SCÈNE IV
Aridosio, César, caché; Lucido.
Aridosio. — Où dyable trouveray-je ce malheureux? Je pense qu’il sera allé au bordel, révérence parler; ô pauvre Aridosio, regarde pour qui tu travailles ainsi à crédit, à qui tu cherches amasser tant de biens ! à un qui te trahit tous les jours, qui à toute heure te donne nouveaux mensonges, et qui désire plus ta mort que sa propre vie !
César (à part). — Il y en a d’autres aussi bien que luy qui souhettent le semblable.
Aridosio. — Mais j’emporteray plustost tout en la fosse avec moy, que le luy laisser. Misère de moy, j'ay cuydé ce matin crever par les chemins, veu la fatigue de venir à pied, j’en suis demy-mort, et puis le desplaisir, si bien que je crains fort d’estre malade, et tout à
cause de. .. peu s’en faut que je ne Paye dict ; mais qu’atten-je que je n'entre à la maison, car ce poids m’est par trop grief; et puis après j'irai chercher tant que je le retrouve, alïin de le chastier selon qu’il le mérite; mais je veux ouvrir l’huys.
César (à part). — Par Dieu* il a sa hourse avecque luy.
Aridosio. — Àye, aye, que veut dire cecy? La ser rare seroit-elle bien meslée? Si je tourne deçà, c’est pis; il semble que le verrouil soyt mis en-dedans; je sçays pourtant bien que Tibère n’a point la clef, mais je crains qu’il n’y soit plustost entré quelque larron; il faut qu’il > ait icy quelque coterye.
Lucido. — Qui est ce fol qui touche à ceste porte?
Aridosio. — - Pourquoy suis-je fol de toucher à ce qui m’appartient?
Lucido. — Oh, seigneur Aridosio, pardonnez-moy ! je ne vous avois point reconnu. Mais esloignez-vous de là!
Aridosio. — Pourquoy veux-tu que je m’esloigne?
Lucido. — Si vous aymez vostre vie, esloignez-vous.
Aridosio. — Et pourquoy?
Lucido. — Vous le pourrez voir et entendre si vous tardez trop alentour. Esloignez-vous, dis-je !
Aridosio. — Mais me veux-tu dire pourquoy?
Lucido. — Parce que ceste maison est pleine de dyables.
(. Bruict dans la maison.)
Aridosio. — Hélas, qu’entens-je? qu’est-ce là?
Lucido. — Ne vous dis-je pas qu’elle est pleine de dyables?
Aridosio. — Comment, pleine de dyables?
( Lucido crache , et ceux du logis Jont bruict.)
Lucido. — Ne les avez-vous ouïs?
Aridosio. — Hé, ouy.
Lucido. — Vrayement, vous en oyrez bien d’autres.
Aridosio. — Et qui l’a endyablée, Lucido?
Lucido. — Je ne sçay.
Aridosio. — Hélas, il me desrobberont ce que j’ay là-dedans.
Lucido. — Ouy bien, des toilles d’iragnes.
Aridosio. — Il y a toujours les huys, les fenestrcs et austre mesnage.
Lucido. — Vous avez raison; je ne me souvenois pas de cela.
Aridosio. — Je m’en souviens, moi, car il me touche.
César (à part). — Je ne débrouille pas encore cest escheveau.
Lucido. — Eh, vous tremblez; n’ayez peur; ils ne vous feront autre mal, sinon que ne pourrez joyr de vostre maison.
Aridosio. — N’est-ce donc rien, à ton advys? Et s'ils alloyent aussi venir à la villa?
Lucido. — Il faudroyt avoir patience.
Aridosio. — Ils sont mal apris de s’immiscer es biens d’autruy; au moins, s’ils en payoient les louages! Mais par la croix que voilà, je les en feray sortir, y deusséje bouter le feu !
Lucido. — Vous leur ferez plaisir et les enchanterez ; ne vivent-ils pas dans le feu par plaisir?
Aridosio. — Tu dys vray; et si, ma maison seroit bruslée, quand j’y pense ; mais je les voudroys pourtant tuer.
Lucido. — S’il vous entendent, ils vous feront quelque meschant tour; ils jettent des poutres, des
tuilles, des pierres dans la rue, tout ce qu’ils trouvent.
àridosio. — Oh ! ils vont me démolir toute la maison.
( Ceux du logis lancent des tuilles.)
Lucido. — Pensez qu’ils ne l’amenderont mie! Voicy une luille. Esloignons-nous, de peur que nous ne recevions un coup de pierre.
César (à part). — Je commence à entendre la ruse.
Aridosio. — llo, Lucido, que j’ay peur!
Lucido. — Et certes, vous en avez mille milliasses de raisons !
Aridosio. — Peuvent-ils bien lancer jusques icy?
Lucido. — Non, seigneur, non.
Aridosio. — Combien y a-t-il que commença celte malédiction? car jamais je n'en ay esté adverty.
Lucido. — Je 11e sçay, mais il y a deux nuicts, comme je passois par icy, je les entendis qui faisoient un vacarme à croire que la maison crouloit.
Aridosio. — Ne dys pas cela, tu me fais peur.
Lucido. — Les voisins disent que quelquefois, ils chantent et jouent des instruments, mais plus la nuict que le jour, et que la pluspart du temps ils ne font point de bruict.
César (à part). — Voilà la plus plaisante bistoyre dont j'oy jamais parler.
Aridosio. — Que doy-je faire? seroit-il pas bon que j’envoyasse une troupe, affin de les massacrer tous?
Lucido. — Vertu bieu, parlez bas!
Aridosio. — Tu dis vray.
Lucido. — El qui voulez-vous trouver, qui les tue? H faut plustost faire venir des prestres, des moines, des reliques, et leur faire ordonner de quitter la place.
Aridosio. — Et ils s’en iront sans ambaiges?
Lucido. — Guy, résolument.
Aridosio. — Et s’ils y reviennent!
Lucido. — Peut-être reviendront-ils. Mais je ne le crois point.
Aridosio. — Cecy me regarde, et je ne m’exposeray point à ce péril, car je t’asseure que sitôt qu’ils seront sortis, je la vendray, et la deussé-je bailler pour deux florins moins qu elle ne m’a cousté.
Lucido. — Voire! et les esprits y auront faict dommage pour plus de vingt-cinq.
Aridosio. — Ne me rappelle point cela, car tu me fays geler le sang! et les poumons m'en tremblent I O Dieu, onques ne fis pourtant chose qui méritât tel chastiment, et cecy m’advient par les péchés de Tibère. Où est il, ce ribauld?
Lucido. — Vous le retenez à la villa, et m’en demandez nouvelles, à moi qui suis à Lucques.
Aridosio. — Tu le doibs bien sçavoir, car toy et Erminio vous me le desbauchez.
Lucido. — Voyez un peu à quoy pense cest homme. Il luy semble que son logis est plein d’anges, et il est plein de dyables.
Aridosio. — Croy-moy, que la mesehaneeté de Tibère me fait crever le cœur. [Icy, Lucido se doit mettre à cracher, et ceux du dedans à mener grand hruict.) Hélas, Lucido, de grâce ne me quitte point!
Lucido. — Oh 1 vous n’avez que faire de moi, puisque je desbauche vostre fils.
Aridosio. — C’est une manière de dire; je sçay bien qu’on ne le desbaucheroit pas s’il ne se vouloit desbaucher. Mais laissons cela : je veux premièrement chasser ces dyables de ma maison, puis j’iray trouver Marc Antoine, poiir me conseiller avec lui de ce que je doibs faire. Mais que feray-icy de ma bourse?
Lucido. — Que dictes- vous de bourse?
Aridosio. — Rien, rien.
Lucido. — Ceste bourse où il y a deux mille ducatz seroyt-elle bien en ce logis-là? eh. Aridosio?
Aridosio. — El où prendray-je deux mille ducatz? Deux mille fiasques vides, ouy! Tu a bien trouvé ton homme de deux mille ducatz ! Va, va-t-en, Lucido, j’iray tout bellement après toy.
César (à part). — Voyez s’il confessera d'avoir de l’argent, le gros avare!
Lucido. — Venez tout à votre ayse; je ne m’ennuie point d’attendre.
Aridosio. — Va donc à tes affaires, Lucido.
Lucido. — Ma foy, Monsieur, je n’ay que faire, Dieu mercy.
Aridosio. — Je suvs empesché. Va-t-en, Lucido, je demeureray un moment.
Lucido. — Je m’en iray, puisque vous voulez estre seul. (.4 part.) J’av peur que ce grison ne veuil faire céans quelque traistrise; mais je sçay qu’il n’en a l’esprit. Je vais trouver Erminio, et le faire crever de rire.
Aridosio. — Je me veux retirer de ça, puisque je suys seul. Mon Dieu, que je suys misérable 1 M’eust-il jamais peu advenir plus grand malheur qu’avoir mon logis plein de dyables, qui sont cause que je ne sçays où mettre cestargent? Que feray-je de ceste bourse? Si je la porte avec moy, et que mon frère Marc Antoine la voye, je suis ruyné. Où la pourrai-je donc laisser en seureté?
César (o part). — Je vous se ray bien obligé, si vous la mettez là !
Aridosio. — Mais si on la Irouvoit, une fois paye pour tousjours : et si je la porte encore avecque moi, ne
risque-t-elle plus dem’estre desrobée? certes, si on me la voit, c’est tout le mesme, pource que, quand on sçait qu'un de mes pareils a de l’argent, on luy desrobbe incontinent.
César (à part). — Les ducatz seront mieux dans le regard d’égoût.
Aridosio. — Maudits soyez, dyables qui m’empescbez mettre ma bourse en ma maison! Tu bieu, que dis-je! Et s’ils m’entendent! Que faire, icy, là? Icy et là, ce sont rudes partys : mais non, mieux vaut la cacher, et puisque la fortune autresfoys me l’a sauvée, elle me la sauvera bien ceste foys encore; mais ne te laisse point découvrir, bourse ma mye, mon àme, mon espérance !
César (à part). — Au dyable, s’il ne l’y met point.
Aridosio. — Que faire? or sus, l’y mettons. Mais d’abord je veux bien reguarder alentour de moy, icy, là, par icy, par là-bas, icy-bas, icy-haut, et me paroist que les pierres mesmes ayent yeux pour me veoir, et langue pour le redire. O trou d’égoût, je me recommande à toy. Or sus, mettons-la dedans, au nom de saint Cresci 1. In manus tuas, Domine , commendo spirilam me uni.
César (à part). — C’est si grand’chose, que je n’en puis rien croire si je ne le touche.
Aridosio. — C’est à ceste heure que je veux voir s’il n’y paroist rien ; rien du tout ! Mais si quelqu’un venoit à heurter dessus, il pourroit luy venir fantasye de voir ce qu’il y a dessous; il est besoing que j’y revienne maintes foys, et n’y laisse arrester personne;
1. Vieux saint local, très vénéré, et qui fait augmenter, croître le bien, crescere.
si faut-il que j’aille où j'ay dict, afin de trouver quelque expédient, pour chasser ces dyables de mon logis. Je vais par delà, car je ne veux passer auprès.
(Il sort.)
César (seul). — Yoylà grand’chose, et ne rèvé-je point? il me paroist estre éveillé. Yoicylejour qui doit mettre fin à mes misères, Mais qu’atten je? que quelqu’un vienne pour me donner empeschement? Il faut aussi que je regarde si je ne suis point veu. Et de qui? 0 saint Egout, que tu me fays heureux 1 Quel beau champignon j’ay trouvé! Vous estes pourtant mieux en ma main, messieurs les ducatz! Peut-estre qu’il les faut trier de la monnoye? tous sont d'or! Oh fortune, c’est icy par trop grant changement, car tandis que j’estois désespéré de ne jamais avoir à moy ma chère Cassandre, voicy que d’un coup tu me l’as donnée en main ; et, pour luy faire plus grand despit, je veux remettre dans la bourse des cailloux, à ce qu’elle luy semble pleine jusqu’à ce qu'il y touche; mon Dieu, que n’ay-je un licol pour luy fourrer dedans ! Si ne me veux-je touslesfois tant laisser transporter à l’alégresse, car, comme l’on dit, on doibt mettre mesme prudence à sçavoir supporter un bonheur comme une disgrâce; jaçoit que je sois asseuré qu’un plus grand bien ne me sçauroit advenir, car encore qu’une autre foys je trouvasse dix mille ducatz, je n’en seroys tant aise que de ceux-cy. Mais voicy je ne sçais qui, je ne veux qu’ils me voyent. Voilà, tout est bien racoustré, et ne semble pas que j’y aye touché. (Il sort.)