‹ LorenzaccioChapitre 55 sur 60 · UNE NUIT D’ORAGE · texte numérisé non relu

UNE NUIT D’ORAGE

Une nuit, une nuit étrangement horrible.

Déployait sur l’Arno son manteau ténébreux ;

Dans l’air épais s’entend la chanson lamentable Des sinistres oiseaux aux notes inégales ;

Un effroyable éclat d’éclairs serrés s’épand Terriblement, hors des nuages fracassés ;

Et le vacarme affreux de tonnerre et de foudre Emplit d’horreur les airs, la colline et la plaine.

Dans sa maison, plongé dans un sommeil pesant,

Lorenzo cependant repose, âme intrépide...

Apparitions autour de son lit. Ce sont tous les assassins des tyrans, latins, grecs : Brutus, Cassius, Pélopidas, Thrasybule, Ilarmodius, Aristogiton et Caton (:' !). Ils sont affreux à voir. La déesse qui les exhibe, après un discours formidable, laisse un poignard sur le lit de Lorenzino, un poignard sanglant. Ou plutôt, c’est l’ombre de Brutus qui l'a laissé. Lorenzino, réveillé, s’écrie :

Oui, je le reconnais, pas d’erreur, ô Brutus,

Le présent est digne de toi ; c’est ton poignard !

Vois, je le saisis à deux mains ! et puis je jure...

Il jure, en levant, sans doute, sa troisième main.

Après ce tour d’adresse, il fait son plan, là, tout de suite. Cependant Alexandre,

Le prince, cependant, en sa couche dorée

Ne dort pas. (Ah ! c’est qu’il dort mal, celui qui règne

Le cœur plein de bassesse, et de peur et soupçon !)

11 ne dort pas ; en vain, anxieux, il se tourne Tantôt sur le flanc gauche et tantôt sur le droit.

... La haine couve en son cœur malade, tremblant,

Et la crainte d’autrui n’empêche point qu’il craigne.

Mais c’est assez de ce jeu ; nous ne saurions, comme le forcené d’Asti, soutenir ces fureurs lyriques. Ce poète, si j’ose le nommer ainsi, confesse que l’été fut sa saison favorite : à le lire, on croirait plutôt qu’il écrivait de préférence durant la saison des pluies. Résumons la suite.

Le tyran a un songe ; la crainte lui apparaît dans un attirail macabre et forain. Alexandre hurle ; ses serviteurs accourent. Description d’une salle dans le palais, où Michel-Ange — pourquoi, Seigneur ? — a peint les Médicis. Tirade sur les arts, avilis à peindre les tyrans. Scène des portraits. Fouillis et fatras.

Le chant II est encore plus beau, peut-être, si c'est possible :

Lorenzo « le fort » s'éveille avec une sombre et sinistre aurore :

Sacré soleil, peut-être aussi que tu dédaignes D’éclairer cette terre où le juste gémit,

Et qui voit triompher le règne des impies !

Apostrophe à l’aurore sanglante, puis le héros descend son escalier quatre à quatre. Sa mère l’arrête au passage. Il nous est révélé que Lorenzino est frère jumeau d’une fdle, Bianca. Marie Soderini n’a que ces deux enfants en vie. « Pourquoi, dit-elle à son fils, pourquoi si vite — Tourner le dos à l’appartement

de ta mère ? » Elle lui révèle qu’ Alexandre a fait tenir des propositions infâmes à Bianca, la chère jumelle ; Lorenzino l’écoule en silence, mais il n’en pense pas moins :

« Son grand silence est tout gonflé de sa vengeance. » Il tire le fer, et il crie, comme au théâtre : « Mort au tyran. » La douce Bianca l’arrête, et au nom de leurs plus anciens souvenirs, plus anciens que leur naissance même, elle le conjure de la tuer. Sa mère le pousse à tuer Alexandre. Tirade énorme. Laurent se sauve à toutes jambes, « plus vite qu'une flèche», effet miraculeux de l’éloquence maternelle. Les deux pauvres dames sont bien en peine. On arrête Lorenzino à l’entrée du palais ducal. Il voit que son plan gagnerait à être mieux médité. Celui du poète aussi.

L’ombre de Savonarole apparaît, hors de l’Arno. Elle discute avec Lorenzino, elle lui conseille la fraude, la pieuse fraude, qui lui livrera le tyran.

Alexandre inaugure le chant III en tenant son conseil. Caricatures des conseillers. Invocation àCalliope. Défilé de fantoches qui se nomment Anabatisso, Cli dofilace, Maghizzo, Cheroïsso, Osséronte, Coriccio. Pitillo, Graffio, Diorizio, Pseudologo, Mormolicco, Bdella, Filaprobate. L’auteur en nomme moins que le nombre énoncé d’abord. Et nous regretterions, ici, Merlin Coccaïe, qui est sans prétentions !

Il y a encore les conseillers Arrigo et Dolcimel, lt* médecin Colo, le messager d ’amour Lenoncino, Apirlo, qui règle les fêtes, Eunal, Mallo le maître de chapelle, Eerlo le prédicateur, Plénario le confesseur; l’inquisiteur est frère Strozzichia. Dans cette burlesque assemblée, le duc débute par s’évanouir. Le médecin les rassure, « priant le ciel avec de chauds miaulements ».

ché à son fauteuil, qui annotait sévèrement Euripide et Sophocle en latin culinaire, a fait aussi des vers français, des vers comme on en lit dans les vieux pupitres des lycées et sur les ardoises de certains monuments utiles,:

Cent soixante notables Sont assemblés, dit-on,

Pour rassembler cent millions Qu’ils donneront au diable.

Et ces vers sembleraient aussi peu vraisemblables qu'ils sont faux, si l’on ne venait de connaître l’Elrurie vengée 1

Il est juste d'ajouter que le comte Alfieri prétendait savoir le français mieux que l'italien. Mais un critique compétent dans l’une et l’autre langue a dit :

Il s’en retourna en Toscane avec l’intention d’apprendre l’italien, qu’il savait fort mal, comme le français.

Dans un poème étrange, dont les allusions restent souvent obscures, et qui porte le titre de Paralipombies de la Batracomyomachie , Jacques Leopardi, en vers héroï- comiques, a mêlé toutes sortes d’hommes et de choses. Huit chants en octaves, une action qui est placée entre 1815 et 1821, ce titre pédantesque, l’avenir, le présent, le passé, Mural et Doria, Ferdinand de Bourbon et le connétable de Bourbon, Metternich et Lorenzino, déroutent, embrouillent, fatiguent. Mais le génie de Leopardi, cette langue d’or et d’airain, consolent malgré tout en plus d’un passage. Au chant III, strophe xxvne, après des vers sonores sur le seizième siècle,

Ce siècle de malheur, où régna La cruauté avec les secrètes menées,

Et la bassesse d’âme avec l’effronterie,

Ce siècle dont l’histoire est un désert, ou nul Ne se révèle avec une haute et incorruptible vertu,

le poète ajoute :

C’est merveille d’y trouver Un Maurice de Saxe Egmont, Orange...

Et, meilleur, celui-là qui envoie de son bras valeureux Le premier duc de Toscane à la mort.

Reconnaissons l’auteur de Brutus le Jeune. Admirons, à ces vers, la tradition constante et comme incorruptible qui a recréé l’Italie !

Un prosateur quia voulu refaire le Plutarque italien, François Benedetti, plaçait Lorenzino parmi les seize héros dont il écrivit l’éloge plutôt que l’histoire. Cette Vie, la quinzième, n’a pas de valeur historique, elle est infidèle, incomplète, mais il en demeure une page où passe le souffle d'aurore qui animait les grands livres de cette époque, en Italie :

Lorsqu’on réfléchit aux misères, aux périls, aux soupçons qui naissent contre ceux qui commettent des actes aussi exceptionnels, on ne les saurait jamais assez louer, les anciens en étaient d'accord, eux qui mesuraient les choses, non point à leur bon ou mauvais succès, mais d’après l’âme qui les avait produites ; aussi avaient-ils cru Lorenzino très digne de toute louange ; il apparut tel, en son temps, à bien des gens, et il le serait au nôtre, si sa conjuration eût x'éussi, et si les Médicis n’avaient point régné. Pour être grand, il ne manque à Lorenzino que d’être né Grec ou Romain. Mais si l’imbécillité invétérée du commun vous a en horreur, l’estime du petit nombre, mais des grandes âmes, vous récompense largement. Moi(ô Lorenzino), narrateur débile de tes actions, que nulle prévention ne poussa, ni aucune passion politique, mais seulement le tranquille amour du vrai, j’ose revendiquer ton nom, et te dire grand, et vils ceux qui ne te croient point tel. Ce n’est point le soi-disant Père de la Patrie, ce préparateur de la tyrannie, ce n’est point le Magnifique, assassin de la République, ce n’est point Léon A', protecteur de génies abaissés, ni aucun autre, pas un seul de ta race souveraine, atroce, abominable, mais c’est toi seul que je choisis, et c’est loi qu’à l imitation des contemporains et pour la honte des âmes serviles j'ai proposé, d’une âme intrépide, ferme, et exempte de toutes les souillures modernes.

Mais tout cela ne serait rien, ou pas grand'chose, pour nous autres Français. Voici venir celui qui a fait connaître Lorenzino sous un surnom, qui en a fait Lorenzaccio , mais qui l’a placé, sur le piédestal du théâtre, si haut et si ferme qu’il est, ce Lorenzaccio. le seul Médicis italien à peu près populaire en France. Tous les autres, et les plus grands, un voyageur retient leur nom, sans rien savoir d’eux, un savant les dissèque et les étiquète, un écolier les a vus ou entrevus dans un Précis ou dans une Encyclopédie. Mais cela, ce n’est pas survivre. Musset, lui seul, par le prestige du génie, a sauvé du néant le prineipicule assassin dont la figure l’a tenté, durant son passage à Florence.

« J’ai cru à la liberté, et j’ai fait le Brutus moderne », fait dire à Musset une femme qui Fa bien connu. C’était en 1833, Musset avait vingt-deux ans. La poudre de juillet 1830 flottait encore devant l’enfant du vieux Paris. Il aimait l’Italie; la langue italienne lui avait été enseignée par cet excellent précepteur qui montait aux arbres avec lui et lisait Pétrarque à son élève : Lorsque j’ai lu Pétrarque, étant encore enfant.

Son premier volume, paru en janvier 1830, c’étaient les Contes d'Espagne et d'Italie. Une Espagne où il n’alla jamais, et cette Italie de romance

Que tout père à son fils paye à sa puberté,

mais l’Italie, enfin, i’êve de son rêve, son désir d’adolescent. Jusqu’à la fin, et même après qu’il l’eut connue (ce qui est chez lui sans exemple), il demeura fidèle à l’Italie. Ses lectures des nuits parisiennes, c’est Boccace, qui lui donnera Silvia et Simone, ce sont les quatre poètes italiens, Dante, Pétrarque, l’Arioste et le Tasse, dans une édition compacte; ce sont les neuf

volumes de Bandello, qui lui inspirent la Quenouille de Barberine, de même que la chanson de Carmosine sort du Décaméron. Ss livres italiens ont été épargnés, dans ce saccage qu'il fil de sa bibliothèque, en 1834. Il les nommait « ses vieux amis ».

Et voici qu’en ce mois de décembre 1833, à vingttrois ans, ou presque, il part pour l'Italie. Un vieux dictionnaire de géographie lui servit à peindre le Tyrol dans la Coupe et les Lèvres. Il va, cette fois, connaître Florence avant de la mettre en scène. Il va, aussi, connaître les passions avant de les décrire. N’emmènet-il pas avec lui une excellente institutrice ? ou plutôt n’est-il pas emmené par elle, qui a vingt-neuf ans, et qui est venue, dans une entrevue fabuleuse, l’enlever à sa mère, avec un iiacre quelle arrosait de ses larmes?

Mme Sand a vu le joli page dessiné par Devéria. Ce jeune seigneur romantique, vrai personnage de Lorenzaccio , lui a plu. Ce n’est pas le brave et timide Jules Sandeau ; c’est un adolescent nerveux, dévorant, fou de la vie, avec des « accès de manie », une verve étincelante, une « impatience de jouir », et l’ardeur de « dévorer le temps ». Mme Sand ne craint pas cette jeunesse enflammée. Mère Gigogne littéraire, aïeule et modèle hautain de toutes les femmes-auteurs, pauvres épigones qui sortent à présent de terre comme les limaces après la pluie, Mme Sand est en fond pour l’amour comme pour la littérature. Rhéteur femelle, elle emporte sa provision d’utopies à la glace et de tirades sentimentales ; girouette à tout homme, elle s’est munie de Musset, et elle accueillera Pagello. Son Gotha, son Golgotha littéraire en est à ses premiers feuillets. Rendons-lui grâces cependant : elle eut la gloire d’inspirer la Confession d’un enfant du siècle avec les Muils ,

et elle souffla Lorenzaccio. Cela peut suffire à son nom. Elle a, clans ce voyage, parmi les paperasses d’où sortira Consuclo, Leone Leoni , Teverino ,et cet Engelwald qui se perdit en route, un cahier rouge, qui contient un plan. C’est l’ébauche d'une pièce intitulée : « Une conspiration en 1537. Scène historique. » Et une liste de personnages :

écuyers du grand-duc.

Alexandre de Médicis, grand-duc (?) de Florence.

Valori. commissaire apostolique.

Malatcsta Baglione, commandant des forces militaires)?). Le cavalière de Marsilj , ) officiers de la maison du

Le capitaine Cesena, J grand-duc.

Giorno le Hongrois,

Fernando F Andaloux,

Lorenzo de Médicis, cousin du grand-duc.

Madonna Maria Soderini, mère de Lorenzo.

Madonna Gatterina (sic I), sœur de Lorenzo.

Bindo Altoviti, oncle de Lorenzo (?).

Michel del Tavolaccino, dit Scoronconcolo, spadassin. Giulio Capponi, citoyen de Florence.

Ecuyers, pages du grand-duc, etc.

La pièce même fut écrite. Elle existe chez M. le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, à qui je dois tant de précieux renseignements. Il la publiera bientôt.

Ce Lorenzaccio de rencontre compte six scènes, à la façon de M. Auguste Vitet. Car George Sand a toujours imité quelqu'un. On pourrait dire même : à la façon de Mérimée. Mais je crois, autant que l’on peut mettre des dates sur ces choses-là, que ce serait devancer E histoire galante de la dame. Ecrites avant le voyage et le nouvel amour, ces pages restèrent parmi les papiers de Jules Sandeau, quitté tout aux premiers jours de 1833. C’est une œuvre de 1831 ou 1832. Le nom de « Jules » se trouve écrit à plusieurs reprises

sur le revers de la dernière page. Et Jules avait conservé cette production de la période julienne.

Mais le petit cahier rouge était demeuré à George Sand ; en bonne merlette lettrée, elle conservait ses brouillons. Et Mme Sand l'emportait en Italie.

Tandis que Musset, vrai poète, regardait, absorbait Florence dans les trois ou quatre journées qu’il passa

Dans cette ville aux palais noirs,

intacte ou presque, et respectée par les pioches qui la saccagent désormais, Mme Sand, qui savait l’italien, elle aussi, pouvait se convaincre qu elle avait lu Benoit Yarchi, sans tout comprendre, en faisant d’étranges amalgames, mais enfin assez congrûment pour une dame romantique. Seulement, elle avait à faire ses romans pour Buloz, et les scènes historiques ne la tentaient plus.

A Venise, il fallait occuper Musset, que ses fantaisies hautes ou basses emmenaient loin ; il fallait le retenir devant la table de travail, commune, hélas! où s’entassaient les pondaisons illimitées de la merlette en mal de copie. « La pièce fut écrite en Italie », nous dit le frère. C’est donc dans le temps assez bref, dans le peu de semaines qui passèrent entre l’installation sur les lagunes et la maladie de Musset, si bien soignée par Pagello et par Mme Sand.

Bénissons le ciel ! nous aurions pu gagner au petit cahier rouge un Uscotjue, ou toute autre rêvasserie à phrases, avec apostrophes, tirades, sentences, et quelque Bénédict à la mode Renaissance de 1833. Et grâce à la bonté de Mme Sand, qui jamais n’eut rien à elle, nous avons Lorenzaccio.

Un seul homme, dans ce temps-là, — outre Musset, —

pouvait sans ridicule toucher à Lorenzaccio. C’était celui qui écrivit les sublimes pages des Proscrits : Honoré de Balzac ! Mais Mme Sand, justes dieux ! l’auteur de Molière, des Beaux Messieurs de Bois-Doré, — et qui était à ses débuts ! — quel salmigondis aurait-elle fait avec ses lectures ?

Ce n’est pas que son influence soit absente de ce grand drame. La petite table mêlait les feuillets, et il y a telle lirade qui rappellerait fâcheusement les Sept Cordes de la Lyre : « La liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c’est le bruit des écailles d’argent de ses ailes flamboyantes ! Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. » Et l’ombre d’Hamlet, un Hamlet traduit par Le Tourneur, dans la vieille et bonne édition qu’aimait Musset, se profile sur Lorenzino.

Mais rappelez-vous les conversations des Florentins, si vraiment du temps et du lieu, cette saveur d’histoire vraie et forte qui est dans cette œuvre comme dans les drames shakespeariens. Et comme ce poète errant a senti l’ancienne Florence. Il a sans doute rejeté, l’idée venue, le cahier rouge où les erreurs de sa compagne l’auraient dérouté; il alu le mortel Varchi, peut-être dans l’édition de Milan, peut-être dans cette vénérable édition de 1723, commune alors, et que l’on déniche encore à grand’peine ; ce fut assez : il vit se dresser devant lui le jeune assassin noir et pâle, comblé de bile et de génie ! Il lui plut, sur un simple mot dans Varchi, de le nommer Lorenzaccio. Mme Sand avait seulement * usé de ce surnom dans quelques répliques, dont une est prononcée par Lorenzo de Médicis lui-même.

Depuis ce jour, Lorenzino de Médicis n’est plus que

Lorenzaccio. Moi-meme, j'ai dû inscrire ce nom sur ma première page ; j aurais dérouté les Français en mettant le nom historique.

Oui, Musset emporta Florence avec lui. Et la trace fut profonde. N’esl-ce pas au musée des Offices, devant la Naissance de Vénus par Botticelli, que surgit et s’anime dans son esprit la vision qui ouvre Rolla :

... Quand Vénus Astarté, fille de l’onde amère,

Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,

Et fécondait le monde en tordant ses cheveux.

Et si l’on veut mesurer combien fut grand cet homme qui écrivait, à vingt-trois ans, Lorenzaccio. il faut songer que d’autres drames « italiens » sont du même temps, et faits par ses aînés: en 1833, paraît Lucrèce Borgia, en 1835, Angelo tyran de Padoue. La fresque de Musset fut contemporaine de ce papier peint !

Musset, peu soucieux des dates, qui fait survivre André del Sarte à Michel-Ange, mort plus de trente ans après lui, est exact dans Lorenzaccio. L’histoire n’est pas moins respectée, en somme, que les mœurs du temps. On voit assez quelles libertés furent prises, et je n’ai pas à éplucher : mais le fond est grandiose et vrai. C’est que le voyage a passé sur cette œuvre-ci ; André del Sarte, qui parut en avril 1833, est antérieur, et plus faible.

Lorenzaccio fut publié dans le tome 1 du Spectacle dans un fauteuil, en 1834. Avant de publier, Musset avait écrit encore On ne badine pas avec l'amour. L’heureux insuccès de la Nuit vénitienne, sur les planches del’Odéon, l’avait dégoûté du théâtre joué, ou jouable, de l’inexplicable cuisine qu’exige ce métier spécial et extralittéraire. Et nous y avons gagné d’avoir, non des rôles, écrits pour des pantins vivants, mais le

théâtre du caprice et du génie. Avec cela, Buloz le publiait comme il lui plaisait, essentielle condition pour un artiste aussi nerveux, et facile à décourager.

Cette impression de liberté civique, fièrement exprimée dans Lorenzaccio . Musset la retrouva toujours, et jusque dans Carrnosine. Et ce jeune homme qui avait commencé par l'Italie de Casanova, dans ses premières œuvres, saisit le vrai de l’Italie, à la première rencontre. 11 a pénétré l’histoire d’un seul coup d’œil, il l’a rendue avec la toute-puissance du génie vrai. Et cependant, ne donnerait-on pas vingt et cent Lorenzaccio pour une seule pièce de fantaisie pure, comme On ne badine pas avec l'amour ? De même qu’on sacrifierait volontiers même les drames historiques de Shakespeare à l’unique Songe d'une nuit d'été. Il faut, peutêtre, que ces hommes, ces demi-dieux, aient porté le drame historique jusqu’à sa perfection, pour que l’on sente combien la poésie, seule et ingénue, est au delà et au-dessus de ces fragments truqués d’une réalité douteuse, mis en action sur la scène, Dieu sait par qui !

Le manuscrit de Lorenzaccio , fort net et fort beau, se conserve aux archives de la Comédie-Française, avec ce sous-titre : Pièce de théâtre. Il contient deux pages, suite à la scène iv du IVe acte, qui n’ont point paru dans les éditions données par l’auteur ou de son temps. La raison, c'est, suivant une légende, que ces pages furent passées à l’impression. Et l’examen du manuscrit prouve que, si Musset ne daignait revoir ses épreuves, il ne savait pas davantage, avant de commencer un drame, quels personnages il allait mettre dans la scène n, lorsqu'il se mettait à écrire la première.

Il fut question de jouer le drame, sous Napoléon III. Mais la censure fit des objections:

La discussion, dit-cllc avec une insolence inconsciente autant qu’énorme, la discussion du droit d’assassiner un souverain dont les crimes et les iniquités crient vengeance, le meurtre même du prince par un de ses parents, type de dégradation et d'abrutissement, nous paraissent un spectacle dangereux à présenter au public.

Le bon de l’affaire, c’est que Fortoul, futur ministre, avait, en 1834, dans la Revue des Deux Mondes oh il présageait Mme Arvède Barine, déniché une allusion politique en lisant Lorenzaccio, et il avait félicité l’auteur « d’avoir compris les desseins plébéiens qui nous enflamment »,

Enfin, le 3 décembre 189(i, paraissait au théâtre de la Renaissance un Lorenzaccio, retaillé par M. Armand d’Artois pour celle qui ne meurt pas, Mme Sarah Bernhardt. Ce soir-là, Musset porta la peine d’avoir consenti jadis à retoucher le Chandelier pour messieurs les comédiens.

Mais je finis. Je crois entendre sa voix ironique me dire :

Vous ne travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu’un homme de génie se présente, et il renversera vos échafaudages.

Les hommes de génie sont rares. Et Lorenzino n’en inspira plus. Après Musset, il y eut des gens de lettres pour l’illustrer. Des gens de lettres italiens, et des Français, et un Provençal ; ltevere, Leoni, Piave, Léon Bertrand, le père Alexandre Dumas et M. Emile Ollivier. Commençons par les Italiens.

Lorenzino de Médicis, drame historique par Joseph Revere, avec notes et éclaircissements, parut en 1839, à Milan. C’est un barbouillage, où l’histoire est mise en lambeaux et replaquée. On connaît trop ce genre-là, qui consiste à tailler dans les imprimés, afin de ralentir

l'action par la servitude apparente à l’histoire, et de fausser l’histoire par les nécessités de l’action. Il y a des tirades dans ce goût:

Manzo. — Pourquoi revenir (à Florence) ?

Bernardino. — Pourquoi revenir ? Demande à l’hirondelle pourquoi elle revient voir son nid, à la bête fauve chassée, pourquoi elle tâche de se réfugier dans sa tanière 1 Je suis épris de ma Florence comme un amant de sa dame ; je l’ai voulu voir une fois encore ; la patrie met dans notre cœur un ineffable amour, que l’on éprouve alors seulement qu’on n’y respire plus.

Ailleurs :

L’Arno tout entier ne laverait point tes souillures, monstre de hontes I

Et toujours, les ridicules conversations de Lorenzino dévoilant son projet, et les tirades amoureuses de Catherine Ginori, qui se perd pour Lorenzino en invoquant la Madone de l’Impruneta. Guichard in et le duc sont de purs rhéteurs. Il y a une jeune et intéressante plébéienne, Nella di Lapo, et la chambrette de la vierge pauvre, avec le crucifix au mur. Et il y a le père aveugle, un ancien cardeur de laine, qui confie sa chaste enfant au noble Corsini. L’inévitable moine, frère Léonard, est un puissant drille, qui jongle avec les crucifix de bronze, et tient tête à ce ribaud de duc Alexandre.

Vous pensez bien que Catherine Ginori, patricienne audacieuse, vra se substituer à l’innocente Nella. Mais la jeune plébéienne se dénonce pour sauver son père, son vieux père, son père aveugle : « Par pitié, mon père, mon père ! »

Il y a le monologue de Lorenzino devant sa dague. Il a lu les historiens qui parleront de lui, et il les récite. Il prédit ce qu'il fera plus tard. Puis il recommence à

étaler son plan. S’il luaitavec une arme à feu, sa poudre serait éventée !

Une querelle politique entre Guichardin, Vlexandre et Ser Maurice, est suivie d’une altercation entre Ser Maurice et Lorenzino. Ce dernier, pour se calmer, cause avec le duc. que sa femme rappelle afin de le gronder. Nouveau monologue de Lorenzino : « Va, va-t'en, bâtard !... » et il sort en disant : « Mieux vaut sauver Florence ! »

Un autre acte, le troisième, commence par une scène de désespoir que fait Nella pour le noble Corsini. Lorenzino vient recevoir les insultes des Ginori, et parle de son dessein à frère Léonard, peu ouvert. Catherine Ginori vient à point pour qu’il lui énonce tout le détail. Scoronconcolo est ensuite endoctriné, et ils se mettent à poursuivre Nella, qui court chercher le noble Corsini.

Un autre décor représente la chambre de la torture au palais du Bargello. Frère Léonard prêche le noble Corsini prisonnier. On parle du siège, de Nella. Le bari gel arrive. Nella s’introduit dans le cachot. Elle s'est jetée aux pieds d’Alexandre, et Lorenzino lui a fait ouvrir la prison. Scène héroïque. Le moine brandit un nouveau crucifix, d’ivoire cette fois. Le barigel vient annoncer à Corsini qu’il vivra jusqu’au lendemain, grâce à Lorenzino.

L’autre acte montre le Marché-Vieux. Les passants se querellent. Un masque les espionne. Ils parlent de Corsini, puis de la pluie èl du beau temps. Le masque disparaît, ils reprennent leurs propos sur la politique, d’abord, et ensuite sur Michel-Ange. Ce serait la meilleure scène, si ce n’était un hors-d'œuvre.

Un homme du peuple cause avec le frère Léonard, ils sont tous deux disciples de Savonarole. Le sbire

hongrois du duc Alexandre se bat avec le peuple. Le barigel arrive pendant la rixe. Quand le tumulte s’est calmé, Lorenzino, sous un déguisement, chante une ballade improvisée, sur une pucelle qui s’est perdue, — ou pas perdue peut-être, - — c’est Florence qu'il veut désigner. Puis il parle au frère Léonard :

Demain, Corsini, Carnesecchi, seront libres. — Puissances de Dieu, s’écrie le moine, c’est Lorenzino !

La scène change. Dans une belle salle, au palais de la via Larga, Guichardin elle barigel causent avec le duc. Puis vient Lorenzino ; les prisonniers ont eu leur grâce, par politique. Le barigel s’en va. Lorenzino prend soin d’éveiller les soupçons de Guichardin, qui s’en va bientôt, lui aussi. Resté seul avec Alexandre, Lorenzino lui prépare l’entrevue pour la Ginori. Alexandre, demeuré tête à tête avec lui-même, s’épanche en un monologue où il s’explique sur ses origines. Puis il appelle ses gens, commande son costume, ses gants d’amour. Le frère Léonard vient le trouver, au nom des prisonniers, qui ont quitté la ville. Le moine est insolent, et se fait recommander au barigel par le duc.

Au dernier acte, on voit la chambre de Lorenzino. Manège des sbires, fausse entrée de la Ginori, cours d’histoire florentine, prophéties, apostrophes au buste de Brutus : « Tu me regardes, ô Brutus, tu as vaincu ! » Le duc vient, on le tue dans la coulisse. Lorenzino reparaît la main blessée, et part, laissant Freccia de planton.

Autre salle. C’est le palais Ginori, le moine sermonne Catherine sur ses honteuses amours. Lorenzino entre, personne n’a voulu l’écouter, il annonce son action. Le moine lui conseille l’appel au peuple. Il veut fuir,

au contraire. Catherine Ginori lui annonce qu’elle l’abandonne.

Ah I s’écrie Lorenzino, les passions ne se tuent pas ! c’est nous qu’elles tuent !

Nella regarde le ciel.

Combien il est rouge, il a l’air teint de sang !

Le moine vaticine sur les destinées de Florence. Le vieux Lapo, le père de Nella, meurt ; est-ce d’ennui? et frère Léonard termine, en disant :

Voyez cette aurore : ce n’est pas celle que Dieu promit ! L’aurore du Seigneur ne se lève point dans le sang 1

Et ce drame a des notes, notant lout ce que l’on a pris à Varchi, Segni, Botla, Sismondi. On en a fait un opéra. C’est tout ce qu’il valait.

Du moins, ce méchant drame était en prose ; il y en eut un autre, en 1313, et il fut en vers. C'est dans les Œuvres dramatiques du docteur Louis Leoni, Florentin ; un vrai théâtre, de cinq pièces. La première, avec préface, c’est Lorenzino de Médicis, tragédie. En 1843, un drame en vers ilaliens s’appelle encore: tragédie. Il y a aussi des « variantes ».

. Je l’ai représenté, annonce l’auteur dans la préface, comme un héros... je me suis efforcé de vêtir mon Lorenzino des manières, des paroles et des sentiments du seizième siècle, au lieu d’emboucher la trompette épique d’Alfieri.

Trompette ou non, le résultat n’est qu’un carnaval.

11 l’appelle Pierre-Laurent. 11 le présente en vers rudes et lourds, qui sont d’un écolier médiocre. Les personnages sont en baudruche. La Ginori, nommée Ginevra, seul rôle de femme, est une «républicaine» emphatique. Alexandre, tyran forain, est tué par Lorenzino, après une coulée de terribles vers, dans le palais

de Ginori, en présence de lous les personnages assemblés. C’est une pure insanité.

Mais les productions de ce genre-là sont cosmopolites. La France en eut sa large part. Nommer M. Léon Bertrand aux Français d'aujourd’hui, c’est comme si j'allais parler, aux Italiens, de M. Salmini : je veux dire cependant, afin d’esquiver un reproche d’érudit, ou de professeur, qu’il se joua, le 24 août 1839, — vrai spectacle d’été ! — un Laurent de Médicis, tragédie en trois actes en vers, par le susdit Léon Bertrand ; et cela, sur la scène même où devait paraître et disparaître le Lorenzino de Dumas, et où ne parut jamais le Lorenzaccio de Musset : sur la scène du Théâtre-Français.

Par humilité nationale, afin de consoler l’Italie qui eut Alfieri, Revere et Leoni, je veux citer des « vers », pris à celte « tragédie ».

Et, d’abord, un aperçu des personnages :

Le duc Alexandre de Médicis.

Laurent de Médicis, favori et lieutenant (1) du duc.

Pierre Strozzi.

Scoroucoulo (sic) bravo napolitain (?).

Le comte Ottavio Manfieri (!) président du conseil des Quarante.

Bramante (sic), bravo, etc. etc.

La scène se passe à Florence, le 6 janvier 1536 (sic).

Dans l’acte Ier, scène iv, Laurent, qui voit entrer le duc, s’écrie :

C’est bien lui, pâle encor d’une nuit de débauche, Rentrant furtivement par cette porte à gauche !

Dans l’acte II, scène vin, il est seul et il murmure :

Attention, Laure/d ! en ta marche sois ferme,

Sur ce terrain glissant ne fais pas un écart !

On retrouve avec plaisir le cor d ’Hernani, — qui sonnait en 1830, — dans cette pièce de 1839 :

Laurent ( montrant un huchet pendu à sa ceinture).

... Par ce cor reconnu (!)

Monte aussitôt vers nous, c’est ainsi convenu,

Tandis que je l'accueille avec assez d'aisance Pour du moindre danger ôter toute apparence.

Style étrange, qui linira clans Ponsard, clans Augier et leurs épigones, avec ces vers dont Théophile Gautier — hélas ! coupable lui-même ! — disait un jour : « Ah ! c’est joli , ce théàtre-là ! c’est écrit tout le temps comme ça:

Va, mon fils, de chemin suis ton petit bonhomme I »

Dans l’acte III, la scène ix, entre Laurent et le duc, est mélodramatique, et plagie effrontément la scène ni du Ve acte dans Ray Bios, joué l'année précédente :

Laurent ( brandissant l’épée sur le duc).

... Arrière, écoute encor.

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