LA CAVERNE
embouchures avec tant de justesse, qu'aucune trace d'ombre n'apparaissiiU sur les parois. Pendant sept mois de l'année on pouvait le voir par ces fenêtres, depuis le moment où il se levait sur le cap de Portofino, jusqu'à i heure où il disparaissait sous les flots, au [)ied du cap de Noii.
Lorenzo demeura stupéfait a la vue de ce large horizon et fut longtemps à le contempler; puis il rentra dans l'intérieur pour explorer le reste de ces cavernes. Mais quel fut son bonheur quand, en entrant dans un réduit sur la gauche, il vit qu'il conduisait à un petit vestibule, à moitié couvert d'une grande dalle et s'étendant vers l'aurore en forme de terrasse avec tant d'air et de lumière que c'était délicieux à voir! Certains petits rochers lui formaient une sorte de parapet du côté de la mer. En regardant à travers leurs interstices, il s'aperçut qu'ils étaient légèrement inclinés vers la côte, et reconnut un angle du jardin paternel, une grande partie du bassin, qui s'avançait hors du mur derrière deux grandes masses vl lui permettait de voir flotter la barque qui l'avait conduit la nuit précédente au mont où il était enseveli.
Par cette découverte , Lorenzo crut avoir trouvé un paradis, et la joie qu'il en ressentit fut si grande et si vive, qu'il se prit à sauter de bonheur, courut à ces rochers, les caressa et les baisa comme s'ils eussent été doués de sentiment. Son exaltation était telle qu'il ne vit pas d'abord une petite source d'eau froide et limpide qui, suintant du rocher, se réunissait dans une conque lentement creusée par la chute des gouttes, puis continuait a couler le long de la roche dans un canal singulièrement poli, et sortait enfin de la pièce pour se précipiter le long des rochers perpendiculaires. Mais bientôt il revint de sa profonde émotion, aperçut ce filet d'eau, en but dans le creux de sa main et fut d'autant plus satisfait qu'où
TS i.i cavcr:,r.
aurait eu beaucoup de peine à lui en procurer cliaqua jour de la villa. La vue de cette source lui rappela qu il n'avait pas encore préparé son déjeuner. Il prit de cette eau dans un vase, alla la placer sur le foyer et fit un excellent chocolat.
Quand il eut achevé son repas, il couvrit le feu, alla laver sa tasse, puis se mit à visiter en détail les difTcrenls objets qu'on avait introduits dans la grotte. D'un côté, il vil dans un panier des nappes, des serviettes, des draps de lit, des essuie-mains; dans un autre ses linges; enfin tout ce que l'affectueuse sollicitude de Violentina lui avait fuit inventer pour le service et la commodité de son frère. Lorenzo ne cessait d'admirer les mille attentions de sa sœur, tout en regrettant amèrement de se voir privé de sa douce compagnie.
Il tira ensuite ses livres de son cofi're. C'étaient de charmantes petites édifions qui, malheureusement pour lui, étaient rempliesdes plus dangereux poisonset souillées de la plus abominable incrédulité. Au premier rang de ces écrits malfaisants figuraient les Ruines de Volney, l'Emile vl l'Héloïse de Rousseau, les plus séduisants traités de Voltaire. Hobbes, Helvélius, Fréron, d'Alembert, le Werther de Goethe, la Corinne de Weiland et autres semblables ordures, ang'aises, italiennes et françaises. Tels étaient à celte époque les livres qui circulaient parmi les jeunes gens, quand ils tombaient sous les griffes de certains vautours, souvent parcs des plumes de la colombe, et Lorenzo , l'un de ces malheureux , avail trouvé des hommts qui lui vantèrent ces livres, qui les lui prêlèrent, et ensuite les lui donnèrent. 11 avait l'esprit vif, pénétrant, net et vigoureux ; mais il n'avait jamais été fortifié par dos principes sains, ni dirigé par cette logique sévère, qui se lient constamment attachée à ce qui est juste et ne souffre pas qu'on dévie d'un cheveu des règles assignées au