seigneur Venturi, bien qu’il ne vende point de soie, demande un privilège pour ses fabriques.
LE DUC. — Quel privilège ?
LORENZO. — Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le-lui, monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment. |