CHAPITRE IV
Le meurtre d’Alexandre. — Lorenzino s’enfuit à Bologne, et passe à Venise. — Election de Cosme en qualité de successeur au pouvoir ducal. — L’opinion publique. — Tentatives de Lorenzino. — Premiers déboires.
Ce même jour de l'Epiphanie, Benvenuto Cellini chassait dans la Campagne romaine, aux environs de la fiévreuse Magliana, chère et fatale à Léon X. Comme il revenait vers Rome, transi par le soir, à la nuit presque tombée, ils virent, lui et ses gens, une grande poutre de feu qui rutilait au ciel, juste à la place où se trouve Florence. « Il y aura, se dirent ils, quelque chose de nouveau là-bas. »
Déjà, le ,3 janvier, une belle image de cire, que Benvenuto avait faite six ans plus tôt, pour le duc Alexandre, s’était détachée et brisée dans l’église de l’Annnnziata. C’était une vieille coutume, d'appendre sa propre figure, faite en cire et vêtue d’habits somptueux, dans cette chapelle de la Madone, spécialement chère aux Médicis. Dès 1148, la place manquait sur les murs. On suspendait les mannequins au plafond. Le gouvernement populaire avait brisé celui de Laurent le Magnifique (par Verrocchio), celui de Julien son frère (par Baccio de Mpntelupo), ceux des papes Médicis Léon X et Clément VIL Voir tomber naturellement son image, de son vivant, il n'y avait pas de pire présage. Alexandre en avait ri, pourtant.
Il riait encore, échauffé par le vin et par l’espérance, quand il traversa la rue Large et vint devant l'église Saint-Marc. Il faisait une nuit toscane de la Chande-
leur prochaine, car il neigeait, et par ce samedi soir la ville en liesse s’ébattait dans les rues blanches ; la lune chassa les nuages, et la nuit fut claire, de ce sol blanc sous cette clarté blanche. Nuit d’amour, nuit de fête, nuit où l’on pouvait, sans péril d’être reconnu, se perdre dans la cohue des masques, y faire passer une femme, et faire chez soi tout le bruit qu’on voulait.
Le duc licencia ses gens sur la place. Il fit mine de rentrer dans son palais. Il mit seulement le Hongre, son fidèle, de planton sur l'autre côté de la rue, en lui disant de ne point bouger s’il n’était pas appelé. Au bout d’un certain temps, le factionnaire eut froid, et comme un chien frileux rentra se coucher au palais.
Le duc entra dans son appartement pour vêtir un costume de conquête, grande robe en satin fourrée de zibeline, et gants parfumés. Il avait hésité un moment s’il prendrait ces gants de maille qui étaient d’usage dans les expéditions nocturnes. Mais il se ravisa : « Prenons ceux à faire l’amour. Laissons ceux de guerre ! » Pourtant, il avait son épée.
Les voilà seuls, Lorenzino et lui, au coin de rue qui s’appelle encore le coin de Bernardetto de Médicis, à cause d’un brave parent qui logeait là force gens, et surtout des ribauds et des courtisanes, sans fausse honte. Ils se glissent, inaperçus, bousculés, jusqu’à la petite maison. Ils entrent à gauche, dans la chambre du rez-de-chaussée. Il y a grand feu ; le duc est un peu étourdi par ses courses de la journée, par le grand froid, auquel succède brusquement la grosse chaleur du foyer qui flambe : on verra clair dans cette chambre ! Mais les rasades, la fatigue délicieuse, qui prépare aux joies prochaines, l’engagent à gagner le lit. Lorenzino tire les grands rideaux, le duc ôte de
sa ceinture 1 épée, que Lorenzino l'aide à déboucler, et la dague ; il se laisse enlever sa robe, il se couche. Et Lorenzino lui dit de se reposer, pendant qu’il va chercher l’amoureuse. Pour éviter que la flamme du grand foyer n’incommode le duc, il tire et rejoint avec soin les courtines, il enveloppe bien le lit. Le duc s’est jeté lourdement dans cette cage de tentures, bien close. Lorenzino prend l’épée et la dague, il tortille autour des gardes ciselées les courroies du ceinturon, il fait un paquet impossible à défaire. Et il jette les armes sur un lit de repos. Tout est prêt, « Reposez-vous, dit-il au duc, et cependant je m’en vais faire venir qui vous savez. »
Celui qu’il fait venir, c’est Scoronconcolo. Un autre, Freccia, garde la porte. Lorenzino rentre, il ferme la porte à clef, met la clef dans sa poche, et marche vers le lit. Il faut faire vite, car le loquet de la porte est retombé sans s’ouvrir, la première fois, et le duc est peut-être en éveil. Lorenzino lève le rideau d’une main : « Dormez-vous, Monseigneur !J » et en même temps que la parole, arrive au duc une estocade d’épée courte, qui le traverse de part en part. Il présentait les reins, et Lorenzino l’a si bien ajusté que, du coup remontant, le diaphragme même a été transpercé. Blessure mortelle ; mais la bêle est dure, et il faut achever sans que l’on entende.
Le duc, sous la pointe du fer, s’est rejeté vers la ruelle, en se roulant sur les matelas ; il \eut sortir par les rideaux, mais il s’y empêtre. Il a la force de dire : « Ab ! Laurent, donne-moi la vie, pour l’amour de Dieu. — Je ne veux qu’une seule chose de vous », répond l’autre en sautant sur lui et le rejetant sur le lit. Mais il faut du silence; la main gauche de Lorenzino
s'est plaquée sur la bouche d'Alexandre; il lui enfonce le pouce et l’index dans la bouche, atin de le bâillonner, en lui disant : « N’ayez crainte, seigneur ! » Le duc saisi! entre ses dénis le pouce de Lorenzino. dans une morsure féroce. Du moins Alexandre est muet, ainsi. Mais Lorenzino, qui l’empoigne, ne peut agir, et Scoronconcolo craint de les mal distinguer, de blesser son maître, enlacés comme ils sont. Le sbire larde les matelas, entre leurs jambes, sans pouvoir arriver au duc. Alexandre se dégage encore une fois. Il parle : « Ah ! Laurent, je n’attendais point cela de toi ! — Au contraire, il y a trop longtemps que vous l’attendez ! » Le duc a pris une escabelle pour se faire un bouclier. Mais comme il se levait, Scoronconcolo l’a saisi de revers et lui a fendu la figure avec un coup de coutelas. Il retombe. Lorenzino pense, bien à propos, qu’il tient en poche son bon petit couteau napolitain. Cette fois, il ouvre la gorge au duc. C’est fait.
Alors, pour être sûr qu’il ne « ressuscitera » pas. il traite ce duc comme un pourceau que l’on égorge, comme un veau qu'on veut échauder. Il lui arrache le gosier. Plongeant la main, sa main valide, dans la blessure qu’il vient d’ouvrir avec son petit couteau, bien affilé, dans le sang que les vaisseaux robustes rejettent à bouillons épais, il empoigne les cartilages et les tire au dehors. Le cadavre en reste hideux, au point qu’on ne pourra le montrer à personne.
Le duc est tombé sur le plancher. On le ramasse, on l’enveloppe, après l’avoir encore percé et repercé de l’épée, dans une courtine de lit, il a l’air de dormir.
Lorenzino, peu fait aux exercices violents, est fatigué de cette lutte ; et il a chaud, dans cette chambre où le feu brûle haut, après tant de piétinements. Il ouvre la
fenêtre, il reste au bon froid de la nuit, pendant que Florence en liesse passe et repasse devant cette chambre on son duc est gisant. Lorenzino sent-il sa main blessée ? il tache l’appui de fenêtre avec le flot de son sang. Sa joie bouillonne tumultueusement en lui. L'homme est là, derrière, la gorge ouverte. Il faut continuer la besogne. Et reposé maintenant, il propose à Scoronconcolo de faire appeler l’ignoble Giorno de Carpi, auquel Alexandre a promis, dit-on, Madeleine de Médicis et le palais Strozzi, et ce sire Maurice qui voulait les mettre, eux deux, à l’estrapade, et Jules, le petit bâtard du duc. Ils viendront, et on les tuera. On tue si bien, dans cette chambre !
Scoronconcolo, qui n’est pas un lyrique du meurtre, se refuse à cette nouvelle aventure. Ils en ont déjà trop fait ! Brute normale, soudard prosaïque, il n’a point de ces enthousiasmes-là. Yil estafier, et non tueur à l’antique, il n’est point grisé par le sang. Son imagination, à lui, fort élémentaire et pratique, lui présente cette idée nette : « Nous allons nous faire surprendre, nous allons nous faire empoigner, et nous allons nous faire pendre. Le maître, en qualité de noble, sera, peut-être, non point pendu, mais décapité. Pour moi, gibier de potence, on me jettera dans un cul-de-basse-fosse, aux Slinche, je serai torturé, cisaillé, écartelé, pendu. Sauvons-nous vile ! Je n’en suis plus. »
Il fallait partir avant l'aube. Le duc avait été tué vers les cinq heures de nuit. Laissant le cadavre, blessé à la face une fois, deux fois à la gorge, une fois encore à la main et une fois au liane, laissant la porte refermée, à côté de Marie Salviati qui avait « ouï un seul grand cri, mais ne chercha pas à rien savoir », Lorenzino s’en fut trouver Zeffi, pour avoir de l’argent. Le pauvre
intendant n’avait guère d’argent liquide ; il vida la bourse, et l'on courut frapper à la porte de Léonard Ginori. Mais on n’ouvrit point. Alors, il fallait se hâter, obtenir de l’évêque de’ Marzi, dont la figure apparaît encore à l’Annunziata, sur un sépulcre théâtral, la permission de faire ouvrir les portes des remparts, et la cédule pour avoir les chevaux de poste. Lorenzino s'était muni d’une fausse lettre, ce qui prouve son dessein prémédité de fuir sur-le-champ, il fît lire au Monseigneur ces lignes où on l’appelait, vite, vite, à Cafaggiolo, pour une aggravation dans la maladie de son frère Julien. Le Marzi, probablement mal éveillé, ne se demanda pas comment cette lettre avait pu entrer, à pareille heure, dans Florence fermée, sans être apportée chez lui d’abord, chez le maître des postes, par un huissier à targe ; il signa tout ce qu’on voulut. Et Lorenzino, Scoronconcolo et Freccia, piquant des deux, sortirent parla porte San Gallo. La route glacée résonna sous la chevauchée furieuse.
Là-bas, dans la maison muette, le duc était gisant ; sur sa poitrine, Lorenzino avait épinglé un écriteau, sur lequel on lirait ce vers classique :
VlNCIT AMOK PATRIAE, LAVDVMQVE IMMENSA CVPIDO.
« L’amour de la pairie et la soit de la gloire — Triomphent ! »
C’est la variante d'un vers que Virgile fait prononcer par Anchise, dans les enfers, à propos du premier Brutus. Et Virgile devait fournir la réponse, pour les Guichardin et autres messer Cerrettieri :
... Primo avulso, non déficit alter Aureus, et simili frondescit virga tyranno !
« Un tyran supprimé, l’on en découvre un autre.
La branche d’or fleurit pour un autre rameau ! »
A cette heure, une allégresse inonde l’âme de Lorenzino. Dans le galop de son cheval, il connaît les meilleurs moments de sa vie. Sa main même, qui lui fait mal, lui rappelle ce triomphe de tout à l'heure. Il l’a tué, mis en morceaux! On entre dans le Mugello, le jour s’est levé : c’est vraiment le jour des Rois ! Piquez I voici Cafaggiolo. Il fait grand jour. Ils passent vite. Vers les dix, onze heures, on quitte un instant l’étrier à Scarperia, la ville des bons couteaux, pour changer de chevaux. Lorenzino fait panser sa main saignante. La blessure, qui marquera toujours, effraye le barbier. Lorenzino sourit: leur bave réciproque n’empoisonne pas les Médicis !
Le maître de poste, surpris de l’équipage où courait Lorenzino, de cette hâte à brûler la villa dans laquelle étaient sa mère et son frère, et surtout de celte main qui versait du sang à travers tous les bandages, alla raconter ce qu’il venait de voir à Cosme qui était au Trebbio, avec des gentilshommes invités à ses chasses; Cosme, toujours sage, ne dit rien; il prit seulement à part son oncle Pierre Salviali, pour lui avouer ses premiers soupçons ; puis ils partirent chasser à l’oiseau. Cosme se taisait, et songeait. Sa destinée était en marche.
À huit heures du soir, Lorenzino passait les portes de Bologne. Il alla trouver au débotté, ou pour mieux dire sans débotter, avec ses bottes et ses éperons », Silvestre Aldobrandini, rebelle tenace (jusqu’au jour où il se remit avec Cosme). Ce légiste servait alors d’auditeur de rote au légat pontifical. Lorenzino, joyeux, hagard, « archiglorieux », parut devant lui, couvert de sueur, de sang, de fange ; il était pâle, de saignée et d’insomnie; « mais il faut l’avouer, dit un
homme qui savait la haine, de telles insomnies sont douces ! »
En recevant ce garçon hâve, qui venait de courir cinquante milles à toute bride, et haletait en lui parlant, le prudent homme de loi fixait sans rien dire le regard trouble, la main bandée fraîchement, car Lorenzino venait de s’arrêter chez Raphaël, marchand florentin, et le compère lui avait fait venir un médecin, maître Agnolo de Parme, qui avait trouvé « le gros doigt demi- mangé, mais non détaché ». Tout cela paraissait suspect au grave auditeur. « Assurément, je ne l’ai point cru, avouait-il le lendemain dans une lettre à Philippe Strozzi, jusqu’à ce soir où la nouvelle s’est vérifiée. » Lorenzino repartit à franc étrier pour Ferrare et Venise. Il allait raconter la chose à Philippe Strozzi. Dès la première station de son calvaire, il rencontrait la méfiance et l’ironie. On lui a reproché « de n’avoir pu réussir en aucune autre de ses actions ». Lorsqu’on voit quelle aide il trouvait, on s’étonne qu'il ait eu la chance de réussir même celle-là seule qui importait.
A sept heures, le 9 janvier, Lorenzino descendait de gondole, à Venise, chez les Strozzi.
Pendant ce temps, Florence s’était réveillée sans duc. On avait d’abord remarqué le sang laissé par Lorenzino sur l’appui de la fenêtre ; puis on avait cherché vainement Alexandre de Médicis. Enfin, de recherche en question, le cadavre s’était découvert derrière la porte forcée. Cybo, Vettori, Guichardin, avaient pu cacher la duchesse dans la citadelle, appeler Alexandre Vitelli pour brider la ville, déjouer Fessai de révolte que la jeunesse combinait sans grande conviction. Le cadavre, enveloppé dans un vieux tapis, avait été déposé dans
GOSME I r, DUC DE FLORENCE D'après une médaille de Domenico di Polo.
A. FONTEMOING, PARIS
l’cglise Saint-Jeannin, au coin de la rue Gori, en attendant qu’il fût mis à Saint-Laurent. On ne pouvait point le montrer, massacré comme il était.
Le lundi matin, tout Florence savait l’affaire. Et, dit un historien qui écrit sous l'autre duc, « tout un chacun s'en réjouissait universellement, mais personne ne bougeait ». Cosme, appelé duTrebbio, vint, fut accepté, présenté, élu, en deux jours; Cybo lui avait fait jurer, dans une embrasure de fenêtre, qu’il ferait justice à tous, serait fidèle à Charles-Quint, vengerait la mort du duc Alexandre, et traiterait bien les trois enfants naturels de ce duc, Jules, Porcia et Julie. Une belle lettre de Campana pour avertir César, un vote, Guichardin qui croit tromper Cosme et se préparer une régence, Cosme qui joue Guichardin et prend le pouvoir d’une main tenace, et voilà fondé le plus ferme, le plus durable des principats; une tyrannie nécessaire peut-être, à coup sur durable et illustre, le règne d’un adolescent sérieux au point qu’il mérite à la lettre ce vers d’un flatteur:
Esprit en cheveux blancs, dans la verte jeunesse.
Habile à se concilier tous les hommes nécessaires, figure fine, et sans aucun mouvement qui permît de dire les intentions secrètes, instruit par son habile grand-père Jacques Salviati, par sa mère et servante dévouée, Cosme est un soldat opiniâtre, un chef de bureau sanguinaire, le plus fort sans doute de tous les princes qui ont tenu le sceptre en Toscane. Paperassier sinistre, rien ne lui échappera; dans ces liasses formidables de ses archives, dans les lois sans nombre qu’il a promulguées, on le voit réglementer le fer et le poison pour ses ennemis politiques, en même temps que les
gabelles, l'allaitement par les nourrices juives et le déboisement des Alpes. Proconsul de César, parce qu'il dépend de l’Empire, féroce et froidement assassin pour qu’on ne l’attaque point, il faut qu'il soit tel pour se. maintenir. Méfiant, servile et l’apace, il sera logique, et vivra; il vivra par l'Inquisition, seule sérieuse colonne du catholicisme restauré, par la haine envers la France, que lui impose l’étau des Impériaux. Il fait la politique des intérêts, la seule vraie, surtout envers la France, si niaise alors, si niaise toujours, hélas ! Il est arrivé par le terrible souvenir de son père, la mémoire formidable qu’a laissée Jean des bandes noires le hisse et le maintient au trône. Il s’y affermit encore par la terreur des lois. Il veut conserver, il le dit, « l’honneur et l’Etat ». Son honneur, c'est sa puissance.
Voici venir bientôt les princes de plomb, Henri II, Philippe II. Cosmeles présage. Ce sont les intrigueurs, après les héros. « Ce duc s’est très bien gouverné », dira Montluc. C’est vrai. Et qui prendra le courage, un jour (dans ce temps où l’on a tous les courages), de l'étudier jusqu’au fond, trouvera dans les masses bien ordonnées de ses papiers, sous ses reliures de notaires, en ces registres dignes d’un épicier, ici des droits sur les huiles, là un engagement de sicaires, les douanes de Sienne et l’assassinat d’exilés ; tout cela fort numéroté, étiqueté, dans des cassettes en zinc qui ferment à serrure ; comptabilité modèle, qui ferait monter aux lèvres d'un historien capable encore d’indignations vertueuses la parole de Rabelais : « Le dyable m’emporte, si je ne mettoys le feu dedans ! »
Pendant que les piques et les hallebardes montraient, à tous les coins de rue, que Florence était de nouveau gouvernée, on avait pillé les biens d’Alexandre, volé
partout, mis à sac la maison cle Lorenzino et de Cosme, détruit jusqu'aux murs. Les soldats de Vitelli, et cette populace qui sort aux jours d’émeute comme les rats de tous les égouts, avaient pillé le mobilier, l’argent, les joyaux, fait un dégât de quelque vingt mille écus. Mais Cosme pouvait se consoler avec son duché, Lorenzino avec son meurtre.
Mexandre était maintenant déposé dans le sépulcre, fait par Michel Ange, où reposait Laurent d’Urbin ; et il tachait, lui aussi, le marbre blanc. Puisque les Florentins aimaient les exemples antiques, il auraient dû faire comme Pertinax, après la mort de Commode: vendre à l’encan la cour du feu duc. On aima mieux introniser le duc nouveau. Quant au jeune Cosme, il ramassa le Tacite que Lorenzino lisait à son prédécesseur, et il lut ces lignes : « Le crime a pour vengeur quiconque suc cède à la victime. » C’est ce qu’il venait de jurer à Cybo. La dynastie sortait plus forte de ce bain de sang.
Jusqu’à présent, Lorenzino passait inaperçu. Main tenant, la rapidité des communications qui mettait, alors, Florence à quelques jours de Paris, le réseau de l’espionnage universel, que l’Espagne et les petits prin ces ont étendu sur l’Italie, font que chacun de ses pas est épié, signalé; le meurtre, dès qu'il est connu dans Florence, est annoncé partout, avec une promptitude prodigieuse. Et dès lors, mille lettres vont aux gouverneurs, aux puissants du jour, leur apprendre par le menu tout ce que fait le meurtrier.
Le cardinal Caracciolo, gouverneur du Milanais, pour Charles-Quint, est le premier intéressé. Son mouchard, à Bologne, c’est un maître des postes, surnommé le Tailleur. Dès le 9 janvier, Jean-Antoine dit le Tailleur écrit :
Le 7 du présent mois passa par ici en poste M. Laurent de Médicis, neveu de M. Octavien de Médicis, lequel était blessé, et me parut qu’il fuyait de Florence, et s’en allait avec grandissime frayeur, de sorte que le 8, qui fut hier, est venu en ce pays un homme qui recherche ledit M. Laurent, et il me parait savoir qu’il a tué le duc de Florence.
Une lettre du cardinal Cybo quittait, le même jour, Florence, et annonçait l’élection de Cosme au ministre de l’empereur. Et, de Venise, don Lope de Soria, ambassadeur d’Espagne, annonçait au cardinal des nouvelles déjà confuses ; tant il est vrai que, textes en main, on trouve la légende au lendemain même des événements, et chez les gens les mieux placés pour les mieux connaître : « Hier matin, écrit Soria, vint ici Laurent de Médicis, familier et parent de Mgr le duc Alexandre de Florence, et il apporta la nouvelle qu’il a laissé mort de sa main ledit Duc dans la maison d’une dame où il était allé par l’entremise dudit Laurent, lequel subitement est reparti d’ici, suivant ce que j’apprends, et s’en est allé je ne sais où, craignant que je ne le réclamasse à ces Illustrissimes Seigneurs, et pareillement Philippe Strozzi est parti d’ici en diligence vers Florence, pour aller aviser aux moyens de remettre ce pays dans l’Etat ancien, et de détruire la citadelle, s’il la pouvait avoir. »
Cependant les Français avaient écrit à leur roi, et prévenu Guy Rangone, soldé par la France. Quant à Soria, il constatait, de sa propre main, dans un postscriptum :
Il ne me parait pas que tous ces Seigneurs de Venise aient déplaisir de la mort dudit duc, ni de ce que Florence retourne à son antique liberté.
A Rome, les cardinaux florentins et les bannis se concertaient. On écrivait à Cybo pour éviter que « la
très-noble cité vînt aux mains des ultramontains », et la rétablir sous le gouvernement libre. La nouvelle était arrivée dans Rome le surlendemain du meurtre, à la vingt et unième heure. Cellini l’avait apprise de François Soderini, qui, fou de joie, lui criait : « Le voilà, le revers de médaille pour ce scélérat de tyran, que t'avait promis ton Lorenzino de Médicis ; ah ! tu voulais immortaliser les ducs; des ducs, nous n’en voulons plus. » Et Cosme était élu déjà, Marie Salviati annonçait à Bernard Tassinari l’élection faite « sans aucune opposition, comme par la main de Dieu ». Etait-ce aussi la main de Dieu qui rendait sourde la bonne mère, dans la nuit du (i au 7, à la cinquième heure ?
Le 11, Cosme et Cybo, sur une même feuille de papier, écrivaient au cardinal Caracciolo pour le concilier au nouvel étal de choses. Les bannis eux-mêmes étaient singulièrement refroidis par l’avènement si rapide d’un duc nouveau. Cosme amadouait son oncle le cardinal Salviati. « Feu de paille, disait legomerneur de Rome, ou se rendra tranquillement su h umbrn alarum de Sa Majesté, j’y veillerai. » Et Camille Colonna racontait à Caracciolo comment on avait bien maté Florence, avec la citadelle et les soudards de Vitelli.
On envoyait même à Milan un récit du meurtre, le 12 janvier. Le duc d’Amalfi, qui le dépêchait, de Sienne, y fait savoir que Lorenzino recevait par mois cinquante écus d Alexandre. D’autres copies confirment que le duc lut attiré pour « une nonne, ou la sœur veuve de Laurent ».
L’allégresse des rebelles, qui voyaient, comme le cardinal Gaddi, « la malheureuse patrie libre », ou, comme Cyriaque Slrozzi, griffonnaient une lettre folle, avec
l’épigraphe : « Libertas, aut potius, ipicroxpopria. », n’empêchait pas que Florence « ne faisait nul mouvement, et que le populaire de cette cité se montrait Impérial, et que toutes les forteresses étaient à la dévotion de Sa Majesté l’Empereur ».
Quand on voit le cardinal Gaddi. l'un des chefs du mouvement pour la liberté, commencer par dire que la « souveraine bonté divine a voulu prendre en pitié la misérable cité, et l'a libérée de cette oppression affreuse », et puis se recommander à Guichardin, à Yettori, annoncer la venue de leurs Eminences inutiles, on comprend tout, et l’on n’a plus qu’à hausser les épaules, et à dire comme Yettori : « Nous risquons de tomber, comme Milan, sous la domination espagnole. »
Cependant, Lorenzino et Strozzi passaient à Ferrare, avec une grande suite, et poussaient jusqu’à la Mirandole. Tandis que Caracciolo écrivait au roi des Romains : « Rien de nouveau à Florence », Lorenzino, bien accueilli dans cette petite place de la Mirandole, si importante comme point stratégique de concentration, s’y trouvait soutenu par le prince, Galéas-Pic, redevenu maître depuis quatre ans. Quand il repartit, quelques jours après, pour Pologne, il avait « laissé l’ordre de payer et rassembler des troupes pour faire l’entreprise sur Florence et on donnait de l’argent au nom du Très-Chrétien ».
Mais si les bonnes gens comme Jacques Nardi, vénérables ganaches, au grand cœur et à l’esprit court, écrivaient au cardinal Ridolfî : « Puisqu’il a plu à la divine Providence d’abattre l'insolence du superbe Géant, et juin erexit cornu salutis nobis in manu David pueri sui (car tel fut pour nous ce valeureux jeune homme) », si l’on composaitdes cantiques àlalouange de Lorenzino,
dans un latin où on lisait : Jubilate in conspectu regis Francise, ut moveatur cum suo exercitu, les gros bonnets, les « grands proscrits » comme Strozzi, s’attiédissaient déjà. Sans doute, on donnait son argent, on appelait Lorenzi no « notre Brutus », mais on détestait moins le tyran, depuis que ce n’était plus Alexandre, on écoutait les offres de retour que murmurait Marie Salviati.
Lorenzino retournait à la Mirandole. 11 voulait ramasser les troupes. Le 18, il écrivit à Philippe Strozzi : « Nous attendions, hier au soir, la décision sur ce qu’il fallait faire, quand est arrivé un émissaire du seigneur comte de Pepoli, pour savoir combien d’hommes on peut ici rassembler, question à laquelle on ne peut répondre absolument; attendu que, si vous voulez vous servir de ces capitaines, que le seigneur comte de la Mirandole tient auprès de lui, et qui journellement se viennent offrir à lui, vous réunissez plus de huit à dix mille fantassins, mais si vous ne voulez point employer ces chefs, on ne peut savoir au juste le nombre, mais à notre avis ils passeraient les deux mille. » L’écart était fort; Lorenzino insiste sur la nécessité de faire vite, car les mercenaires se débanderaient. Et il se plaint qu’on l’ait laissé depuis trois jours sans non velles de Florence.
Les nouvelles, c'est que Cosme était acclamé là-bas, accepté partout. C est que les cardinaux étaient arrivés à Florence « pour faire accord avec le peuple, et rien ne s’était fait ». Lorenzino s’inquiétait de mettre sa famille en sûreté; dans une lettre pressante à Philippe Strozzi, le tils affectueux, le frère tendre, multipliait les précautions, car s'il leur arrivait malheur, disait-il, « ce serait ma faute, puisque Dieu me les a sauvés jusqu’à
présent ». Il pensait à tout, au bien public, aux troupes, à son argent, à l'escorte qu'il lui fallait pour rejoindre Bologne.
Son jeune frère Julien et Silvestre Aldobrandini lui écrivaient qu’il ne fallait point faire fond sur la ridicule visite des cardinaux à Florence. Mais il s’acharnait aux raisons d’espérer. En un moment, on pouvait s’emparer du territoire, et il croyait que les Florentins aspiraient à se soulever. Le roi de France était là pour les soutetenir; le roi de France ! hélas !
Il est vrai qu’à la cour de France, « tout le monde, à commencer par Sa Majesté le Roi s’était réjoui de la mort de ce misérable gredin », apprise le jeudi 18 à Paris. Il est vrai que le roi promettait à Jean-Baptiste Strozzi de « faire vite », que la reine de Navarre était favorable, et Catherine de Médicis, dauphine de par le poison, fort indifférente à la mort de son prétendu frère. Mais quoi ? paroles sur paroles ! comme l’élan du Florentin, qui s’écriait:
Si Votre Seigneurie veut me faire plaisir, qu’elle me recommande cent mille fois au glorieux Laurent de Médicis, dont l’acte magnanime dépasse Brutus et tous ses pareils qui furent onques, et dites-lui qu’il me parait devoir attendre mille années, jusqu’à ce que je baise cette main qui, seule, a ravi la palme à tant de nobles mains florentines !
Dans tout ceci, et bien qu’on Fait nié en termes d’ailleurs confus, le seul homme d’action fut ce rêveur de Lorenzino, ce momentané, ce songe-creux. Lettre après lettre, il veut qu’on essaye de gagner Jacques de Lazare de Médicis, qui tient la citadelle de Pise, il surveille les mouvements des Espagnols. Pendant que le cardinal Salviati négocie affectueusement avec son neveu Cosme, « chef de la Bépublique » dont il sera
demain le duc, pendant que les Strozzi ne demandent qu’à céder aux épitres persuasives d’un Vettori, Lorenzino, qui veut le prix de son acte, et qui se sait en train de jouer le va-tout, insiste et presse. Les ambassadeurs de François I"' à Venise ne s’y trompent pas ; c’est Georges d’Armagnac, évêque de Rodez, le docte et subtil ami de Rabelais, et c’est George de Selve, évêque de Lavaur, qui va remplacer sous peu le cardinal de Mâcon à Rome. Ils s’empressent de correspondre avec Lorenzino :
Au Très magnifique Seigneur Laurent de Médicis, vénérable ainsi qu’un frère.
Très Magnifique et vénérable Sire,
En réponse aux lettres de V. S. du2G courant, reçues ce matin, nous vous disons que notre désir est tellement d’accord avec le vôtre au sujet des précautions nécessaires pour la défense de la Mirandole, toutes fois que s’en verra le besoin, que vous n’avez point à craindre de ne pas être en ceci satisfait autant qu’il nous appartiendra de faire, car assurément, en matière si capitale, nous ne sommes pas pour manquer aucunement à notre devoir ; bien que malaisé nous paraisse que, les choses étant au point où elles en sont, les Impériaux veuillent se hasarder à telle et si difficile emprise, bonne à faire perdre du temps, et n’en rien autre reporter que dam, et vergogne, et quand bien même seraient-ils si mal conseillés, espérons avec aide de Dieu, grâce à la valeur du Seigneur Comte, et de ceux qui sont en sa compagnie, et de l’aide qui lui sera baillée par Sa Majesté, que leurs efforts seront tout à fait vains. En ces conjonctures, nous prions Y. S. de vouloir penser Elle aussi à ce qui regarde au service de Sa Majesté, et faire pour sa part lesdémarches quidesi valeureux gentilshommes se peuvent attendre. Des choses de Florence, nous n’avons que ces mêmes nouvelles dont Y. S. doit être instruite, et s’attend d’heure en heure l’avis de ce qu’auront fait les Révérendissimes ; dont nonobstant n’espérons pas grand fruit, ni ne savons s’ils seront arrivés à temps pour faire prendre les armes, ayant laissé périr le plus beau de l’occasion.
Venise, le 29 janvier 4 536- i 537.
Vos amis et frères.
Pendant que le Sahiali protestait à Cosine qu’ils ne
rêvaient autre chose, sinon « le repos, le salut, la sauvegarde de la patrie commune », lettre plate, qui est datée, comme par présage ironique, de Montemurlo, les premiers dégoûts s’élevaient chez Lorenzino; soucieux de frapper l’opinion publique à Florence, il écrivait alors, à son cher François de Médicis, une lettre, un vrai manifeste, qui annonce l’Apologie ; par Raphaël de Médicis, le père de François, qui était des Quarante-huit et avait voté pour Cosme dès la première convention, la lettre touchait la Signorie ; voilà pourquoi, sans doute, un historien plus copieux que scrupuleux a cru voir, je ne sais où, une épître de Lorenzino à la Signorie, laquelle ne se trouve point.
Depuis que je suis parti de Florence, écrivait Lorenzino à François, onques n’ai écrit à personne, pensant que, tout ainsi qu’il arrive ordinairement en tels cas, à certains mon action aura paru bonne, et à d’autres, mauvaise ; aussi j’estimais qu’avec ceux à qui elle paraîtrait bonne, je n’avais lieu de me justifier, et avec ces autres cela me semblait temps perdu, pour ce que l’acte ne les émouvant point, je ne pouvais espérer de réussir avec les paroles. Mais sachant combien vous m’aimez et combien vous pouvez croire que je vous aime, en quelque façon que la chose vous soit rapportée, il m’a paru séant de vous expliquer mon dessein, à cette fin que vous ayez cette satisfaction de vous savoir un ami qui estime n’avoir fait rien, ni couru aucun péril, auprès de ceux qu’il est prêt à vouloir affronter pour le service de la patrie ; afin que vous me défendiez contre ceux auxquels il parait que j’aie fait bien, mais me sois gouverné mal, et qui m’accusent de peu de courage et jugement. Attendu que, s’ils considèrent bien, ils verront que je ne pouvais faire autrement que je n'ai fait ; car vous pourrez imaginer quelle rude chose serait communiquer à personne de tels secrets ; mais de ces diligences dont je pouvais user, je n’en manquai aucune, c’est-à-dire de pénétrer l’intention de tous ceux-là qui me semblaient d’importance, et dont je m’assurais qu’en une telle conjoncture ils n’étaient pas pour manquer à leur patrie ; surtout que se laissant comprendre si à découvert, alors que le tyran élait en vie, je ne pouvais penser que, le tyran mort, ils iraient se manquer à eux-mêmes.
De l’avoir fait ou non à propos, je ne crois point avoir à parler, car ce sont là des choses qu’il faut faire quand on le peut, et non quand on le veut, bien que, si l’on en disputait, les bonnes raisons sont pour moi. Car le vouloir faire auparavant, ou à présent, lorsque les affaires de César étaient florissantes et qu’il était en Italie ou revenait vainqueur d’Afrique, c’était paraître fournir à ceux qui n’aimaient point la liberté l’occasion de se vouloir servir de cette frayeur pour couvrir leurs mauvais desseins ; à différer, on courait d’infinis dangers, ou plutôt on allait à la ruine manifeste de la cité, puisque, vous le savez, on ne pensait à rien autre qu’à mettre des impôts et à dépenser sans profit aucun ; et, en choisissant le moment où le seigneur Alexandre Vitelli était dehors, il me semble avoir fourni une belle occasion aux citoyens de se rendre maîtres de la ville, et de pouvoir penser à disposer le susdit seigneur (en faveur du gouvernement libre), par quelque biais.
Quant à ce qui est de m’être enfui et de n’avoir point appelé les citoyens, et d’avoir manqué d'une certaine diligence après le coup fait, que mon excuse soit dans ce qui s’est produit ensuite, où l’on voit bien, non seulement que je n’aurais point servi la patrie en aucune manière, mais que j’y aurais risqué ma vie ; laquelle je réserve toutefois sauve, afin de l’employer une autre fois au service de mon pays ; et, encore que j’eusse l’intention de le faire, le sang, qui me sortait en quantité extraordinaire d’une main qui m’avait été mordue, me fit craindre qu’en allant çà et là il ne vint à se révéler ce qu’il fallait tenir secret un bout de temps, si l’on voulait faire œuvre utile. Et c’est ainsi que je me résolus à sortir de Florence; où je ne manquai point de toutes les diligences possibles. Mais mon mauvais sort voulut que le premier que je rencontrai ne me crût point ; et ainsi je dus perdre du temps à piquer plus avant pour trouver qui me prêterait foi.
Ensuite, j’allai à la Mirandole, pour voir à faire quelque chose : et, non sans péril, je me mis à passer par des lieux suspects, tenant toujours ferme espérance que l’affaire ne pouvait manquer d’aller bien ; car il ne me paraissait, point possible, que, après tant de maux, nous ne dussions point vouloir être unis, surtout sachant que les chefs tendaient à ceci, de vivre en une sorte que chacun eût sa place dans b* gouvernement ; et il semblait que tout soup çon de tyrannie étant éteint, ce dessein dût se réaliser très-aisément. Et certes, on réussissait, si l’on avait eu foi les uns dans les autres, et pensé que les braves gens veulent avant toutes autres choses le bien de leur patrie, et ne cèlent point leurs appétits en disant qu’ils agissent comme ils font parce qu’ils ne sauraient mieux faire. Néanmoins j’ai l’espérance qu’un des mieux informés
de la vérité (Philippe Strozzi) doive par lui-même guérir cette plaie, (de la défiance mutuelle) avant qu’elle ne devienne cancéreuse, et ne requière plus forts remèdes ; car, vous le savez, les remèdes énergiques en détruisant le mal, prennent en même temps beaucoup du bien, tant que je doute si j'ai plus désir du mal ou du remède, attendu la misère où se trouve réduite cette pauvre Cité et son domaine.
Mais, avec lout cela, je ne me plains pas de mon sort, car il me parait avoir montré au monde quel est mon courage, et fait quelque bon service à ma pairie ; et il ne me paraît point que j’ayc trop perdu, en me trouvant privé d’une patrie où l’on fait si peu compte de la liberté, tout en ayant cette satisfaction, de savoir qu’elle ne peut plus être soumise à si méchant tyran.
Si j’eusse pensé que cette lettre-ci fût pour vous gêner en rien, vous pouvez tenir pour certain que je ne vous l’eusse point écrite; mais il ne me parait pas ouïr que nous soyons si mal en point qu’on ne puisse parler ; nonobstant, quand vous l’aurez lue, vous la pouvez brûler, et vous serez sûr, ainsi, qu’elle ne vous pourra nuire; attendu qu'elle aura produit son effet, si seulement, tout en me soulageant, j’ai pu vous montrer la foi que j’ai en vous, m’assurant que, dans la situation où je suis, vous ne sauriez manquer à mon honneur ; mais que, bien au contraire, vous me saurez défendre partout où besoin sera, faisant largement foi sur mon courage, lequel j’estime que vous avez connu avant ce temps icy : telle a été noire amitié I
Et, sans vous dire autre chose, je ferai fin icy ; vous assurant qu’en toute occurrence je veux être vôtre, comme je fus jusques ici. Et je me recommande à vous et à votre père.
De Venise, le 5 de février 1536-1537. Ab Incarnatione.
Il était à Venise, et il regardait vers la mer. Il n’y avait pas même un mois, qu’il tuait Alexandre ; et déjà on en était là !
Cosrne répondait aux efforts de Lorenzino, par l’amnistie qu’il promulguait, afin de mieux diviser et affaiblir les proscrits. Les citoyens bannis depuis le siège étaient rappelés, par sentence du 12 février, moyennant qu’ils restitueraient les biens acquis durant la crise de 1529-1530, et qui n’avaient point fait retour à la Commune. « Déclarant, néanmoins, disait l’acte, que
le présent arrêté comprend seulement les citoyens florentins et tous ceux qui présentement ont domicile en la cité de Florence, en exceptant à tout jamais les personnes de Laurent de Pierre-François de Laurent de Médicis, avec ses complices, qui ont pris part au meurtre du duc Alexandre, lesquels ou n’entend nullement faire bénéficier de la présente décision. »
Le cardinal Salviati trouvait Philippe Strozzi en « très bonne disposition » pour son neveu Cosme. Strozzi ne demandait qu'une rentrée honorable. Mais Pierre Strozzi, le futur maréchal de France, se répandait en menaces: « Le 25, disait un Siennois à son gouvernement, les bannis à Bologne eurent avis que Pierre Strozzi brave fort, et menace moult, à savoir que le Roi fera l’expédition, que l’argent arrive ; mais Sa Seigneurie l’ambassadeur dit qu’il n’en est rien, et que pour l’heure on n’a connu point d’autre effet que des paroles. On prépare ici l’église de Saint Laurent pour les obsèques du duc Alexandre, et les apprêts sont fort superbes. » Le 3 mars, on « avait fini de raser la maison de Lorenzino ». Il ne fallait plus que le bannir publiquement, le peindre la tête en bas sur les murailles des lieux infâmes, et mettre sa tête à prix. Cosme négociait avec suite, diclail force instructions, précautions, s’assurait de tout. Cependant que Lorenzino, mal assuré dans cette Venise qui avait commencé par lui enjoindre, naguère, de quitter le duché dans les trois jours, sous peine de la vie, disposait tout pour abandonner l’Italie où les déboires ne faisaient que s’accumuler sur sa tête.
Comble de dégoût : les rhéteurs s’emparaient de lui ! Tl faudrait inventer un nom pour les gens qui ont fait des vers en ce temps-là. Poètes ne peut pas servir, et
versificateurs est encore bien noble pour des cacographes pareils. Heureusement, les événements ont tronqué la vogue de Lorenzino; le triomphe définitif de Cosme a rallié sous le nouveau duc tous ces plats mendiants de lettres. Et les Molza, les Tolomei, n’ont pas écrit les panégyriques auxquels ils pensèrent d’abord. Mais ce qui reste fait encore un tas, où il nous faut fouiller. Si le seizième siècle italien est fertile en joies pour l’historien des mœurs, il faut avouer que pour l’historien des lettres il est austère, pour ne pas dire plus.
Un dialogue anonyme sur les affaires de Florence est encore ce qui nous reste de mieux. Ce sont des partisans du nouveau duc qui parlent, ils ont servi Jean des bandes noires :
Pense, dit l’un deux, qui a peur des exilés et de la France, que ces allées et venues, en avant, en arrière, ce bavardage avec le Salviati, avec le (cardinal de) Ravenne et avec le duc de Ferrare,ne nie va guère, et principalement depuis quinze jours qu’ils ont appris que le duc se trouvait à Cafaggiolo. A Venise, il y a Lorenzino, Pierre Strozzi avec ces autres désespérés de frères, et cet endiablé Prieur, qui n’attendent rien autre que ce benoit printemps.
Ft, répond l’autre, que peuvent-ils faire ?
Gomment, ce qu’ils peuvent faire ? avec l’argent, qu’ils ont de reste, et le sens et le courage, et l’assurance désespérée, outre les manigances qu’ils font avec la France, avec les Vénitiens, avec Ferrare, et (je m’assure) aussi avec le Turc lui-même ! Voyons ; nous sommes tous les deux bons serviteurs du duc ?
Il raconte qu’il a vu le duc d’Este, à Ferrare, et Madame Robertet à Paris. A Ferrare, Madame Renée de France lui a paru pleine d’espoir. « Puis, poursuit-il, l'autre jour, un gentilhomme français qui lui appartient est venu me voir, à l’hôtellerie de l’Ange, et même mandé par elle pour dire secrètement à l’hôte qu’il ne prit point paiement de moi ; et raisonnant de maintes
choses ensemble, entre autres (car ils ont, coutume de parler librement) ces propres paroles lui sortirent de la bouche: « Vertu Dieu, ne viendrons nous iamays «en eeste duchée de Milan, et de là petit à petit à Flo- « rence ? »
Les rimailleurs de cette époque ont été jugés par le plus qualifié des critiques : « Il y a dans la poésie poli tique du seizième siècle force paille, et peu de grain. » Varchi, avant de faire ses piètres sonnets en langue vulgaire à tous les princes de la nouvelle cour, a bottelé toute une gerbe, toute une litière de vers latins : il est question là dedans de pénates, du Tout-Puissant, du tyran ; « il est là gisant, s’écrie-t-il, couvrant la terre de son corps, le misérable, l'horrible, l’énorme, l'aveugle monstre». 11 y a, dans la seconde pièce, des « fautes de quantité », comme on disait dans les collèges au mauvais temps jadis. Mais elle est plus directe :
« Cette âme odieuse, la plus cruelle qui fut jamais et la plus impure, pour ma douce patrie, pour la délivrance des miens, à l'infernal Pluton je la donne et pieusement la dévoue ! » Laurent dit, et il tue le tyran d’un glaive cruel. Cède, ô Tybre ! notre gloire surpasse la tienne. Tandis que Laurent, tout frais de son meurtre, vole au-dessus des Alpes hautes, et, rapide, parcourt la route durcie par le froid, on voyait au ciel joyeux les astres même en allégresse, et qui résonnaient, favorables, de ces paroles : « Va, enfant, va, le plus brave et le meilleur des jeunes hommes; ce qui reste à faire, ce n’est plus un homme qui doit l'achever: c’est Dieu 1»
Du moins, il n’y a là dedans ni satyres, ni faunes, ni nymphes, comme dans la troisième pièce, ni Liberté qui remonte au ciel. Voici les vers que Benoît Varchi faisait pour mettre « sous l’image de Laurent de Médicis, suspendu par un pied, et peinte sur la porte de la citadelle à Florence » :
Parce qu’il a restitué, par la mort du jeune et féroce tyran, leur patrie à ses concitoyens (trop ingrats, hélas !) et au peuple pusillanime, voici l’image dont Laurent est orné. Elle surpasse cependant. à elle seule, et telle qu’elle est, toutes les images passées, si vous considérez le mérite de l’action, et ce viril courage ; non point le résultat des événements, et la violence d’un brigand avide.
Quand maître Benoit, de sa cure ou de sa villa données par Cosme, venait lire au duc son histoire, éclienillée pour lui plaire, il ne songeait plus à ce' bel accès de lyrisme pédantesque. Trouverait-on, dans cette foule d’auteurs à gages, un seul exemple de vertus simplement civiques ?
Ce cahier est revenu de France, où Yarchi l’adressa plus tard « au très-magnifique seigneur, mon patron, très respecté, le seigneur Philippe Strozzi » . Ces auteurs avaient des patrons un peu partout. Et c’est ainsi qu’on accumule écus et prébendes.
Faut-il ramasser tout ce qui traîne dans les grosses liasses des Archives, dans les brochures, et Jean Marmitta, et Louis Alamanni ? Pour celui-ci, du reste, si plusieurs de ses épigrammes et sonnets semblent convenir à Lorenzino, les plus célèbres des vers qu'il paraissait avoir écrits pour le célébrer, ne seraient, dit-on, point de lui. Non qu’il convienne d’accepter l’autorité d’un gros volume, — français, hélas ! — qui n’a d’autre poids que son papier. En effet, on nous dit, là dedans, que « F Alamanni de 1537 n’est plus celui de 1522 » ; et l’on n’a sans doute point lu pette lettre du 4 avril 1537, qui traîne partout : Philippe Strozzi écrit à Lorenzino :
Je ne veux point taire que messire Louis Alamanni m’a enjoint de vous faire savoir qu'il est l’esclave de vos mérites, et que, si ses Muses ont quelque pouvoir, il vous fera montre de sa reconnaissance suivant le possible, car il a consacré mille Jeuillets à votre
nom.
Mais, omettant l'opinion, tout à fait nulle, qui se trouverait confondue par ceci, j'ai voulu savoir d'un Toscan, et du plus habile entre les maîtres, ce qu'il faut penser de ces vers : la conclusion, c’est que la satire « aux mauvais citoyens de Florence », n'a point de titre à être vraiment d’Alamanni. « Si le manuscrit portait le nom d’Alamanni, besoin serait d'arguments tout autrement forts (pie ceux du critique français, pour détruire ce témoignage. Mais en ce cas-ci, l’attribution à L. Alamanni n étant que le fait d’une hypothèse, on a les raisons suffisantes pour n’attribuer cette satire à l’auteur qu'avec une extrême réserve, par une timide hypothèse. » Si j osais pourtant ajouter un mol, je dirais que la meilleure preuve d’authenticité, ce serait que ces vers ne valent à peu près rien.
Faut-il extraire encore de la poudre, à la Bibliothèque nationale de Paris, ce manuscrit de Mario Mattesilani, sur la vie de Cosme I", comparée avec celle d’Octave Auguste ? A travers ce salmigondis de Bible, de fable, d’histoire, d’astrologie, où traînent les morceaux de Jove, il y a le parallèle, déduit par numéros d’ordre, entre Brutus et Lorenzino : « A savoir (pie les qualités, qui étaient en Brutus, lequel tua César, étaient aussi en Lorenzino, qui ôta la vie à Alexandre : primo... secundo... », et cela tient des pages et des pages, niai ses, lourdement écrites, avec une gaucherie qui arrive à sembler perfide.
11 y a aussi les épitaphes satiriques d’Alexandre, qui sont d’une pompe voulue et grotesque, et finissent, l’une par ces mots (les seuls faciles à citer) :
« Jean de Carpi, l’évêque Marzi, le cardinal (lybo... l’ont placée en hurlant, ululantes posuere... » et l’autre ainsi : « La république tlorentinc, délivrée par la force et la vertu de Laurent de Médicis,
de l’atroce tyrannie d’un monstre sauvage, très joyeuse, l’a placée, lætissima P. »
Il parut cependant plus tard, peut-être sous un pseudonyme, un éloge d’Alexandre. Tiré de racontages qui resservent à tous les princes, l'opuscule est rare parce qu’il fut détruit avec acharnement. Et il est aussi sot que rare. Les anecdotes racontées traînaient déjà dans les Marini de Doni, ce curieux témoin de l’ancienne vie florentine. Et elles retombèrent encore dans les compilations d’un François Sansovino.
Enfin, il y eut des complaintes. Et c'est « la piteuse lamentation que fait à part soi Lorenzino de Médicis », et c'est « la complainte sur le duc Alexandre ». Sur le titre de la première, un mauvais bois figure le diable qui rejette Lorenzino de l’enfer. S’il a rêvé la gloire, il la tout entière; elle n’est vraie, dit-on, que lorsqu’elle tombe dans les publications populaires.
Chez nous, au seizième siècle, la reine de Navarre a fait le récit le plus innocent, le plus favorable pour Lorenzino. Elle le tenait de lui-même. Et celte nouvelle est parmi les plus belles, dans l’œuvre de « cette dame, extraite du sang roïal, non alleguable sans insigne préfation d’honneurs »,àqui Rabelais a trouvé le style ingénu, les inventions transcendantes.
Quant à Brantôme, en bon courtisan de ceux qui régnaient alors, il a chargé Lorenzino, prétendu que le « roy François ne le voulut ni recevoir ni receller, tant il estoit magnanime », et que le sultan le voulut livrer. Nous verrons promptement quelle est la vérité des choses.
Panégyriques ou satires, Lorenzino, s’il a connu quelques-uns de ces feuillets, maintenant tombés en
proie aux vers, a dû se rappeler la Sentence de Machiavel, dans sa pièce sur l' Ingratitude :
Il a vu que son sang, et ses sueurs, — Et sa vie honnête, et ses services, ses fatigues, ont pour los l’injure et la calomnie.
L’histoire moderne hésite sur lui, surtout en Italie. Les meilleurs proclament l’influence de l’antiquité ; ils avouent que les Médicis lurent une « famille fatale ». Peut-être doit-on essayer, au moment où il va briser ses premiers liens avec Florence et l'Italie, tout en les voulant servir encore, essayer, tenter de mettre en lumière quelques impressions que laissent les faits déjà révolus de cette carrière si pleine et si brève. Un étranger, et un écrivain détaché de toutes les idées anciennes, est peut-être bien placé pour tenter cela.
Tandis que son cheval foulait la route glacée du Mugello, durant la nuit du 6 au 7 janvier 1537, quelles pensées pouvaient, outre sa profonde allégresse qui était plutôt un instinct, rouler en lui Lorenzino ?
Se reprochait il de n'avoir point percé le duc Alexandre avec son propre poignard, en plein Marché-Neuf, quand l'autre le portait en croupe ? car il dit lui-même en avoir eu maintes fois le désir. En passant auprès du Trebbio, Cosme était là : pensa-t-il à le tuer? Mais non, la flambée de l'instinct s’est éteinte, l'impérieuse image s’est atténuée par l’assouvissement. Cette autre idée lui a succédé, l’obsède et s’impose : arriver en lieu de salut, et nuire encore à ses ennemis, à tout prix, par tous les moyens.
Voilà pourquoi il sert la France. La France est l'ennemie de Cosme, puisque Cosme est impérial. Etpuis, Lorenzino ne peut demeurer sans haïr et sans intriguer, c’est un vrai Médicis. Outre qu’il appartient à celle
race d’hommes, que la science doit admettre au même titre que tous les autres, êtres incapables de rien créer, de rien organiser, mais naturellement doués pour détruire. Lui. il a fait son office, il en est fier; aux autres leur tâche, mais il voit vite que tous sont anéantis.
11 ne peut ignorer, aussi, que les intérêts mènent le monde. Florence surtout, Aille de banquiers, où les Médicis régnent et régneront parce qu'ils sont la dynastie des usuriers, où les Strozzi voudraient régner parce qu’ils sont les prêteurs des rois et des papes, une telle ville ne s’émeut plus guère sur des phrases.
Une puissance nouvelle, la féodalité de l’or, se lève sur le monde. Et, malgré les vers de Molza qui fait sa palinodie, allez donc chercher là dedans Plutarque et Brutus 1 vous serez des pantins honnêtes, des dupes qu'on fera marcher au premier plan. Et, là-dessous, l’or agira.
Il n’est peut-être pas mauvais, cependant, qu’un fou, qu’un arriéré, — ou un précurseur, — enfonce de temps à autre quelques pouces de son épée dans le sac d’or. Cela sert à rendre moins sûre l’omnipotence des nouveaux seigneurs, de leurs complices et de leurs compères.
On dit, on redira : la France devait être prête à marcher sur la Toscane. Mais est-ce qu elle est jamais prête Pet maintenant, plus dégradée que la Toscane, laquelle est esclave du moins sous un duc de sa nation, la France va savoir la honte de se trouver gouvernée par les plus étrangers des étrangers, par une Catherine de Médicis, par toute la bande de rats voraces qui passent les Alpes.
On a voulu signaler la sottise de Lorenzino, qui tua
ses droits au sceptre ducal. Et qui donc assure de son désir, et de sa vocation au métier de prince? Est-ce donc une chose si relevée, si désirable, d’être prince ? Et pourquoi donc un être intelligent concevrait-il une ambition aussi saugrenue ?
Il est facile de refaire l’histoire après coup, puisqu’on juge sur les événements accomplis. Mais, dans l’action, qui peut connaître les matières exactes donl un fait se compose? Il n’existe point encore, il devient, il se crée par d’occultes puissances, par des hasards illimités, indéfinis.
Dans la petite chambre de la via Larga, si loin main tenant, le dernier drame de Florence avait été joué. L’ancienne Florence, en agonie, avait par un dernier sursaut tué le premier monstre de la Florence nouvelle. Ces tyranneaux, que rien au monde ne justifie et n’accrédite, (pii n’ont du seigneur que les vices, qu’est ce qui peut les effrayer? Le couteau, seul. Mais le couteau détruit et venge. Il ne crée rien. Florence est morte.
Lorenzino frappe quand il sent son meurtre achevé, prêt pour l’éternelle beauté. Lui-même, plein de fantaisie florentine, incomplet, bizarre, il plaît mieux qu’un prince plus calculateur. Les exilés, mal avertis, et qui ne pouvaient l’être mieux, devaient croire d’abord qu’il avait travaillé pour lui-même : ne l’avaientils pas cru d’Hippolyte? Lorenzino les déroulait, amateur même dans l’action : il n’a fait qu’une comédie, il n'a fait qu’une tragédie. Ceci est d’un maître, mais les gens n’y entendent rien.
Brutus a fait Auguste, Lorenzino fait Cosine l01 ; ces actes excessifs sonl en général une preuve que le peuple où ils se produisent est arrivé à un degré de pourriture
sociale qui rend le principal possible, peut-être nécessaire, en tout cas, durable. Si, par bonheur pour nous, Bonaparte eût été tué durant la parade grotesque du 18 brumaire, sur le terreau du Directoire un Pichegru, un Cadoudal, ou n’importe quel autre aurait surgi, champignon vénéneux. Il y a toujours en ce cas un gueux pour ceindre une couronne.
Lorenzino, nerveux, subtil, dut connaître ce brusque mouvement qui se produit dans les âmes déniaisées, trop sceptiques, en présence même des gens qui semblent de leur parti. Tout à coup, on se dit: « Qu’est-ce que ces gens-là peuvent bien avoir de commun avec moi ? » Pour l'histoire banale, qui juge en gros, la question serait de savoir ceci : Lorenzino pensait-il à faire sa patrie libre ? S’il le pensait, qu’il soit absous. Mais nous, qui n’avons ni à juger ni à punir, mais à comprendre, lui reprocherons-nous de n’avoir pas vu Florence aussi bas qu’elle était tombée, et quand il l’a vue, son acte fait, de s’être attiédi pour elle P Du moins conserva-t-il toujours cette grandeur du régicide, qu'il n’eut, jamais, aucun remords.
Pourquoi du reste s’émouvoir tant à ce propos P En quoi la mort d'un prince, espèce infiniment commune et disponible, est-elle plus regrettable que la mort de tout autre homme ? Est-ce parce qu’il peut faire plus de mal ? Le regretter, c’est (quelquefois, dit-on) affaire à sa famille; plus souvent, à ses courtisans. Cosme reprit les courtisans à son compte; ils ne perdaient rien.
En somme, ce Lorenzino, qui va fuir l’Italie, s'il eut vécu dans une autre sphère, mieux préparé pour l’action, ayant organisé son lendemain, maître d’une Florence moins épuisée, il aurait à présent des statues sur
LOREN’ZINO DE MÉDICIS
D'après une médaille anonyme frappée à Venise en 1 >37.
A. FONTEMOINO, FARI3
les places de son pays. Car le mot de Gastracani : « La trahison me plaît, le traître, non ! » c’est un mot de gentilhomme, ce n’est point nn mot du peuple. Le peu pie aime, acclame le traître, s’il est le plus fort; il le nomme alors un vainqueur, et un homme d’ordre. On aurait oublié les bizarreries de Lorenzino ; Rienzi n'a vait-il pas dit : « Je l’avoue, pour le bien du peuple, je me suis fait tantôt fou. tantôt histrion, tantôt homme grave, tantôt homme simple, tantôt rusé, tantôt timide, tantôt fourbe. » Et celui qui triomphe persuade toujours sans peine qu’il agit pour le bien du peuple.
Catherine de Médicis, une sublime politique, disait à Henri III : « Rien taillé, mon fils, maintenant il faut coudre. » Mais ceux qui taillent ne sont point les mêmes que ceux qui cousent. Et, son action faite, il était fatal que le régicide Lorenzino, comme un acteur dont le rôle s’égrène, connut les premières approches de l’ombre qui l’envahira.
Déjà, par ce printemps splendide, cet avril de 1537, qui succédait au plus bel hiver, « comme si la terre et le ciel se mettaient en fête pour la mort d’Alexandre », Lorenzino quitte Venise. Avec le fils du doge André Gritti, et muni de lettres qui l’accréditent auprès de Jean de la Forest, ambassadeur de France, il fait voiles vers Constantinople. Pourquoi s’en va-t-il? Les « petits exilés », ce populaire des bannis, que les « grands » tiennent à distance, veulent pourtant lui élever une statue, et c’est Jacques Sansovino qui doit la faire. On lui frappe une médaille, où sa figure fine, aux yeux gonflés par la débauche, à la bouche voluptueuse et ironique, apparaît dans un arrangement à l’antique; et le revers porte un bonnet phrygien, entre deux glaives,
avec cette inscription : « [VIII 1D. IAN] le VIII des Ides de Janvier. » Mais il y a deux poignards sur ce revers : le premier a servi, Alexandre le prouve. Le second servira-t-il ? Lorenzino ne le croit plus.
11 va tenter de réunir les efforts du Turc à ceux de la France, pour attaquer la puissance impériale en Italie. 11 sait que Constantinople est pleine de comptoirs florentins. Il sait que Cosme « ayant avec lui Christ et César », n'en redoute pas moins le « Gaulois et le Maure ». L'alarme est générale en Italie. Le Saint-Père tremble, la croisière du baron de Saint-Blancard va combiner ses efforts avec ceux de Barberousse. A cela, Lorenzino travaillera. Les auteurs à gages, Brantôme, Nestor, diront plus tard qu'il se retirait à Constanti nople comme Bernard Bandini api’ès la conjuration des Pazzi ; que le sultan l’a menacé de prise de corps. Mais ils oublient que Bandini fut acheté par Laurent le Magnifique, contre l’abandon au sultan de tout ce que les conjurés possédaient à Constantinople ; ils oublient que le sage Soliman II se concerte avec la France, et que Lorenzino lui arrive en qualité d’émissaire officieux.
L’Arétin, corneille publique, a violemment reproché au roi de France d’aller « mendiant l’aide des vraiment barbares ennemis de son sang et rebelles à son Dieu. Tu as, lui dit-il, ô Sire, car ainsi je t’appellerai, cruellement enfoncé dans le cœur de la chrétienté le coutelas ottoman. »
On prétend que Pierre Strozzi va partir aussi, se mêler à « la nation florentine de Péra ». Mais un autre destin l’attend. Et les événements bientôt se précipiteront, et vont tronquer à tout jamais les espérances qui sont communes aux Strozzi et à Lorenzino.