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CHAPITRE PREMIER

Le sang des Médicis et des Soderini. — Les aïeux de Lorenzino. Son père. — Sa mère.

Au commencement de la comédie qu'il composa pour les noces de sa victime, Lorenzino de Médicis a mis ces paroles : « Je vous asseure que la plus part des mœurs et coustumes de la jeunesse, soient bonnes ou mauvaises, procedde de leurs pères et mères, ou de ceux qui en ont la charge. »

Il faut rechercher les parents, décrire l’éducation de Lorenzino, pour étudier cette influence, d’après ses propres maximes.

Celui des ancêtres qui a marqué le plus profondément, c’est le grand-père paternel, Laurent. Suivant l’antique usage des Médicis, qui rend plus broussailleux encore leur arbre généalogique, Laurent était fds d’un Pierre-François, et père d’un Pierre-François; les prénoms alternaient, avec une exactitude désespérante et incommode.

Lorenzino ne porta pas seulement le prénom de cet aïeul. Il hérita de ses qualités, de son esprit, de son talent littéraire. La forme même du nom qu’ils portèrent tous deux, — Lorenzino, pour Lorenzo, — ce surnom

de « petit Laurent, Laurentinet », ce n’est pas, comme on l’avait pensé, un sobriquet d’homme petit, mais un attribut de cadet; Politien nous a dit que Laurent l’Ancien possédait

Tous les honneurs altiers d’une haute stature.

Et, malgré sa taille élevée, les historiens du temps le nomment Lorenzino, tout ainsi que son petit-fds.

Ce Laurent, qui venait de la grande lignée où s’élève Cosme le Vieux son grand-oncle, épousait à vingt ans Sémiramis d’Appiano, des princes souverains à Piombino. Il avait d’elle cinq enfants, deux filles, mariées à un Salviati, à un Albizzi. et trois fils; un seul, Pierre- François, se maria: c’est le père de Lorenzino.

Le premier Laurent était beau, d’un charme grave. Celui que les poètes appelaient leur « doux honneur », avait moins d’éclat cependant et d’attrait que son jeune frère, Jean, celui qui fut père de Jean des bandes noires. Mais il le primait par l’intelligence. Les succès de Jean furent ceux d’un joli garçon; les succès de Laurent, d’un homme.

Ambassadeur de Florence auprès du pape, Laurent fut ensuite choisi, afin d’apporter au nouveau roi de France, Charles VIII, en 1483, les compliments de la république lors de son avènement, et les condoléances pour la mort de son père Louis XI, l’ami des Florentins. Cette mission lui était confiée comme au plus capable, bon politique, et bien disant. Les ambassadeurs étaient alors les premiers dans la cité.

Le cousin de Laurent, Pierre de Médicis, qui gouvernait si mal Florence après la mort de son père Laurent le Magnifique, ne pouvait Arnir de sang-froid les fortunes heureuses de ces parents qui le surpassaient dans

ia faveur populaire et dans l’estime même de la noblesse. Une rivalité de femme fit éclater la haine; déjà, dans un premier bal, le beau Giovanni, déguisé sous l’habit d’une religieuse dominicaine, mais avec un scapulaire et un froc en toile d’argent, fut reconnu par Pierre, qui lui jeta, pour le salir, des oeufs remplis d'encre; le sang-froid des deux frères, le désir de ne pas compromettre une dame aimée, laissait impuni ce premier affront; mais, peu de temps après, les fêtes d’une noce renouvelèrent le scandale; cette fois, Pierre n’en fut pas quitte à si bon marché; au geste qu’il fit pour démasquer Jean, celui-ci répondit par un coup de poignard, et Pierre ne dut la vie qu’à la cuirasse dont il était revêtu sous ses vêtements. La peur et l’impudence lui firent citer Jean et Laurent devant la Signorie, pour crime de lèse-majesté.

L’acquittement des deux frères fut éclatant comme leur triomphe. Ils revinrent accompagnés par le peuple et les gentilshommes. Seulement, il était meilleur pour eux de quitter Florence. Laurent partit, fort près d’abord, à Castello, cette villa qu’il disputera plus tard; ensuite, loin, là-bas, en France presque, c’est-à-dire en Lombardie, auprès de Ludovic le More; il y attendit que Florence eût chassé Pierre et sa brutale tyrannie.

Les espérances de Laurent étaient grandes. Lorsqu’il arrivait à Plaisance, en ce mois de septembre 1494, pour assurer au roi de France que toute la Toscane appelait les troupes françaises aux conquêtes de Naples, il se croisait avec des ambassadeurs envoyés à Florence par Charles VIÏI. Or, ceux-ci pouvaient rapporter à leur maître comment Laurent de Médicis, le Populaire, et son frère Jean avaient un parti à Florence, et ne

parlaient pas en vain lorsqu’ils cherchaient à entraîner les Français, pour chasser Pierre de la ville.

Revenu avec Charles VIII en Toscane, Laurent revoyait Florence aux côtés du roi. 11 fut, l’année suivante, envoyé de nouveau à Naples auprès du jeune conquérant qui tenait encore dans ses mains la fortune de l'Italie. Déjà, Pierre renversé et banni, le peuple avait violé la règle qui fixait une limite d’àge pour être habile à certains offices, et Laurent s’était vu nommer scrutateur pour l’élection de la Signorie.

Ambassadeur de la nouvelle république, alors dans l’aurore de sa liberté, il revoyait le roi vainqueur, dans cette même Naples où Laurent le Magnifique avait si bien cru fonder, avec l’Aragonais, une ligue qui fermerait les Alpes aux armes françaises.

Déjà chambellan de Charles VIII, Laurent, qui avait x'eçu magnifiquement Everard de Ligny, l’ambassadeur de France, « s’élevait sans cesse dans la puissance gauloise », comme disent les vieux chroniqueurs. C’està-dire qu’il était à la solde des Français : car solde et manèges d’ambition, c’est là, pour lui comme pour son petit-fils, plus tard, le secret de ces belles sympathies. Et tous étaient ainsi, le cardinal Georges d’Amboise en France, Julien de Nemours en Toscane, tous. Cela est trop naturel.

Pacificateur de Pistoïa en décembre 1495, Laurent usait de son influence pour reprendre des biens à la succession commune entre son père et Laurent le Magnifique. « Ils espèrent s’en engraisser», disait-on cyniquement. Vieille chicane, que Laurent le Magnifique avait cru régler, et que l’on verra renaître par deux fois encore, jusqu’au jour où elle pèsera sur le meurtre commis par Lorenzino.

Mais l’agréable et fin Laurent le Populaire n’était point brave. S'il avait bien voulu flatter la plèbe, en prenant dans son écusson les armes de la république, la croix de gueules sur champ d’argent, s'il aspirait vaguement au principal, grâce à l’appui de Ludovic Sfor/a, il trouva bientôt que Savonarole déchaînait une démocratie où les Populaires de sa sorte risquaient trop gros. Il évacua lentement ses meubles à Forli, chez Catherine Sforza, belle-sœur de la main gauche, il envoya son fils rejoindre les biens mobiliers ; luimême alla dans le Mugello, se tenant prêt à passer les limites du domaine florentin.

11 se trouvait encore trop voisin de Florence, où brûlait l’anarchie dévote qu’avait soufflée le sublime Savonarole. Et il se souvint, à propos, d’un vœu qui l’obligeait d’aller à Lyon. Là, il était tout porté pour offrir au roi Louis XII les mêmes félicitations d’avènement qu’il avait présentées jadis à Charles MIL Son influence grandissait toujours. Elle lui permit d’intervenir, en 1499, assez vainement du reste, en faveur de Catherine Sforza, veuve de son frère Giovanni, tandis (pie la terrible dame était assiégée dans Forli par un plus redoutable qu’elle, par César Borgia en personne.

Enfin, lorsqu’il fallut traiter avec Louis XII au sujet de projets nouveaux sur le royaume de Naples, c’est Laurent encore que la Signorie envoyait au roi, avec vingt mille florins, le 3 de mai 1501. Et l’année suivante, les lettres de Machiavel rappelèrent son intervention entre la république et le roi.

Ambition, diplomatie, violence dans la querelle, âpreté pour les intérêts, agréments de l’esprit et de la personne, liaisons avec la France, goût prononcé pour

les faveurs cl les amitiés populaires, haine envers ses cousins, amour des manèges secrets, horreur pour les périls de l’émeute ou du combat, voilà ce que Lorenzino pourra tenir de cet ancêtre.

Il en recevra mieux encore : la passion des lettres, la culture par la forme antique, et l’inspiration populaire, originale, près du vrai.

Laurent le Vieux fut l’ami des humanistes florentins, si médiocres par le génie, si charmants par le caractère. Ange Politien, leur prince, le célébra, chanta les mérites de sa personne et ses villas délicieuses, en vers latins, au long d’une élégie, avec un bien faible talent, mais dans un sentiment virgilien. Virgile et, par instants, Platon, ces vers de Politien vont les évoquer, lorsqu’ils disent :

Je t’adresse, ô Laurent, de cette Ambra qui produit tous les fruits de la terre, ces vers, avant lesquels j’ai placé mon salut pour toi : moi, nourri dès ma tendre enfance dans votre maison, mais avant tous, moi, Politien, ton amour. Si tu demandes ce que je fais, je vas bien, et m’éjouissant aux charmes de la campagne j’use mes lents loisirs. Et tantôt je contemple, d’une colline, les génisses en train de paitre, tantôt je regagne le cours d’une eau qui dévale et bondit, et j’admire les fondements jetés pour la villa superbe (Poggio a Cajano) ; souvent je jouis de l’étude et de mes petits vers, ou j’exhorte mon florissant élève à ne cesser point de porter ses pas aux sommets ardus des Piérides ; ou bien nous prenons des oiseaux variés, grâce à notre chant qui les attire de loin, couverts que nous sommes tous deux par un abri de verdure. Pourtant, mon âme et mes yeux te réclament, absent, et le désir de toi me torture sans fin. Car, jeune homme, j’adorais (tu t’en peux souvenir) l’enfant que tu étais, moi qui maintenant, homme fait, sais aimer aussi ta jeunesse.

Puis c’étaient les dédicaces de deux épigrammes latines sur Manille, et Manille lui-même offrait à Laurent de Médicis ses Hymnes et ses Epigrammes. Alexandre Bracci, secrétaire de la république, parent du vif et spiri-

tuel Ange Firenzuola, offrait un beau manuscrit sur parchemin, traduction d’après Enée Sylvius Piccolomini, qui fut le pape Pie II ; c'est l’histoire de deux amants, et la dédicace a nommé Laurent de Médicis « un insigne et très excellent jeune homme ».

Gloire plus vivante, Laurent fut le patron d’Améric Vespuce. Il le chargeait de surveiller ses intérêts, ses employés aux comptoirs d’Espagne. Amél ie se réfugiai! au Trebbio pour fuir une peste, en 1475. Et il dédiait à Laurent sa lettre sur le voyage de Yasco de Gama aux Indes orientales.

Laurent lui-même était écrivain à ses heures. Comme le Magnifique, il attacha le nom des Médicis à celle heureuse et brève période qui semble, dans les lettres comme dans les arts, unir l’art plus national du moyen âge à la forme plus savante, plus universelle, de l’antiquité rajeunie. Il écrivit quelques petites pièces en latin. Mais il fut, par bonheur, Populaire dans ses écrits, ainsi que dans ses opinions. 11 composa surtout en bel italien. Il fit une de ces « représentations sacrées » qui étaient à la mode. Le Magnifique avait écrit la représentation de saint Jean et saint Paul, Laurent de Pierre-François fit l’Invention de la Croix.

C’était un de ces mystères, dont l’origine remontait aux « jongleurs sacrés », aux premiers Franciscains, tels que Jacopone de Todi ; la pure source populaire, où pouvait se désaltérer un peuple donl les lèvres étaient bridées par les torrents enflammés de Savonarole. Cela se jouait, le dimanche, après vêpres, dans une église comme le Carmel, peinte par Masaccio et Lippi, comme Santa Croce, décorée par Giolto; sous un cloître orné par Fra Angelico, plein de roses et de liserons, dans un réfectoire conventuel, où Ghirlandajo figurait une

Gène, et l’Angelico la Crucifixion; parfois aussi, le ciel étant favorable, au milieu du plus beau décor, sous la lumière toscane, en plein champ. Les autres décors, ceux qui variaient, et les trucs, étaient jadis de Brunelleschi, et les premiers maîtres avaient gardé la coutume d’y travailler.

La pièce que composa Laurent, il l'écrivit probablement durant les années de repos, quand il avait la joie de vivre dans une Florence où son cousin Pierre ne régnait plus, et que Savonarole, encore à ses premiers élans, exaltait déjà, sans la bouleverser encore. Cette pièce commence bien, par ces dialogues familiers ( frottole ), savoureux et drus : c’est un père et son fils, Arenus pour voir la fête, et qui se renvoient la réplique :

Le fils. — Que fait là tant de peuple, et qu’est-ce qu’on attend, tandis que je suis là, bien serré contre mon père ?

Le père. — Tous ceux-ci ont désir de voir la fête.

Le fds. — O père, qui nous empêche de rester ?

Le père. — Non, fds, non, allons-nous-en. Il y a céans grant’presse, parce que les gens sont en masse, et peut-être mal t’adviendrait; et point ne sert ensuite de dire : je m’en repcns I

Le fils. — Je pensais, et veuille bien le faire..., mets-moi en l’air, avec ta main, lève- moi loin de ceux-ci.

Le père. — Et puis, cela leur déplaira, et ils jetteront des œufs et des pommes, et cela 11e plait guère à qui en reçoit.

Le fils. — Dis aux imbéciles de se taire.

Le père. — Gomment veux-tu cjue je leur défende de faire à leur ordinaire. C’est moi qui paraîtrais un lourdaud, et ils feraient pis encore.

Scène populaire, où l’on sent l’homme qui a su vivre dans la rue, comme Dante, coudoyer la foule, noter dans sa mémoire les types et les manières de parler. Lorenzino retrouvera ce don et cette qualité. Il y a aussi, dans cette pièce édifiante, un éloge du gouvernement populaire :

« Heureux celui qui naît sous un gouvernement populaire. Infortuné celui à qui le ciel donne pour destinée de vivre à jamais sous un tyran, car cela ne s’appelle point vivre, mais mourir! »

Lorsque Lorenzino feuilletait, plus tard, le manuscrit, encore inédit, de son aïeul, il devait relire souvent ces lignes et y retrouver comme un conseil pour agir. Et quand de pareils vers tombaient sur le public des représentations populaires, qui grouille, rit, se pousse, se bouscule, se faufilé, pleure et s’exclame, quelles acclamations devaient partir dans celle foule, ivre de sa liberté neuve! Turbulente racaille; fort pareille au public de Shakespeare, sans tenue, glapissante, ardente, (pii admirait de tout son cœur et haïssailcomme elle aimait, avec furie et jusqu’aux larmes. Peuple héroïque aussi, et qui vivait ces années, l'étemel honneur de Florence, les années de Savonarole, les plus admirables de toutes, si, dans le passé, saint François d’Assise n’existait pas !

Tout ainsi qu’il avait fait une représentation sacrée, Laurent composa des laudes. Ces chants pieux, ces cantiques des artisans à l 'Ave Maria , des villageois aux processions, les seigneurs de cette famille se plaisaient à les inventer. Ft ce qui rend les Médicis du vieux temps moins vilains à voir dans l’histoire, ce qui les sauve de la banque, du sale négoce et de la tyrannie bourgeoise, c'est quand ou les voit oublier l’écritoire des humanistes, les vers latins elles phrasés grecques, pour aligner des rimes vulgaires, redevenir des Florentins, à demi croyants, ce qui est déjà bien fort pour ce peuple et pour ce temps-là.

La lande faite par Laurent, c’est « la Vierge mère Marie », sur l’air de « Je pleure le temps perdu ». L’on

eu vend de pareilles pour quatre sous, derrière l’église "Saint-Paulin, et les ciane florentines, les pinzochere de l’Abbaye ou de Sainte Croix pourraient répéter encore, en nasillant :

A notre antique erreur.

Toi seul as fait remède,

Quand tu portas Jésus En ton virginal cloître !...

Celle-là soit bénie

Qui au Seigneur plaît tant,

Son ventre peut enceindre Celui que tout le ciel Ne saurait contenir.

Il fit encore une laude à Jésus-Christ, pour « jouir de l’éternelle vie ».

A peu près à la même époque, dans un autre pays, un gueux faisait une ballade « à la requeste de sa mère pour prier Nostre-Dame ». Ce ne sont ni les grands seigneurs, ni les mécènes, qui sont les meilleurs poètes. Et si les vers du Médicis se sont vendus au ventino, à quatre sols, ceux qui les achetaient les ont payés plus que leur prix. Lorenzino sera, de même, un bon rimeur à la douzaine. Mais il ne rimera jamais pour l’Église.

Laurent l’Ancien suivait la tradition des anciens Médicis, qui étaient pieux. Le couvent de Saint-Marc ne conserve-t-il pas l’étroite cellule où Cosme le Vieux venait se recueillir, ou conférer avec saint Antonin ? Et l’histoire de Laurent lui-même est tissée bien étroitement avec celle de Savonarole.

Cet amateur des lettres, ce politique intermittent, avait un sentiment parfait de l’art. Il s’attacha, parmi tous les autres Médicis qui le favorisaient aussi, et il sut comprendre, avec une pénétration d’artiste vrai, le

peintre qui réunissait aux traditions florentines les inspirations les plus neuves; il aima Sandro Bollicelli.

Déjà, la Primavera fut une allégorie médicéenne, et les stances de Politien pour Julien de Médicis et Simonetta Yespucci l’avaient sûrement inspirée. Mais, grâce à Laurent, d’autres œuvres, au moins égales, vinrent auprès de ce palladium médicéen. C’est la Naissance de Vénus, « Vénus qui naît, et ces souilles et ces vents qui la poussent vers la terre avec les Amours » ; un pendant à la Primavera, qui figure en réalité « Vénus, que les grâces fleurissent, afin d’annoncer le printemps » ; tableau vraiment miraculeux, puisqu’il a donné, pour six lignes, du talent à Georges Vasari.

C’est, encore, ce précieux exemplaire de Dante, sur parchemin, tout entier illustré par Botticelli pour Laurent. Voilà des parchemins qui sont vraiment titres de noblesse. Et Laurent ne fut pas seulement celui qui comprend, commande et paye. Il était le familier de Botticelli, et Michel-Ange remettait à son ami le peintre une lettre qu’il voulait faire parvenir jusqu’à Laurent. O11 garde encore une quittance que le « garçon » de Botticelli donnait, pour frais de peinture, au même Léonard Strozzi, ce factotum des Médicis populaires, qui saluera le premier, seize années plus tard, la naissance de Lorenzino.

Laurent, qui aimait toutes les fêtes de la vie, était un seigneur magnifique. Non seulement il surveillait ses fabriques de majoliques, à Cafaggiolo, jusqu'à commander lui-même la terre blanche qu’il fallait, mais il savait jeter l’argent pour les villas, pour son palais à Fiesole : il donnait, pour l’arrivée de Franceschctto Cybo, fils du pape Innocent VIH, une fête

splendide, à cette demeure princière de Caslello qui se mire aux plaines divines de l’Arno, sous les chênes verts et les lauriers de Botticelli. Les princes, ses beauxfrères ou ses cousins, lui demandaient à la fois sept ou huit chevaux de selle, « attendu qu’il leur importait, ainsi que le savait Sa Grandeur, pour leur bien et pour leur los, de se trouver en toute occasion bien à cheval ».

Il fit, à la mémoire de son frère Jean, le père de Jean des bandes noires, les plus belles obsèques peut-être que Florence eût admirées depuis longtemps. Saint- Laurent, où les Médicis dormaient leur suprême sommeil, était tendu de broderies. On maria des pauvres, et les aumônes consolèrent ceux qu’on ne pouvait marier. Lorsque la veuve de Jean, Catherine Sforza, prisonnière du Borgia, revint trois ans après, finie, échinée, demi-morte et usée par les prisons papales, Laurent fit à sa belle-sœur un accueil des plus courtois, il fut chevaleresque, et mit entre ses mains tout ce que l’hospitalité fraternelle pouvait offrir.

Cela ne l’empêcha point de persécuter son pupille, Jean des bandes noires futur, au point de faire peur même à Catherine Sforza. Pour arracher à la succession du frère mort la villa de Castello, l’oncle Laurent réduisit Catherine au point de cacher son fils chez les religieuses d’Annalena, et de le déguiser en femme. Seulement, Laurent s’attaquait à plus forte que lui ; malgré ses épreuves, la farouche dame d’Imola et Forli lui fit, comme elle l’avait dit, « crever la barbe », et il mourut, la rage au cœur, en 1503, après avoir perdu tous ses procès et disputé jusqu’à des grains. 11 laissait une haine vivace entre ses héritiers et ceux de son frère ; elle s’assouvit clandestinement, par les manœu-

vres de son fils Pierre-François, et Lorenzino, son petit-fils, la réveillait aussi ardente, dans les effets, sans plus de chance dans les résultats.

On voit bien ce que Lorenzino tenait de cet aïeul. 11 est rare de trouver aussi complètement marqués les traits de descendance.

Mais combien Laurent le grand-père fut plus fortuné que son triste neveu! Lui, qui vécut dans cette fin radieuse du quinzième siècle, véritable âge du triomphe pour Florence comme pour les Français ; années dorées et radieuses, où l’art, les lettres, tout ce qui fait rayonner la vie humaine, atteint la floraison suprême; temps heureux, où l’on croit encore, où l'on goule déjà la vie. Moment d’éclat, pour les Médicis, qui viennent d’atteindre leur apogée. C’est tout au plus si Lorenzino pourra, grâce à un effort de mémoire, se figurer que l’on vivait ainsi, trente années avant lui.

Laurent, comme presque tous les Médicis de cette lignée, mourut jeune, avant cinquante ans, le 20 mai 1503. La hautaine Sémiramis d’Appiano, sa femme, lui avait donné pour ses vingt-quatre ans, après trois années de mariage, ce fils Pierre-François qui fut le père de Lorenzino (1487-1525).

Par une loi d’alternance qui s’observe assez exactement dans cette race, le fils d’un homme assez célèbre, le père d’un homme peut-être trop célèbre, ce Pierre- François de Médicis, fat un piètre sire. Les trente-neuf années de sa traînante existence ne contiennent rien. Une médaille médiocre le montre, figure quelconque, d’une élégance maladive, les joues creuses, le profil mou, sans caractère avec sa barbe courte et ses cheveux épars. C’est comme Fessai de la face plus bestiale,

plus déplaisante, mais attachante et énergique, que l'on trouvera chez son fils.

La branche de la famille que Pierre-François représente tirait son mérite principal de cette chance, qu’elle était pourvue de descendance mâle; celle de Cosme n’existait que par les femmes, ou par le bâtard qui devint Jules, cardinal, pape Clément VIL D’immenses ressources, biens immobiliers tels que les mines d’alun, les domaines opulents, les palais, les villas, leur restaient encore, et Pierre-François, malgré les secousses qui avaient ébranlé une fortune colossale, aurait pu mériter ce que l’on avait dit sur son arrièregrand père : « 11 est très riche en champs, il est très riche en or, et en toute espèce de biens. » Mais les biens ne durent guère aux mains de descendants imbéciles.

Les Médicis de haute volée, ces frelons sociaux, étaient des usuriers heureux. C’est l’aristocratie nouvelle. Leurs fils, qui arrivaient au jour, ne songeaient qu’à jouir, sans rien donner à la république ; désespérés, et exigeants dès qu’il ne pommaient se gorger aux dépens de tous. Leur unique héros, Jean des bandes noires, est une brute destructive. Encore, il agit, celui-là, bien ou mal. Mais les autres tendent leurs mains crochues vers le pouvoir, qui leur représente la jouissance et nulle responsabilité.

Par là, Pierre-François est un exemplaire excellent de l’aristocratie future. Il est un de ces hommes dont on peut dire, avec le vieux poète Rustico di Filippo:

Quand Dieu le fit, n’avait grant chose à faire,

Mais il voulut démontrer son pouvoir !

Il fit des sottises dès qu'il le put; Philippe Slrozzi,

le banquier diletlante, alliée, artiste et débauché, qui dépravait plus tard Lorenziuo, se voyait soutenu par Pierre-François lorsqu'il épousait, malgré les défenses du gouvernement populaire, Clarice de Médicis, fille de Pierre exilé jadis ( 1509). Reconnaissant et magnifique, il aida Pierre-François à dissiper cette fortune patrimoniale qu’on évaluait à soixante-quinze mille écus, outre les biens immeubles, ancienne richesse, qui datait d'un aïeul.

Cependant ce sot, orgueilleux de son nom, trouva dans sa vie un jour d’inspiration heureuse. C’est quand il voulut épouser Marie Soderini, fille de Thomas. Le mariage fut retardé par les intrigues des Salviati, jusqu'au moment où la famille des Médicis rentra, victorieuse et déshonorée, dans Florence, grâce aux armes de l'étranger et au massacre des Toscans.

La dot de Marie Soderini, vingt-quatre mille francs à peine, — deux mille ducats d'or, — était médiocre pour un Médicis. Le nom de la famille était illustré par le dernier grand homme, Pierre Soderini, l’ancien gonfalonier à vie. C'est sur lui que Machiavel écrivait son fameux quatrain :

La nuit que mourut Pierre ‘Soderini,

Son âme s’en fut au seuil de l’enfer ;

Pluton de crier : « Oh, Pâme imbécile !

L’enfer, pour loi? va-t’en aux limbes des marmots ! »

Sa chute avait été honteuse. Sa mémoire fut condamnée. C'était l'honnête homme, borné, médiocre dans l’action, médiocre dans le conseil, doué de toutes les vertus inutiles au politique, et sans aucun des défauts ou des vices indispensables.

Thomas Soderini, le père de Marie et l’aïeul de Lorenzino, était un exemple parfait de celle gent bour-

geoise, avec l’indolence des classes moyennes quand elles se sontélevées, cette indolence qui perdra Florence comme elle a perdu et perdra encore tout pays où la bourgeoisie prendra le pouvoir, sans être capable d’en user. Les ambassades, les conspirations, les allées et venues politiques d'un pareil homme importent peu, bien qu’on les sache tout au long ; Lorenzino ne tiendra rien de ce caractère agréable, oscillant, rien de ce riche aïeul qui se cache durant les troubles, se fait enfin huer et conspuer ; rien, sinon un peu plus de cette couardise dans l’action, que lui devait déjà donner son aïeul paternel. En outre, il se rattachera aussi, par les Soderini, au parti populaire et au parti de la France. Car Thomas, « l’homme de peu de courage, qui fuyait les périls volontiers», est, comme tous ses parents, comme son frère Julien, évêque de Saintes, un agent français.

Marie, mère de Lorenzino, était la fille aînée de cet homme-là et de Fiammetta Strozzi, la première des deux épouses qui lui donnèrent ses douze enfants. L’ancien ambassadeur de Florence aux noces de Lucrèce Borgia, qui n’était plus grand’chose en 1512, puisqu’on l’avait banni à Naples, dut être heureux de donner sa fille à Pierre-François de Médicis. Les armes mêmes, le blason de la famille déchue, étaient ridicules, on raillait les massacres de cerf qui décoraient l’écusson des Soderini. Pierre-François de Médicis n’en fut pas effrayé. Il eut raison.

Marie Soderini lui apportait ces vertus solides qui avaient fait dire au bon libraire Vespasien de Bisticci, dans ses éloges savoureux : « Sans offenser toutes autres dames et contrées de l’Italie, Florence avoit meshuy les plus belles et honnestes dames qui fussent en Italie,

et d’elles par tout le monde étoit telle renommée. » Belles, on ne sait trop. A l’exception de Jeanne Tornabuoni, les fresques du temps montrent des beautés médiocres, et, si la race n’a pas changé, l’Italie offre mainte contrée où la femme est plus belle. Yespasien ne voyageait pas en Lombardie! Mais pour honnêtes, celles que nous voyons dans l’histoire sont des exemples merveilleux. Et c’est surtout entre l’époque de la dernière révolution populaire à la fin du quinzième siècle, et le moment où la république tomba, dans la première moitié du seizième siècle, c’est dans ces années pittoresques et tumultueuses, qui vont de 1494 à 1530, c’est-à-dire le temps même où vécut Marie Soderini de Médicis, c'est là que les prudes et bonnes Florentines surent montrer la perfection de 1 épousé, de la mère, tous les mérites obscurs et sublimes delà vraie femme. Fidèles, parmi les bourrasques, à leur foyer tourmenté, gardiennes du passé glorieux, courageuses dans le présent incertain et souvent terrible, résignées à l’avenir désastreux, elles veillent sur les traditions de la cilé, de la famille : femmes vaillantes, qui s’occupent de la maison en ville, des biens et des villas aux champs, de leurs enfants, de leur bétail, de leurs denrées; toujours pareilles, malgré ce siècle où les hommes sont abjects, à ces « anciennes », leurs parfaits modèles, les Alessandra Macinghi-Strozzi, les Alessandra de’ Bardi. C’est Marie Salviati, chez Jean des bandes noires, et c’est, chez Pierre-François de Médicis, Marie Soderini. Est-ce donc une loi que la femme, pour être bonne, a besoin d’être malheureuse ?

Pierre-François eut le mérite unique de tenir à prendre pour femme cette créature excellcnlc. Ils se marièrent d’amour. On a prétendu que le jeune

couple (l’époux avait à peine vingt-cinq ans) est représenté sur un plat de Cafaggiolo, de ceux qu’on nomme toglieri dans les anciens conteurs ; ce beau plat figure un peintre sur faïence, attentif à copier au fond d’un plat nuptial, ou gamelo, les deux époux qui sont assis en face de lui; le mari, qui a les longs cheveux et la joue replète de Pierre-François, penche la tète pour regarder l'ouvrage de l’artiste ; il a le bras gauche passé derrière les épaules de la jeune femme. Celle-ci, les cheveux dénoués, le front ceint d’un cercle d’or, où brille un joyau, tient ses grands yeux, noirs sous la chevelure blonde, fixés dans le vague, avec cet air d'extase triste que donne l’ennui de poser. Elle a des mains délicieuses, et dans les doigts de la main gauche elle caresse une pomme de senteur. La forme des yeux, l’arc des sourcils, l'écartement à la racine du nez droit, la bouche ferme et l’ovale du menton rappellent de bien près les images, par malheur aussi rares que peu certaines, de Lorenzino. Si la jeune épousée qui siège au creux de l'antique faïence, parmi les herbes et les fleurs du Mugello, est vraiment Marie Soderini, certes Vespasien disait vrai, et celle Florentine est belle et peut lutter, par sa grâce royale, avec l’Italie tout entière.

Les premières lettres qui nous restent de la correspondance clairsemée, avant l’époque où naît Lorenzino, traitent d’affaires, commissions données par les parents d’Appiano, chicanes éternelles avec Catherine Sforza, et les intérêts inextricables entre les deux rameaux de la famille. La plus expressive, qui montre à la fois comment le caractère de Pierre-François était cauteleux, mielleux, et combien il comptait sur la protection du cardinal Jules, futur pape Clément VII, est adressée

au curé François Fortunati, le bras droit de Catherine Sforza :

Très cher Messire François,

Vous savez comment, voici quelques jours, on a parlé de partager la maison, et déjà les parts sont faites ; mais en apprenant cola, Monseigneur Révérendissime (le cardinal archevêque Jules de Médicis, ensuite gouverneur de Florence pour Léon V m’a dit que pour fortes raisons l’on surseoic quelques jours avant d’en venir à ce partage, mais qu’on y pense bien, el lorsqu’il lui paraîtra opportun, que S. 1t. le fera savoir. Si bien que vous entendez sa volonté. Maintenant, attendu que l’état de Jean de Médicis (dit plus tard des bandes noires), tel qu’il est, se trouve fort méchant et me satisfait peu, je vous lais assavoir de venir demain et de choisir tels logements que vous pensez devoir être à propos pour Jean, et (pie \ous pourvoyiez à sa maison de sorte qu’il cive ainsi que doivent vivre les honnêtes gens. Je ne vois rien autre à vous dire, sauf que vous vous rappeliez ceci sans faute.

Le 13 février 1512 (1513) à Florence.

Pierre-François de Médicis.

Adresse : à F. Fortunati, à Caslello.

Catherine Sforza était morte depuis quatre ans. Pierre- François levait la crête, devant un prêtre et un mineur. Jamais, en aucun temps, Jean des bandes noires n’aura le loisir de démêler ses affaires, et de lui rabattre le caquet; tandis que l'un, le guerrier épique, chevauche et bataille, l’autre, le gentilhomme à lièvre, barde et chaparde en secret. Un jour, Jean se mit en colère. Puis, ils moururent tous les deux. C’est leurs fils qui réglèrent le vieux compte de famille.

Pourtant, Pierre-François n’en faisait pas mieux ses affaires. Jeune homme prodigue et débauché, il fui un mari dépensier, qui se perdait dans l’administration des biens et gaspillait toute l'épargne de Marie Soderini. La même lettre de Léonard Slrozzi fera voir, avec la naissance de Lorenzino, les craintes que le désordre

des affaires donnait à ses amis les plus sensés. Il n’avait pour le seconder que cette espèce d’intendant, Jean François Zeffi, qui, d’abord occupé des sacs à grains, du fromage et des voituriers, fera ensuite un précepteur pour le petit Lorenzino.

C’est le 22 mars 1514, un mercredi matin, que Marie Soderini, après deux ans de mariage, donnait un fils à son mari. Voici l’extrait du baptême, qui eut lieu le lendemain jeudi, suivant l'usage, au baptistère de Florence :

Sur ces fonts a été baptisé, le jeudi 23e jour de mars 1513 (style florentin), Laurent-Jean-Baptiste, fds de Pierre-François, fils de Laurent des Médicis, né le 22, à midi, dans le quartier de Saint- Laurent.

L’enfant qui naissait, le 22 mars 1514, midi sonnant aux clochers de Florence, venait au jour dans la maison même où il tua, vingt-trois années plus tard, son cousin le duc Alexandre. Marie Soderini payait sa dette aux Médicis en rajeunissant par une lignée robuste un sang usé. Lorenzino, que devaient suivre, en six ans, deux sœurs et un frère, était le plus débile d’apparence, comme il arrive souvent pour l’ainé. Il demeurera blême et grêle ; mais la fibre était résistante. Sa mortelle pâleur cachait un de ces tempéraments fermes, inaltérables ainsi qu’un acier bien trempé, qui ne cèdent ni aux débauches, ni aux travaux, ni à la vie vagabonde, et qui, méprisés de bien haut par la vigueur des sanguins, ont, en fin de compte, la joie de les porter en terre.

Pendant que son fils voyait le jour du printemps florentin, Pierre-François était à Rome. On y couronnait Léon X, le cardinal Jean de Médicis, élu pape le

1 1 mars. La cérémonie du couronnement avait eu lieu le 19. Pierre-François aurait eu letempsde revenir pour assister à la naissance de son fds. Mais c’était alors l’office des matrones et des parentes. Un Florentin, qui était à mi-route, à Yolterra, ce Léonard Strozzi mêlé dans toutes les affaires des Médicis, lui écrivit la nouvelle :

Jésus

Pierre-François, mon très-honoré et cher ;

Me trouvant gouverneur en ce lieu, j’ai appris ce soir, avec une extrême allégresse, comment ce matin il a plu à Dieu t’accorder de ta Marie un (ils mâle ; de quoi je suis tant content et joyeux que de chose au monde laquelle j’eusse oneques pu apprendre. Attendu qu’il me parait, outre les autres avantages que je reconnais, que voici renouvelée heureusement la mémoire de ton père. Je prie Dieu qu’il lui prête longue et heureuse vie, et me semble qu’ayons mcsliuy des arrhes pour en pouvoir espérer d’autres. Et donc je t’incite et te prie à vouloir modérer tes dépenses de manière qu’au temps voulu tes enfants trouvent tes affaires et les leurs en tel point, qu’ils puissent bénir tes soins...

La lettre est datée de Yolterra, la ville où naît un des deux hommes qui assassineront Lorenzino.

Les conseils du sage Strozzi ne profitèrent point à Pierre-François. Père, il ne devint pas plus sage. Cet homme, dont la diplomatie se bornait à obtenir de Léon X l’autorisation d'amener aux fêles de la Saint- Jean florentine le fameux éléphant qui avait triomphé au Capitole, ce pauvre cadet sans valeur s’enfonçait chaque jour dans cette obscurité qu’amassent autour d'un homme la gêne et les embarras d’affaires. Il vérifiait la sentence du vieux conteur : « Croyez m'en, aujourd’hui, qui a deniers en masse, est noble, ('I qui est pauvre, est tenu pour ignoble. » Il faisait à peu près ce qu'il pouvait, pour empêcher la « tache de misère »

de s’étendre sur son nom. Mais il ne pouvait pas grand’chose.

Il accumulait les inventaires, pièces des futurs procès entre Lorenzino et Cosme de Médicis. Quand son terrible cousin Jean, le créateur des bandes noires, avait encouru le bannissement pour meurtre, il savait lui écrire une lettre d'homme prudent, pleine de conseils inutiles. Il lui annonçait la naissance de sa fille, Laudomine, à laquelle on donnait le nom de sa tante paternelle. Il affectait de débrouiller leurs comptes communs avec les Rucellai, pendants depuis une génération et davantage. Tandis que Jean des bandes noires était absent, tout paraissait aller au mieux.

Les deux familles, celle du condottiere qui chevauchait, celle de l’oisif qui accroissait sa tribu et diminuait son avoir, vivaient en bonne intelligence. Pierre- François écrivait même, en 1520, le 5 avril, cette lettre où Lorenzino se trouve nommé pour la première fois ; après avoir parlé d’affaires, il disait :

« Marie ( Salviati ) et Cosme sont à Castello. Ils vont bien. Et Laurent, mon fils, est parti ce matin pour passer deux jours avec eux. »

Il semble, cet homme courtois et civil, avoir usé de ses jolies formules pour traîner son cousin où il voulait. En tout cas, il ne pensait qu’à gagner en instances « quelques milliers de ducats » aux adversaires. Et l’éducation de Lorenzino ne l’occupa jamais.

On avait donné pour précepteur à l’enfant l’homme quelconque, le premier venu, l’intendant qu'on avait sous la main. Ce Jean-François Zeffi se trouvait savoir le latin, il fut un fort bon traducteur des épîtres de saint Jérôme. Son style italien était expressif, nerveux, riche de fond et de tournure, il ne jurait aucunement

avec la majesté de ses modèles antiques ; et en même temps, il gardait, lorsque c’était le lieu, celte familiarité savoureuse du parler toscan. 11 apprit le latin à Loren zino, peut-être aussi à ses deux sœurs, pas beaucoup plus jeunes que lui. D’ailleurs ses rares lettres sont celles d’un factotum domestique, tatillon et sans caractère.

11 s’inquiétait, le pauvre diable, quand il achetait un roussin pour son élève, de savoir si l’enfant « serait content ». Vraiment, à tous égards, il manquait un maître dans cette famille.

Les enfants, du reste, y étaient heureux. On s'occupait de leur donner des balles dorées pour jouer, et Lorenzino, qui avait sept ans, était traité de « patron » par son précepteur ; il avait permission de faire à ses amis, Marcantoine et Jean-Marie Gondi, le présent précieux de quatre vases et d’une écuelle à couvercle, fabriqués à Cafaggiolo dans les faïenceries de la famille.

Le dernier acte public du triste Pierre-François fut de prendre part, Léon X étant mort, à l’ambassade sau grenue qui alla recevoir son successeur Adrien VI sur la plage, alors presque nue, de Livourne. C’est là que l’austère pontife, dédaignant festins et apprêts, dîna seul, et reprit la mer sans tenir compte des colères que soulevait cette façon de brûler pontificalement la politesse à l’assemblée.

Après cet exploit, Pierre-François rentra dans ses maisons, ses comptes, ses commandes pour des chapeaux blancs, des pourpoints en soie noire doublés avec de la toile de France, et à manches étroites, petit collet; il s’inquiéta de chausses en cuir, et de gants, il tâcha de vendre son grain, son vin, il grogna pour des harnais, du chauffage, il lit le roulier, le fripier, le cocher, surtout il commença de faire le malade. Et dès 1522, pilu-

les et pharmacie apparaissent dans la vie de cet homme, que les apothicaires vont dominer et gruger durant les trois ans qu'il lui reste à vivoter péniblement.

On sent combien Lorenzino devait écouter un tel père! Leur pénurie croissait de jour en jour! Lorenzino n’avait que neuf ans tout juste, lorsque Marie Soderini écrivait, de la villa, cette lettre pour son intendant à Florence :

Vous écrivez à Pierre-François que vous avez à payer les chausses de Laurent, et je ne sais quelles chausses blanches. Je vous ai fait dire par Jean-François (Zefft), plusieurs fois, que depuis la mi-décembre Baudinet a reçu de moi cinq ducats ; et lui sait ce qu’il m’a fourni et vous savez le prix. Ainsi, voyez ce qui lui reste en main, et qu’à propos des chausses blanches il n’a point renvoyé les vieilles.

Venait ensuite l’aveu qu’elle se trouvait réduite à des extrémités indignes d elle, et cet autre encore, qui jette une lumière lugubre sur la garde-robe du fds aîné :

Elles sont en si misérable état, — il s’agit toujours des chausses I — que si présentement Laurent les voulait porter, elles ne pourraient iui servir, comment qu’on les rapiéçât!

Quant au petit Julien, le dernier-né, il fallait changer de chaussetier. Et voici les mesures, pour l’enfant de trois ans qu'il était : quatre doigts de haut, un doigt de large. Mais la mère de famille revenait encore une fois aux tristes chausses de l'aîné:

Les caleçons de Laurent, je les veux qui puissent s’attacher, et bien qu’il n’en ait point besoin pour l’heure, néanmoins il serait à propos de songer à se délivrer de tout ceci.

On sent ce qu’était un enfant, d’esprit alerte et de race orgueilleuse, en de telles familles ; il grandissait, et il était le témoin muet et hostile des inquiétudes,

la victime honteuse des économies, le martyr des affronts subis et des réductions ridicules.

Pour faire des économies, on vivait beaucoup à la campagne. C’était Fiesole, et sa colline d'or; un peu plus loin que l’abbaye de Saint-Dominique, où Fra Giovanni, l’Angelico, s’imprégna de lumière, sur le premier repos des pentes qui dominent le cours du Mugnone et l’entrée du Mugello, c'était le palais merveilleux élevé par le grand-père Laurent le Populaire ; Varchi lui-même est transporté lorsqu’il décrit ce paysage et cette maison. Après avoir parlé des Dominicains et de cette abbaye des chanoines réguliers, la Badia par excellence, élevée par Cosme le Vieux, il ajoute : « En tête de la montée, au-dessus d’un longescalier, à côté du miraculeux palais de Laurent de Pierre-François, est l’église et le monastère des Frères mendiants de Saint-Jérôme, à main droite duquel, mais sur la plus haute partie du mont, pas plus loin qu’à deux milles de Florence, Fiesole, cité jadis et présentement colline fertile, bien que toujours cité, regarde avec délices toute la plaine et toutes les collines alentour de Florence. » Lieu sacré du monde, lieu divin par celte splendeur de lumière que la Toscane doit sans doute à la mer prochaine, à la forme heureuse de ses montagnes exposées au soleil et baignées par un air limpide comme celui des paradis que figurait Fra Angelico. Sous les oliviers de Fiesole, le petit Lorenzino contemplait, flottant dans la brume couleur de perle, celle Florence dont il transformera l'histoire. Il oubliait son père, traqué par les créanciers ou harcelé par les fermiers, sa mère irritée par l'armoire à linge, les chaussetiers et les servantes. Il commençait à comprendre qu’il fallait compter seulement sur le

cardinal Jules de Médicis, il entendait dire que le cardinal soutenait seul la famille ; en même temps les gamins de Florence, qu'il aimait, lui apprenaient à chansonner les gens en place, et les Dominicains, encore frémissants de Savonarole, lui montraient les belles images du couvent, les tableaux d'autel peints par l’Àngelico, et ils lui souillaient qu’il était un Soderini par le sang, un ami du peuple, un ennemi de ceux qui avaient banni l'oncle et le père de sa mère; les Médicis luttaient déjà, dans la cervelle de l’enfant, avec les Soderini. Et ceux des Médicis dont on lui servait l'éloge, c'était le grand-père Laurent, le Populaire, ami de la France, l’oncle Jean, ami de la France, et qui poignardait ses cousins. L’enfant pâle écoutait, songeait : il y a des âmes qui sont imprégnées pour toute la vie, avec des sentiments forgés vers leurs sept ans.

Ce que faisait Lorenzino, quand il ne courait pas les champs, nous pouvons nous le figurer, car il demeure trace, dans les lettres de son grand-cousin Pierre, des études où s’appliquait alors un enfant de cet âge.

A cinq ans, on savait écrire assez bien pour demander à sa tante, pendant un séjour à la villa, d’envoyer des bonbons, des figues, des pêches, et surtout des berlingots. A sept ans, on avait appris « force vers de Virgile », on pouvait dire fièrement : « Je sais quasi tout le premier livre de Théodore par cœur, et il me semble que je l’entends. » Théodore, c’est le grammairien Théodore Gaza. Les enfants de sept ans apprenaient la grammaire grecque. Et « le maître les faisait décliner, les examinait chaque jour ».

Cela sans préjudice des lévriers et des chevaux. La Renaissance adorait la campagne, et la célébrait sans

relâche. C’est ce qui sauvait un peu ces pauvres enfants des ravages précoces que pouvaient faire Théodore et autres engins redoutables.

Il y avait, chez les Médicis, plus gueux que Pierre- François ; et c’était Jean des bandes noires, puisqu’il avait recours à son cousin Pierre-François pour garantir ses emprunts. Mais un jour vint, où l'irritable Jean ne supporta plus de voir son cousin faire ses orges, à ce qu’il croyait, en vivotant sur les domaines tandis que lui, condottiere, se battait, dépensait, et se trouvait dépouillé par qui restait au logis. « Messire Pierre-François, écrivit Jean des bandes noires à son cousin le pacifique, vu votre caractère et entêtement, force m’est, selon mon droit et ma justice, d’user envers vous d’autres modes : aussi, par la présente, je vous avise que je ne veux pas m’écarter de la raison en ma conduite : bien que vous en ayez fait tant, que quelque chose qu’il me parût bon de faire, envers vous, je le pourrais faire sans violer en rien la plus exacte justice. Je vous atteste donc, par la présente, que j'entends venir chez moi, dans ma maison, et comme il est juste et justissime, jouir de tout mon bien ; et je veux tout ce que depuis dix années déjà vous avez eu en jouissance, et qui est à moi ; afin que vous connaissiez une autre façon de vivre ; et je vous ferai éprouver ce que c’est que de vivre hors de sa maison : je vous en fais le serment public ! A Reggio, le 15 de mai 1523. Jean de Médicis, de sa propre main. »

Ecoutons gronder cette haine, cette antique haine (pii se réveillera plus tard entre les fils, et cette fois ne produira pas que des menaces.

Pierre-François courbait la tête. Il savait son cousin fort pris, à Reggio, par les belles femmes que lui aine-

liait l’Arétin. Pierre-François faisait les prouesses qui étaient à sa portée ; payer en vin les Frères de l’Observance qui voulaient leur argent, combiner des arrangements avec l’intendant de son cousin, et surtout éviter la peste, cette peste qui reparaît sans cesse dans les lettres du temps, et qui dépeuplait les villes de leurs habitants, au premier symptôme, tous s’enfuyant vers les salubres vallées de la montagne toscane.

Fiesole, alors, était trop proche de la ville. On allait à Cafaggiolo. Mais une maladie minait et rongeait Pierre-François, que l’air du Mugello, ni les eaux qu’il prenait, ne pouvaient guérir. Il ne pouvait même plus aller à Rome baiser les pieds de son protecteur le cardinal Jules, devenu le pape Clément VII. Il revenait à Fiesole pour soigner son mal.

Marie et les enfants, écrivait-il à Marie Salviati, sont avec moi à Fiesole, nous y sommes bien et en lieu sûr. On ne va point dans le Mugello, car ayant à prendre les eaux, il me sera plus commode de me trouver près de la ville. Laurent est à Cafaggiolo, avec lui sont Jean-François (Zeffi) et le précepteur. Il va très-bien.

On avait donc pensé que Zeffi ne suffisait plus aux dix ans de Lorenzino. Un second précepteur bourrait ce cerveau, qui transformera la science en si étranges préceptes. Et Lorenzino, presque émancipé, vivait à la villa lointaine, sans autre maître que lui-même, avec des précepteurs débiles.

La mort de son père allait bientôt le rendre plus libre encore. Le 7 décembre 1524, Marie Soderini écrivait, de Florence, à Marie Salviati qui se trouvait à Rome :

Magnifique Dame, ma sœur et cousine très-honorée... comme je vous l’ai dit, aux anciennes souffrances de Pierre-François se sont ajoutées les douleurs de cholique, lesquelles l’ont fort abattu ; néanmoins le deux du présent mois, grâce à une médecine, elles ont cessé en grande partie, mais elles ont été suivies d’une fièvre

double- tierce, qui le tient dans l'abattement. On la combat avec ces sirops, afin de la déraciner, et ces médecins espèrent qu’ils y arriveront bientôt, ce qu’à Dieu plaise. Son ancienne maladie ne le moleste pas plus que d’ordinaire, et les médecines n’y font guère ; tellement que nous pouvons conclure que de la nouvelle maladie il se délivrera, en demeurant avec l’ancienne.

Un remède souverain le délivra de tous ses maux. Il mourut à Florence, à la fin du mois d’août, l’année 1525. A peine, deux mois auparavant, Lorenzino avaitil pu ressentir la morsure de la première jalousie, en admirant la belle entrée que son cousin Alexandre et sa cousine Catherine avaient faite à Florence, et sentir la haine gonfler son cœur contre ce nouveau duc à dix mille écus et cette prochaine dauphine de France; et la mort de Pierre-François faisait Lorenzino chef de la famille. Ses onze ans commencés depuis quatre mois, il devenait chef de la maison que son père abandonnait, après trente-huit ans d’une vie gâchée.

Le testament de Pierre-François était de la dernière importance pour ses fils. En effet, le père, suivant l’usage florentin à celte époque, était le maître absolu de ses biens, il pouvait en disposer comme bon lui semblait, déshériter ses fils pour des œuvres pieuses, pour des bâtards, pour des cousins. Ainsi qu'on pouvait s’y attendre, Pierre-François avait testé de la façon la plus inepte. Connu dès le premier jour, son testament commençait par des dispositions pour sa dépouille; elle devait être enterrée sans pompes à Saint- Laurent; et pour son âme, il entendait que l’on fit dire mille messes en dix jours, dans la même église, sans préjudice d’un office annuel durant soixante années. 11 fallait lui savoir gré de n’avoir pas requis les cérémonies de l’Église jusques au jugement dernier.

Il laissait à ses filles Laudomine et Madeleine deux

mille ducats d’or pour chacune de leurs dots respectives, plus quinze cents à revenir au cas où les fils, Laurent et Julien, viendraient à manquer.

Marie Soderini faisait reprise de sa dot, soit deux mille ducats en or. En outre, elle héritait de la maison et du domaine à Fiesole, de la somme bastante à son entretien, elle gardait ses joyaux, sa chaîne de mariage, ses effets, hormis les bijoux de grand prix. Tout ceci, sous conditions qu'elle ne se remarierait point. Au cas de décès des hoirs mâles, elle recevait encore deux mille ducats d’or comptant ; et le reliquat de la succession allait aux fds de Jean des bandes noires, ou, à leur défaut, à l’office des Pupilles florentins, pour constituer des dots aux filles de la maison Médicis.

Les fds ne devaient rien soustraire des biens meubles et immeubles, par vente ou aliénation, sauf les ventes nécessaires à la dot de leurs sœurs. Le défunt demandait, sous deux mois, un acte par-devant notaire.

Le précepteur Zeffi restait à la maison, jouissant du vivre, du couvert, sa vie durant, plus quarante ducats d’or par an s’il voulait tenir les écritures pour les enfants, trop jeunes.

Tout cela était bel et bon ; mais il aurait mieux valu moins de messes et plus d'argent. Les dettes s’élevaient à huit mille ducats d’or, pas loin de cent mille francs avec les intérêts, écritures, actes, et le reste.

Heureusement, on s’entr’aidait chez les Médicis. Clément VII, qui se souvenait peut-être d'avoir vu sa bâtardise élevée, chez le Magnifique, sur le même pied que la lignée légitime de ses cousins, écrivit un bref pour que Jean des bandes noires prît en son absence la tutelle de la famille. Lorsque le cardinal Silvio Passerini, qui gouvernait alors Florence et les Médicis, au

nom et lieu du Saint-Père, eut reçu le bref, il l’envoya au Trebbio, où Jean des bandes noires soignait la première blessure qu’il avait reçue devant Pavie.

Il semblerait, disait le lourd Passerini, que les obsèques se devraient faire suivant l’us des antiques défunts de la maison, el avec tous les honneurs congruents ; cependant sans aller jusqu’aux honneurs ducaux. Et que l'on dépensât le moins possible.

A cela. Jean des bandes noires, le lendemain, répondait que : « le Pape allait en sa bonté au-delà de ses désirs à lui-même, car il pourrait et saurait, avec sa sagesse, bien mieux arranger les choses en dormant que lui en veillant. Que, d’ailleurs, il était malade et ne pouvait bouger du Trebbio. Que la succession était obérée, et point un seul denier liquide. Que les honneurs, au cas où Sa Sainteté n’y voudrait point contribuer, coûteraient au moins sept ou huit cents ducats, et qu'il faudrait, pour payer, vendre un domaine, et appauvrir encore une succession déjà si mauvaise. » Il ajoutait en post-scriptum : « En outre, j’ai ordonné à Jean-François Zeffi de dire à Votre Seigneurie Révérendissime qu’il me paraissait que, pour ne pas mettre les héritiers en pire situation encore qu’ils ne sont, l’on pourrait encore bien aisément se passer des messes. » Le cardinal Passerini, qui savait à merveille ce que valaient les messes, fut sans doute du même avis.

Si la succession était pauvre en deniers, Lorenzino pouvait y trouver au moins un trésor : c’est la protection du pape Clément Vil. L'orphelin de onze ans avait écrit au Saint-Père, afin de lui annoncer le deuil de la famille : deux brefs répondirent aussitôt, écrits par la plume élégante du cardinal Sadolet. Le premier, à Marie Soderini, disait, entre autres phrases fleuries :

« Votre douleur s’est également trouvée augmentée, et

notre regret, parce que nous avons senti combien était grande sa foi en nous, et son respect envers nous, par ses suprêmes volontés, et que, dans son testament, il nous a donné le pouvoir absolu de régler toutes ses affaires, soit ainsi qu’il les disposa, soit en les changeant pour le mieux à notre guise, et qu’il a remis à notre foi, et toi sa chère et très aimée épouse, et ses enfants, images d’un excellent père. » Et il promettait de « les bien diriger et droitement ». On verra qu’il tint sa promesse, pour Lorenzino tout au moins ; et même qu’il la dépassa, qu'il poussa l'amour paternel jusqu’au delà du point où il prend un nom moins vénérable.

Et voici la première lettre adressée à Lorenzino par ce pontife qui l’aima si tendrement, avant le jour où il voulut le faire pendre :

Cher iils, etc..., Nous avons reçu tes lettres, qui nous annonçaient le trépas de ton père, et nous faisaient savoir ce qu’il avait pensé à notre sujet dans ses suprêmes volontés, et aussi quelles espérances tu as mises en nous pour sauvegarder et pour aider vos intérêts. Cette nouvelle nous a frappé d’une douleur non médiocre, car nous avons perdu un homme probe et qui nous aimait, notre allié plus encore par l’attachement, que par le sang, et qui n’était point un petit ornement pour notre commune patrie. Et lui, puisqu’il eut tant de foi en nous, n’a pas été trompé sur nos sentiments envers lui et notre très-bonne volonté ; mais pourtant, nous désirerions qu’il fut là, vivant, pour prendre de toi, et de ta mère, cette femme d’élite, et de toute votre famille, le soin qu’il a toujours si prudemment et si soigneusement pris. Mais puisqu’il faut obéir aux décrets du Dieu tout-puissant, qui l’a rappelé de cette vie afin de lui octroyer une vie meilleure, il nous faut, toi et moi, souffrir son trépas d’une âme apaisée. En l’office qu’il nous demande, nous montrerons pour nous acquitter de nos devoirs la foi qui nous est demandée ; et nous aimerons de notre cœur toi, ta mère, et tes frères, et tout ce qui peut être le bien de votre famille, ainsi que si c’était nôtre, comme cela est en vérité ; et jamais nos conseils, notre aide, notre autorité ne seront pour vous faire défaut. Pour toi, afin que tu poursuives, ainsi que tu as

commencé, à imiter les traces de la vertu et de l’honnêteté paternelles, il faut t’efforcer grandement. En effet, il t'importe de satisfaire, non pas seulement ce mort et tes autres parents et consanguins qui sont vivants, mais Nous-Mème, avant tous les autres, qui t’aimons d’amour paternel ; bien que ton caractère et tes vertus nous fassent les plus remarquables promesses. Nous écrivons à notre cher fds Silvio (Passerini), cardinal prêtre au titre de Saint Laurent in Lucina, notre légat de Cortone, etc. etc. à cette fin qu’il te manifeste toute notre volonté, et t’assiste de son aide, en notre nom, toutes fois que besoin sera. Pour toi, nous t’exhortons dans le Seigneur de lui prêter foi et de lui déférer tout ce que tu jugeras t’importer ; tu reconnaîtras en effet qu’en toutes choses son appui et notre bienveillance te sont acquis. Donné à Rome, le 2G' d'août 1520, année 11“ :

à Laurent de Médicis

pour la mort de Pierre-François de Médicis.

Voilà Lorenzino sous la tutelle du Passerini, ce « gros corps », ce balourd, disait Guichardin, l'ombre épaisse du pape ; le voilà sur le même pied qu’Àlexandre, le duc de quinze ans, et qu’IIippolyte, le futur cardinal, qui en a quatorze; le pape veille sur lui, non pas qu’il le veuille créer duc ni cardinal, mais il n’aura jamais trop de Médicis pour ses desseins postérieurs. En attendant, les affaires traînent, et c’est seulement huit mois après que Marie Salviati peut écrire à Jean des bandes noires :

Très illustre Sire mon époux très révéré,

Raphaël de Médicis, tuteur des pupilles, neveux de Votre Seigneurie, est venu me trouver, et me dit avoir vu que les créances à recouvrer pour l’une et l’autre part montent à une belle somme, et pour cela qu’il désire tenter quelque voie pour les recouvrer, et juge être bon et même de grande utilité pour les deux parties, de les recouvrer ensemble, de commun accord et volonté commune.

Il me dit encore qu’il est une autre créance de bonne somme qui est inscrite sur les livres de Dante (Gori) et qu’il serait bon de le voir. Aussi que Votre Seigneurie écrive ce qu’elle veut qui s’exécute, et qu’Elle donne (s’il lui parait à propos) la charge qu’il lui

conviendra audit Raphaël, à cette fin qu’on puisse s’occuper au recouvrement de ces communes créances.

La lettre ira trouver Jean de Médicis à Fano, la ville que le pape donne en gage à tous les Médicis obérés ; il y est parlé de Raphaël de Médicis ; le fds de ce Raphaël est François, le plus passionné des amis pour Lorenzino. Clément YII vient de parler, Alexandre a déjà paru. Tous les noms qui marquent leur empreinte sur la vie de Lorenzino se sont écrits. Ses destinées sont assemblées autour de lui. Et lui, le garçon de douze ans, que fait-il, et que rêve-t-il ?

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