‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 12 sur 56 · L\ CAVERNE, C · texte numérisé non relu

L\ CAVERNE, C

projet : et ces trois cœurs, préparés à toutes les agitations que l'avenir incertain leur réservait, mais qui ne pouvaient mesurer toute l'horreur de l'acte qu'ils allaient poser, n'avaient plus qu'à porter le grand coup avec une inébranlable résolution.

L'heure du souper était venue, et nul é^^zv.per ne «o trouvait là pour troubler la liberté domestique, liberté si douce et si chère aux bonnes âmes. Chacun .cherchait h cacher ses chagrins à la marquise, qui attendait depuis plusieurs jours, le départ de son fils pour la Sardaigoe. Quand les esiafiers furent sortis, ell© se retourna vers Lorenzo et lui dit :

— J'ai donné ii ton père les lettres de recommandation pour nos amis de Cagliari et de Sassari : je te recommande, mon fils, de te préserver de l'air mortel qu'on respire dans cette île, à certaines époques et dans certains endroits, et des eaux malsaines qu'on y puise parfois à certaines sources; et comme lu aimes beaucoup la chasse, laisse-toi guider et conseiller par les hommes prudents et ne t'expose pas à prendre de la température, comme disent les Sardes : eu un mot, conduis-toi avec sagesse et prends garde à tout. Dieu m'inspire la ferme contiance que ton bon Ange te conduira et te ramènera sain et sauf. Sache que, depuis plus d'un mois, on dit des messes pour toi a la Madone de Savone, à celle d'Acqua Santa, à celle d'Oregina, à la Madonnetta et, aus Vjgnes.

— Maman, dit Lorenzo, pour mêler un peu de gaîté à tant de chagrin, et parce qu'il était incrédule, maman, toutes ces Madones sont-elles sœurs, cousines, ou du moins parentes entre elles ? 11 y en a un bataillon.

— Mon fils, il ne faut pas plaisanter avec la Mère de Dieu qui veut être honorée par les fidèles en différents iicux et sous divers titres, comme les reines de la terre,

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qui aiment qu'on les appelle augustes, puissantes, clémentes, et qui dispensent leurs faveurs tantôt à la cour, tantôt dans la sluiplicilé des champs, tantôt parmi les charmes de leurs somptueuses villas.

Violentina avertit Lorenzo d'un regard inquiet et sévère, et ce regard vif et perçant frappa le jeune inconsidéré et le rappela à lui-même. Prenant un air sérieux, il dit :

— Maman, vous qui êtes si bonne, recommandez-moi à Marie, et comme je dois me rendre demain à Gênes du fort bonne heure, donnez-moi votre bénédiclioa.

— Comment 1 te mettre en mer par ce temps détestable. Mon Dieu ! j'espère que ton père ne le souffrira pas. Giano, que vous en semble ? Pour affronter cette mer, il faut être corsaire ou fuyard.

— Dici à demain, vous verrez, Nicolelta, répondit Giano, que le vent et la mer s'ypaiseront; en tout cas, Lorenzo pourra partir à cheval, car il est bon qu'il revoie ses amis avant de s'en aller. J'aurai soin, au surplus, d'envoyer la tartane après demain pour le reprendre. Maintenant, Lorenzo, allons dormir. Demain avant le jour, ou Périco sera prêt avec la barque, ou Siro aura sellé Tamerlan et vous accompagnera avec Bérénice.

A ces mots tous se levèrent, et Lorenzo, dont le cœur battait bien fort, se jeta à genoux, demanda la bénédiction à sa mère et lui baisa la main; mais l'émotion qu'il éprouva fut si vive qu'il laissa tomber sur cette main uuu larme brûlante qui fit trembler la marquise.

— Lorenzo, dit-elle, tu pleures, qu'as-tu?

— Je ne pleure pas, maman, c'est la flamme de ia bougie qui m'a frappé l'œil droit au moment où je me levais de table : voyez.

Et il reprit la main et la baisa de nouveau avec une feinte sérénité. 'Violentina prit le bras de sa mère et la

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conduisit à sa chambre, selon sa coutume. Après qu'elles eurent dit leurs prières et pendant que la camérière faisait son service, Violentina lui arrangea les cheveux, Tiiida à se déshabiller, la plaça au lit, lui ajusta le bonnet de nuit sur la tête, la baisa au front et se retira vers son app;irlement. Mais sa mère la rappela en disant :

— Ma fille, as-tu pensé à tout ce qu'il faut pour Lorenzo? Dis à Mariette qu'elle place dans son sac quatre chemises, six mouchoirs et autant de chaussettes de soie : pour trois jours ce sera plus que sulTîsant.

— Gela sera fait, maman, répondit Violentma. qui descendit aussitôt au jardin où Lorenzo se rendit aussi, bientôt après, par un autre escalier et tous deux gagnèrent l'endroit reculé où Baptiste les attendait.

— Seigneur Lorenzo, dit le prudent et fidèle serviteur, ne craignez pas la descente. Quand vous serez assis sur la barre, je vous lierai le corps au câble avec une ceinturo de cuir , pour vous empêcher de tomber en arrière, si vous veniez à le lâcher. En outre, j'ai apporté un croc pour vous aider à pénétrer dans la caverne. Quand vous serez entré, retirez-le après vous, car il vous sera iii,;utile dans la suite. Lorsque nous vous aurons affermi sur la barre, je vous suspendrai au cou cette lanterne couverte. Dès que vous aurez franchi le seuil, découvrez-1 1 pour éclairer votre marche dans l'intérieur, où vous trouverez sur une table une bougie dont le lumignon est couvert d'un éteignoir. J'ai aussi préparé des charbons sur le réchaud , que vous trouverez au bas, derrière une pointe de roche; allumez-le et recouvrez-le de cendre, afin que le matm vous ayez de la braise pour faire le chocolat. Au surplus, vous pourrez voir tout à votre aise ce qui a été préparé, et disposer chaque chose selon votre bon plaisir. Ce soir, il ne faut pas manquer de boire un bon verre de vieux chypre, qui se trouve sur la pelilo

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table, b côté de la bougie. Il vous rechauffera le sang et vous aidera k faire un bon somme : vous verrez , seigner maître, le petit lit que vous a préparé Baptiste !

Cependant minuit approchait, le vent soufflait avec force, la mer mugissait horriblement le long des murs du jardin, le ciel était profondément sombre et menaçant, et la solitude mortelle. En ce moment, le marquis descendit du côté du château à pas lents et incertains ; et si un peu de lumière avait éclairé son visage, on l'aurait vu couvert d'une éirang? pâleur, tant était grand le chagrin qui lui serrait et suffoquait le cœur. Violenlina courut à sa rencontre, en disant :

— Courage, papa : Dieu nous garde et son Ange nous Accompagne. ,

L'ayant |)ris affectueusement par le bras, elle le conduisit prés de Lorenzo en le priant de le baiser et de le bénir.

Le jardin s'ouvre. Baptiste met les cordes dans la barque, tend la main à Violentina et à Lorenzo, qui ea font autant à leur père ; ils s'éloignent, ils voguent et de baie en baie, ils arrivent au pied du grand rocher et l'attachent fortement à un tronc d'arbre ; Baptiste, chargé des cordes, marche le premier, les autres le suivent avec peine, en s'attachant aux souches et en s'aidant des mains et des pieds. Arri\é sur la cime du rocher, Violenlina, comme poussée par un mouvement de cœur, courtaux pieds de la statue de Marie, les embrasse, les baise, les tient longtemps collés à ses lèvres sans proférer une parole, les baigne de larmes, les presse entre ses bras, puis descend auprès de Lorenzo, et lui dit à voix basse : « Frère, espérance et courage, » le baise sur le front, s'arrache à l'étreinte fraternelle, saisit la barre, la place rapidement sous Lorenzo, aide Baptiste à le lier, puis se tournant vers son père :

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