‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 13 sur 56 · LA CAVERNE · texte numérisé non relu

LA CAVERNE

— Allons, s'écria-t-elle, prenez un càblc, et vous Dapliste, l'autre ; Lorenzo, descends tranquillement ; vo, et que la bénédiction de Dieu repose sur Loi.

Lorenzo descendit doucement du haut de la roclie, et quand il se vit en face de la caverne, il jeta le crochet à l'entrée, sauta sur le seuil de la grande ouverture, se leva, fit quelques pas, détacha sa ceinture, se débarrassa de la barre, la rejeta hors de la caverne, et la vit remonter. Quand le marquis et sa fille s'aperçurent que la corde était délivrée do son poids, ils se hâtèrent de la retirer en haut, le cceur agité par mille affections profondes de joie et de terreur, d'espérance et de crainte, de pitié et de regret, de sorte que, quand ils virent la barre à leurs pieds, ils sentirent une sueur froide leur couler sur tout le corps, et se laissèrent tomber à terre, atteinte d'un Irisson qui leur faisait trembler les membres, claquer les dents et crisper les poings. Baptiste, qui s'attendait à pis encore, les ranima en leur faisant prendre certaines essences odorantes. Leurs forces étant revenues, ils se levèrent, et le vigoureux domestique prenant d'abord Violentina par le bras, l'aida à descendre a la nacelle ; puis il remonta l'écueil, s'empara du marquis, le conduisit avec beaucoup d'efforts au bas de la pente rapide, le porta comme un insensé auprès de "Violentina et l'étendit au fond de la barque. Le malheureux père saisit la main de sa fille en soupirant, en gémissant et en s'écriant par intervalle :

— Ah! Lorenzo! mon Lorenzo! hélas! qu'ai-je fait, moi, moi, avec ces mains?

Au milieu de ces angoisses mortelles, la nacelle arriva dans le petit port au bas du jardin, où Baptiste l'attacha à l'anneau et secoua la demoiselle en disant :

— Ma signora, c'est assez comme cela : la nature doit d abord se satisfaire, mais après cela la force du cœur

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fl'jil gouverner nos actes ; allons. cVst à vous d'encouniger mon maître.

A CCS mots, Violentina, comme réveillée d'un profond sommeil, dit d'une voix claire :

— Oui;B;i[iii;ie, lu as raison, c'est à moi; et s'adressant à son père d'un ton bref et décidé : Papa, cria-t-elle, courage, levez-vous, sortons de la barque, venez avec moi et gardez-vous de faire le moindre éclat dans les corridors et sur les escaliers : le saltii de Lorenzo le demande, votre sécurité le veut, la paix de toute la maison l'exige : comprenez-vous? Donnez-moi le bras. Adieu, Baptiste, à demain.

En parlant ainsi, elle saisit le marquis, traversa le jardin cl arriva au château sans rien dire. Dès qu'elle fut entrée, elle prit de la lumière, conduisit son père à son appartement et ne le quitta qu'après l'avoir vu couché dans son lit. Alors, elle s'approcha de son chevet, lui plaça, selon sa coutume, les trois doigts du milieu dans les cheveux, qu'elle se mit à caresser, en disant avec un sourire céleste sur les lèvres :

— Papa, remercions la puissante Mère de Dieu qui a conduit à bonne fin cette difficile entreprise : c'est par son secours efficace que nous avons pu accomplir notre audacieux mais salutaire dessein : je tiens Lorenzo l'Our sauvé ; c'est à nous maintenant d'armer notre cœur et de prendre une attitude telle, qu'aucun œil scrutateur ne puisse apercevoir le moindre indice de ce qui se passe. Papa, efTorcez-vous de dormir, afin que demain vous na paraissiez pas avoir passé la nuit en veille.

La jeune fille parlait eu femme forte, mais le cœur r/était pas d'accord avec la langue. Quand elle fut seule dans sa chambre et quand son père fut privé de cet ange de paix, qui pourrait dépeindre la tempête qui grondait dans ces deux cœurs ? Toutes les joies des conquérants du

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monde, leurs gloires et leurs triomphes ne pourraient compenser une seule de ces nuits, et nous sommes certains, que si la veille d'une bataille, un capitaine éprouvait la moitié des peines que souffre le cœur d'un père, toute sa force s'évanouirait, toute son ardeur s'éteindrait : et cependant chaque bataille rangée inflige un martyre semblable aux tendres cœurs de vingt à trente mille mères, d'autant de pères, frères, épouses et sœurs, pendant que le capitaine calcule froidement, du haut d'une colline, combien il faudra immoler de viclinies pour forcer cette redoute, emporter ce créneau, abattre cette tour.

Et toi, pauvre Marinetta. tu dors tranquille 1 et peutêtre ton ame innocente, tout occupée de son amour, se berce au milieu de mille délicieux fantômes, qui te dépeignent en songe les traits honnêtes de celui que tn prends pour un frère. Tu ne t'aperçois pas encore, ou tu ne veux pas t" avouer à toi-même que tu désires l'avoiil'Our époux, et tu rêves une félicité que lui seul, dans ta [)ensée, est capable, par son cœur aimable et courageux de t'assurer dans les jours incertains et pénibles de la vie. Tu dors et ton Lorenzo, en proie a mille angoisses, est suspendu entre le ciel et la mer, seul, désolé et plein de trouble.

Lorenzo, quand il eut atteint le bord de la caverne et qu'il se fut lancé à l'intérieur, aidé par sa vigueur naturelle et par l'instinct du danger, se leva et se débarrassa de la corde, comme on l'a dit plus haut; puis il découvrit sa lanterne et fit quelques pas en avant. Dans le trouble de tous ses sens, il ne pensait qu'à gagner le fond de l'antre. Tout à coup une rumeur confuse et prolongée vint frapper son oreille et l'effraya tellement qu'il faillit laisser tomber la lanterne. Tremblant et frémissant, il ouvrit deux yeux égarés et vit s'avancer hors des fentes et des cavités cent

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tôtes de ramiers qui soulllaieiil et gémissaient, les bec» ouverts. Alors il se rappela fort à propos ce que lui avait dit Baptiste, qui avait aussi éprouvé une grande terreur la première fois qu'il avait entendu les sifflements et-Ies gémissements de ces oiseaux craintifs, frappés par une liflnière soudaine. Il ne fit pas plus d'attention aux cris des chauves-souris qui voltigeaient sous les voûtes profondes de la caverne. Arrivé enfin au premier détour, il rencontra celte ouverture en forme de chambre où se trouvaient la table , le lit, et les autres meubles préparés par le diligent Baptiste, qui avait disposé chaque chose en bon ordre et avec symétrie, autant que le lieu le permettait. Il alluma la bougie, poursuivit ses explorations avec la lanterne, et trouva Ih dans un coin le tertre de pierre, derrière lequel s'ouvrait un réduit en forme de croissant qui devait lui servir d'armoire et de cuisine. Ce tertre oflfrait à son sommet un creux en forme de nid, qui avait toute l'apparence d'un foyer. Il aperçut les charbons placés sur une grille de ter et un sac de cendres suspendu à un clou pour les recouvrir la première nuit. Il prit une poignée de copeaux, les plaça dessous, fît sortir une petite flamme qui s'attacha aux charbons. Il acheva de les allumer à t'aide d'un soufilel, et les recouvrit ensuite de cendres Revenu dans la pièce qui lui servait de salon, de salle à manger, de chambre à coucher et de cuisine, il prit un verre de Chypre qui lui Gt beaucoup de bien, alluma une veilleuse, et comme il était fort fatigué, il songea à se mettre au lit. Quand il se fut déshabillé et qu'il eut éteint la lumière, il s'assit à moitié sur sa couche et se mit à regarder autour de lui.

La veilleuse projetait au loin une lecur blafarde, un rcllel triste et languissant, qui allait frapper çà et là les saillies des rochers, et laissait dans les creux et les enfontcmenls certaines masses d'ombres efTrayantes, qu'un eût

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prises pour les bouches dantres sombres et profonds, pour les retraites de spectres sinistres et de hideux reptiles. Cette noire solitude, ce silence mortel, qu'interrompait par intervalle le mugissement lointain des flots aux pieds du rocher, remplirent l'ame de Lorenzo d'une terreur indicible. 11 se figurait conimenl il était séparé du monde et enseveli vivant dans les entrailles de cet écueil. A ses pieds la mer grondait. Au-dessus de sa tête le ciel bleu déployait en vain sa voûte sereine et limpide : en vain les étoiles brillaient au firmament; en vain, la lune versait sa tranquille et douce lumière d'argent. Et le jour! mais verrai-je jamais le jour au fond de ce tombeau? le soleil détachera-t-il un petit rayon de cet océan de lumière, dont il embellit la création pour le glisser dans la nuit perpétuelle de cette caverne ? se trouvera-t-il une fente, une crevasse, un soupirail qui me permette de voir le front de cet astre qui répand la vie et réjouit les cœurs? ou devrai-je, malheureux 1 toujours tâtonner dans les ténèbres et vivre au sein de la mort ?

Pendant qu'il s'entretient dans ces pensées de désespoir, il voit tout à coup briller dans l'ombre d'un enfoncement une lumière qui passe et s'enfuit. Lorenzo fait un saut, pousse un gémissement et fixe l'œil sur cet endroit. Il se forge mille fantômes de spectres qui errent dans l'antre; déjà il aperçoit leurs orbites profondes, leurs bouches énormes, leurs dents, leurs arides mâchoires ; il entend craquer les os de ces squelettes, grincer leurs dents, et les voit étendre leurs bras longs et décharnés pour le saisir. Glacé d'une sueur froide, il peut à peine respirer. Cependant ces éclats de lumière se renouvellent, et il finit par reconnaître que ce n'est rien autre chose <fue la lumière de la veilleuse se reflétant sur les ailes des chauves-souris, pendant que celles-ci voltigent dans les ténèbres. Cette découverte calma son imagination, et

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quelque temps après, oppressé plus que fatigué, il s'endormit et ensevelit dans le sommeil les terribles impres" siens de celte première nuit.

Le lendemain, il s'éveilla frais et dispos, ouvrit les yeux, regarda autour de lui, ne sachant d'abord où il était; mais lorsqu'il se fut assis, il aperçut une vive projection de lumière qui leremilcomplétement. Alors il se mit à considérer tranquillement cette ample salle, en mesura la hauteur de l'oeil et vit les points rentrants qu'il avait pris, la nuit précédente, à cause des ombres dont ils étaient couverts, podr des gorges qui aboutissaient k des antres et à des abîmes. Il remarqua derrière lui une autre lumière et s'aperçut que cette grotte communiquait à la mer par deux ouvertures, qui entretenaient la pureté et la fraîcheur de l'air : en effet, point de mousse aux parois, point de liquide suintant des fentes, point de poussière durcie par l'humidité sur laquelle le pied eût à glisser.

Lorenzo s'habille, retourne les couvertures pour donner de l'air au lit, ouvre la courtine de toile qui l'entoure, la replie plusieurs fois et la dépose dans un coin de la salle ; il trouve d'un côté une aiguière, se lave, met ses cheveux en ordre, revêt une robe de chambre, et commence à examiner curieusement sa nouvelle demeure. La caverne pouvait avoir quinze à dix-huit pieds de long sur neuf à dix de large, et sa hauteur était très-grande, eu égard à l'espace qu'elle prenait d'en bas. A cette pièce communiquaient deux longues allées un peu courbées et pleines de crevasses, d'aspérités, de corrosions et de cavité, où les ramiers sauvages avaient placé leurs nids. Ces allées aboutissaient par deux larges ouvertures au frontispice de cet énorme rocher, à l'endroit où il descendait perpendiculairement vers la mer. Il était tourné directement vers la plage méridionale; aussi le soleil» arrivé au milieu de sa course, frappait- il ces deux

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