SCÈNE V Ruffo, Aridosio
Ruffo. — Je vous asseure qu’ils a voient bien trouvé leur duppe : quand ils me doivent vingt-cinq ducats, vouloir avec une pislole m’en tirer cinq des miens !
Aridosio. — Que (lict cesluy-cy de ducats?
Ruffo. — Je leur tiendray ma promesse, j’iray trouver Aridosio, j’entends qu'il est dans Lucques, et
inc veux plaindre à luy, et m'asseure qu’il me fera rendre Livie, ou payer le restant de l’argent.
Aiudosio. — Que diable veut-il dire. d’Aridosio, et de ducats? Dieu me soit en ayde.
Ruffo. — Allez, fiez-vous maintenant aux gens, sans avoir de gaige ; jenele feray plus de ma vye. Mais quant à cecy, j’en suis plus asseuré, que si j’avais gaige; je croy que j’ay gagné ces vingt-cinq escus comme je suis certain d’estre icy, et bien qu’elle ait perdu son pucellaige, jà que je l’ay toujours gardée comme un joyau, nul ne sait combien profonde est la rivière pour pescher les gens.
Aridosio. — Cestuy mebrouille lafantasie : jen’entens point tout ce qu’il dict.
Ruffo. — Le plus fort seroit qu elle fust la fille de qui l’on a dict (bien que je ne l'espère plus).
Aridosio. — O pauvre Aridosio, chacun te court sus!
Ruffo. — Mais je ne scays si c’est icy Aridosio ou un qui luy ressemble : c’est luy-mesme. A la bonne heure vous ay-je rencontré, seigneur Aridosio.
Aridosio. — Pourquoy? que me veux-tu dyre?
Ruffo. — Chose juste et raisonnable.
Aridosio. — Dy donc ce que tu veux.
Ruffo. — Ce [matin Tibère vostre fils vint à mon logis, où il est venu maintes fois pource qu’il me vouloit achetterune fille que j’ay eslevée d’enfance, laquelle est fort belle.
Aridosio. — Dis-tu Tibère?
Ruffo. — Je dis Tibère.
Aridosio. — Mon fils?
Ruffo. — Je pense qu’il soit vostre fils ; sa mère seule le sçait au vray, s’il est vostre, ou ouy, ou non ; mais laissez-moy dire; luyjusques icy n’avoit eu como-
dite de rien faire autre que l'aller veoir au mouslieroù elleestoyt, parce qu'il n’avoitpasun sol à me bailler; mais ce matin il vint, tout délibéré de l’avoir à tout prix, et me la fit conduyre chez moy, et commença de me pryer, que je la luy voulusse bailler, disant que ce soir il me donneroit les deniers; moy, qui me connois en promesse, je n’y voulois aucunement consentir. Finablement, quandilvit que par douceur nelapouvoit avoir, il eut recours à la force, et l'enleva de mon logis.
Aiudosio. — Hélas, qu’entens-je? Je le croy à la villa, et le voicy en ville, à faire des sottises
Ruffo. — Escoutez donc un peu ; et comme je le suyvois, en me recommandant, plaignant et désolant d’un tort si grief, il me dit d’avoir patience, et qu’à ce soiril me payeroit les vingt-cinq ducats que souvent je luy avois dict, en vouloyr.
Aridosio. — Où est-il, je le veux tuer!
Ruffo. — - \ présent, comme j’allois veoir s’il me les vouloyt bailler (non que j’eusse grande espérance !) je l’av laissé qui me vouloyt leurrer avec un rubis faux, et me donner à entendre qu’il valoyt bien trente escus, et si vaut-il bien six carlins; aussi, me voyant à ce poinct, et sçachant combien estes homme de bien, et combien ennemv des choses mal faictes, je me suis rendu vers vous alïîn de vous pryer qu’au moins me fassiez rendre mon esclave ; s’il vous plaist ensuytc me bailler quelque chose pour le déchet qu’elle a suby, estant, de tille, faicte et devenue dame, je m’en veux remettre à vostre discrétion et libéralité.
Aridosio. — Voylà donc ce qu’il a faict, le misérable; ah!
Ruffo. — Pensez qu'ils sont demeurez cloz en vostre maison, seuls, durant six heures peut-estre.
Aridosio. — En ma maison?
Ruffo. En vostre maison.
Aridosio. — Et qui te l’a dict?
Ruffo. — Je le sçay, Erminio y a disné aussi, j’ay vu faire l’apprest.
Aridosio. — Où est ma maison?
Ruffo. — La voicv.
Aridosio. — Je ne sçay si tu veux te moquer de moy mais je sçay qu’il ne peut avoir esté en ma maison.
Ruffo. — Et pour quoy?
Aridosio. — Comment, pour quoy? Elle était pleine d'esprits; et personne n’y est entré depuis un bout de tems.
Ruffo. — Pleine d’esprits me plaist! je sçay bien que j’y ay veu autres que des esprits.
Aridosio. — Tu doys confondre, car je sçay, moy, que j’estois là pour les chasser.
Ruffo. — Or bien, à vostre guyse ; peu m’importe ; mais seulement faictes-moy rendre mon esclave, ou bien les vingt-cinq escus.
Aridosio. — Que je te baille les vingt-cinq escus? Je ne les ay point, quand bien mesmeje te les voudrois bailler, mais l’esclave, je te promets que tu la reprendras, et s’il est possible, telle qu’il te l’a prinse, et je te le veux accommoder, luy, de telle façon qu’il fera pitié, mesme à toy qu’il a offensé. Mais où le pourray-je trouver?
Ruffo. - — Je l’ay laissé en vostre logis avec Livie.
Aridosio. — Hé, tu t’abuses.
Ruffo. — C’est vous, Seigneur.
Aridosio. — Le monde te peut-il faire si opiniastre, que tu veuilles sçavoir cela mieux que moy !
Ruffo. — Faites-le dire à Lucido, qui sçait toutes ces manigances.
Aridosio. — Et où pourra y-je le trouver, Lucido?
Ruffo. — Tout-ù-l'heure, il estoit sur la Grand’Place, et me vouloit faire prendre le rubis.
Aridosio. — Quel Lucido dis tu!
Ruffo. — Celuy mesme que vous dictes.
Aridosio. — Dis tu Lucido, serviteur d’Erminio !
Ruffo. — Celuy-là mesme.
Aridosio. — Il s’est donc meslé de cecy?
Ruffo. — S’il s’en est meslé? C’est luy qui luy faict faire toutes ces desbauches.
Aridosio. — Je crains que tu ne te trompes ; et quel rubis te vouloit-il bien bailler ?
Ruffo. — Un beau petit rubis, mais je le crois faux; toutesfoys, il avait fort belle apparence, et monté à l’anticque.
Aridosio. — Est il escorné?
Ruffo. — Un peu ebresché d’un costé; il le dict anticque en vostre maison.
Aridosio. — Je ne sçay si je songe ou veille, à ce que tu me dis. Où dict-il qu’il l’a prins?
Ruffo. — Je n’ay pas cherché si loin.
Aridosio. — Aux enseignes, c’est bien le mien, mais comment peut-il estre luy, puisque les esprits l'emportèrent? Je ne me fye aucunement en cestuy-cy; car il dict force choses qui ne se peuvent soutenir.