CD LES APPRÊTS
— Marquise, votre Lorenzo arrive-t-il à cheval ou par mer ?
— Je crois que c'est par mer, répondit-elle; et je crains bien que cet orage n'ait éclaté sur le golfe, car, bien que Lorenzo ait une bonne tartane et huit vigoureux rameurs, le passage de Vollri est toujours difficile et dangereux à franchir.
Au môme instant, elle se tourne vers un domestique et lui dit :
— Faites descendre Baptiste à la plage par le jardin, car la tartane ne peut larder d'arriver; il y a même quelque temps déjà qu'elle doit être au bassin.
Le serviteur sortit, resta pendant un quart d'heure, puis rentra en disant que le bâtiment venait d'aborder à l'instant, que déjà les matelots avaient mis pied à terre, qu'ils amarraient la tartane, mais Onofrio avait dit que monsieur Lorenzo n'était pas avec eux.
— Comment 1 il n'est pas avec eux? s'écria la marquise, qui le croyait vraiment allé à Gênes faire une visite secrète à ses parents , avant de se réfugier .en Sardaigne. Oh ! Giano, dis un peu , ajouta-t-elie, Lorenzo ne nous avait-il pas promis que son absence ne serait que de trois jours ? Comment donc a-t-il renvoyé la tartane ? Je crains qu il ne lui soit arrivé malheur, car depuis plusieurs jours il avait mauvaise mine.
— Allops donc! reprit Giano , vous autres femmes, vous prenez toujours les choses au pis aller, afin de vous tourmenter à bon marché.
Alors les convives s'efforcèrent de la consoler , en disant :
— De grâce, marquise, tranquillisez-vous, Lorenzo est un jeune homme plein de force et de santé.
là un général ajouta :
— La dernière fois que je vins, il y a h peine quinze
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jours de cela, nous allâmes a la chasse et nous pénétrâmes dans la vallée de Cocoleto, bien au-delà de la villa de Negro : il aurait fallu %'oir ce leste chasseur grimper sur les rochers, à la suite des chiens qui avaient fait lever le lièvre 1 Le plus agile voltigeur de ma brigade aurait montré moins de vigueur : il a une force de muscles merveilleuse.
Giano, d'un air tranquiille, interrompit ce discours en disant :
— Si les marins sont à terre, le pilote Périco viendra nous exposer à l'instant, de la part de Lorenzo, les motifs (jui font retenu à Gênes; mais tu verras, Nicoletta, qu'il lura voulu attendre le cousin Marcello, qui lui avait promis de venir nous voir.
Ces paroles calmèrent la marquise. La pauvre dame ne savait pas que c'était là une pieuse fraude de Violenlina. qui avait organisé tout ce manège, d'accord avec son père. Celui-ci tenait à ce que les généraux français fussent aussi pris au piège, et qu'ils répandissent et accréditassent partout la fausse nouvelle.
Pendant ces entretiens, l'intendant entra, en disant que Périco lui avait remis une lettre de M. Lorenzo.
— Donnez-la ici, dit vivement la marquise; pardon, Giano, si j'en prends lecture, c'est que nous autres mères, nous voulons voir les choses de nos yeu's.
— Et nous autres pères, répliqua le mari en souriant, nous aurons au moins le droit d'entendre de nos oreilles, n'est-ce pas, Nicoletta? Hâte-toi délire, car Violentina grille d'entendre cette lettre et la dévore des yeux.
Alors la marquise lut :
G Très-chers ettrès-désirés parents,
» Déjà je partais pour retourner au sein de ma famille, lorsque j'ai rencontré Balbi Marcello, qui rn'a dit : o Une
G2 LES Appntîs.
» afTaire importante m'appelle au golfe de la Opezzia, et >^ je dois me mettre en roule dès aujourd'hui : j'arriverai « la nuit ùRapalIo; demain soir, je coucherai dans ma » villa deScslri ; jeudi, je serai kla Spezia. Je suis abso- » lument seul, et en chevauchant ainsi, sans ame qui vive » à mes côtés, je m'ennuie à mourir : Lorenzo, veux-tu » me tenir compagnie! Ah ! oui, mon Lorenzo, viens, je » l'en supplie par l'étroite amitié qui nous unit, a Que » vouIez-\ous. cher papa ? J'ai succombé à la tentation, » et aujourd'hui après-midi nous serons en selle. Je ne » saurais vous dire combien durera notre séjour à la » Spezia. Adieu, maman, donnez un baiser pour moi à w Violenlina. »
— Oh ! dit la marquise, sans notre permission ... Jamais Loioiizo n'a pris tant de liberté, et je ne voudrais pas que Marcello me le gâtât. A la Spezia 1 et tous ces rochers a franchir, et cette rude monlagne à monter et à descendre à travers mille horribles précipices : deux jeunes gens seuls et sans expérience, au milieu de ces rafales de vent qui bouleversent le ciel et la terre 1 Oh ! malheureuses mères... élevons des enfants, pour qu'ils aillent se casser le cou dans un ravin.
Et en parlant ainsi, la noble dame abusée était toute en chagrin.
Alors, un des gcnémux, comme s'il eût conçu tout à coup un profond et malicieux soupçon :
— Marquise, dil-il, de quel âge est ce Marcello ?
— Du même âge que mon Lorenzo, répondit la marquée.
— Dans ce cas, madame, reprit le général, tout assombri, vous verrez que l'affaire impofianle qui appelle ce îlarcello à la Spezia, sera de s'enfuir à bord de quelque navire anglais, pour .se soustraire à la conscription : mais vive l'Empereur ! je cesserai d'élre moi, si...
L\ CAVEUNE.
— Que dites-vous, général? Que jurez-vous? s'écrie la pauvre mère. Oh ciel ! voulez-vous me prendre Lorenzo ?
En disant ces mots,elle fut saisie d'un violent tremblement, et tomba aussitôt évanouie sur son siège. Violentina poussa un cri et courut soutenir sa mère; Giano, plein de trouble, appela les serviteurs qui se hâtèrent d'accourir en remplissant le salon de tumulte et de confusion. Les généraux français se retirèrent dans leurs appartements, et dépêchèrent en grande diligence un courrier vers Gênes pour notifier au gouverneur le départ ou la fuite des deux jeunes gens au golfe de la Spezia,