‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 10 sur 56 · IV. LX CAVERNE · texte numérisé non relu

IV. LX CAVERNE

Dans une vallée profonde, formée par les derniers défilés des Apennins du Bracco, est enfermé, comme dans une coquille, le Borghetlo, village de cent foyers, où se trouve aujourd'hui un relai de poste le long de la route militaire, qui, de la Lunigiana, s'élève à travers mille détours sur les cimes des plus hauts rochers de la Ligurie. Maison 1812, on n'avait pas encore construit de route au sein de ces précipices difficiles, et il fallait les traverser à cheval. Devant une petite habitation flanquée d'écuries, taverne de l'endroit qui servait d'auberge aux voyageurs, se tenait un groupe de gens de service commentant avec chaleur le mouvement inusité, qui se manifestait, depuis trois jours, sur ces chemins montagneux. D'abord, on avait vu paraître sur les hauteurs cinq chevau -légers, qui étaient descendus au Borghelto tout en nage et avaient demandé si l'on n'avait pas vu passer par là deux

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ji'iines seigneurs a cheval : Fun msigre et sec , ayant les cheveux noirs et frisés, les dents supérieures fort longues et ressortant un peu sous la lèvre ; l'autre gros, ayant le regard assuré, un front large, une touffe de cheveux châtains au côté gauche, un air déterminé, une démarche franche et dégagée. A ces questions, nos gens avaient haussé les épaules en disant :

— Hum... Nous n'avons vu personne, si ce n'est une troupe de muletiers qui transportent de la chaux à bâtir pour le sanctuaire de Robbiano , et qui ont passé ici ce matin.

Deux heures après, arrive une estafette et vers le soir une autre. Le lendemain des voltigeurs se montrent sur les plus hauts escarpements, d'autres batteivl les traverses et les carrefours, quelques-uns s'arrêtent pour camper, en plaçant des sentinelles aux passages, et en formant des rondes autour d'eux.

— Que diable cherchent ces gens-là? disaient nos villageois réunis devant l'auberge; sans doute que ces fins merles ont laissé échapper de leurs cages quelque grive ou quelque moineau I

— Penses-tu?dil un gros garçon qui avait les mains en poche, et qui passait pour le notaire et le pharmacien du village : ce sont la des mystères diplomatiques ; vous autres ignorants , que savez- vous en diplomatie? Nous avons en Toscane la duchesse EHsa, sœur... hem... Vous m'entendez bien, — et ici il leva le menton et roula les yeux en regardant fixement. — A Savone, se trouve lo Pape ; je ne voudrais pas, mais. . . c'est indigne. . . ; eh oui l je Tai vu de mes propres yeux, et. quand il bénissait le peuple du haut du palais de Sansoni, il paraissait avoir le regard attaché sur moi. Oh ! je crois le voir encore !

— Parle plus haut et plus clair, que veux-tu dire par là? Veux-tu que la princesse Elisa s'échappe de Florence?

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dit le cuisinier. Elle est trop bien à Pilti, et quand on est bien, on y reste, dit le proverbe. Le Pape... oh! le Pope est dou.'i comme un agneau : non, non, il y a tant do dogues commis à sa garde, qu'il prie, gémit et vit séquestré du monde ; même le brigadier, qui passa l'autre jour ici, disait que TEuipereur veut l'appeler à Paris.

Pendant que les montagnards du Borghetto discouraient de la sorte, il se passait bien autre chose à la Spezia. C'était merveille de voir les signaux s'élever vers les tours, les mouvements des deux brigantins, gardiens du port, les courses du palais du gouvernement à la Darse, l'agitation des barques dans les chantiers, les allées et les venues de tous ces hommes de mer. Les deu.^ brigantins ayant levé l'ancre, l'un cingla le promontoire du couchant, l'autre alla croiser au levant autour de Lerici et de Portovenere. Chacun avait des vigies en vedettes pour éclairer l'horizon et se mettre en garde contre les croiseurs anglais. Entre les deux brigantins voltigeaient mille petits bateaux pour transmettre les ordres des deux commandants. Ces légers bâtiments abordaient tous les pêcheurs qu'ils trouvaient en mer. Les douaniers sautaient dans leurs barques, les fouillaient de la poupe a la proue et disaient aux chiourmes :

— Qui êtes-vou.';?

— Moi? Ne save/.-vous pas quo je suis Georgetto?

— Et vous?

— On m'appelle Bocca, mais je suis Bartoléo, Gis do Donato, frère d'Angioletto, calfat de la Darse.

— Et vous, vite, comment vous appelez-vous?

— Loenzin.

— Ah! Lorenzo! Lorenzo! fils de Giano, hé?

— Non, seigneur, mon père se nomme Bernard, et votre seigneurie peut savoir que sa sœur, qui est ma lanle, habite l'angle de la place.

Lor.t.Nzo. C*

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