‹ LorenzaccioChapitre 44 sur 95 · ACTE III. SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE III. SCÈNE III

que je t’ai reçu. Le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l’enfant prodigue ne l’aurait pas joué dans un jour de démence, et cependant je t’ai reçu. Quand les pierres criaient! à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t’ai appelé du nom sacré d’ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer; j'ai laissé l'ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contact de la tienne. Sois honnête, car je l’ai été; agis, car tu es jeune, et je Suis vieux.

LORENZO. — Pierre et Thomas sont en prison; est-ce là tout ?

PHILIPPE. — O ciel et terre! oui, c’est là tout. Presque

rien, deux enfants de mes entrailles qui vont s’asseoir au banc des voleurs. Deux têtes que j’ai baisées autant de fois que J'ai de cheveux gris, et que je vais trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse; oui, c’est là tout, rien de plus, en vérité.

LORENZO. — Ne me parle pas sur ce ton : je suis rongé. d’une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante. (Z7 s’assoit près de Philippe.)

PHILIPPE. — Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu ? On m’arracherait les bras et les jambes que, comme le serpent, les morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient pour la vengeance?. Je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal d'hommes de marbre! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute, pour se résoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot, Ô conscience! Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles! Ah! qu’ils tuent et qu’ils égorgent, mais pas mes enfants, pas mes enfants.

LORENZO. — Pierre est un homme : il parlera, et 1l sera mis en liberté.

PHILIPPE. — O mon Pierre, mon premier-né!

LORENZO. — Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille;

‘ 1. Les pierres de Florence, pour dénoncer un de leurs ennemis; 2. Serpents. Comparaison bizarre. Bien entendu, les morceaux de serpents ne se rejoignent pas, mais les tronçons de certains invertébrés annelés (vers de terre) continuent à vivre.

ou faites mieux, quittez Florence. Je vous réponds de tout si vous quittez Florence. x

PHILIPPE. — Moi, un banni! moi dans un lit d’auberge à mon heure dernière! O Dieu! tout cela pour une parole d’un Salviati!

LORENZO. — Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme; il y exerce le droit du seigneur sur la prostitution.

PHILIPPE. — Et nous n’agirons pas! O Lorenzo, Lorenzo! tu es un homme ferme, toi; parle-moi, je suis faible et mon cœur est trop intéressé dans tout cela. Je m’épuise,. vois-tu! J’ai trop réfléchi ici-bas; j’ai trop tourné sur moimême, comme un cheval de pressoir!; je ne vaux plus rien pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses; je le ferai.

LORENZO. — Rentrez chez vous, mon bon monsieur.

PHILIPPE. — Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi; là sont cinquante jeunes gens tous déterminés. Ils ont juré d’agir; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m’entendront. Ce soir, j'inviterai à souper les quarante membres de ma famille; je leur raconterai ce qui m'arrive. Nous verrons, nous verrons! rien n’est encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux! Adieu, je vais chez les Pazzi; aussi bien, j'y allais avec Pierre, quand on l’a arrêté.

LORENZO. — Il y a plusieurs démons, Philippe; celui qui te tente en ce moment n’est pas le moins à craindre de tous.

PHILIPPE. — Que veux-tu dire?

LORENZO. — Prends-y garde, c’est un démon plus beau que Gabriel’; la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d’une lyre; c’est le bruit des écailles d’argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et 1l tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide que nul ne

1. Pressoir. Les pressoirs sont mus par des vieux chevaux qui accomplissent un trajet circulaire: 2. Gabriel. L'archange Gabriel qui vint annoncer à la Vierge la venue du Christ. Ce démon, c'est celui du dévouement aux autres hommes.

ACTE III. SCÈNE III — 69 eut dire où il va. Prends-y garde! une fois dans ma vie je Pai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; | le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une | plume légère. Que je l’aie écouté ou non, n’en parlons pas. !

PHILIPPE. — Je ne te comprends qu’avec peine, et je ne sais pourquoi j'ai peur de te comprendre.

LORENZO. — N’avez-vous dans la tête que cela : délivrer vos fils? Mettez la main sur la conscience; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de cette jeunesse ?

PHILIPPE. — Eh bien! oui, que l'injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté. Pour moi, et pour tous, j'irai!

__ LORENZO. — Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l’humanité.

PHILIPPE. — Que veut dire ceci? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte ? Toi qui m’as parlé d’une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, est-ce là ce que tu renfermes ?

LORENZO. — Je suis en effet précieux pour vous, car je tuerai Alexandre. | à

PHILIPPE. — Toi?

LORENZO. — Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition; je sais pertinemment qu'il n’y a pas d’autres dangers pour eux, et Je vous répète que d’ici à quelques jours il n’y aura pas plus d'Alexandre de Médicis à Florence qu’il n’y a de soleil à minuit.

PHILIPPE. — Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort dé penser à la liberté? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le fais ?

LORENZO. — Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise; C’est un enjeu trop cher pour le jouer aux dést.

PHILIPPE. — Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle; tu m'rrites singuliè-

Page 1