‹ LorenzaccioChapitre 30 sur 60 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Lucido, Ruffo et. Vuidosio.

Lucido (à part). — Regardez un peu, si le présent est tombé juste à propos.

Ruffo. — Je vous prye bien ne me laisser faire tort.

Lucido (à pari). — Maintenant que j'ay l’argent en main, ayons bon courage.

Aridosio. — Ne te chaille.

Lucido. — Et faisons beau visage. (Haut.) Je vous ose dire, Seigneur Aridosio, qu’estes tombé en bonnes mains.

Aridosio. — As-tu entendu ce que dict cettuy-cy?

Lucido. — Mille foys ! sçavez-vous point qu’il est fol?

Ruffo. — Fol, vous me voudriez bien l’estre, mais bren pour vous, nous sommes en ville où se tient justice.

Lucido (bas, à Ruffo). — Tais-toy ! va-t-en d’icy, et soudain je te donneray ton argent.

Ruffo. — Je ne m’en iray que tu ne me le donnes premièrement. Voyez comme il me voudroit esloigner d’ Aridosio.

Aridosio. — Que veut dyre cecy? eh bien, Lucido?

Lucido. — Vous ay-je pas dict qu’il est fol?

Aridosio. — Mais que parle-t-il de Tibère, de vingtcinq escus et d’un faux rubis ? Je n’y entens goutte.

Lucido. — Un malheur luy est advenu, qui l’a rendu fol, et il n’a autre chose en bouche, soit qu’il se montre seul, ou en compaignie, si non de dyre « Tibère, Livie, un faux rubis, et vingt-cinq escus. »

Ruffo. — Regardez cette meschanceté ; dire que je suys fol affin de m’oster mon deu !

Aridosio. — Si parle-t-il en saige et non en fol.

Lucido. — Vous ay-je pas dict qu’il faict tousjours ainsi? Bonhomme, ce n’est icy le temps d’oyr le récit de tes infortunes. Reviens une autre foys, le seigneur Aridosio t’escoutera, et te fera donner raison. (Bas, à Ruffo.) Je ne te la veux point donner devant luy.

Ruffo. — Tu ne me feras point bouger d’icy, que tu ne me donnes d’abord ou mon argent, ou Livie.

ÀRinosio. — Il parle tousjours de Tibère, et de Livie; qui est-elle?

Lucido. — Il doit dyre aussi qu’on la luy a ostée par force ?

Aridosio. — Cela mesme.

Lucido. — Je vous le sçavois bien dyre.

Aridosio. — Ne parle plus en fol, mais en homme sain. Parle plus clairement.

Ruffo. — Je dis que ce matin Tibère et Lucido m’ont enlevé par force une esclave de mon logis, et je veux qu’ils me la rendent, ou me donnent vingt-cinq escus qu’elle vaut. M’entendez-vous bien, ceste foys?

Lucido. — 0 le fol importun que voicy ! Quand ils se prend à vous, c’est une vraie sangsue!

Aridosio. — Il doit pourtant en estre quelque chose.

Lucido. — Voulez-vous croire aux dyres des fols? [Bas, à Ruffo.) Tiens, par dessous mon manteau, qu’il ne voye.

Aridosio. — Mais vrayement il est des choses qu’il diet, qui ne sçauroient estre véritables.

Ruffo. — Je les veux compter.

Lucido. — De grâce, qu’il ne te voye point, le vieux.

Ruffo. — Il ne m’en soucye. Me suffit que tout y soit.

Aridosio. — Que gromelez-vous là?

Ruffo. — Or, je suis payé, je ne dys plus rien.

Lucido. — Je luy ay donné quelques gettons de cuivre, pour l’apaiser ; autrement, il ne cesse plus de tout le jour à rabâcher.

Ruffo. — Je vais au changeur, mais s'il s’en trouve de mauvaises, vous me les changerez.

Lucido. — C’est bon. \a-t-en au diable!

\ridosio. — Tuavois bien les gelions prests!

Lucido. — J’en porte ainsi tousjours, parce que je me rencontre souvent en cest homme-là; et autrement* quand cela m’arrive, je ne sçaurois jamais m’en deffaire, et puisque je le puis renvoyer content avec quatre gettons, j’estimerois mal d’y devoir mettre les poings.

Aridosio. — Il disoit que Tibère a pris son plaisir ce matin avecque ceste fille en ma maison.

Lucido. — Ah, ah, vous disois-je pas bien que c’est un fol?

Aridosio. — Mais des autres choses je ne sçay que dire.

Lucido. — Vous me labaillez belle; vous voyez qu’il dict de grandes billevesées, et vous pourriez adjouster foy au reste ? Mais quittons ce propos ; l’affaire touchant les esprits s’est bien passée, à ce que m’a dict maistre Jacques.

Aridosio. — Eh, eh, eh, eh !

Lucido. — Oh, vous en riez. Ne sont-ils point hors du logis?

Aridosio. — Ouy bien, et me vouloient ruisner la maison, et ils ont commencé quelque peu, ou bien m’entrer au corps, mais ils ont emporté mon meilleur rubis ; au reste, je le r’auray, je sçay bien pourquoy.

Lucido. — Et, moy, monsieur, n’aurai-je point de bonne main?

Aridosio. — Des courges ! ceste année-cy, je ne marche point pour les estrennes.

Lucido. — Hé! au pauvre Lucido?

Aridosio. — Or sus, j’y consens.

Lucido. — Que me donnerez-vous?

Aridosio. — Je le veux pourpenser plus d’un jour; mais pource que je suys seul à la maison, et encore à jeun, je voudroys un peu manger chez Marc Antoine ;

va devant, Lucido, et appreste à boyre; un peu de pain, une ciboulle, c’est assez, car je n’ayme guères les cérémonies.

Lucido. — Chez le Seigneur Marc Antoine on ne mange point de ciboulles.

Auidosio. — Ya, appreste ce qu’il y a.

Lucido. — Je vas vous obéyr.

Auidosio. — Il me paroissoit mille ans qu’il se fust en allé, alïin de reprendre ma bourse. Je veux espargner ce morceau de pain, que j’avois apporté, et puis me remettre -à débrouiller ce fouillis, car je ne sçay plus que croire. Mais je ne veux tarder à cecy, qui m’importe trop. Or çà, personne ne se montre ; cher esgoût, tu t’es comporté fidellement! (Il lève la dalle et prend la bourse.) Oh là ! qu’elle est légère, oh là! qu’est cecy qu’on a mis dedans. Holà! je suis mort. Au voleur, au voleur ! arrestez tous ceux qui fuyent, fermez les portes, les huys, les fenestres ! Misérable que je suys! où est mon cueur! Malheureux que je suys, où cours-je, où vais-je. où suis je, à qui parlé-je? Je me recommande à vous, à vous, je suys mort, enseignez-moy qui in’a desrobbé ma vie, mon àme; que n’av-je un licol pour me pendre? Elle est toute vuyde! ô Dieu, qui est ce cruel qui tout à un coup m’a ravy la vie, l’honneur et les biens ? Oh, misérable que je suys, ce jour-cv m’a faict le plus infortuné du monde, qu’ay-je plus besoin de vivre, puisque j’ay perdu tout mon argent, si diligemment réuni, et quej’aymois plus que mes yeux! mes escus, que j'avois espargnez en me retirant mesme le pain de la bouche ! Voicy qu’un autre jôyt de mon mal et de mon dommaige !

Lucido (à pari). — Quelles sont ces plaintes affreu ses ?

Aridosio. — Que ne suys-je auprès de la rivière, pour m’y jetter?

Lucido. — Je sais ce qu’il a!

Aridosio. — Que n’ay-je un couteau, je me tuerois.

Lucido. — Voyons s’il dit vray. (Haut.) Que voulezvous faire d’un couteau, seigneur Aridosio? en voicy un.

Aridosio. — Qui es-tu, qui es-tu?

Lucido. — Je suis Lucido, ne me voyez-vous point?

Aridosio. — Tu m’as desrobbé mes escus, vil larron; rends-les moi, çà, çà.

Lucido. — Je ne sçay que vous voulez dire.

Aridosio. — Je sçay bien qu’on me les a desrobbés.

Lucido. — Qui vous les a prins?

Aridosio. - — Si je ne les treuve, je suys délibéré me tuer moy-mesme.

Lucido. — Eh ! ne vous faictes pas si mal, Aridosio.

Aridosio. — Pas tant de mal? deux mille escus, deux mille escus, quej’ay perdus!

Lucido. — Peut-estre que vous les retrouverez.

Aridosio. — Tu t’en railles, malandrin.

Lucido. — Je n’en raille point du tout.

Aridosio. — Pourquoy donc ne pleures-tu?

Lucido. — Par Dieu, j’espère que les retrouverez.

Aridosio. — Dieu le veulle, dussé-je te donner ce que j’ay sur moy.

Lucido. — Or ça, venez manger; puis vous les ferez publier au prône, en chaire ou à l’autel; vous les retrouverez en tous cas.

Aridosio. — Je n’ay envye aucune de manger; il faut les trouver ou mourir.

Lucido. — Allons-nous-en d’icy, de grâce.

Aridosio. — Où veux-tu que j’aille? Au tribunal des Anciens?

Lucido. — Allons devant les Anciens, faisons empoigner tout le monde, et seurement il faut que vous les retrouviez; mais allons, nous ne faisons rien icy.

Aridosio. — Et si quelqu’un les a prins au passage, je ne les retrouveray plus; souviens-toy combien de larrons il y a parmi les passants !

Lucido. — Je cognois tous les gens de Lucques.

Aridosio. — Hei, aye! je ne puis mettre un pied devant l’autre. Hoô, ma bourse!

Lucido. — Eh. mais vous l’avez là, vous voulez vous railler de moy.

Aridosio. — Ouy, je l’ay, mais vuide, ouy, vuide ! Oh, ma bourse, tu estois pourtant pleine!

Lucido. — Si ne pressez un peu le pas, nous serons icy demain soir.

Aridosio. — Ceste maudite bourse ne me laisse plus en repos. Lucido, ayde-moy, je ne me puis plus soutenir.

Lucido. — Avez-vous donc le ventre si creux ?

Aridosio. — Je te dys que c’est ma bourse; oh, ma bourse, ma chère bourse, ma bourse chérie, ah, oie, oh !

Page 1