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CHAPITRE

Chute de Florence. — Lorenzino et la vie romaine. — La cour de Clément VII. — Philippe Strozzi. — Le pape et François de Médicis. — Deuxième voyage à Bologne. — Déceptions de Lorenzino. — Le mariage manqué. — Le procès avec Cosme. — Lorenzino mutile les antiques à Rome. — Fureur de Clément VII. — Lorenzino s’enfuit à Florence.

Cependant Florence est tombée. On proscrit, et l’on décapite. Les honneurs pleuvent sur le duc Alexandre ; César, retourné en Allemagne, « pardonne toute injure » à la ville, intronise le bâtard Médicis comme chef du gouvernement, avec hérédité pour ses descendants mâles, et le plus proche des Médicis, à défaut d’hoirs directs. Lorenzino devient ainsi prince du sang.

Pendant la sinistre parade, on établit des inventaires, car il faut payer le bonheur d’être soumis au nouveau duc. Lorenzino, Cosme fournissent le leur. Mais on vit à Rome, auprès du pape. C’est le temps où même les gens qui mourront en héros, comme Philippe Strozzi, ne songent guère qu’aux plaisirs, aux courtisanes, aux folies.

On incarcère et on torture, à Florence ; ou l’on envoie mourir à Rome, au fond d’un in-pace, les moines qui ont prêché durant le siège contre les Médicis, car ils ont raconté que l’arche de Noé refusait les mulets, et les mulets, ce sont les bâtards Médicis. Mais la société florentine, à Rome, se rassemble autour du riche banquier, athée, sceptique, prodigue et corrupteur, qui est Philippe Strozzi. Et Philippe prend plaisir à compléter l’éducation rattinée de Lorenzino,

comme fera plus tard son petit-fils pour les frères de Henri III : « Lorenzino commençait à montrer une âme inquiète, insatiable, et qui désirait voir le mal ; et sous la règle et discipline de Philippe Skozzi, à se moquer ouvertement de toutes choses, tant divines qu’humaines, et... il se passait toutes ses fantaisies, surtout en fait d'amours, sans nul respect de sexe, d’âge, ni de condition. »

A celte heureuse école, Lorenzino connut la belle Tullia d’Aragon, fille d’un cardinal, et femme-auteur. Ils purent échanger leurs vers. C’était la favorite de Strozzi. Et quand François Vettori reprochait au banquier de toujours l’avoir auprès de lui, Strozzi tâchait à s’excuser devant cet homme sage et influent dans Florence.

« Compère très honoré, disait Vettori tout à la fin d’une longue et forte lettre où les affames de l’État florentin étaient traitées avec une clairvoyance de sceptique, comme vous m’écrivez avec la Tullia à côté de vous, je ne voudrais pas vous voir lire ma lettre également à ses côtés, car, attendu que vous l’aimez en qualité de femme intelligente, puisque par sa beauté elle ne le mérite point, je ne voudrais pas qu’elle pût me nuire auprès de quelqu’un de ceux que je nomme. Je n’ai point qualité pour admonester Philippe Strozzi, bien que, si les admonestations pouvaient vous corriger, il ne faudrait point vous fâcher d’en recevoir; mais on m’a parlé de je ne sais quels cartels, et de défis envoyés, qui m’ont donné de l’ennui, à la pensée qu’un homme tel que vous, de quarante- trois ans, irait vouloir se battre pour une femme ; et bien que je croie que vous seriez aussi doué pour les armes que vous l’êtes pour les lettres, et pour toute autre chose dont vous

prendrez la fantaisie, je ne voudrais pas que présentement on vous voie courir ce péril, de vous battre pour un motif aussi futile ; et je vous rappelle que, des hommes tels que vous, il en naît peu par siècle, et je ne dis pas cela pour vous flatter; arrangez vos affaires, et revenez nous voir ensuite; recommandez-moi, je vous prie, à M. le Trésorier mon cher ami. » Le trésorier, c’est ce François del Nero qui ordonnançait les mandats pour le duc Alexandre, et partageait avec Philippe Strozzi les bontés de Camille la Pisane.

Philippe Strozzi ne prenait point en mauvaise part les avis de Vettori; il niait les bévues qu’on lui prêtait : « Tullia, disait-il, n’est pas une belle femme, c’est comme vous le dites, mais elle est femme d’esprit et de génie, et si je ne me trompe, bien douée. » Et de fait, ses vers ne sont pas plus mauvais que ceux des hommes auxquels ils sont adressés. Tullia vaut certes Varchi, Tullia vaut Molza, son ami, « bien qu'il eût le mal français », et Muzio et Bentivoglio. Dans les dialogues où elle parle, dans ceux où Speroni la fait parler, elle ne se répand pas en fadaises plus quintessenciées que ses interlocuteurs, et si Varchi parle mieux des passions à l’Alcibiade, c’est qu’il est plein de son sujet. Cette donzelle intelligente n’a point échappé à l’éclaboussure des sonnets obscènes, et l’Àrétin aussi l’a mise, mais sans l’insulter, dans son Gotha des prostituées.

L’esprit, qui faisait préférer à Strozzi cette femme médiocrement belle, jetait sa lumière sur les passions plus raffinées, sinon plus rares. Un poète s’excusait de pleurer fort son Ganvmède, sur ce qu’il était instruit el lettré. « 11 a des lettres, disait-il, et il sait parler le toscan, il est dextre, accort, et il a deux cuisses qui peu-

vent suffire à toute grande entreprise..., il savait par cœur son Pétrarque, et les Asolains (de Bembo), et en temps et lieu, si je le lui commandais, il dégainait avec grâce un sonnet ; il savait toute la pièce (du Mauro) sur la Fève, celle (de Berni) sur la Cornemuse, et celle sur le pot de chambre, et il me récitait aussi de mes vers. »

Laissant Strozzi mêler à ces gaîtés trop longtemps prolongées des intrigues contre Alexandre et Hippolyte de Médicis, ou des épîtres sérieuses où l’on définissait fort bien le nouveau gouvernement, Lorenzino se contentait d’apprendre, de jouir et de voir; Strozzi devait reconnaître combien était juste cette sentence de son ami Vettori : « La volonté du Saint-Père, c’est simplement que nous ayons un gouvernement, ou un État, si vous voulez le nommer ainsi, où les magistrats de la cité gouvernent nominalement, mais où en fait le Duc gouverne tout. » Mais Lorenzino savait bien, le taciturne observateur, que chacun, Strozzi, Vettori, Guichardin, tous les conseillers, tous les mécontents, ne pensaientqu’àeux-mêmes. Quantaux Soderini, si jamais ils avaient pensé, ils ne pensaient plus.

Oui, ces gens-là, comme autrefois les Albizzi, les Àlberti, ne prétendaient que dominer. Les fameux cardinaux florentins ne désiraient rien autre. Et tous l’auraient fait aussi mal, et plus mal, que les Médicis. Il fallait savoir quel bourgeois deviendrait seigneur, et quel banquier se ferait prince. La hideuse lettre que Strozzi écrivait le 28 janvier montre à quel degré de bassesse était l’esprit public. Le plus sale intérêt les guide : Lorenzino s’imprègne de ces maximes, mais quand on a dix-huit ans, on préfère aux impiétés et aux sarcasmes politiques, un entretien sur Polybe avec Philippe Strozzi, une nuit chez Tullia ou Camille, ou

les commentaires que font, au Banquet de Platon, les François de Médicis.

Celui-ci, le pauvre François, fils de Raphaël, bon, spirituel, capable de pitié, futur académicien de Florence, souffrait davantage à mesure que Lorenzino se tournait à devenir un Lorenzaccio. Ne s’était-il pas avisé, le pauvre François de s’éprendre profondément, d'idolâtrer Lorenzino ? Et, si l’on veut y réfléchir, qu’y a t-il là de surprenant ? On a farci les cei'veaux de ces enfants avec du Plutarque, et du Platon, et du Virgile : ils imitent Harmodius et Aristogiton, Alcibiade et Socrate, Nisus et Euryale. L’éducation classique leur a donné pour de tels héros une dévotion plus forte que celle dont d’autres honorent les saints du calendrier. Un nom antique, un exemple antique, et tout se justifie, tout devient noble; on en verra la preuve dans l’Apologie.

Francesco di Rafaello devint fou, fou de désespoir, de jalousie, et sa tête s’égarait au point qu’il fallut lui faire quitter la cour pontificale, et Rome. « Rival du pape, dit Varchi, il fut amené à un tel et si lamentable état, qu’il était comme hors de lui, et, devenu le jouet de toute la cour de Rome, il fut envoyé, pour éviterun mal plus grand, à Florence, comme insensé. » Lorenzino n’allait pas tarder aie suivre, après avoir lui aussi fait acte de fol. Les têtes partaient, à vivre dans cet enfer où l’Arétin, ce de Sade pour les pédants, a trempé sa plume boueuse.

Savonarole avait déjà dit : « Ici hommes et femmes se sont faits courtisanes. » Et même le servile Trissin s’échappait à écrire: « Ces pontifes ne savent qu’agrandir leurs bâtards, et leur donner duchés, et seigneuries, terres et pays, et concéder aussi sans vergogne préla-

tures et chapeaux à leurs mignons et aux proches de leurs bardaches, et vendre évêchés, bénéfices, offices, privilèges et dignités. » Du moins, Lorenzino va-t-il s’enrichir? s’il est érudit en bien des choses, si les « calessons de la s'ignora Livia », comme dira Montaigne, n'ont plus de secrets pour lui, s'il est capable, au besoin, de dresser comme l’Arétin, et comme ce Bressan, plus tard, un catalogue des alcôves romaines, s’il donne raison à la parole du satirique : « Nous voyons que, de vingt, ces dix-neuf qui retournent en leurs maisons (et principalement s’ils sont jeunes hommes)... semblent avoir fréquenté quelque chose du dyable », Lorenzino trouvera-t-il, dans son pacte avec le diable, autre chose que la poignée de feuilles sèches, fruit unique des conjurations mal faites?

Il a beau faire tous les métiers en vogue, il ne gagne pas beaucoup. C’est d’abord, en septembre 1532, cette vieille créance sur la cour de Rome, six mille six cents ducats endossés par la Curie pour dégrever un peu la succession de Pierre-François. Ceci appartient par moitié à Lorenzino et à Julien son frère. Et le pape donne en garantie cette même ville de Fano, qui a servi de retraite pour Jean des bandes noires. On envoie comme lieutenant, au lieu et place des ayants droit, Jean-Baptiste Riccobaldi de Yolterra, qui prend possession le 24 septembre. Mais la ville s’émeut, malgré sa « particulière affection » pour les Médicis ; l’exemple de Florence, octroyée enfin, comme fief et possession, au duc Alexandre, en mai de cette même année, inquiète magistrat, conseil et peuple ; ils se voient soumis à des princes séculiers, ils n’en veulent point ; on se révolte, et bientôt on massacrera.

Pendant ce temps, Lorenzino repart une seconde

fois pour Bologne, où il suit le pape. Il s’agit de confondre Cosine, de gagner le procès, et de supplanter aussi 1’ « adversaire détesté », dans un projet de mariage. Cosme, toujours pauvre, a continué de s’attacher au duc Alexandre, son compagnon d’enfance ; il suit Alexandre, qui suit Charles-Quint ; l’empereur les mène d’abord à Mantoue, ils doivent l’attendre là pour lui faire escorte ; mais ils rejoignent Bologne sans avoir l’honneur d’aller derrière César, qui couche à Modène. On ne pense qu’au procès ; le prudent Biccio, qui nous met au courant par ses lettres à Marie Salviati, est d’avis que l'on s'en tienne au compromis, Cosme est trop jeune pour décider sur ses affaires ; le 13 décembre, le pape entre à Bologne. Aussitôt Lorenzino est annoncé, « il ne pourra que troubler quelque chose », dit tristement le majordome. Il appert que le pape, d’apparence bienveillant pour Cosme, eu avait assez de cette vieille chicane dont on lui rehattait les oreilles. Mais les autres, pauvres tous deux, s’acharnaient après leurs trente mille écus.

Lorenzino arriva pour Noël ; Alexandre soutenait Cosme auprès de sou père le pape. Et Marie Salviati s’obstinait à conclure la cause. Le pape arraisonna Lorenzino, le 2 janvier 1533. Le désordre où Jean des bandes noires avait laissé les intérêts, et les mille papiers de solde, ou de fiefs venus des Trivulce par dépossession, papiers que Marie Salviati fatiguait sans relâche, ne contribuaient pas médiocrement à embrouiller ce vieil écheveau. Le G février, un des arbitres désignés arrivait à Bologne, où Jacques Salviati, le plus prudent et le meilleur des conseillers, guidait son petit-fils Cosme. Marie Salviati s’apprêtait à venir, elle aussi. On essayait d’entente amiable. Mais les

cousins se haïssaient bien trop : ils « récalci traient ».

Lorenzino servit un plat de sa façon. Cosme ambitionnait la main de Giulia Varano, fille de Jean-Marie, duc de Camerino, et de Catherine Cybo, sœur du cardinal Innocent, gouverneur de Florence pour Clément VII. Veuve depuis 1527, Catherine élevait sa fille, héritière du duché, dans les faveurs de la cour romaine ; belle encore, instruite, aimée des papes Médicis comme une parente, la mère de Giulia Varano connaissait Lorenzino, pour l’avoir sans cesse autour d’elle dans la société romaine, et elle venait fort souvent à Florence, où elle se retira quand les Farnèse lui volèrent son duché. Elle fut, avec Marie Salviati, au nombre des dames nommées pour accompagner à Marseille Catherine de Médicis, fiancée au futur dauphin de France, alors duc d’Orléans.

Tout cela était fort tentant. Et prendre la fiancée à Cosme eût enchanté Lorenzino. Mais Cosme était soutenu par le cardinal Ilippolyte, « qui était de feu ». En vain Lorenzino se remuait. Le duc Alexandre parla pour Cosme une fois encore. Mais rien ne se conclut, ni procès, ni mariage. Celle qui devait épouser plus tard le duc d’Urbin ne voulut ni l’un ni l’autre des deux cadets Médicis. Le pape, de qui dépendait Camerino, les joua tous les deux. Giulia devait mourir à vingt-quatre ans, à peine duchesse. Quant au procès, il va traîner jusqu’au moment où Lelio Torelli tranchera la question.

Ainsi, Lorenzino n’a rien. Rien, que sa rancune contre ceux, pape, duc, cousin, qui le maintiennent dans sa pauvreté. Cela, c’est un capital qui fructifie sans cesse en lui.

Le 28 février, on revient de Bologne. Clément VII

a signé, le 27, avec Charles-Quint, la ligue défensive des Etats italiens. Venise seule est exceptée. Certes, la France, qui a perdu Florence et s'est déshonorée par la paix de Cambrai, mérite cette injure ; mais Clément VII, qui signe d’une main le traité pour l’empereur, tend l’autre main à François Ier, puisque les accords entre le duc d’Orléans et Catherine se traitent à Bologne même, durant l’entrevue, avec César. Vraiment, le père du Tasse a raison, lorsqu’il écrit : « L’état de ce temps est tel, que tout homme tient sa condition pour misérable. » C’est. le siècle de toutes les ignominies. Aussi l’homme ne sera-t-il jamais plus naturel, et plus curieux à étudier.

Un mois et demi, depuis le départ de Bologne, et Lorenzino reçoit un morceau de pain. Le 25 mars, de Lorette où il vénère la Madone, Clément VII, qui a vu Fano, expédie l’acte qui donne pour gouverneur à la ville Bernard Àccolti d’Arezzo, le légat de la Marche, surnommé le cardinal deBavenne. La bulle de concession, expédiée le 7 avril, porte que Lorenzino et Julien de Médicis « cèdent au pape leurs droits sur Fano, moyennant cinq mille cinq cents ducats déboursés par le cardinal à la Chambre apostolique ».

Même si la Chambre a remis intégralement cette somme aux deux frères, veut-on compter combien chacun reçoit? pas même vingt-huit mille francs! El cependant, Catherine de Médicis accueille, à Cafaggiolo, Marguerite d’Autriche, fiancée au duc Alexandre par l’empereur. Voilà ce que l’on fait présentement à Cafag giolo. Est-ce là ce que Lorenzino rêva?

Cosme, rentré dans Florence, remet pièce sur pièce aux arbitres du procès.

Il reste encore maint papier, bien que le plaideur,

devenu duc, ail épuré les dossiers et rendu la cause inextricable. Pendant ce temps, Lorenzino poursuit sa fortune à la cour de Rome. Bien loin qu'il s’en soit éloigné déjà, comme on l’a prétendu, il signe, le 29 avril 1534, un reçu dont la teneur suit :

Moi, Laurent de Médicis, camérier de Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape Clément VII, j'ai reçu du très magnifique Seigneur Philippe Strozzi et compagnie, de Rome, cinquante ducats d’or, en or de la Chambre, lesquels on m’a payé par commission d’Antoine Mellini, de la Cour de France, qui les fait payer à l’instance du Révérend Mgr René Beauvilier, chanoine du diocèse d’Orléans, commendataire de l’abbaye de Saint-Martin de Vertou, au diocèse de Nantes ; et sont pour la pension de cent ducats semblables, à moi réservés chaque année sur ladite abbaye ; et sont pour l’échéance de la Noël passée. De quoi je me tiens content, et en donne quittance à chacun ; en foi de quoi j’ai fait la présente et troisième quittance, signée de ma propre main, à Rome, au '29 d’avril 1534.

Il en est ainsi :

Laurent de Médicis.

L 'écriture altérée, couchée, tremblée, les lettres qui se chevauchent, se fragmentent ou s’écrasent, disent une main frénétique, énervée par l'ambition et la débauche. En voilà, je pense, assez pour amener cet homme de vingt ans, qui n’a rien sauvé de lui-même, et auquel on octroie cent ducats par an, oui, en voilà assez pour le jeter aux voies où il va marcher désormais.

Un matin de l’an 1534, il y eut un violent émoi parmi ce que François Rabelais eût appelé le « badault peuple » de Rome. Auprès du Colisée, sur l’ancienne voie triomphale, se dressait, à demi enterré alors, un de ces arcs pompeux, dits triomphaux, lesquels, faits avec pas grand’chose, s’ouvrent sur rien du tout. Arches de vide, monuments pesants et barbares. C’était l’arc dit de Constantin, parce que ce monarque l'avait fait composer avec des morceaux enlevés — Stendhal dit volés — à

l'arc de Trajan; pour plus de majesté, les colonnes avaient été mises le faîte en bas. Il y avait là huit statues des rois barbares, prisonniers de guerre. On les avait brisées au temps du Bas-Empire, on venait de les refaire en 1498; et en 1499 on avait percé une porte.

Or, voici qu’on avait, pendant la nuit, décapité de nouveau les statues. L’émotion fut grande. On a la superstition des antiques, à Borne. Sans les antiquailles, Rome ne serait pas grand’chose, et l’on parlait de mettre à mort celui qui avait osé ce crime; on oubliait même que les têtes n’étaient point originales. Et la preuve en est que les fouilles de 1734, où l’on remit encore à neuf cet arc malchanceux, découvrirent une tête intacte, qui est à présent dans le musée du Vatican. Notez pourtant que de Brosses, bon connaisseur, avoue que « c’est aujourd’hui l’une des principales antiques de Rome et des mieux conservées ». Il faut le croire, elle ne fut raccommodée que quatre fois.

Qu’avait voulu Lorenzino, puisque c’est à lui qu’il fallait rapporter ce forfait? Avait- il subi la folie de Rome, celte ivresse qui prend certains esprits au milieu de ce singulier amas ? S’était-il dit que les « antiques » avaient de si vilaines têtes qu’il valait mieux les en priver, par amour de l’art, puisque aussi bien les belles pièces des musées sont presque toujours décapitées, ou pourvues de têtes indignes? Cette mutilation systématique aurait prouvé que son instinct de la beauté fut bien supérieur à celui de ses contemporains, et que ces tessons vénérables ne lui inspiraient aucune idolâtrie.

Il est plus probable qu’il voulait, se jugeant tout permis de par ses attaches avec le pape, augmenter les collections appauvries de sa maison florentine, et même le bruit persista qu’il avait envoyé ces têtes à

Florence. Il recherchait depuis longtemps les médailles antiques, et il en faisait un usage curieux : « Lorsqu’il voyait, nous dira Francesco Boni, un homme rare ou dans la vertu, ou dans le vice, il allait examinant bien sa physionomie, pour tâcher de la comparer aux médailles antiques, et suivant qu’il reconnaissait la ressemblance des lignes et des profils, ainsi il faisait un parallèle des mœurs, et le plus souvent, il trouvait que l’homme moderne avait les mêmes penchants qu’on décrivit de l’homme antique. » Est-ce pour cela que, comparaison faite avec les bustes et les monnaies, Lorenzino ressemble aux Àntonins, Alexandre à Lucius Vérus, et Cosme n’a pas, dans son enfance et sa jeunesse, plus frappante image que la figure de Commode?

Le plus furibond de tous les Romains, ce fut le pape. Il « se mit si fort en colère qu’il commanda, dit la chronique (ne sachant pas que ce fût Lorenzino), que n’importe qui ce serait qui les avait coupées, ces têtes, hormis le cardinal de Médicis, devrait être sur le champ, sans autre forme de procès, pendu par la gorge». Ce n’était pas le cardinal, mais le cardinal essaya de calmer le pape, en lui remontrant que Lorenzino, jeune, avide collectionneur, n’avait pas mérité peine si forte, et que les Médicis seraient déshonorés par une pareille infamie. Mais le pape, qui aurait, disent certains, répondu : « Ce garçon est, lui, l’infamie et la honte des Médicis », le pape qui sentait, suivant la forme constante de ces passions dépravées, son amour se changer en férocité, le pape sénile et atrabilaire força Lorenzino de quitter Rome.

« Voilà, répétait-il, sa manière de continuer l’autre Laurent, le Magnifique ! de se montrer un Médicis I » Et de vrai, maintenant encore, ceci demeure incom-

préhensible, ou n’est qu’un fait divers vulgaire, si l’on se refuse à comprendre les lois et la science de l’esprit. Mais tout s’éclaire et devient simple, si l’on admet que déjà, tout perverti par les rancœurs, tout usé par l’ambition, les dénis de justice, les caprices subis ou refoulés, les outrages, les débauches, Lorenzino était ce que la récente psychologie appellerait un mattoïde. Il y en a beaucoup de par le monde : on les laisse libres, pourtant ils sont plus dangereux que les fous. En effet, un fou bien avéré commet une faute monstrueuse: on l’enferme, et le plus souvent il disparaît pour toujours. Au lieu que ces fous partiels, jouets de leurs impulsions, et connus sous les noms de méchant, d’original, de bizarre, et autres rubriques sans aucune signification, demeurent en liberté. C’est telle femme, — les femmes surtout en fournissent beaucoup, — qui est sujette à des hypérémies ou à des anémies cérébrales ; elle déploie, sous des apparences lucides, une perversité profonde, un art consommé de méfaire et de détruire ; elle vit libre, et elle nuit. Telle autre, fille de fou, mais pas assez folle pour qu’on l’enferme, médit, brouille, nuit et gâte, développe une folie, véritable celle-là, chez ses propres enfants, qu’elle a tarés ; elle est libre, elle mourra libre. Un homme, aux instincts féminins de ruse, de rapacité mal coordonnée, d’impulsif enthousiasme, de découragement soudain, se jetlera de-ci de-là, commencera des entreprises, à son détriment propre aussi bien qu’à celui de parents ou d’associés, qu’il a su prendre et entraîner : il reste libre. Et c’est un ministre, qui jongle avec éloquence, les gobelets étant son pays et l’avenir de ses concitoyens ; c’est un prêtre qui déchaîne la guerre civile. C’est, cet autre encore, qui montre

du (aient et même une espèce de génie dans les métiers intellectuels, il semble promettre une œuvre, il en donne même l’esquisse, il réussit, puis il commet sans raison une faute grave, il nuit, il trompe, son esprit s’égare ou s’abaisse, ce n’est plus un artiste, c’est un charlatan, un corrupteur : il reste libre.

Tous ces gens-là sont des non-valeurs sociales, je dirai plus, des malfaiteurs, souvent inconscients; ils devraient, dans une société mieux faite, se trouver supprimés, après avoir été d’abord réprimés par la surveillance. Ils font plus de mal, je l’ai dit, que les fous à folie unique. Et ils continueront d’en faire, parce que les lois sont fabriquées avec des conventions, et la justice sociale échafaudée sur le mensonge, les fantômes et les préjugés.

Par bonheur, la demi-folie de Lorenzino tourna pour le mieux. Il se fit la main sur des bonshommes, avant de s’attaquera un souverain ridicule. Il eut besoin de casser les têtes de marbre, comme il aura besoin de couper la tête au duc Alexandre.

Et puis, au seizième siècle, dans ce siècle sans foi ni loi, en Italie, qui donc n’est pas fou plus qu’à demi ? Toutes les fois que l’homme se débride, et veut son plaisir avant tout, il devient imbécile ou furieux. Dans ce temps effréné, c’est le furieux qui domine. L’imbécile aura sa revanche, en d’autres siècles.

On prétendit encoi’e que la même main avait cassé la tête aux Muses sur un sarcophage à l’église Saint-Paul. Mais la légende va vite ; et, quarante sept ans plus tard, Michel de Montaigne, qui visitait Pise le 5 juillet 1581, écrivait dans son italien à la gasconne : « J’ai vu l’Église de Saint-Jean, très riche elle aussi en œuvres fameuses de sculpture et peinture ; entre autres, d’un pupitre

de marbre avec mille figures si rares, que ce Laurent qui tua le duc Alexandre, enleva, dit-on. la tête à quelques-unes de ces statuettes, et en fit présent à la reine de France. » Et voilà comme le récit d’un fait incertain, qui troubla Rome, devient une histoire admirable dans l’esprit d'un eicerone ; passe un philosophe, qui la recueille, et nous saurons désormais que Catherine de Médicis reçut de son cousin Laurent quelques têtes arrachées à la chaire sculptée par Nicolas de Pise !

L’histoire ne serait pas complète sans un bouffon. Il vint, plusieurs mois plus tard, sous la forme d’un pédant. Un poète, de ces poètes parasites qui fourmillaient en ce temps-là, se tenait aux gages du cardinal Hippolyte ; c’était François-Marie Molza, qui se disputait avec Jove, avec Tolomei, Cesano, et les autres de « l’Académie cardinalice » les miettes cardinalices; comme si les Académies naissaient spontanément à l’ombre d’une Eminence ! Or. Hippolyte de Médicis avait peut-être soutenu Lorenzino, mais il ne voulait pas le voir chercher refuge auprès de l’exécré duc de Florence.

Et justement Lorenzino, banni de Rome, exilé pour jamais par les chefs de quartier, tandis que Simon Tornabuoni, agissant en sa qualité de sénateur romain, mettait sa tête à prix, Lorenzino, déçu jusqu’à la rage par la conduite du pape à son égard, avait regagné Florence, ne voulait plus quitter Florence, et pour jouer sa dernière espérance, allait se glisser dans la plus étroite intimité d’Alexandre, duc de Florence. Le cardinal Hippolyte, irrité, déchaîna Molza, qui fit un discours en latin.

Ce bohème de lettres avait contre Lorenzino la haine

d'un auteur qui se sent méprisé, d’un goujat qui se sent jugé. Rien n’est plus âcre. Il est encore vrai que Molza flattait, plus tard, Lorenzino, dans une épigramme bien plate.

Il s’épancha, dans l’Académie romaine, en présence de nombreux cardinaux, prélats et seigneurs. D’innombrables prosopopées ronflèrent. On a traduit cela en italien ; dans l’une et l’autre langue, c’est de la mauvaise rhétorique ; les superlatifs y regorgent, et ce serait une parodie, si ce n’était une parade.

L’intention vraie s’échappe dans quelques phrases : « Mais trouvera-t-il un refuge en quelque lieu ?... Mais se soustraira-t-il au châtiment en vivant retiré sous la protection de quelque influent personnage? Je n’estime point que personne se puisse trouver, si ennemi du bien public, qu’il veuille sauver de telles gens... Qui donc n’obéira à l’autorité et aux ordres de ce tant juste, tant pieux, et tant prudent décret du Sénat? Ou bien pourra-t-on découvrir lieu contaminé d’assez de viols, d’assez de ruffianerie et d’adultères, qu’il ne vomisse et ne chasse dehors une pareille pes te ? »

Yiols, ruffianerie, adultères, c'est ce qu’on reproche au duc de Florence. Et le chien de cour aboie ces reproches, parce qu’il est aux gages d’Hippolyte, qui envie la place d’Alexandre, et fait, cardinal malgré lui, injurier Lorenzino par ses valets de lettres, parce que Lorenzino s’est mis à couvert dans Florence, auprès du duc Alexandre.

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