SCÈNE PREMIÈRE. — LORENZO, SCORONCONCOLO, faisant des armes
La chambre à coucher de Lorenzo.
SCORONCONCOLO. — Maître, as-tu assez du jeu!?
LORENZO. — Non; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci! tiens, meurs! tiens, misérable!
SCORONCONCOLO. — À l’assassin! on me tue! on me coupe la gorge! e
LORENZO, — Meurs! meurs! meurs! — Frappe donc du pied.
SCORONCONCOLO. — À moi, mes archers! au secours! on me tue! Lorenzo de l’enfer!
LORENZO. — Meurs, infâme! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai! Au cœur, au cœur! il est éventré. — Crie donc, frappe donc, tue donc! Ouvre-lui les entrailles!
Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge, roule-le, roule! Mordons, mordons, et mangeons! (17 tombe épuisé.)
SCORONCONCOLO, s’essuyant le front. — Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre; mille millions de tonnerres | tu rugis comme une caverne pleine de pantHes et de lions.
LORENZO. — O jour de sang, jour de mes noces! O soleil! soleil! il y a assez longtemps que tu es sec comme le plomb?; tu te meurs de soif, soleil! son sang t’enivrera. O ma vengeance! qu’il y a longtemps que tes ongles poussent | O dents d’Ugolin®! il vous. faut le crâne, le crâne!
SCORONCONCOLO. — Es-tu en délires? As-tu la fièvre, ou es-tu toi-même un rêve ?
1. Comme nous le verrons plus loin, Lorenzo simule la folie (souvenir de Hamlet) pour pouvoir s'entraîner au meurtre du duc sans éveiller les soupçons; 2. Dans cet accès de folie un peu laborieux, Lorenzo réunit la sécheresse, le soleil «de plomb »et le sang de son adversaire imaginaire qui doit désaltérer le soleill 3. Ugolin, della Gherardesca, Tyran de Pise du parti Gibelin. Il fut jeté dans une tour avec ses enfants et privé de nourriture. Dante, dans la Divine comédie, suppose qu'il dévora ses enfants.
62 — LORENZ ACCIO «
LORENZO. — Lâche, lâche, — ruffian, — le petit maigre!, les pères, les filles, — des adieux, des adieux sans fin, — les rives de l’Arno pleines d’adieux! — les gamins l’?écrivent sur les murs. — Ris, vieillard*, ris dans ton bonnet blanc; — tu ne vois pas que mes ongles poussent ? — Ah! le crâne! le crâne. (17 s’évanouit.)
SCORONCONCOLO. — Maître, tu as un ennemi. (Z/ lui jette de l’eau à la figure.) Allons! maître, ce n’est pas la peine de tant te démener. On a des sentiments élevés ou on n’en a pas; je n’oublierai jamais que tu m’as fait avoir une certaine grâce sans laquelle je serais loin. Maître, si tu as un ennemi, dis-le, je t’en débarrasserai sans qu’il y paraisse autrement.
LORENZO. —- Ce n’est rien; jç te dis que mon seul plaisir est de faire peur à mes voisins.
SCORONCONCOLO. — Depuis que nous trépignons dans cette chambre, et que nous y mettons tout à l’envers, ils doivent être bien accoutumés à notre tapage. Je crois que tu pourrais égorger trente hommes dans ce corridor et les rouler sur ton plancher, sans qu’on s’aperçût dans la maison qu’il s’y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t’y prends mal. Ils ont eu peur la première fois, c’est vrai; mais maintenant ils se contentent d’enrager et ne s’en méttent pas en peine jusqu’au point de quitter leurs fauteuils ou d’ouvrir leurs fenêtres.
LORENZO. — Tu crois?
SCORONCONCOLO, — Tu as un ennemi, maître. Ne t’ai-je pas vu frapper du pied la terre, et maudire le jour de ta naissance ? N’ai-je pas des oreilles ? Et, au milieu de toutes tes fureurs, n’ai-je pas entendu résonner distinctement un
>petit mot bien net : la vengeance? Tiens, maître, crois- / moi, tu maigris : — tu n’as plus le mot pour rire comme devant; — crois-moi, il n’y a rien de si mauvaise digestion qu’une bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n’y en a pas toujours un dont l’ombre gêne l’autre? Ton médecin est dans ma gaine; laisse-moi te guérir. (Z/ tire son épée.)
LORENZO. — Ce médecin-là t’a-t-il jamais guéri, toi?
1. Maigre, c'est la façon dont on le désigne lui-même. La suite des idées est volontairement obscure. En partant de sa personne, Lorenzo passe aux séparations et aux exils qu'on lui attribue;
2. a Que Lorenzo est un lâche: 3. Vieillard, Ugolin. Le bonnet blanc était l'insigne des g1 ins. -