Allusion au procès entre Cosnie et Lorenzino
Marc. — Ho, tu as bien faict.
Erminio. — Que vous plaict— il me commander ?
Marc. — Tu sçays qu’encores que je te puisse commander, je t’ay tousjours prié, et n’y veux pas encore commancër, mais bien te veux-je advertir.
Erminio. — O Dieu! que ce soit chose que je puisse faire, afin que je ne tombe en désobéissance.
Marc. — Tu ne t’es point trompé sur ce que je le veux dyre, à la manière dont tu parles.
Erminio. — Je pense que me voulez parler de ma nonnain.
M arc. — Tu l’as trouvé juste.
Erminio. — Mon père, je sçay que je faux gravement de ce costé là, et d’autre part je cognois que je ne puis faire autrement, car il faut que jeunesse ayt son temps, et parce qu’autant il m’estoit facile du commancement de ne commettre cesle faute, autant il m’est malaisé maintenant, ains impossible y remédier; me trouvant enveloppé entre tant de rets, que je n’en espère et ne veux sortir que par la mort; car, comme pourray-je bayr qui m’ayme? ne désirer celle qui me désire sur toutes choses de ce monde? Et justement, certes, le dois-je faire, cognoissant qu’en tout le monde il n’y a dame, n’y eut onques et n’y aura jamais (à mon jugement) qui se puisse parangonner à elle en beauté et en gentillesse, outre ce quelle n’est moins amoureuse de moy que moy d’elle. De manière que, quand il n’y auroit autre chose que cela, c’est assez pour contraindre et forcer mon libre arbitre, car je ne veux ny ne désire quelle. A ceste cause, mon père, je vous supplie ne vous vouloir opposer à l'ardeur de mes flammes amoureuses, lesquelles ne sçauroient point estre estainctes, sinon par la mort. Et j'en fais preuve cer-
taine, parce que vos commandemens, qui en toute autre chose 1 me sçavent plyer comme si j'eslois de cire, sont en cest endroict plus mois que la cire, et moy plus dur que la pierre. Bref, mon âme ne peut souffrir que j 'examine si c’est bien ou mal faict me retirer d’une telle entreprise; mais j’ay je ne sçay quoy au cœur, qui continuellement me dict que je ne puis et ne dois manquer d’aymer qui m’ayme si ardemment.
Marc. — Mon fils, sois asseuré que j’ay grand’pitié de toy, pour avoir moy-mesrne autrefois essayé que c’est de l’amour ; et si je sçay que la jeunesse doit avoir son temps; néantmoins, je penserois faire tort à mon devoir si en cecy, comme bon père, je ne te disois mon advis. Aussi n’y a-t-il homme, pour scélérat soit-il, qui n’eust horreur d’avoir affaire aux nonnains. Laissons à part la religion mesme, mais il semble qu’on faict cela pour estre estimé par dessus les autres, et cela desplaist universellement à tous, car rien n’irrite plus les gens que de veoir d’autres chercher à faire les singuliers, et se rendre différents du commun; outre qu’on ne doit pourtant faire si peu compte de la religion, que l’on n’ait respect, sinon pour l’amour de soy-mesme, au moins pour ceux-là qui vous voyent faire, pour ce que les impies sont universellement haïs ; si bien que, quand cecy ne rendroyt jamais plus fascheuse odeur que cestecy, d’estre hay et mal voulu, les hommes s’en devroient donner garde. Je ne parle point de cecy encores, que c’est faire injure à qui tient ses sœurs au moustier, ou ses filles ; mais il y a mille dangers à encourir, monter les échelles de corde, syer les grilles de fer, escalader des murs en pierre sèche, choses que l’on