ACTE III. ScÈNE III
j'ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes | n’en profiteront pas plus qu’ils ne me comprendront. --
PHILIPPE. — Pauvre enfant, tu me navres le cœur! Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d’un métal aussi pur que les statues de bronze d’Harmodius et d’Aristogitont.
LORENZO. — Philippe, Philippe, j'ai été honnête. La main qui a soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber; elle reste immobile jusqu’à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l’élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l’homme, jusqu’à ce que l’ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.
PHILIPPE. — Toutes les maladies se guérissent; et le vice est une maladie aussi.
LORENZO. — Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plai-: sante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin’, et ce qui m'étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j'ai à te dire; ne travaille pas pour ta patrie.
PHILIPPE. — Si je te croyais, il me semble que le ciel s’obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être; pourquoi ne pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point? Mon intention est d’en appeler au peuple et d’agir ouvertement.
LORENZO. — Prends garde à toi, Philippe; celui qui te le dit sait pourquoi il le dit. Prends le chemin que tuyyoudras, tu auras toujours affaire aux hommes.
© 1. Cf. p.37. note 3: 2. Tarquin. Cf. p. 52, note 1. On peut rapprocher de tout ce passage la célèbre tirade de la Coupe et les lèvres :
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure,
Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
76 — LORENZACCIO à PHILIPPE. — Je crois à l’honnêteté des républicains.
LORENZO. — Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d'établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu'ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. Je te gage que ni eux n1 le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas t’en mêler; parle, si tu veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup : tu as les mains pures, et moi je n ’ai rien
à perdre.
PHILIPPE. — Fais-le, et tu verras.
LORENZO. — Soit, — mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison cette famille assemblée autour d’une table? ne dirait-on pas des hommes’? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps. Cependant s’il me prenait envie d’entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aîné au milieu d’eux, il n’y aurait pas un couteau de levé sur moi.
PHILIPPE. — Tu me fais horreur. Comment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes ?
LORENZO. — Viens, rentrons à ton palais, et tächons de délivrer tes enfants.
PHILIPPE. — Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles ? |
LORENZO. — Pourquoi? tu le demandes ?
PHILIPPE, — Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu ?
LORENZO. — Tu me demandes cela en face ? Revue un peu. J’ai été beau, tranquille et vertueux.
PHILIRPE. — Quel abime! quel abîme tu m’ouvres!
LORENZO. — Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m ’empoisonne, ou que je saute dans Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu ’en frappant sur ce squelette (77 frappe sa poitrine) il n’en sorte aucun son? ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc
1. Hommes. Rappelons que cette longue conversation a une rue pour théâtre, et que les maisons florentines sont largement ouvertes: 2. Métaphore assez incohérente, parce que les mots sont employés à la fois au propre et au figuré.
Phot. Alinari