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CHAPITRE

Adolescence de Lorenzino. — La villa de Cafaggiolo. Florence et les Médicis en 1525.

Quand l’adolescent, l’orphelin, le songeur taciturne qui s’éveillait alors à la vie, regardait autour de lui, avec cette prescience aiguë des êtres extrêmement jeunes et intelligents, que voyait-il? sa patrie gouvernée par un incapable, au nom d’un ancien soldat devenu cardinal et pape, car il était Médicis, et chassé par deux fois déjà, car il était Médicis. Etre un Médicis, c’était donc aspirer à tout; c’était, aussi, revenir sous les piques de l'étranger, mode qui est demeurée favorite pour les restaurations de princes. Or, Lorenzino n était pas que Médicis; il se sentait Soderini, peut-être avant tout. On l’avait bercé des vieux contes sur la liberté de Florence. Et puis, même ses aïeux Médicis étaient pour le peuple.

11 grandissait, en partageant, avec la ferveur de lame enfantine, l’illusion même qui perdait Florence : ceux qui valaient encore quelque chose, en cette cité dont l’héroïsme se révéla dans son agonie, se tournaient vers les formes surannées du moyen âge. L’inéluctable accroissement des grands Etats, ces esprits faits aux disciplines disparues ne le voulaient comprendre à aucun prix. C'est là ce qui fomentait les dissensions, et, selon la clairvoyance d’un ambassadeur vénitien, ruinait et perdait Florence.

Il y avait une autre cause, plus générale, de ruine : c'est ce <pie l’âpre Guichardin avoue nettement : « Il ne faut, dit-il, compter aujourd'hui sur aucune amitié, si

elle n'est accompagnée d’utilité ; et, là où cette dernière n’existe point, on ne saurait faire aucun fond; qui dit un peuple, dit vraiment un animal fou, plein de mille erreurs, de mille confusions, sans goût, sans amour, sans stabilité... » Et, sûr de cette vérité jusqu’à la rabâcher, l’historien glacial et vrai pense encore ceci : « Ne croyez point à ceux qui vantent si ardemment la liberté, car quasi tous, et tous peut-être sans exception, n’ont d’autre objet que leur intérêt particulier, et l’expérience montre souvent, et il est très certain, que s’ils croyaient trouver dans un état esclave (il dit à la lettre : serré) une condition meilleure, ils y courraient en poste. »

Des princes vils, des républiques défaillantes, les maximes mortelles à la foi sociale, un règne créé par l’astuce et sei'vi par l’imbécillité, voilà ce qui imprégnait les regards terriblement agiles et perçants de Lorenzino. Les bâtards du pape ou des ducs étaient déclarés, l’un après l’autre, habiles à tous les offices de la république. Pour les fils légitimes de la branche cadette, on les assurait bien d’une « affection paternelle ». Mais Clément YII continuait le cardinal Jules, comme le cardinal avait continué le prieur de Capoue. Depuis 1495, les deux rameaux des Médicis ne semblaient guère appartenir à même souche.

Comme un enfant qu’il était, Lorenzino devait sentir ces influences, présager ces périls et ces menaces, plus qu’il ne les comprenait encore. Gardons-nous cependant de croire que les enfants, avec la subtile cruauté de leurs yeux, ne voient, n’entendent et ne sachent pas , et souvent par le menu, ce qui se passe à côté d’eux. Souvenons-nous que Cosme, le petit Cosme de Marie Salviali, celui qui fut Cosme Ier, retenait à sept ans une

conversation politique, rapportait le souvenir à la maison, mais le gardait, tenait son secret malgré les objurgations, les coups. Lorenzino se forma vite, à cette école turbulente des années qui précèdent le siège. Il semble surtout qu’il en prit une profonde aversion pour la politique telle qu'un Passerini la concevait, incertaine et servile ; il était plein d’élans secrets vers l’ancienne liberté, il sentait la conviction que c’était ignoble d’être esclave et pauvre, et l’instinct de tout essayer pour être libre, pour être riche.

Ces songeries, il les portait dans les villas où s'était passé le meilleur temps de son enfance. Et, Fiesole devenu fief de sa mère, d'ailleurs trop proche et moins sur, c’est son Cafaggiolo qu’il habitait surtout. C’est à Cafaggiolo qu’il prit ce caractère dont les ombres sont mystérieuses d’abord, mais qui s’éclaire et qui s'explique si l’on veut bien, touche après touche, en discerner les nuances variées et bizarres.

Un enfant qui s’élève dans un pareil lieu ne peut être, pour peu qu’il soit doué, ni vulgaire, ni heureux. Il y a trop de force et une mélancolie trop pénétrante dans cette vallée du Mugello, qui s’ouvre entre Florence et Faënza, et qui mène aux pieds de Bologne. Ce n'est plus la fraîche lumière du val d’Arno, qui semble une aurore de résurrection. Tout est voilé, tout est plus terne, plus éteint, dans le Mugello. Et la Sieve, rivière encore montagnarde, a la fuite rude et le poignant attrait des torrents surgis en montagne. Ce ne sont guère des montagnes, pourtant, et le Casentin ou l’Apennin pisan sont trop près pour qu’elles paraissent telles, ces collines roses et grises que veloutaient en ce temps-là des forêts disparues. Mais la grandeur d’un paysage ne tient pas à la hauteur des lignes, elle

est dans le jour qui l'imprègne, dans la manière d’apparaître que les choses de la nature ont en ce pays-là.

Certes, tous les yeux ne voient pas une telle campagne avec ses délices profondes. Un enfant brutal, comme Jean des bandes noires, n’y trouvera que le plaisir du bain dans la rivière froide ; un enfant taciturne et fait de prose, tel que Cosme, n’y trouvera que chasse à courre et cotillons à trousser. C’est pour Lorenzino que Cafaggiolo révéla ses enchantements ; là-haut, sur un puy rocailleux, le château de guerre, le nid de proie, l’aire à faucons où règne Jean des bandes noires ; ici, près de la route, mais dans les bois et les prairies, la villa toscane, égayée par le métayage, par les ouvriers qui fabriquent les beaux plats de faïence peinte. On entend passer sur la route ceux qui vont en poste, on voit même les étendards des bandes armées; seulement, on vit dans les champs, sous les taillis de Sainte-Marie-aux-Morilles, et l’on voisine avec les moines, au couvent du Bois-aux-Fi*ères, fondé par le vieux Cosme et d’où sortira le meilleur parmi les biographes de Lorenzino.

La maison, bâtie par Michelozzo, est vénérable et spacieuse. Alentour, sur les prés, il y a des hameaux qui se louent aux bons paysans, ou qui renferment les granges et les écuries : la vie est large, patriarcale, les filles sont jolies, puisque le domaine est compris dans ce district de Barberino qui vit naître la Nencia célébrée par le Magnifique. Des terres vastes, des moulins, des vignes, des pâtures, une série de biens-fonds, et jusqu’à une auberge, l’auberge de l’Echelle, à Scârperia, distante de deux lieues, jusqu’à la maison d’un barbier annexée à l’auberge, tous ces domaines qui s’enchevêtrent et tiennent le pays bien loin à la ronde, font de Lorenzino

le maître et seigneur de la contrée. Celui qui domine, là-haut, Jean des bandes noires, meurt, cette même année, et son fils n’a que sept ans. Le jeune frère de Lorenzino, Julien, n'en a que six. C’est lui, l’homme de douze ans, qui parle et règne.

La villa conserve les meubles que décrivait un inventaire vieux de vingt-sept ans ; de bons tableaux dans la chapelle, peints sur fond d’or, à l’antique, à l’exquise mode des Florentins, les parements d’autel en satin pourpre et blanc, brocart d’argent. Le mobilier d’usage est simple, mais estimé cher pour sa qualité ; comme on est pieux, il > a force crucifix ; le grand-père aimait Savonarole. Il y a aussi des échiquiers pour passer les journées de pluie. Les couchettes sont aussi nombreuses que les grands lits de maîtres. C’est la maison qui peut loger une garnison familiale. Voici les armoires où l'on serre des pièges pour les oiseaux, fdets excellents, estimés très cher, avec tous les autres engins pour cette chasse favorite des Toscans. Les tabernacles des Flandres et les saintes Vierges entourées de saints, avec un chandelier devant, voisinent avec les litières, les caisses à linge et les tonneaux de vin, le vin savoureux des collines. Les dessus de lit, les tapisseries, déjà vieux en 1498, n’ont pas été renouvelés, on ne va plus en Flandre ni en France, Arras et Tours sont loin, et Pierre-François était pauvre. Mais on n’ennuie pas les enfants* au milieu de ces vieilles choses qui n’ont plus de prix. Et Lorenzino peut se coucher sur les couettes de taffetas rouge, puisqu’on les estime six florins. Dans la chambre des armes, qui est en même temps le fournil, ou du moins y communique, il y a trois arquebuses en fer, cinq escopettes de bronze et quatre de fer, trois espingoles, six épées,

cinq cuirasses recouvertes de fulaine noire ( guarnello ), dix-neuf grandes salades en fer, onze pavois ou boucliers, deux targes, et qui sont peints les uns et les autres, treize arbalètes d'acier, une de bois, cinq bâtons à deux bouts, et quatre martinets d'arbalètes. Tout cela ne sert plus guère, les enfants seuls pourraient décrocher ces rouillardes et tourner le rouet des arbalètes pour jouer aux soldats ; mais Lorenzino n’a pas le goût à guerroyer.

Le matin, pendant que sa mère, vêtue de deuil, avec le gros linge et les étoffes rustiques dont on use aux champs, fait battre ses belles robes qu’elle met à l’air, et surveille, en grosses pantoufles de drap, les mille détails du ménage, il part à la tendue, ou bien il va lire Virgile, — peut-être la IL Eglogue, — au bord de la Sieve, parmi les pêcheurs et les pâtres. À dix heures du matin, on dîne avec des plats épais, de la viande, du gibier, des bêtes noires qu’a tuées Jean des bandes noires, si par hasard il est là-haut, dans son Trebbio, ou que les hommes du domaine ont prises dans les pièges ; tout est fortement épicé de poivre, cannelle, gingembre, benjoin, ambre, muscade, anis, et souvent même avec des condiments moins exotiques, l’ail, l’oignon. Le repas est long. Il est suivi d’une sieste, où ces enfants nerveux apportent un estomac enflammé par les assaisonnements. On les appelle ensuite pour faire de l’exercice. Enfin le pédagogue s’empare de l’enfant, surtout de l’aîné. 11 y a encore des chambres hautes où l’on voit des figures géométriques, dessinées en rouge, au crayon, par des mains tâtonnantes, au seizième siècle.

Avec Zefli, ce n’est point la géométrie, c’est la littérature grecque et latine, d’Eschyle aux Pères de

l’Eglise, et de Plaute à Stace ou Oppien, que Loreuzino étudie. Ce n’est pas lui qui fera dire, comme son cousin Cosine, « il est médiocrement imbu des belles-lettres ». Il s’en imprègne, au contraire, jusqu’à se faire une aine monstrueuse et un esprit sans proportion avec son temps.

Vers deux heures, on vient goûter au jardin, s’il y a des lmtes. Confiseries et marmelades, friandises de toutes sortes, pâtés, oiselets rôtis, fruits de la saison : voilà* ce qui regorge sur les grandes tables massives. On entend un peu de musique, on chante des madrigaux. Et vient, entre quatre et cinq heures, la cena, le repas de fond, le plus copieux de la journée.

Le soir, on sort les dés, on prend le trictrac, l’échiquier, les cartes, mais c'est la ressource des temps froids ou pluvieux. On aime mieux le ballon, les belles balles dorées avec l’or envoyé par François d’Empoli, l’intendant de Florence, ou le jeu de boules sur les longues prairies bien planes ou dans les allées du verger. On va visiter les bons moines du monastère franciscain, sur le coteau qui domine l’autre rive de la Sieve ; il y a peut-être, pour charmer Lorenzino, de ces gentils novices qui incendièrent Alfieri quelque deux cents ans plus tard. On revient somnoler au coin du feu, on boit ce coup de vin qui se nomme « vin de sommeil ». On fait sa prière. On se couche.

Une telle vie, si jolie et si monotone, laissait une large place à la rêverie. Où verrions-nous l’adolescent qui fut Lorcnzino, mieux et plus vraiment peint qu’en un petit tableau, chef-d’œuvre du Boltrafiio, trésor des Offices à Florence ?

C’est un jeune garçon, encore enfant, par la mollesse et la fraîcheur de son visage, homme déjà par

la tristesse et la songerie de ses yeux entre-clos, baissés vers la terre; celui-là non plus n’est pas de ces vilains qui sont « médiocrement imbus des belleslettres », puisque, sur ses longs cheveux mordorés, qui couvrent le front et qui caressent les épaules, il fait serpenter la verdure d’un pampre, comme dans Virgile, ou d’un lierre, comme chez Théocrite. Dans ces villas italiennes, que décrivent les poésies copiées de l'antique, il a reçu le breuvage trop fort, enivrant, perfide et subtil, que les disciplines classiques versent aux esprits mal formés. L’àme ancienne, elle flotte encore, malgré les siècles, le long de ces tours modestes où il reviendra tout à l’heure, sous ces roches faites pour les satyres et les égipans, entre les replis de ces ondes qui montrent à tous les peintres de ce temps des nymphes et des dryades ; ces métairies, ces champs d’oliviers, ces maisons, ces vignes coupées de jonchaies, surplombées de pinèdes claires, le Barbare les a foulés, violés, et il les menace, comme dans la Ire Eglogue ; n’est-ce point, là-bas, les cyprès hautains qui dominent le buisson des viornes, et dont les quenouilles d’argent et de bronze vert s’élèvent pour marquer les bornes des champs? et ce fleuve, qui se déploie au creux du pays, Errant en longs retours,

est-ce la Sieve du Mugello, est-ce le Mincio des campagnes mantouanes ?

L’adolescent est là, sur le fond du ciel crépusculaire. Un rocher noir détache sa tête si jeune, mais que la tristesse flétrit, comme un fruit trop mûr. Et, penchée, fauve, elle s’incline, ceinte de vert sombre, les longs cils caressant la peau froide et mate, le col fleurissant

hors de l’étoffe à ramages dorés et pourpres, qui se liséré de blanc ; les mêmes dorures et les mêmes pourpres fondent aussi dans le ciel et dans la rivière qui le reflète. Image unique et mortelle du temps auquel l’ironie de l’histoire a voulu donner le nom de Renaissance.

Cet enfant du peintre lombard est beau. Mais Lorenzino, jeune, était beau, lui aussi. Ce n’est pas le niais Yarcbi, ce ne sont pas les historiens soldés par le duc, et logés par lui à la Topaïa ou ailleurs, c’est le pauvre, l’innocent moine franciscain, c'est frère Julien Ughi, du Bois-aux-Frères, qui le dit, dans sa chronique manuscrite, laquelle n’était point faite pour être lue à Cosme Ier. Le moine « diligent et sincère » qui mourut à plus de quatre-vingt-dix ans, aux portes de Cafaggiolo, avait connu Lorenzino, et il écrivait, pour lui-même, en son vieux cahier : « Celui-ci depuis sa tendre enfance s’adonna soigneusement aux humanités, grecques et latines..., il était, en outre, très-beau de corps, et de bonnes mœurs, et d’esprit très-élevé, supérieur à tout autre de ses pairs. Et dès dix-huit ans, il fut expert et docte dans l’une et l’autre langue, grecque et latine. Et il persévéra dans ses bonnes manières et ses entretiens gracieux jusqu’à la vingtième année de son âge, en telle sorte qu’il était aimé de chacun. » Vingt ans, 1584, on verra en effet la vie de Lorenzino tourner à ce moment. Le frère le connaît, et il dit vrai.

L’historiographe patenté Varchi reproche à Lorenzino celte coutume de parler avec le peuple, avec les gens de rue et de campagne, dont le loue le frère mineur de Saint-François. Et par le sot comme par le brave homme, nous savons que Lorenzino se plaisait aux

entretiens fructueux, et, comme Dante, et Rabelais, et Montaigne, allait au milieu des passants, était trivial, préférait le parler savoureux et dru aux fadaises des bourgeois et des pédants. 11 lisait Dante, aussi, dans les carrefours mêmes ou l’Alighieri souffrit d’amour et gronda de haine, sur les routes qui l’avaient vu passer, poudreux, jaune, amaigri, furieux, à faire peur aux marmots. Il savait que l’esprit sort du pavé ou de la glèbe, et que les imbéciles sont derrière les murs des palais, devant l’écritoire des auteurs à gages.

Dans Cafaggiolo, où Politien avait élevé Léon X, adolescent, il y avait un oratoire qui servit de modèle à cette Ànnunziata de Florence, où le cœur même de la dévotion florentine a palpité. Parmi les poderi, les domaines de Lorenzino, il y aArait peut-être ce podere que Pierre de Médicis avait donné à Donatello, pour obéir au vœu de Cosme l’Ancien, et qui embarrassait le sculpteur, si bien que l’artiste suppliait le financier de reprendre son bien, tant les paysans l’ennuyaient avec leurs réclamations et leurs jérémiades. La première et la seconde Renaissance, aïeux et artistes, religion et famille, revivaient là. Les rimeurs fêtaient à l'envi ce bon pays, ce « beau pays — du gentil village de Cafaggiolo ». « O mon sonnet, disait Bernard Pulci, tu iras à Cafaggiolo, beau pays enMugello, où tu trouveras notre Laurent. » Il y avait toujours un Laurent à Cafaggiolo ; ce n’était plus le Magnifique, mais il marqua pourtant sa place dans les annales florentines.

En même temps que Lorenzino, grandissait, dans la citadelle voisine, au rude Trebbio, un autre petit Médicis, de cinq années plus jeune : son cousin Cosme, celui que l’heureux meurtre, aux conséquences moins heureuses, devait faire duc, puis grand-duc, et fonda-

teur de sa dynastie, et l’allié de toutes les dynasties dans l’Europe entière.

Il annonçait, celui-là, le petit homme de sept ans, toutes les vertus sociales, ce qui pose et fait réussir : fourbe, taciturne, égoïste, comme Lorenzino peut-être et comme tous les Médicis, mais d’instincts vulgaires sous le masque du principicule, sans germe de talent, d’un sang-froid féroce, vrai hobereau qui se borna, plus tard, à chasser, à trousser obscurément la villanelle, et ne s’embarrassait point des livres, ni des sentiments raffinés. Aussi, rien ne le fit dévier; un pur bourgeois, qui fit un prince excellent, bureaucrate, assassin dans l’ombre, régisseur de provinces et bourreau légal, fait pour plaire à Gharles-Quint. En somme, une espèce de Philippe 11, réduit à la mesure de la médiocre Toscane.

Il grandissait, plat rejeton de Jean des bandes noires, auprès d'une mère admirable, qui lui forgea sa destinée, et qu’il négligea par la suite, et désespéra même un peu, autant que l’avait négligée, moins que ne l’avait désespérée son époux, arraché, par elle et malgré lui, Jean des bandes noires. Triste Marie Salviati, femme de héros, mère de souverain, deux pauvres rôles à jouer pour une créature aimante, digne, passionnée et bonne; son mari lui avait fait perdre ses espérances de jeune femme; elle ranima, pour son fils unique, les ressources de sa vie qui s’épuisait ; elle avait vu la poésie de sa jeunesse foulée aux pieds du destrier (pii emmenait Jean des bandes noires vers la guerre, ou chez les femmes, ou ailleurs, encore plus bas, aux sentines de l’Arétin ; elle se jeta dans la prose pour son fils, elle fut une vraie fille des banquiers Salviati, âpre, adroite à se démêler dans les intérêts,

l’argent et la politique, elle sut quémander au pape, flatter ici, gagner là-bas. Et son fils la traita plus tard comme la première des servantes. Mais elle devait mourir en le laissant prince régnant ; n’est-ce pas assez, pour une vraie mère, que de voir, fait avec son sang et ses larmes, le triomphe du fils ingrat?

Marie Soderini, qui était veuve d’hier, et Marie Salviati, qui sera veuve demain, s’aimaient et s’entendaient. Elles s’étaient soutenues, entr’aidées, quand l’une pleurait sur le mari malade, l’autre sur le mari absent. Elles surveillaient de concert leurs fils et leurs domaines, se mêlaient à ces travaux que nous décrivent les anciennes images des auteurs latins, les traductions du temps et les traités d’agriculture. Elles s’entendirent encore pour prendre une décision grave, en décembre 1520.

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