SCÈNE III
Tibère, Lucido, Erminio, César, caché.
Tibère. — Qui appelle?
Lucido. — Vous avois-je pas bien dict que votre père viendrait?
Tibère. — Mon père ?
Lucido. — Oy ! vostre père, il vient; il sera tout à ceste heure icy.
Tibère. — Mon père?
Lucido. — Vostre père, oy.
Tibère. — Et qui l’a veu?
Lucido. — Moy, avecque ces yeux-ci.
Tibère. — Et luy, t’a-il veu?
Lucido. — Non, car je me dissimuloys.
Tibère. — Ha, Lucido, je suys perdu.
Erminio. — Comment faire ?
Tibère. — Je dis que je suys perdu, Lucido, si tu ne m’aydes.
Lucido. — Que voulez-vous que je face pour vous? Tibère. — Quelque chose de bon, Lucido mon amy. Lucido. — Il faut oster ce lict, ceste table et tout ce qui est céans, et surtout destourner ceste femme. Tibère. — Ceste femme, hélas! Et pourquoy? Lucido. — Voulez- vous donc que vostre père la trouve icy ?
Tibère. — Où veux-tu que je l’envoye ainsi seule? Lucido. — Où elle aaccoustumé de demeurer, et que par un autre chemin vous retourniez à la villa.
Tibère. — Quoy, sans chaussures, en chemise,
comme je suis là? Eh, mon cher Lucido, trouvé moyen que je ne sois séparé de ma Livie.
Lucido. — Je le feray, si vous trouvez vous-mesme un moyen, que vostre père ne vienne icy. Si nous avions loisir et estions tous d’accord, à peine pourrionsnous trouver remède à ce désordre; or devinez donc ce qu’on pourra faire, estant mal d’accord, et point de temps pour y penser.
Erminio. — Tu le prends sur toy.
César (à part). — Voilà une belle victoire I
Erminio. — Si ton père te trouve icy, comment pensestu que la chose ayt à tourner?
Lucido. — Je m’esmerveille comme il tarde tant, car ilestoit desjà bien avant dedans la ville; il est bien vray qu’il va pas à pas appuyé sur son bâton, et semble qu’il porte des fagots.
Tibère. — Ne seroit il point meilleur que je m’enfermasse en l'une des chambres avec Livie, sans jamais respondre?
Erminio. — Voilà bien rencontré; voudra-t-il pas voir qui est là-dedans.
Tibère. — Il craindra peut-estre d’y entrer.
Lucido. — - Or sus, je vous entend. Prenez courage, j’ay trouvé de quoy remédier à tous ces maux. Entrez léans avec Livie ; et vous, Erminio, demeurez icy dehors.
Erminio. — Et quelle bonne idée as-tu?
Lucido. — Fermez cette porte au verrou et à la barre, et comptez qu’il estcensé n’y avoir personne là dedans, et si l’on vient à frapper, quand on romproil la porte, ne respondez aucunement. Cependant, gardez-vous de faire tant soit peu de bruict, ny mesme que le lict craquette, sinon quand vous m’entendrez cracher; alors faictes le plus grand tintamarre qu’il vous sera
possible, avec le banc, avec le lict, avec tout ce qui est là-dedans ; et qu’un de vous aille sur le toit, et jette en bas quelques tuilles, quand il entendra que l’on est après l’huys, mais ne vous écartez en cecy d’un iota , autrement ce seroit faict de vous et de moy.
Tibère. — Ne te soucye, ainsi ferons.
Erminio. — Que diable veux-tu faire, Lucido?
Lucido. — Vous le verrez; mais cependant il faut aller tout raconter à Marc Antoine, affîn que, si nous avions besoin de luy, nous le puissions employer. Despeschez, voicy justement Aridosio ; gare, qu’il ne vous voye alentour de l’huys. Je veux me retirer aussi.
Erminio. — A Dieu donc.
César (à part). — Par Dieu, voicy Aridosio. Que veult dire cecy? Je suis délibéré en veoir la fin, mais en lieu où je ne puisse estre veu.