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CHAPITRE III

Lorenzino se prépare au meurtre. — Les influences littéraires. — Plutarque. — Brutus. — Machiavel a peu d’influence. — La physiologie morale de Lorenzino. — Le régicide. — La haine. — Les impressions décisives qui ont préparé le meurtre.

La duchesse mineure était « allée au mari », comme dit Benoît Varchi. La comédie était jouée. Le duc Alexandre triomphait.

Lorenzino, rentré dans sa masure, n’avait plus qu’à relire ses auteurs favoris. Car Florence était endormie, suivant un affreux jeu de mots, « dans la paix du Seigneur ». Comme on lit bien, fructueusement, dans les cités mortes ! les ducs, les princes qui procurent ces loisirs ont-ils bien prévu combien ils seront utiles ?

Quoi que l’on puisse d’abord croire, ce n’est point de Machiavel que Lorenzino prit le plus. Il est vrai qu’au hasard de ces lectures, où il cherchait surtout des voix complices, il entendait l’auteur des Discours mépriser Jean-Paul Baglioni de n’avoir point assassiné Jules II à Pérouse, lorsqu’il le tenait en son pouvoir. Il est vrai que d’amères maximes, dans les Histoires florentines, rendaient les princes odieux. Et le jeune homme qui faisait son noviciat de meurtrier lisait avec délices une page comme celle-ci :

Je ne te veux dire autre chose, sinon que Dieu préserve cette cité qu’un de ses citoyens n’en devienne prince ; mais, que si nos péchés venaient à le mériter, qu’il la préserve d’avoir à lui obéir... J’estimerai toujours qu’il est de peu de prix de vivre dans une cité où les lois peuvent moins que les hommes ; car cette patrie-là est désirable, en laquelle on peut jouir en paix de ses biens et de ses

amis, et non celle où ces trésors te peuvent aisément être ravis, et où ces amis, par crainte pour eux-mêmes, t'abandonnent en tes pires nécessités. Et toujours aux hommes de sens il fut moins dur d'apprendre par ouï-dire les maux de leur patrie, que de les voir, et l’on tient pour plus glorieux un rebelle d’honneur, qu’un citoyen esclave.

Mais on trouverait là, tout aussi bien des sentences en faveur des Médicis, des traits contre la liberté, la critique des conspirations. Et Lorenzino n’est-il pas le créateur d’une forme que Machiavel, dans sa copieuse théorie des conjurations, n’a point prévue ?

Non, la grande influence est celle de l’antiquité, des classiques. Éternelle et impérissable dans les esprits latins, même les plus modernes, elle tombait, au seizième siècle, sur des âmes où rien de fixe ne subsistait plus. Les meurtres politiques étaient conseillés, ou commis, par les professeurs de latin, comme ce Colas de Mantoue qui arma contre Galéas Sforza des jeunes gens fort analogues à Lorenzino. Les Pazzi recrutent les leurs parmi les « jeunes gens lettrés, mais ambitieux et très avides de nouveautés », parmi les prêtres qui enseignent le latin aux petites demoiselles. On est classique, et l’on exige l’absolu, c’est-à-dire l’absurde en matière politique. C’est un vice qui est commun à la France et à l’Italie. Il vient de l’éducation.

On lit Tacite, qui raconte, dans une brève histoire : « le meurtre, par le fer, de quatre princes » de su ite . On se nourrit de Suétone, et l’on y apprend que César fut tué « à bon droit », jure cæsas. Et surtout, on lit et relit ce Plutarque, dont tous regorgent, et on le prend au sérieux.

On verra, lorsque Lorenzino écrira l’Apologie, les exemples, pris à Plutarque, fourmiller sous sa plume.

Reconnaissons la même peste qui pénétra de son virus la Révolution française, après avoir empoisonné Rousseau. Préceptes fort commodes, et admirables anecdotes, qui réservent toute vertu pour la vie publique, et permettent de vivre à sa guise, pour peu que l’on soit un héros, ou ce que l’on appelle ainsi, une ou deux fois dans tout le cours de son existence. Cette antiquité rude et vaine, arrangée par quelque sophiste de la décadence, cette morale en action mirobolante et surannée, fait merveille pour exalter un cerveau débile ou fumeux, un disciple-né ou un fol en formation.

Si nos bourgeois démaillotés de 1789 ont déliré si ardèmment, malgré le poids de leur sottise et de l’éducation première, que devait faire un prince du seizième siècle, sans foi ni loi ? Cet évangile des pédants, des charlatans à chaires, ces racontages de vieux soldat, de prêtre ou de comédien en retraite, faisaient leur œuvre déformante.

Même une canzone de Pétrarque pouvait alors décider un homme à des actes extrêmes. Que ne pouvait donc ce Plutarque, nommé « le très grave écrivain », parMachavielPLe duc Alexandre lui-même possédait un exemplaire de Plutarque, qui vint aux mains d’Antoine de San Gallo. La traduction italienne courait les rues, avec des gravures sur bois où les meurtriers s’admiraient. Au siècle suivant encore, les bourgeois donnaient à leurs fils, au lieu des Vies des Saints, les Hommes illustres , en leur mandant que « c’estoit les saints des honnestes gens ».

Qui donne au jeune La Boëtie, fougueux la plume en main, l’idée de sa déclamation ? Montaigne croit que c’est Plutarque. Et dix ans plus tard que le meurtre d’Alexandre, qui donc suggère au plus noble des con-

jurés, au Lucquois François Burlamacchi, son grand projet de libérer toute la Toscane? Plutarque : « C’est, dit un témoin, en lisant les histoires antiques et particulièrement les Vies de Plutarque, qu'il était entré dans le dessein, et pour mieux dire dans la très sotte frénésie, à l’imitation de ces valeureux capitaines, de mettre en liberté toutes les cités de Toscane. »

Le tyrannicide est honorable ; à la porte du Palais- Vieux, depuis quarante années, la Judith de Donatello montre son cimeterre, et l’inscription dit : « Exemple du salut public, placé 15 par les citoyens. » Machiavel, Guichardin, discutent, jusqu’à épuiser la matière, les actes des tvrannicides ; on discutera, bientôt, si Lorenzino fut tyrannicide ou « parricide »; dans le premier cas, ce serait un grand homme.

Tous sont d’accord, à cette époque ;,La Boëtie, comme plus tard ceux de la Ligue, le lâche Buchanan, qui approuve. crie au bon droit, et les philosophes, et les théologiens. Il y aurait de quoi nourrir une compilation d'école.

Aussi, chacun peut répéter pour son compte ce que Pierre Soderini écrivait au duc d’Urbin, lequel devait finir empoisonné : « Que Votre Excellence se garde des traîtres ! » Poison pour les ambassadeurs ennemis, accidents utiles, blessures anonymes, tout est bon. Un poète latin écrivait déjà, l’autre siècle, à Savonarole: « Le tyran est vexé de tourments innombrables : tantôt il succombe par l’épée, tantôt ce sont les coupes ornées de joyaux qui lui versent la mort; celui-ci périt par l'oiseau du Phase (le faisan) qu’a souillé un noir poison, ou bien c’est la main de serviteurs, ou sa perfide épouse qui l’étrangle, et il meurt dans son palais splendide. » Et ces vers allaient frapper droit à la porte d’Alexandre :

Malheureux, tu ne sais quelle erreur te déçoit !

Grains d'autant plus les embûches que l'ennemi se fait plus doux :

Tes joies vont périr, et le deuil suprême t’attend.

La Boëtie le dira : « Entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas compaignie. » Et si Lorenzino se croit le compagnon d’Alexandre, c’est comme Bru lus était le compagnon de César.

Brutus ! ce nom le hante, il veut en gagner la gloire, et peut-être il est décidé par les mêmes raisons. Suétone insinue que Brutus en voulait peut-être à César de ce qu’il était l'amant de sa mère Servilia, de sa sœur Terlia. La chronique florentine, les indices qui se rejoindront sous nos yeux, vont éclairer les tentatives possibles du duc Alexandre sur les sœurs de Lorenzino, les entreprises, presque certaines, pour l'aînée Laudomine.

Ces adultères-là, ces viols peuvent déplaire, même à un Brutus, pourtant capable de suivre Pompée, l’assassin de son père. La honte a divers goûts. A regarder vivre le monde, il semble que l’infamie d’une mère, d’une sœur, d’une femme très proche par le sang et par la tendresse, ce soit la plus amère de toutes, celle qui le mieux envenime, rend furieux, et fait tuer. Beaucoup de gens vivront à l’aise dans des fanges d’un autre genre, qui voudront laver celle-là, et ne trouveront que le sang pour la purifier assez.

Or, sans tomber dans la romance ou l’histoire sentimentale, sans vouloir dire que Lorenzino fut meurtrier, mais « qu’il aimait beaucoup sa mère », il faut remarquer, parce que c’est vrai, que l’on était fort uni chez les Médicis-Soderini. Plus tard, exilé, fuyant à Constantinople, Lorenzino, dans une de ses rares poésies, parlera, non sans éloquence, de ses « doux frère et

sœurs » dont ils ne peut se rassasier, loin desquels il désespère de vivre. Son acte lui donnera pour première récompense les mariages opulents et illustres de ses sœurs avec les Strozzi, sa mère vivra près de lui dès qu’il peut espérer avoir un gîte fixe ; toujours et partout il veillera sur sa famille, et s’il a senti si cruel l’aiguillon de la pauvreté que la sentence vient de lui renfoncer au liane, c’est pour les siens, au moins autant que pour lui-même.

Or, les deux Brutus ont agi pour leur famille en même temps que pour leur patrie. On se figure aisément faire action de citoyen, quand on venge simplement ses injures privées, et le bien public est une raison admirable pour colorer, même à ses propres >eu\, les passions intimes.

Brutus est encore vivant pour les hommes de ce temps-là ; les idées de différence entre les siècles et les civilisations sont récentes, et maintenant encore l'Italie les conçoit mal; Borne antique est toujours, pour les Italiens, l’aïeule peu éloignée. Au seizième siècle, un ancien est un contemporain, pins vénérable seulement que le parent ou le voisin. Brutus, César, ce sont des gens vêtus comme ceux qu’on fréquente. Pour nous, pour ceux de nous qui s’v intéressent encore, ce sont des figures de musée; pour les hommes de 153(i, ce sont des personnages familiers, qni ont sur eux une influence directe. Les images des viéux livres montrent des conjurés vêtus à la moderne, qui tuent César avec nne arme pareille à celle de Lorenzino. Ainsi la sug gestion prend une force incalculable.

Voyez Machiavel mêler Saiil, Cyrus, Pertinax, Annibal ou Scipion, aux Sforza, aux Borgia, aux Orsini. Héliogabale, Julien, Macrin. sont des familiers.

L’apologiste des vieilles libertés florentines proclame que les citoyens de Florence, par leur résistance héroïque en 1529, « ont failli montrer à l’Italie qu’ils étaient dignes descendants de Rome ». Comme si Florence pouvait s’honorer de pareille chose, et ne s’était pas mise bien au-dessus de toutes les Romes !

Suivons donc Rrutus, puisque c’est leur marotte. Brulus a contrefait la folie ; ceux-ci feront les complaisants, les bouffons, les lâches. Car on imite indistinctement Lucius Junius Brutus, et Marcus Junius Brutus, celui de Tarquin et celui de César. Au reste, Brutus le Mineur a subi la suggestion du nom, lui aussi ; aurait-il tué, s’il ne se fût appelé Brutus ? De meme, Lorenzino subira l’influence, la contagion de l’exemple littéraire.

L’exemple, cette peste du monde intellectuel et moral, a perdu bien des choses en Italie. Le magnifique épanouissement de l’individu s’y corrompt. Tous les Italiens admettent qu'on suit les anciens. Les réminiscences classiques mènent la vie, comme leur Loi mène les juifs. Yespasien de Bisticci nomme sans cesse Porlia, « l’épouse de Marcus Brutus, conservateur de la République romaine ». Ce sont là des saints, les vrais saints de la Renaissance ; comme tels, ils ont leur légende. Et, tout ainsi que les saints du calendrier, ils mènent à l’imitation, à l’exaltation mystique, aux actes extrasociaux ou antisociaux. Et ils persuadent, par leur exemple et leur renommée, qu’un fol est sublime, qu’un criminel est un héros.

Comprenons-les, mais ne croyons pas que la liberté doive rien à ces énergumènes. Le premier Brulus, juste vengeur, arrive à temps et fait un acte utile. Le second n’est qu’un inutile. Lorenzino, plein de rancunes, a

subi, comme sa patrie, l'infection du classicisme; ni Florence, qui n’est plus digne de la liberté, ni le Brutus moderne, qui partage la décadence de son pays, n'ont rien d’héroïque. C’est un fantoche qui combat pour un fantôme. F 11 penseur florentin l’a dit : Guichardin, Tacite manqué, intronisera cet Auguste diminué que sera Cosine, au milieu du peuple docile. 11 y a toujours un Auguste tout prêt, surtout lorsque l'on a, comme Lorenzino, tué un Antoine et non un César.

Lorenzino devrait pourtant se souvenir que Dante a fait dévorer Brutus avec Judas, tout au fond de son Enfer, par le démon le plus atroce; comme si l’œuvre de baine et de vengeance ne pouvait se clore sur une vision plus répugnante. Mais il sait que Dante était un Florentin passionné, lui aussi; et que son César, s’il est dans un lieu « ouvert, lumineux et haut », c’est parce (pie le poète est gibelin, et (pie Brutus est guelfe !

La vraie ressemblance d’un pareil homme avec Brutus, nous la voyons; c’est qu'il fut un instrument, non un politique. Il ne pouvait organiser que son meurtre. Bien au delà. Comme Brutus, le rixvov de César, il alla peut-être jusqu’aux dernières complaisances pour mieux aveugler la victime. Mais il eut, sur Brutus, cet avantage d'être à la fois plus adroit et plus courageux dans l'exécution. Brutus a supprimé César, un homme de génie; il a frappé sans danger, pendant qu’une foule complice entourait, maintenait la victime. Lorenzino n’a supprimé qu'une brute; et le premier tripier venu, le plus vil portefaix aurait été duc. aussi bon qu'Alexandre de Médicis. Lorenzino courra le risque d’être assommé par sa victime, écartelé s'il manque son coup. Il fut, seul, la tête et le bras, sauf un médiocre acolyte. Et Lorenzino ne fut pas un meurtrier malgré lui, comme

Brutus. Il conçut, médita, réussit tout seul, sans exhortation, et sans aide.

Il faut l’étudier maintenant, puisqu’il ne peut encore agir, dans les secrets de son action, dans les sources même, et cela grâce à la science contemporaine. L’histoire naturelle d’une passion commence à devenir possible.

Il est certain qu’à cette époque, sous l’influence des fléaux physiques, pestes perpétuelles, guerres constan tes, et des misères morales, luttes religieuses, invasion des idées antiques mal comprises, la race humaine s’abâtardit : les mièvreries de l'art, ces types graciles que l’on admire chez les maîtres d’alors, ces femmes dont l’étroit squelette se recouvre à peine de chair, ce sont les pauvres êtres affaiblis par une suite d’infortunes, atteints, dans leur passé, troublés dans leur présent et leur avenir physiologique, par des catastrophes sans nom. Avec cela, l’homme, plus faible, rongé par le grand mal du siècle, ce mal fécond en vésanies, se trouve plus ardent et plus libre aux voluptés de toute sorte : songez à Pierre-François, le père de Lorenzino, qui fonde une famille après s’être laissé vieillir avant trente ans à travers tous les hasards de l’orgie romaine ; énumérez les Médicis ; pour s’en tenir aux plus récents, c'est Julien de Nemours qui meurt épuisé, Laurent d’Urbin qui meurt pourri, dont le cadavre tache le sarcophage michélangesque, Léon X qui tombe en morceaux, Clément YII qui périt décomposé, Jean le Populaire, oncle de Lorenzino, mort de rhumatismes aigus, à peine hors de la jeunesse, et Laurent, grand-père de Lorenzino, succombant avant l’âge mûr.

Tout cela crée des fous ; un ancien médecin a dit : « Au seizième siècle, époque à laquelle toutes les écoles

retournaient à l’étude des anciens, on observa dans les hôpitaux un grand nombre d’enthousiastes ou de mélancoliques dont les idées fixes et prédominantes avaient pris naissance dans les idées philosophiques des Grecs. » Et ces idées furent nuisibles parce qu elles tombaient en des esprits débilités, prompts à l’imitation à cause de leur état inférieur ; de même, une nat ion qui perd conscience d’elle-même se met à la suite des étrangers, admire et copie leurs œuvres. Le chroniqueur Philippe de Nerli, modéré parmi les plus sages, écrit ces lignes : « Si Laurent s’est mis dans la tête de devoir faire une en treprise si grande, et de tant d'importance, ou bien il le fit pour la gloire, et pour ressembler aux libérateurs de la patrie, et aux Brutus, et aux autres tant célébrés par les écrivains et qui par leurs exemples ont déjà fait perdre la tête à maintes gens, et en ont perdu uu nombre infini, comme le raconte partout l’histoire ancienne et moderne, ou bien il le fit pour venger quelque rancune personnelle. »

Les deux mobiles, eu vérité, se combinèrent. Les actions ne sont pas si simples qu’elles puissent se mettre tout entières dans une case ou dans une autre, comme un échantillon minéralogique.

Au point de vue de l’anthropologie, Lorenzino semblerait se placer entre deux groupes de régicides: les régicides mattoïdes, poussés par l’instinct délirant de faire parler d’eux, par une vanité sans bornes commune à la plupart des fous; et les régicides par passion politique, nullement anormaux, exaspérés par les malheurs de leur patrie. Mais comme toutes les théories, celle-ci laisse échapper un facteur capital, la haine personnelle, qui renforce la passion politique ou la gloriole. ,

L'étude clinique du type régicide se résume ainsi qu'il suit: les caractères généraux de tels individus sont de n’êtreni absolument sains, ni absolument aliénés. Déeénérés, suivant un mot dont on abuse maintenant, mais qui dans l’espèce et pour le seizième siècle demeure utile, dégénérés et désharmoniques, ils ont des apparences brillantes, mais ils sont à la merci de leurs impulsions. Leur hérédité fourmille de tares morbides. Ils sont instables, mécontents, en lutte avec leur entourage. En outre, et ceci frappe tout à plomb, les accidents de cette psychose sont précoces ; ils se manifestent en général entre vingt et trente ans.

Lorenzino a dix-neuf ans lorsqu'il conçoit l’idée de tuer le pape, il en a vingt-deux lorsqu'il tue le duc. Et depuis, malgré son horreur pour Cosme, la maladie du meurtre s’atténue d’année en année; il ne semble plus hanté par l’obsession de supprimer son ennemi grâce à l’acte direct. C'est que « l’enthousiasme et l’abnégation sont des maladies juvéniles », et tout régicide risque sa vie dans son élan.

Maigres, minés par leur flamme intérieure, ils donnent une importance inouïe aux choses de la politique.* ils se persuadent qu'ils ont une mission glorieuse à remplir. C'est là l’idée mère qui les inspire. Ils sont enclins aux calomnies. Ils n’éprouvent ni regrets ni repentir. Ils se glorifient de leur acte.

J’aurai l’air, tout à l’heure, d’avoir écrit un portrait après coup de Lorenzino. Et pourtant il n’y a pas une de ces lignes qui ne soit prise à une étude médicale, où Lorenzino est ignoré.

Autre caractère de ces criminels : l’attentat est logi quement préparé, conçu et prémédité dans les moindres détails, comme chez les aliénés raisonnants. Un « véri-

table machiavélisme » apparaît clans la mise en œuvre.

Auprès de l’idée fixe, il y a les invocations au ciel. Lorenzino, pieux, qui priait son crucifix a\ant d’agir, fréquentait le cloître Saint-Marc, asile mystique de la vieille Florence; supprimés par Cosme plus tard, les Frères de Saint-Dominique entretenaient alors, à deux pas du palais Médicis, le souvenir de Savonarole, el l’ombre du divin clocher, le plus florentin de Florence, pouvait inspirer Lorenzino.

L’acte donc, en cette province du meurtre, n’est nullement subit, inconscient. 11 est logique, conçu par un cerveau lucide; une fois mûr, il pousse l’acteur, fier de sa mission, avec une force irrésistible. Pour l’exécuter. c’est toujours l’instrument tranchant cpii est choisi de préférence. L’assassin veut se voir tuer, se sentir tuer ; le poison? il n’y pense pas, ou du moins pas de préférence; s’il peut agir par le couteau, ce sera mieux.

Les régicides revendiquent hautement la responsabilité de l’acte une fois commis. Et les phrases arrivent, pour le justifier, le louer. Peu sensibles à la douleur, ils agissent sans guère la sentir; ainsi Lorenzino, sous la cruelle morsure, ne lâchera point prise.

Ils ont, dans leurs antécédents, des vols. Et Lorenzino vole les tètes antiques, à Rome. Ils sont déclamateurs : et il écrit l’Apologie. Ils sont taciturnes. Ils n’ont point de complices. Et Charlotte Corday comme Alibaud cite Brutus, cite Judith. L’hallucination va jusqu’à les faire conférer avec les héros imaginaires.

Les causes occasionnelles sont les déboires, la misère, l'esprit du temps, les lectures exaltées, l’agitation de l’époque où l’on vit.

Enfin l’insouciance du danger est absolue. El Lorenzi no la poussera jusqu’à la démence.

Prudent et dissimulé dans sa conduite, aussi bien avec le duc qu’avec le parti des proscrits, il espionne, sans doute, pour gagner la confiance d’Alexandre. Mais il y a, aussi, la joie, le besoin de calomnier, qu’ont les dégénérés de son espèce.

Fou, si l’on veut, mais au milieu de fous. Du reste, chaque siècle de l’histoire, allant de crime en crime, de guerre en guerre, peut sembler fou, dans l’avenir. Seulement, de quel droit un Cosme, un Alexandre, un Clément VII, et François Ier dans plusieurs de ses actes, et Charles-Quint dans la plupart, ont-ils droit au titre de gens raisonnables ? C’est partout, alors, la même absence de sentiment moral. le même esclavage des impulsions frénétiques ; et, tous, ils sont tyrans, et ils sont menteurs, et bourreaux, et luxurieux, et aveugles.

Il ne faudra pas s’étonner que Lorenzino puisse vivre d’ailleurs, comme un homme ordinaire. La vie commune à tous est parfaitement possible, à côté de l’idée fixe. D’abord, le meurtre était quotidien dans ce tempslà, comme le vice, comme tous les instincts que le, hommes montrent quand ils songent uniquement à vivre sans lois et à se donner toutes les voluptés possibles. Ensuite, tous les Médicis étaient des monstres, et Florence était accoutumée aux Médicis. Celui-ci ne déplut que par la bizarrerie, peu florentine, du silence et de l’amour pour la solitude. Plus bavard, il aurait médiocrement étonné en jouant du couteau. Les Toscans ne sont point sanguinaires, maintenant, mais jadis ils ont partagé l’instinct qui subsiste toujours, dans l’Italie du Nord et dans l’Italie du Midi, et qui est tombé dans le bas peuple, où l’on retrouve fidèlement l’image des anciennes mœurs.

Au point de vue de la psychologie historique,

Lorenzino serait un être symbolique : c'est la race italienne, esclave, frémissante, ennemie implacable de l’intrus, du « forestière », de l’« hostis », hôte et ennemi, le cajolant parfois, se prêtant à lui, se servant de lui, pour le supprimer brusquement au milieu de leur liaison.

On peut le serrer de plus près encore : c’était assurément un être aux réactions morales très lentes, presque nulles. Dans la vie privée, cela fait un fourbe ; dans la vie publique, un conspirateur. Son atticisme cachait une de ces âmes affolées, qui mènent, transforment le monde, parce qu’elles ont, et imposent, et exécutent, cette vision « dans le présent », produite par l’inllux soudain et souverain des forces instinctives, et (pii est un privilège du fou. Point de longs desseins, mais des élans immédiats, impéiieux, succédant aux réflexions haineuses.

Songez à la patience de l’autre Médicis, Henri III : comme il guette et caresse Guise pour l'accabler d’un coup! Et comme son frère Charles IX appelait tendrement Coligny « mon père », au lendemain des attentats, à la veille de la Saint Barthélemy ! Et comme la patience de Catherine, leur mère, qui jouait jadis avec Lorenzino, prépara ce chef-d’œuvre du massacre politique !

Il ne faut pourtant pas abuser de la famille et de l’hérédité. Car les éléments, variables à l’infini, des caractères humains, les causes multiples des actions, ne sont point une matière chimique, si je puis dire, et parfaitement fixe, constante dans ses proportions, et reconnaissable dans ses composés. La cornue où l’on séparera les éléments de cette espèce n’existe pas ; le creuset où l’on pourra les recomposer en synthèses, on ne le possède pas davantage. 11 importe de graduer les effets, de tenir un rigoureux compte

des inconnues presque constantes et des erreurs toujours possibles ; car, déjà, ce que nous fournissent les documents originaux, ce sont les faits vus à travers les passions de ceux qui écrivent; et ce que nous racontent les chroniqueurs a subi une première altération, d’une gravité singulière, celle que laisse, aux choses vraies, un esprit humain qui les juge au moment où elles se passent ou viennent de se passer : la plus forte déformation, celle d’un individu qui apprécie et raconte un autre individu.

Les actes des hommes sont déterminés par leur caractère, lequel ne saurait être jamais entrevu que par ses résultats, et l’este méconnu dans ses mouvements intimes; et le caractère lui-même suhit le poids des faits extérieurs, qui le dévient, l’entravent, le compriment. Aussi, ne remontons pas trop avant dans les causes génératrices. Tenons-nous-en aux données plus immédiates. Et surtout, pour ne pas tomber dans cette abjection littéraire qui est le roman historique, ou l’histoire romanesque, résignons-nous à n’user, en les contrôlant, que des œuvres contemporaines, et à ne citer, en les passant à l'éprouvette de la réflexion scientifique et de la méthode morale, que les document authentiques.

Ces documents, rares, clairsemés, dépareillés et brefs, qui vont marquer bientôt quelques-unes des traces laissées parLorenzino, représenteront dès l’abord une vie tronquée, en partie secrète, aux crises violentes.

L’un d’eux, la comédie unique, dit assez l’artiste. Les poésies montreront que la nature de l’écrivain n’était guère celle d’un poète. Mais, au seizième siècle, le poète est rare, en Italie. La fameuse Apologie révélera l'homme d’action mêlé de sophiste, le violent

rhéteur, le disciple el l’égal des héros antiques. Le meurtrier et le dilettante s’y confondront. Parmi les quelques lettres, enfin, le profil ambigu de l’homme s’entrevoit, rigide et puissant, pénétré de mépris pour la vie et d’indulgence pour ceux qui la vivent.

Tout cela, ce sont des nuances. Et avant de les découvrir par l’approche des textes, il convient, tandis que Lorenzino prépare son acte, de marquer un peu plus fortement un élément qui lui est personnel, et qui restreint en lui le type conventionnel du régicide: c’est sa haine privée envers Alexandre.

Une peste de l’histoire, c’est de se figurer que les hommes agissent par idées définies et nettes, comme sur le papier. Inst incts, pensées, fragments et ombres : voilà les motifs de nos actes. Insensible aux obstacles, parce qu’il se sent le pouvoir de les tourner, Lorenzino montrera seulement un symptôme de la folie partielle : c’est le soulagement extrême après le paroxysme du meurtre, l’indifférence, la joie même. Mais il est très bien de dire, avec les médecins aliénistes : c'est un régicide, en voici tous les caractères. Seulement c’est reculer le problème, non le résoudre entièrement.

En 1536, Lorenzino, déçu par toutes choses, n’avait plus qu’à faire le héros. Il le fit. Mais il ne l’eût pas fait de celte manière, et si vile, s’il n'avait été tout imprégné par cette passion de la haine, qu'un illustre penseur appelle « le plus grand élément pour transformer l’histoire ».

L’antipathie, qui fut sans doute de naissance entre le fin Lorenzino et le bourbeux Alexandre, est une force invincible chez les nerveux, à l’excitation constante, à la sensibilité prompte. Elle produit la haine, qui trouve à s’infiltrer dans ces natures rancuneuses el dissimulées,

et les sature comme le fiel fait d’une éponge. La haine, en tension perpétuelle dans les centres nerveux, ainsi que l’apprend le maître auquel nous en devons une physiologie, forme une force toujours prête, disponible suivant l’appel de la volonté, ou qui se déchaîne sous l’influence d’une cause extérieure. Energie latente, qui est d’autant plus formidable que le sujet se trouve plus capable, par la résistance de ses éléments nerveux, de l’amasser en lui, de s’en charger comme un accumulateur se charge d’électricité.

En somme, c’est, « sous l’influence de sensations accumulées dans le cerveau, une énergie qui tend à s’éloigner d’un être..., à lui nuire ». Les sensations productrices, nous les avions déjà vues. Maintenant, et tandis que Lorenzino se préparait, nous venons d’étudier le mécanisme qui les a conservées et concentrées. Nous pourrons comprendre bientôt comment ce mécanisme agit, pour les faire éclater et pour assurer le succès de l’acte auquel tendaient ces éléments.

Le ciel même sembla présager le succès de Lorenzino. Les bons Florentins remarquèrent l’imprudence que fit le duc, en se mariant sous l’influence d’une éclipse solaire. Aussi le bon sens parut-il lui faire tout à fait défaut : heureux, maintenant, se croyant ferme et assuré, le drille se déchaîna sur Florence comme sur une ville gagnée; on ne comptait plus les ennemis que lui valaient ses caprices de luxure. Ses ennemis guettaient, joyeux. Les Strozzi séjournaient à Venise, où le doge André Gritti leur avait octroyé, par sauf-conduit en date du 19 juin 1536, le droit de librement et sûrement habiter la ville et l’Etat vénitien. François Ier, qui surveillait, de Lyon, l’invasion de la Provence par l’empereur et les mouvements de ses armées, réchauffait encore

le zèle des Strozzi par une lettre destinée aux proscrits florentins :

Messire Philippe Strozzi, dictait le roi le 0 juillet, Je crois que vous connaissez bien l’intérêt et affection que je vous porte, et non point seulement à vous et à tous ceux de votre* maison et vos alliés, mais encore à toutes les choses publiques de Florence ; et pour ce, ne me parait point nécessaire d'en faire plus ample discours. Tant est, (pie présentement, les choses étant réduites au point où elles se trouvent, j’ai voulu expédier messire Emile Ferretti, mon conseiller en ma cour du Parlement à Paris, porteur de la présente, pour s’acheminer vers vous et vos amis, à celte fin de savoir et entendre de vous et d’eux s’il sera lieu et manière, où je puisse faire quelque chose tant pour vous, que pour eux et la susdite République de Florence ; vous priant m’en très-amplement avertir par le moyen de lui, et de ce qu’il vous paraîtra possible et nécessaire de faire, quant à ce point. Et pourrez être sûr que, me le faisant savoir, je m’y emploierai de telle sorte, que vous connaîtrez clairement par là, combien j’ai désir de faire pour vous, pour vos amis, et par suite pour la liberté de Florence. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sanctissime et digne garde.

François

Le Breton

écrit à Lyon, le (! de juillet 1536.

La liberté de Florence ! qu’est-ce que ce mot « liberté » pouvait bien signifier, pour François Ier, pour Strozzi?

Ferrelti ne rencontra plus Strozzi à Venise. 11 lui donna un rendez-vous, que confirmait Julien Soderini, dans un bourg des Etats de l’Église. On tournait autour de Florence, d’Alexandre. Pendant ce temps, Alexandre scandalisait sa cité. Personne ne regardait plus, qui sa sœur, qui sa mère, qui ses parentes proches, sans songer avec angoisse et dégoût que le duc pourrait avoir la fantaisie de leur imposer une de ces nuits où il oubliait l’extrême jeunesse de son épouse impériale. Sous prétexte de ménager la bâ-

tarde encore mineure qu’il avait si péniblement obtenue, il considérait Florence comme son harem. Le passage de YAridosia qui fait une allusion directe aux monastères prouve assez combien les Florentins étaient révoltés de voir que les clôtures même des couvents, dont quelques-uns étaient encore respectés et peut-être dignes de l’être, ne comptaient pas devant les caprices du prince, et qu’on escaladait les murs, et qu'on rompait les grilles, comme les voleurs de nuit, pour dérober, à l’abri de l’impunité souveraine, plus lâchement que les larrons et sans risques, un bien plus précieux et plus impossible à refaire que celui dont les tire-laine se contentent d’ordinaire.

Avec cela, le duc était aux ordres de César, qui le faisait venir à Gênes pour s’entendre avec lui. L’entreprise sur la Provence avait échoué piteusement ; le siège de Marseille avait manqué, la meilleure armée des Impériaux, celle qui avait chassé le Turc devant Vienne en 1532, n’avait pu tenir dans une contrée dévastée par les soins du grand connétable Anne de Montmorency. Famine, dysenterie, peste, avaient appris à Charles-Quint les limites de son pouvoir, et les dangers d’une opiniâtreté qui lui faisait repousser tous les conseils. Maintenant, appauvri, vaincu, ridicule un peu, l’empereur s’était retiré dans Gênes, avant de passer, le panache bas, en Espagne : arrivé le 14 octobre dans la cité des grands pirates, il y fut rejoint le 13 par Alexandre, qui resta près de lui jusqu’au 15 novembre, jour où les galères de César firent voile pour Barcelone. Alexandre ne quitta Gênes que quelques jours plus tard ; la petite duchesse l’y avait attendu, en compagnie de la vice-reine son ancienne duègne ; elle le vit repa-

raître avec allégresse, Alexandre était fort galant avec elle, il montrait toutes les vertus secondantes d’un bon mari. Pour la vertu primordiale, la duchesse n’en avait cure, et les dames, les nonnes, les filles de Florence étaient là pour la voir exercer au duc.

L’honneur de servir Charles-Quint n'était pas gratuit. « L’Empereur, écrivait un ambassadeur de France, a demandé au duc Alexandre cent mil escus, outre douze mil par mois, auxquels il l’a taxé pour la guerre d’Italie, et n’ont vallu audict duc les excuses qu’il en a voulu faire, et se dit qu’il faudra qu’il passe par là, combien que l’on estime luy estre chose impossible... Les forussits de Florence étaient au désespoir. »

Tandis que Florence frémit à la pensée de nouvelles taxes, Lorenzino ne quitte plus le duc. « II n’est autre homme dans Florence dont le Duc se contente mieux. » Ils s’enferment dans une chambre pour festoyer et faire un joyeux vacarme, pour réciter des comédies, et aussi pour lire Tacite ; Lorenzino explique au principicule « la vie de ces empereurs, et il l’amaîtrise à se conserver dans son Etat ». Le duc est un bon écolier ; Lorenzino passe sans doute les pages où Alexandre pourrait se reconnaître. Il ne lui lit point le discours de Pison : « Cet homme-là saura perdre ; donner, jamais 1 Des viols, des orgies, des cercles de femmes, voilà ses rêves ; voilà ce qu’il estime les récompenses du priucipat ; pour lui I a luxure et la volupté, pour tous la honte et le déshonneur. » Mais s’il lit, quelques chapitres pl us loin, la mort de Galba, quelles délices à s’entendre prononcer, devant le duc, ces paroles : « 11 lui arracha la gorge, en > enfonçant son épée. Les autres dé-

chirèrent affreusement ses cuisses et ses bras. Car sa poitrine était couverte. » Ah ! cette gorge d’Alexandre, que la mode du temps dégage jusque vers les épaules, et liséré à peine d’un col très bas, combien de fois Lorenzino l’a regardée, durant les heures où Cellini taisait poser le duc pour les médailles ! Comme elle a du l’agacer, lui qui, vieux Florentin, vêtu comme son grand-père, aurait dit volontiers avec l’ancien chroniqueur : « Les habits de nos pères n’étaient mie décolletés, comme aujourd’hui, mais avec de bons cols, très beaux et très ornés. »

Alexandre va connaître la vérité du vers écrit par l’Arioste :

Tôt monteras, et tôt seras détruit.

Pourtant, les astrologues le mettent en garde contre « un petit homme au visage couleur de buis, son intime, très taciturne et insociable ». Et devant lui, les magiciens prédisent à Cosme, né comme Auguste sous le signe du Capricorne, une puissance dont tant d’échelons semblent séparer ce cadet. Pourtant, le panetier ducal, Horace de Pérouse, dans les cauchemars d’une fièvre bilieuse, a vu. Lorenzino étrangler son maître. Le médecin Pascal a rapporté le songe au duc. Mais Alexandre ne croit point aux présages : « C’est une vision de malade, a-t-il répondu à son myre. Eh, pourquoi diantre toute ma maison s’acharnet-elle à exécrer Lorenzino ? »

Le 30 novembre, vers le coucher du soleil, le duc passait par le pont de la Sainte-Trinité, seul, à cheval, avec deux estafiers ; et les bonnes gens qui flânaient, assis sur le grand banc des Ragugei, devant la maison Gianfigliazzi, se tournèrent vers François Yettori, qui

musardait presque toujours là devant, en bon Florentin et en homme d’esprit capable de profiter au spectacle de la rue : « François, voici le Duc! » Vettori leva les yeux, et vit Alexandre arriver, avec Lorenzino chevauchant en croupe, le bras à la ceinture de son duc. Vettori. prudent et ami des Médicis, fut indigné d’une aussi publique imprudence. Il s’en fut trouver Alexandre au palais, le lendemain matin de bonne heure, à une heure où Lorenzino, nerveux, bilieux, n’était point encore levé : « Seigneur, dit-il, j’ai chagrin d'être votre ami, car votre conduite est telle, qu’elle ne va rien moins qn’à vous faire périr, et nous, vos amis, en même temps. » Le duc resta surpris de cette apostrophe, et Vettori, qui le voyait frappé, continua : « Quelle folie est-ce là? Un prince qui a vaincu Florence par les armes, et le premier qui jamais y ait eu tel pouvoir, s’en aller dehors seul, à cheval, avec un homme seul en croupe, et la nuit avec deux, ou trois ! et, ce qui est plus périlleux, se fier à un seul pour lui tenir les échelles de corde quand il faut gravir une muraille! » pensant à l’échelle de soie, ou de corde tressée, que Lorenzino tenait d’ordinaire, et parfois Giorno de Carpi, l’un des sbires favoris. Le duc s’était remis. 11 répondit en souriant : « Ne craignez point, François, car la destinée ne se peut éviter, et moi, voyant meshuy que vous m'aimez fort, je prendrai mieux soin de ma personne. » Ce qui ne l'empêcha point de répondre à un soldat, hanté par le même cauchemar de meurtre : « Une autre fois, couvre-toi mieux le cul, et tu ne rêveras mie de pareilles balivernes. »

Cependant, le temps approchait. Puisque le duc est fataliste, c’est-à-dire sot et aveugle, incapable de maîtriser sa fortune, il peut du moins préparer la cata-

strophe. 11 n’y manque pas. Ce n’est plus assez d’aviver l’horreur de Lorenzino pour un bâtard heureux, la haine pour un prince qui écrase Florence, l’exécration du taciturne envers le jovial gaillard, et du mélancolique pour « l'homme à femmes », il faut encore que le duc blesse l’ennemi qui le guette, et d’une honte si forte, si aiguë, que l’éclat de haine est maintenant inévitable.

Alexandre n’avait point médité les maximes de Machiavel : « Que les gens doivent être gracieusement traités, ou tout à fait supprimés, attendu qu’ils tirent vengeance des légers outrages, et ne peuvent la tirer des grands; si bien que l’offense que l’on fait à un homme doit être de telle qualité, qu’on n’en puisse redouter vengeance... Et qui s’imagine que chez les grands personnages les bienfaits nouveaux font oublier les injures anciennes, se trompe. »

Et voici que sur les injures anciennes, de Clément VII, qui ne sont point vengées, sur l’injure plus fraîche du procès, qui n’est pas vengée, sur les bienfaits, plus odieux que les outrages, d’une familiarité dégradante, Alexandre va mettre un affront suprême. Cela, quand Charles-Quint est en Espagne, l’Italie dégarnie d’armées, le Piémont plein de Français, les proscrits aux portes, Alexandre Vitelli à Città di Castello, dans Arezzo, loin de Florence enfin, que ses soldats contiennent seuls ; Alexandre ne voit et ne prévoit rien. C’est un taureau qui fonce sur ce qui l’attire, et marche à l’abattoir.

Celle qu’il veut, et qu’il demande au maquignonnage de Lorenzino, qui est-elle ? ce n’est pas même, comme on l’a cru quelquefois, Catherine Ginori, la jeune tante de Lorenzino, la sœur de Marie Soderini. Sans doute, celle-ci pourrait être offerte au duc, entre-

rail aisément par la porte de la via San Gallo (maintenant via de’ Ginori), puisque le palais Ginori est derrière les maisons des Médicis. Mais non, ce n’est pas elle que Lorenzino promit tout bas au duc, parce que le duc la voulait, se laisserait piper à ce nom : c’est la sœur aînée de Lorenzino, c'est la veuve d’Alamanno Salviati, c’est Laudomine de Médicis.

Peut-être Lorenzino commença t-il par promettre la Ginori. Mais il trouva l'occasion d’offrir un appât plus tentant, plus vraisemblable. 11 était allé, pour les fêtes de Noël, à Gafaggiolo, il y mena son frère cadet, Julien. Lejeune garçon prit la petite vérole. Et Marie Soderini dut rejoindre ses tils à la villa, pour soigner Julien.

Dès lors, il fait clair dans les projets de Lorenzino. Le 4 janvier 1537, il demande à sa mère la permission d'aller fêter l’Epiphanie à Florence. Marie Soderini n’a pas trop envie de laisser partir Lorenzino. qui la chagrine et la trouble de plus en plus par sa conduite. Elle consent, néanmoins. 11 arrive à Florence ; ses deux sœurs, Laudomine, veuve depuis peu de temps, Madeleine, encore jeune tille, sont au couvent de San Frediano in Cestello, sous la garde assez médiocre d’une tante religieuse, la sœur Tomasa.

Comprend-on, à présent ? Laudomine est belle, si belle dans sa chair plantureuse, (pie Pierre Strozzi, lorsqu’il l’épousera, se trouvera comme possédé par elle, n’en pourra quitter d’un mois entier. Lorenzino sait que le duc la désire ; elle est honnête, elle refuse. Mais elle peut s’être décidée par la raison que sa mère est absente. Et pas n’est besoin d'aller au monastère. Marie Soderini, Julien à Gafaggiolo, Madeleine au couvent, voici que Laudomine, veuve, plus libre, se

glissera dans la chambre de Lorenzino. Le duc entrera par la porte qui réunit les deux maisons. S’il arrive avant elle, il l’attendra, tranquillement, dans le lit de Lorenzino.

11 n’y a rien là de nouveau. N’est-ce pas en prostituant sa sœur Julie au pape Alexandre VI que le pape actuel, Paul Farnèse, s’est fait nommer cardinal archevêque d’Ostie ? Ce que sanctifia deux fois l’Esprit-Saint , le duc Alexandre, ce fils de pape, le trouvera tout naturel .

Lorenzino s’est pourvu d’un acolyte, afin de bien recevoir le duc. Alexandre est robuste, et de fait, il s’en manquera de peu qu’il n’échappe. Mais, depuis quelque temps, Lorenzino s'est assuré d’un homme à tout faire ; il a sauvé de la potence un gaillard mal famé, dont le nom même est incertain, mais que sa collaboration au drame laisse fameux sous le surnom truculent de Scoronconcolo. Le soudrille avait pour son maître un de ces attachements faits de complicité mutuelle, qui sont les plus solides. Marie Soderini voyait avec dégoût ce repris de justice ; mais Lorenzino le tenait auprès de lui, obstinément, comme un chien mordeur à l’attache. Le matin même du 6 janvier, il le fît venir, et lui monta la tête. Il l’avait préparé dès longtemps.

D’abord, il lui avait conté qu’il avait une vengeance contre un ennemi, qui s’était moqué de lui, l’avait bafoué dans ses intérêts ; Scoronconcolo tressaillit, et répondit sans hésiter : « Dites-moi seulement qui c’est, et puis laissez-moi faire, onques il ne vous donnera plus d’ennui. » Et, sentant la proie, en bon dogue, il y revint : « Ah ! soupira Lorenzino, hélas ! ce n’est pas à dire, car c’est un favori du Duc. — Eh ! répliqua

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