‹ LorenzaccioChapitre 34 sur 60 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Aridosio, Marc Antoine, Erminio.

Aridosio. — Hélas !

Marc. — Qui est là, qui se lamente?

Aridosio. — Hélas !

Erminio. — Qui diable est cestuy-là? c’est Aridosio, par Dieu, qui déplore ses deux mille escus.

Aridosio. — Il ne me manquoit que cela. O fils du diable, né pour me faire mourir.

Erminio (bas, à Marc Antoine). — Ne dites rien, de grâce, vous gasteriez tout le dessein de César.

Aridosio. — En un mesmejour j’ay perdu deux mille ducats, j’ay esté desnyaisé d’un rubis par Lucido, trompé, mesprisé; je n’ay plus qu’à mourir. Oh, fortune, tu es vraiment par trop cruelle, quand tu délibères faire mal à quelcun! Je n’ay jamais offencé que moy-mesme.

Erminio. — Il s’est apperceu de la facétie des esprits.

Marc. — En effect, ce fut une farce par trop cruelle.

Erminio. — On ne pouvoit faire autrement.

Aridosio. — Combien il m’eust été meilleur dès le commencement laisser tout aller sens dessus dessoubs, et s’il vouloit despendre, jouer, hanter les garces, le laisser faire à sa malle heure : car aussi bien le faict-il tout de mesme, et moy cependant je me triboule, je me tue, et pour le chercher, et pour remédier à ses scandales, et j’ay perdu mon trésor, sans lequel je perds l’envye de plus vivre.

Marc. — Je suis marry de le voir ainsi: je le vas un peu consoler.

Erminio. — Souvenez-vous de ne luy point parler de cest argent.

Marc. — iN’aie crainte. (.4 Aridosio.) Eli bien, qu’avezvous à vous lamenter? Quoy de nouveau ?

Aridosio. — Eh, tous les maux du monde. Ouy, tous, tous, sont unys sur mov!

Marc. — En vérité, je suis marry pour vos Ire argent, et du train que mène Tibère, puisqu’il vous desplaist, mais à dire vray, il ne convient pas si mal à son âge.

Aridosio. — Vous m’avez tousjours dict ainsi, et avez esté cause de ses désordres.

Marc. — Oh, ne m’injuriez point, car je 11e vous parleray plus.

Aridosio. — Ouy, vous et Erminio en avez esté cause.

Erminio. — 11 ne luy en seroit que mieux si je l’avois conseillé.

Aridosio. — Mais à son ayse! si je retrouve mon argent, je veux luy laisser tant la bride sur le col, que cela luy puera au nez, à la fin.

Marc. — L’affaire est de le trouver; mais quelle folie, d’aller mettre deux milles escus dans un esgout!

Aridosio. — Cliascun est sage après le coup, fors que moy, qui suys tousjours fol, tousjours mal content, endurant mille peines et fascheries pour le plus grand ennemy que j’euz jamais au monde; et souffrant que Lucido mesme me vienne railler, me face croire que ma maison est ensorcelée, me face la fable de Lucques, et me tire jusques à mon anneau du doigt!

Marc. — Pour cecy, le tort est à vous, qui fustes si niays que de le croire; et si Tibère avoit besoin de vingt-cinq escus, et que ne veuillez luy bailler, que pouvoit-il faire!

Aridosio. — Vingt-cinq escus? Je ne veux qu'il ayt un sol! J’enten estre maistre de mon bien, tant que je vivray, et, quand je mourray, je le laisseray à un autre.

Erminio. — Si aura-t-il ceux-cy tousjours en despit de a?ous.

àridosio. — Hélas! quand je me soubviens de mes escus, je perds la teste ! et le chagrin m’empesche de me soustenir.

Marc. — Vous avez bien raison, en cecy.

Aridosio. — Je veux les aller faire publier, bien que cela me semble un emp! astre sur une jambe de boys!

Marc. — Allez, allez, ne perdez temps!

Aridosio. — Puis je m’en iray au logis, me tant mettre à faire ma coulpe et fondre en pleurs, que Dieu ou diable aura bien pitié de moy !

Marc. — Par icy, voicy vostre voye!

(. Aridosio sort.)

Erminio. — \istes- vous jamais pire beste?

Marc. — Ma foy, un chascun en seroit marry.

Erminio. — Oh Dieu ! quel bonheur fust le mien, quand il vous pleut me recevoir pour fils, et, à lui, me donner à vous.

Marc. — Quelle tille est-ce, dont Tibère est amoureux?

Erminio. - — Une fille qui a manières et aspect fort nobles ; et celuy qui l’a vendue à Tibère dict avoir de très seurs indices qu’elle est très noble, et de Tortone, et qu’il a le nom de ses père et mère ; elle leur fut ostée pendant les guerres de Milan, et vendue à cettuy-là par une servante, à l’âge de six ans ; et dès ce tempslà, tousjours il l’a tenue en un monastère, jusques à ce que Tibère est venu à l’aymer si fort qu’il luy a fallu en donner à cest homme cinquante ducats ; et mes me tout-à-l’heure est venu un serviteur disant que Messire Anfolso, celuy qu’on estime estre le père de ceste damoyselle, arrive derrière luy. Peut-estre qu’il sera

icy ce soir ou demain au matin, avec intention que, si sa fille est retrouvée ainsi qu’on le doit présumer grâce à des signes qu’il possède, il la rachettera pour tout prix, et la veut remmener chez lui; si bien que Ruffo, qui l’avoit, se mord les ongles, croyant avoir perdu grand’chance en peu de temps.

Mahc. — Comment l’a-t-il donnée à si bon marché, s’il avoit ceste espérance?

Erminio. — Sçachez qu’il fut plus de deux mois, sans aucun advis de Tortone, où il avoit mandé par trois foys, si bien qu’il pensoit qu'ils avoient eu d’autres hazards; et puis celuy qui est venu l’a régalé de tous les signes, si bien qu’elle ne sçauroit estre une autre que celle-cy.

Marc. — Si pouvoient-ils attendre un peu de plus, à ceste fin que son père eust tous les contentemens du monde en la retrouvant telle comme il l’avoit perdue ; bien que, mesme ainsy, c’est une grant fortune, si la chose est vraye, car pour moy me paroist quasi iinpos sible, veu que ce sont là des rencontres qui adviennent moult rarement.

Ehminio. — Il peut arriver néantmoins; et les signes y sont.

Marc. — .le veux aller sur la Grand’Place, c’est l'heure.

Ehminio. — Vous plaist-il que je vous face compagnie?

Marc. — Reste, reste, fays tes affaires, à ton ayse, et pense à ce que je t’ay dict, si tu désires me contenter.

Ehminio (seul). — Voyez quelles puces mon père m’a mis à l’oreille! Si je désire le contenter! et commentne me pas ingénier à le rendre content ? luy qui m’a tous jours rendu très content, me laissant despendre, jouer,

faire l’amour, bref tout ce que j'ay voulu, et en ce où j’ay manqué de inoy-mesme à moy-mesme, m’en a faict moult dextrement souvenir ; maintenant me requiert que je luy face un plaisir tel que je n’ay liberté ny puissance de le pouvoir faire. O malheur, n’estoisje pas assez tourmenté par la douleur que je souffre, craignant à toute heure qu'elle accouche, sans y adjouster ceste autre icy? L’amour et l’affection me desmembrent et déchirent de toutes parts, dont j’endure une si extrême passion, que ne sçauroyt estre plus grande aucune, hors celle d’un trais tre attaché pour son supplice à la queue de deux forts chevaux *.

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