ACTE IV. SCENE VI
ton père. O ma Louise! Il n’y a que Dieu qui a su qui tu étais, et moi, moi, moi.
PIERRE, entrant. — Ils sont cent à Sestino’ qui arrivent du
Piémont. Venez, Philippe; le temps des larmes est passé.
PHILIPPE. — Enfant, sais-tu ce que c’est que le temps
des larmes ?
PIERRE. — Les bannis se sont rassemblés à Sestino; il est temps de penser à la vengeance; marchons franchement
sur Florence avec notre petite armée. Si nous pouvons
arriver à propos pendant la nuit et surprendre les postes
de la citadelle, tout est dit. Par le ciel! j’élèverai à ma sœur
un autre mausolée que celui-là.
PHILIPPE. — Non pas moi; allez sans moi, mes amis.
PIERRE. — Nous ne pouvons nous passer de vous; sachezle, les confédérés comptent sur votre nom; François Ier? lui-même attend de vous un mouvement en faveur de la
liberté. Il vous écrit comme aux chefs des républicains
florentins; voilà sa lettre.
PHILIPPE ouvre la lettre. — Dis à celui qui t’a apporté
. cette lettre qu’il réponde ceci au roi de France : « Le jour
où Philippe portera les armes contre son pays, il sera
devenu fou. »
PIERRE. — Quelle est cette nouvelle sentence ? PHILIPPE. — Celle qui me convient.
PIERRE. — Ainsi vous perdez la cause des bannis pour le
plaisir de faire une phrase? Prenez garde, mon père, il ne
s’agit pas là d’un passage de Pline*; réfléchissez avant de dire non.
PHILIPPE. — Ïl y a soixante ans que je sais ce que F
. devais répondre à la lettre du roi de France.
| PIERRE. — Cela passe toute idée! vous me forceriez à
vous dire de certaines choses. Venez avec nous, mon père, … je vous en supplie. Lorsque ; allais chez les Pazzi, ne m’avez-
vous pas dit : « Emmène-moi? » Cela était-il différent alors ?
1. Sestino : Petit bourg voisin d'Arezzo: 2. Francois I®T. Cf. Notice sur Pierre Strozzi;
| 8. Pline. Philipe Strozzi était, en effet, un humaniste. Il avait entrepris de corriger l'histoire
£ ee naturelle de Pline l'Ancien.
PHILIPPE. — Très différent. Un père offensé qui sort de sa maison l'épée à la main, avec ses amis, pour aller réclamerjustice est très différent d’un rebelle qui porte les
armes contre son pays, en rase campagne et au mépris des lois.
PIERRE. — Il s’agissait bien de réclamer justice! il s’agissait d’assommer Alexandre! Qu'est-ce qu’il y a de changé
aujourd’hui? Vous n’aimez pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d’une occasion comme celle-ci.
PHILIPPE. — Une occasion! mon Dieu! cela une occasion. (17 frappe le tombeau.)
PIERRE. — Laissez-vous fléchir.
PHILIPPE. — Je n’ai pas une douleur ambitieuse. Laissezmoi seul, j’en ai assez dit.
PIERRE. — Vieillard obstiné! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause de notre perte.
PHILIPPE. — Tais-toi, insolent! sors d'ici!
PIERRE. — Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez où il vous plaira, nous agirons sans vous cette fois. Eh, mort de Dieu! il ne sera pas dit que tout soit perdu faute d’un traducteur de latin! (Z/ sort.)
PHILIPPE. — Ton jour est venu, Philippe! tout cela. signifie que ton jour est venu. (J} sort.)