‹ LorenzaccioChapitre 28 sur 60 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Maître Jacques et Aridosio.

Maître Jacques. — Venez seurement ; ils s’en sont allez de tout point.

Aridosio. — De tout point? De tout point?

Maître Jacques. — Comme je vous le dys.

Aridosio. — Dieu soit loué! Je pense en tous cas qu’ils estoient un monceau de poltrons, de demeurer tout le jour à se veautrer dedans le lict, et quand nous sommes entrez, nous avons trouvé encor la table à moytié mise; mais que feray-je de ce lict, de ceste table et de tout ce mesnage qu’ils ont apporté icy? Dieu me gard de m’en servir; ouais, quelque butor! du bien des dyables !

Maître Jacques. — Envoyez-le moy, je suis préservé par les charmes.

Aridosio. — El vous toucheriez à cela? mieux vaut que je le face vendre.

Maître Jacques. — J’avois trouvé votre homme.

Aridosio. — Mais ils me paieront tous les dommaiges qu’ils m’ont faicts dans la maison, sans que j’aye la peine à les y contraindre ?

Maître Jacques. — Et quels dommaiges vous ont-ils faicts ?

Aridosio. — - Ils m’ont rompu un pot-au-feu, bruslé un balai, et du gros bois à brusler, mais je ne me souviens plus combien il y avait de bûches.

Maître Jacques. — Vous estes un fier mesnager, de sçavoir le compte des bûches !

Aridosio. — Qui est pauvre doit faire ainsi.

Maître Jacques. — Et moy, n’auray-je rien pour ma peine ?

Aridosio. — Oh, mais, Lucido m’avoit dict que vous ne vouliez rien.

Maître Jacques. — Il est vray que je lui ay dict que je ne demandois que ce qu’il vous plairoit.

Aridosio. — Voylà parler en honneste homme; venez à ce soir soupper avecque moy.

Maître Jacques. — Rien n’en feray ; je ne veux mourir de faim.

Aridosio. — Que dictes-vous, monsieur le prestre ?

Maître Jacques. — Je dy que j’iray bien volontiers, car j’ay grand faim.

Aridosio — Oh ! maître Jacques, trop est trop ; je vous donneray d’un pigeon qu’hier j’ostay de la gueule à la fouine, six petits rogatons ensuyte, et du fenouil; ne vous semble-t-il point bastant ainsi?

Maître Jacques. — Ouy, ouy, vous en avez à revendre !

Aridosio. — Davantage, outre que vous traitter à soupper, quand vous aurez affaire d’un demi-florin,

venez à inoy, je vous le presteray pour un jour entier, et même plus si voulez, en me baillant le moindre gaige. Que vous en semble?

Maître Jacques. — Que vous estes un homme qui recognoissez mieux les bicnfaicts qu’autre ne fisl onques.

Vridosio. — Si j’avois cent langues, je ne vous sçau rois point exprimer l’amour que je vous porte, et par la croix que voylà, je vous jure que si les espritz n’avoient emporté mon rubis, je vous en ferois présent, et, par Dieu, j’y ay regret pour l'amour de vous... et principallement de moy.

Maître Jacques. — Je le tiens pour receu, et vous en sçay autant de gré que si me l’aviez donné.

Aridosio. — Je le fais affin que voyez que ne suis tant ladre comme on va clabaudant. Or. à Dieu, ne vous empeschez plus; au revoir, à ce soir.

Maître Jacques. — A Dieu donc. (Il sort.)

Aridosio. — Je me recommande à vous. Ouf! qu’il faicl bon sçavoir dire quatre mots à propos ; mais je demeure trop à tirer ma bourse de là et la reprendre pour après aller quérir Tibère, et luy faire porter la pénitence des péchés qu’il lit jamais? Mais voicy justement quelqu’un qui vient de çà; j’attendray qu’il soit passé.

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