L\ ( \VER>E
vrai et au bien; toujours ferme, perspicace, serrée, ennemie des ruses, des sophismes et des paralogismes inventés par l'astuce, par la fraude et souvent par l'ignorance et largutie, elle ne se laisse jamais tromper.
Dans les écoles de ce temps on enseignait à la jeunesse une philosophie légère, incertaine et banale, qui avait ses racines, non dans la hauteur et la noblesse de l'esprit, mais dans le vil et dégradant limon des sens. On ne pouvait conduire les intelligences dans les régions supérieures de l'ame, pour en sonder la nature et discerner le rayon divin qui l'écIaire, l'élève au-dessus des choses sensibles et la transporte, dans son vol inaccessible, vers la source éternelle du vrai et du bien, où elle trouve la sérénité et le repos.
La métaphysique de celte époque était si vulgaire et si faible qu'elle voulait démontrer la spiritualité de l'ame, sa liberté et son immortalité avec des arguments qui eussent pu servir h prouver le contraire; de sorte que les vérités les plus évidentes, qui brillent d'un si vif éclat quand elles sont présentées aux bons esprits dans leur vrai jour, obscurcies par des syllogismes ténébreux, jetaient l'esprit des malheureux jeunes gens dans l'hésitation et le doute.
Ainsi, d'un côté, une école sans force et sans courage, et de l'autre, le fantôme audac>.eux et men;içant de Tincroyance qui se dressait comme un fier géant sans trouver personne qui osât lui résigner, et qui traînait k sa suite les intelligences et les cœurs vaincus et captifs, même ces intelligences et ces cœurs qui, formés sous une meilleure discipline, seraient devenus puissants et vigoureux, et l'eussent terrassé d'un souffle. Lorenzo était fait pour résister à l'incrédulité; mais il n'avait jamais eu entre les mains que d'habiles sophistes qui, par l'artifice du style, l'abondance de l'expression, la beauté, la grâce et le choix des images et des couleurs, et surtout par un faux vernis
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de dignité, masquaient ies plus grossières erreurs sous la divine apparence de la vérité. Par malheur, Lorenzo n'était pas armé d'une philosophie assez forte pour arracher lo masque et étaler au soleil de la raison toute la laideur de ce visage emprunté. Ajoutons que, d'ordinaire, les mauvais écrivains trompent, séduisent et dépravent le cœur en même temps qu'ils obscurcissent l'intelligence, en mêlant aux erreurs le subtil venin de la volupté la plus raffinée, venin qu'ils distillent sous mille formes séduisantes cl qui s'insinue dans le cœur des jeunes gens pour se répandre dans leur sang et se transformer dans leur propro nature.
Après avoir contemplé ses livres, Lorenzo fixa des clous dans les fentes du rocher, et y suspendit avec des cordes quelques planches en guise de rayons, sur lesquels il étala sa bibliothèque dans un ordre parfait. Pour charmer ses loisirs, il avait aussi apporté avec lui un atlas neuf, indiquant exactement, par de belles lignes coloriées, les voyagi-'S de Gook et des principaux navigateurs dans les mers du nord et du sud, voyages qu'il avait eu soin de se procurer et qu'il lisait avec le plus vif plaisir. Quand il eut bien rangé chaque chose à sa place, il tira les deux télescopes de leurs étuis pour les nionler convenablement et les placer sur leurs chevalets. Le télescope de mer ne ))0uvait être établi que derrière une saillie, qui se trouvait vers l'enibouchure du souterrain à droite et qui, à cause de l'obscurité de l'antre, devait intercepter la vue des marins du golfe, alors même qu'ils voudraient se servir de la plus forte lunette d'approche. Toutefois il restait à Lorenzo assez d'espace pour manier son instrument do manière à embrasser un horizon très-étendu.
Pour le télescope astronomique, il fallait des aspects plus élevés, et le gracieux réduit de la fontaine présentait à sa voûte une large ouverture qui permettait de suivre le
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cours des aslres depuis leur première apparition à l'orient jusqu'au point zénithal. Ce n'était pas encore assez, et Lorenzo brûlait du désir de pouvoir contempler sans péril toute l'étendue du jardin paternel, et même la façade du ci)âteau. Il se disait en lui-même : «Je ne puis grimper sur les écueils sans m'exposer k être aperçu des jardins environnants et surtout de celui de Marinetta qui se trouve en face de cet énorme rO( her. A quoi me servirait d'y monter pendant la nuit? Quand mênfie la lune brillerait de tout son éclat, je ne verrais que de grandes ombres, et la vue, bien que lointaine, des personnes qui me sont chères ne pourrait jamais rassasier mon cœur. »
Mais l'affection est un maître ingénieux et subtil, et tandis que Lorenzo découragé désespérait presque de son entreprise, il lui vint tout à coup une idée très-heureuse qui lui permettrait, si elle pouvait se réaliser, de repaître ses yeux de tout ce qu'il avait de plus cher au monde, tout on se livrant à la lecture ou au dessin. Et déjà, dans son imagination enflammée par le désir, il croyait qu'à l'aide de sa précieuse découverte il pourrait apercevoir le balcon, la terrasse, porter les regards jusque dans les fenêtres, distinguer sa chère Violentma assise derrière les vitres et contemplant tristement l'écueil où était caché son IVère bien-aimé, et lui envoyer de sa retraite mille saluts et mille vœux de bonheur. Il espérait aussi voir passer vers le soir dans son jardin Marinetta, qu'il aimait secrètement d'un affection vive et sincère, et dont il croyait être aimé à son tour. Il se la représentait affligée de sa fuite, incertaine et inquiète sur son sort, assise triste et pensive sous un grand chêne, regardant la mer avec effroi parce que peut-être elle le croyait réfugié en Sardaigne.- Pauvre Lorenzo! as-tu la confiance que tu es prophète?
Sîl I.E SOLITMRE.
i.i; sui.iTAii-.t:.
Nous avons vu Lorcnzo animé d'un vif transport do joie, parce qu'il se croyait sûr d avoir trouvé un moyen de contempler, chaque l'ois que l'envie lui en viendrait, son château, le jardin paternel, et même le jardin de Marinetta avec une bonne partie de la plage qui le bornait du côté de la mer. Voici quelle était son idée et comment il parvint à la réaliser. Il y avait parmi les instruments introduits dans la grotte par Baptiste, une grande lentille étamée par derrière avec de la cire noircie, qui réfléchissait en miniature tous les objets compris dans le champ qu'elle embrassait. Or, tandis que Lorenzo se tenait tout pensif dans le petit vestibule dont nous avons parlé, il aperçut, on levant les yeux, une pointe de rocher qui s'élançait au-dessus des autres comme un obélisque. A l'aide d'une < orde, qu'il avait lancée avec une rare dextérité, et qui s'était attachée au rocher par un nœud coulant, il monta pendant la nuit sur cette crête, doù il découvrait tout I horizon des montagnes voisines jusqu'à la mer. Au moyen de mille petits coups de ciseau, frappés avec prudence, il réussit à faire une entaille dans la pierre, pour y enchâsser la lentille. Après Py avoir établie, il la plâtra tout à Tentour, et redescendit dans l'allée, quand il se fut assuré que le plaire était bien alTermi. Le lendemain malin, il prit un miroir concave qui grossissait beaucoup les objets et l'ajusta en face de la lentille, en l'inclinant légèrement pour le mettre en état de répéter toutes les images qu» viendraient s'v deisiner.
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Quelle fut sa joie, quand il vit exactement représentés clous son miroir les arbres, les espaliers, les allées, les fontaines, les parterres, et briller, au milieu des cèdres et des orangers, la somptueuse villa de son père, qui, complètement illuminée à celte heure par le soleil, présentait le plus admirable coup d'œil, étalait ses frises bordées d'ombres, et laissait dans le fond des fenêtres celle teinio :-ombre, sur laquelle se serait si merveilleusement détachée toute personne qui, éclairée par la vive lumière du soleil. serait venue se placer en cet endroit 1 A la vue de ce superbe panorama qui s'étendit tout à coup devant lui, Lurenzo pâlit, rougit, tressaillant et tremblant au même instant, comme un homme ravi dans une douce extase. Il avançait, reculait, se mettait un peu de côté , tout en regardant fixement ; tournait la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, avec ce léger sourire qui effleure les lèvres des peintres, quand ils étudient les effets, les airs, les tons de leurs tableaux, dans les divers points de vue sous lesquels ils les contemplent.
Pendant qu il attendait avec anxiété que queluu un se montrât à Tune ou l'autre fenêtre, pour essayer s'il pourrait le reconnaître, il vit sortir de la salle sur la terrasse son Lion, grand chien danois qui avait coutume de l'accompagner à la promenade et dans ses courses à cheval. L'arrivée de Lion fit du bien à Lorenzo : le fidèle animal paraissait attristé de l'absence de son maître chéri. Tourné vers le rocher, il regardait fixement dans cette direction, et levait les narines , comme pour chercher dans l'air le souffle de son patron : bientôt il s'arrêta et s'assit sur les pattes de derrière, debout sur celles de devant, sans détourner un instant les regards du rocher. Dans sa vive attente, Lorenzo demeura longtemps devant le miroir, et comme s'il eût pu se faire entendre , il disait : . — Ah ! Violentina, pourquoi ne sors-tu pas ? Tu vois
LF. "iOLITUlîi:.
que je me liens depuis si longtemps ici en sentmclle pour tdttendre : montre-moi ton gai visage ; viens un peu dire bonjour à ton Lorenzo ; viens, Violentina, j'ai tant de choses à te dire !
Pendant que le pauvre jeune homme se livrait à ces illusions, et disait ses plaintes aux arides rochers, il porta les yeux sur la gauche du miroir, vers le jardin de Marinetta, et crut voir quelque chose qui se mouvait sur la pelouse située près du bosquet de rosiers, dont l'étang était entouré.
Cet étang formait une grande ellipse , au milieu de laquelle s'élevait une fontaine d'un marbre très-pur. Quatre dauphins lançaient par les narines huit forts jets d'eau , qui imprimaient par leur chute, un mouvement perpétuel au cristal liquide du réservoir. Entre les dauphins, agréablement disposés sous forme de candélabres, se tcouvait un bassin d'un rouge antique, et dansie basssin une petite pyramide gracieuse et svelte, surmontée d'une boule d'or, qui soutenait le pied d'une statue en bronze, représentant Vénus sortant des flots. Semblabb à la superbe Vénus de Médicis , œuvre de Gianbologna, la déesse pressaitsa chevelure de ses mains, et faisait ruisseler , dans le bassin , des perles, des émeraudes et des rubis , d'après les différents effets de la lumière. Autour de l'étang s'étendait un parapet couronné de vases, qui renfermaient les fleurs les plus rares de l'Italie et de cent autres contrées. Marinetla prenait un plaisir extrême à la culture de ces fleurs. Or, quand Lorenzo vit l'ombre se mouvoir sur la pelouse, il fixa le regard de ce côté , mais l'ombre disparut derrière les rosiers, avant qu'il eût pu distinguer ce que c'était.
— Ce sera le jardinier Thomas, se disait-il en lui-même, ou Catherine sa femme , qui vient puiser de l'eau ou élaguer les branches inutiles.
Toutefois, il ne pouvait renoncer à la douce espérance
r.r, SOLITAIKE. oî>
qu'il avoit conçue, el conliouait d'attendre une personne plus chère à son cœur.
A la fin, il vit se remuer doucement, au-dessus des roses, un chapeau de paille k larges bords , puis la longue robe d'azur d'une jeune dame qui circulait parmi les fleurs. Son cœur battit avec force.
— Oui, c'est elle ; non, ce n'est pas elle : et cependant, c'est bien son port, sa démarche ; sans doute elle remue la terre avec une petite pelle d'acier , la rafTermit, ou bien coupe les branches mortes et les fausses pousses : çih 1 ce ne peut être qu'elle ! la voiPa courbée ! elle se relève !
Et en discourant ainsi avec lui-même , il laissait passer l'heure de son repas. Comment eûl-il pu penser à la faim ou à la fatigue dans l'état où il se trouvait ? Il courut à sa chambre, prit une loupe de graveur , l'appliqua contre le miroir, essaya si elle pourrait assez grossir les objets, pour s'assurer que cette diligente jardinière était bien Marinetta; enfin, il acquit la certitude que c'était elle, elle-même, et l'on ne saurait dire quel bonheur en ressentit cette amc ardente et solitaire.
L'ingénieux appareil, dont nous venons de décrire le jeu, était le grand, mais non l'unique moyen par lequel Lorenzo allégeait les longues heures de son triste ermitage. Nous avons dit que les deux bouches de la caverne étaient percées d'une infinité de trous dans lesquels plus d'un millier de colombes avaient établi leurs nids. Beaucoup de ces cavités étaient peu élevées, et il passait quelquefois des heures entières à contempler les mères immobiles sur leurs gîtes, et les mâles qui venaient de temps à autre les remplacer. Après avoir fait deux roues, gonflile cou et roucoulé un peu , ils s'avançaient lentement vers le nid, la tête haute et fière , semblant inviter la mère à sortir, pour aller fourrager, et prenaient doucement sa place sur les œufs. La gracieuse colombe se secouait lé-
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gôrement, puis rajustait et lissait ses plumos. étendait les ailes et la queue, disposait coquettement tous les détails de sa toilette, pendant que, sur son cou charmant et changeant de couleur a chaque mouvement de tête , brillaient le saphir, le chrysolite, le rubis, le vermeil, qui se mélangeaient et se nuançaient de mille manières. Puis elle prenait son vol, s'élançait dans les plaines de l'air, et dessinait son image dans l'azur des eaux.
Souvent il était assourdi par le bruit de cent ramiers , qui revenaient des champs pour donner la becquée à leurs petits. Ceux-ci. d'abord tranquilles et engourdis, se pressaient les uns contre les autres pour se réchauffer; mais, dès qu'ils entendaient le sifflement des ailes, ils levaient la tête, ouvraient le bec et s'élançaient vers le père et la mère, qui s'empressaient de leur donner la pâture. Combien de nobles et sublimes considérations une ame touchée de l'amour de Dieu n'eût-elle pas pu faire sur la tendre Providence du Créateur , qui n'oublie jamais aucune de ses créatures, et qui nourrit la fourmi sous terre, l'abeille dans ses alvéoles, et les jeunes pigeons dans le creux d'une pierre ! Mais le pauvre Lorenzo n'était pas en état dégoûter ces jouissances, qui répandent tant de charmes sur les plus cuisantes amertumes de la vie.
Lorenzo avait fini par si bien se familiariser avec ses colombes qu'elles lui formaient chaque jour, à ses heures de repos, un doux pas-^e-temps ; et quand il s'approchait d'elles, elles ne montraient pas plus de craintes et d'efiroi que des pigeons domestiques. Il avait guetté deux nichées, et dès qu'il vit les petits déjà couverts de plumes battre des ailes au-dessus du nid, il les prit , les porta au fond de sa demeure, leur donna d'abord la becquée , puis leur jeta peu "a peu des miettes de pain et des grains de riz . ([u'ils ramassaient d'eux-mêmes en piaulant. Alors il leur coupa le bout des ailes, pour les empêcher de s'envoler
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hors de la raverne et de suivre les groupes de ramiers sauvages. Il réussit tellement à les apprivoiser, qu'ils circulaient autour de lui quaud il était à table, mangeaient desmiettes de pain sur son assiette et venaient boire dans son verre. Il leur avait donné divers noms et les avait habitués à venir quand il les appelait. Aux deux femelles, il avait innocemment donné le nom de Violente et de Marina, et il les appelait souvent pour pouvoir redire CC3 doux noms.
Il alla plus loin. Après les repas, il se mil à instruire ses colombes, avec une patience infinie, à faire mille jeux, mille étranges et capricieux enfantillages, les habituant à exécuter tous les exercices militaires. Au premier commandement, les pauvres petites bêtes S9 rangeaient, marchaient, voltigeaient, défilaient deux à deux , une à une. pendant qu'il imitait le son du tambour avec les lèvres, et f;iisaientle siège d'une forteresse en l'entourant, la pressant et lui donnant l'assaut. Quand il disait : « Tum ! >; elles tombaient mortes, allongeaient les pattes, fermaient les yeux, abattaient les ailes et laissaient pendre le cou ; mais quand il disait : a Ta ! » elles se relevaient , poussaient des cris de joie, sautaient sur le siège, puis sur la table, pour becqueter les miettes de pain d'Espagne qu'il leur avait préparées dans une coupe , en guise de récompense.
Une nuit, il arriva qu'une fouine, attirée par l'odeur, se mil à gravir les flancs de l'écueil , arriva à une petite fente et parvint à s'introduire dans la caverne. Elle étrangla sur leurs nids un nombre infini decolombesdont elle suça le sang. Ala pointe du jour , elle voulut quitter ce lieu de carnage ; mais quand elle arriva à la fente, elle se trouva hors d'état de la franchir. Comme Fane d'Esope, elle avait le ventre trop gros pour passer dans ce trou. Après mille vains efforts, elle dut aller se blottir dans un
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coin de la caverne pour attendre une circonstance plus favorable. Quand Lorenzo se leva le matin, il aperçut la commère qui se traînait sans bruit le long de la roche. Il saisit aussitôt la couverture de son lit et la jeta sur l'animal, qui demeura enveloppé dans ses plis. Alors il prit une petite corde , fil un nœud coulant qu'il passa dans une de ses pattes et attacha l'autre bout à un crochet enfoncé dans la paroi. 11 fit un collier de cuir , le lui passa au cou et la retint prisonnière.
Par la faim, les coups et les caresses, il abaissa son orgueil, adoucit sa colère et parvint à l'apprivoiser et à la rendre aussi paisible qu'un chat. Pour se distraire dans ses moments de plus grande tristesse, il fit une petite voiture, dressa les colombes à la traîner avec grâce , leur fabriqua mille petits harnais charmants , habilla la fouine en postillon, et lui apprit, à force d'habileté et de persévérance, l'art de conduire ce gracieux petit équipage.
Lorenzo prenait certain plaisir 'a ces exercices et y trouvait quelque distraction. Mais l'esprit des solitaires, toujours inquiet, se laisse entraîner par mille objets divers qui l'attirent sans jamais le satisfaire ni lui donner un inslant de repos, semblable au papillon qui erre et voltige de la rose au narcisse, du jasmin au muguet , les ailes sans cesse ouvertes et palpitantes. Quand il était fatigué de converser avec ses livres, il allait s'asseoir , à l'ouverture de l'antre, sur son siège pliant, et se mettait k considérer le ciel et la mer. Quand l'atmosphère était sereine et qu'une brise légère ridait doucement la face des eaux, il .-e plaisait à voir passer les bâtiments qui transportaient 'a (îênes les divers produits du littoral. Son œil s'arrêtait longtemps sur les visages hâlés des marins et sur les boni.ets rouges et châtains qui leur couvraient la tête, penfîant qu'ils se livraient à leurs diverses manœuvres. Il t;.aivait les navires par la pensée , s'asseyait sur la pouj'C,
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naviguait jusqu'à Gênes, s'approchait du pont Royal, débarquait les marchandises et les accompagnait jusqu'au porl franc, ou jusque dans les magasins de la cité. Mais sa plus grande consolation était de voir les pêcheurs paraître avec leurs barques et jeter leurs filets à la mer. Jamais il ne les perdait de vue et se réjouissait à la vue de ces hommes parcourant le golfe et recherchant les endroits les plus favorables à la pêche. Il y avait différentes manières de jeter et de retirer les filets , d'après les différentes espèces de poissons. Lorenzo demeurait de longues heures à examiner ces exercices patients des pauvres pêcheurs, qui ne trouvaient souvent qu'une mince compensation de leurs peines, parce que la mer de Gênes u'esL pas Irès-poissonneuse.
Dans les belles soirées, quand le soleil allait se plonger dans la mer en décorant tout l'horizon d'une brillante draperie de pourpre, Lorenzo, qui s'était rendu l'année précédente à Venise avec son père, se forgeait dans l'esprit mille images charmantes et variées, dans lesquelles il se plongeait tout entier. 11 faisait sortir comme par enchantement de cette mer la petite île de Saint-Servais et des Arméniens, celle de Sainte-Hélène et de Saint-Michel, contemplait ici les jardins, là, les prairies, plus loin les délicieux bosquets de cèdres, de chênes et d'ormes touffus qui se reflétaient dans le paisible miroir des eaux. A gauche, il voyait s'élever la grande tour de San-Piero-in Castello avec son antique cathédrale, à droite la coupole de San-Giorgio-Maggiore, dont la tête légère se perdait dans les airs ; puis venait le superbe frontispice du temple avec ses majestueuses colonnes, où, douze années auparavant, s'étaient retirés les cardinaux pour y tenir un conclave et procéder à l'élection de Barnaba Chiaramonti comme successeur de Pierre et Vicaire de Jésus-Christ.
C"e~t ainsi que Lorenzo, du haut de son rocher, peu-
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pliiit le golft' solitaire d'une infinité de clioses nobles et belles, qu'il lui semblait voir et toucher. Tant il est vrai que l'imagination de l'homme est une magicienne, qui peut le transporter en un instant du fond des noires prisons dans les somptueux palais, dé la solitude dans les assemblées, et même de la pauvreté et de l'indigence au milieu des plus splendides richesses du monde. Sans doute il y a loin du songe à la réalité ; mais encore! Y a-t-il du réel dans la vie et n'est-elle pas elle-même un songe continu? Tant que l'homme reste livré a ses illusions, qu'il s'en njouit ou qu'il en souffre, y a-t-il une différence bien grande entre lui et celui qui nage dans les plaisirs ou est abîmé dans des peines véritables?
Combien de jeunes filles, pendant qu'elles s'occupent de leurs petits ouvrages de main, ne se créent pas un monde fantastique, dans lequel elles vivent, où il leur arrive mille incidents, mille aventures, où elles aiment et sont aimées, où elles jouissent et s'affligent si réellement, que vous les voyez pâlir, rougir, rayonner, s'attrister et se réjouir avec une succession de pen,sées et de sentiments qui fait de leur vie une fluctuation perpétuelle? Or, comme l'imagination puise sa vie dans le cœur où elle a ses racines, si le cœur est pur. circonspect, innocent, les images seront, comme des roses sans tache, pleines des délices virginales et des célestes parfums de la vertu. Au contraire, si le cœur est souillé, il sera sans cesse assailli d'images indécentes, qui l'agiteront sans relâche et ne lui permettront jamais de s'élever dans les régions sereines de l'innocence, ni de tourner ses désirs vers l'amour véritable et substanliel, qui l enivrerait de ses douceurs.
Quand les hommes sages trouvent mauvais que tes jeunes filles lisent certains livres et surtout les romans, ils ont bien raison. En effet, si les jeunes gens rencontrent un ouvrage qui LÔpeint avec trop de vivacité les plus
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délicates passions du cœur, ils peuvent en ^tre troublés; mais ce trouble est souvent calmé par mille autres distraclions, qui emportent leur esprit vers d'autres objets, de sorte que l'impression qu'ils ont reçue devient moins dangereuse pour eux. Mais pour les jeunes filles, c'est le contraire qui arrive. Comme elles sont naturellement douées d'un sens exquis et pénétrant, une fois qu'un sentiment quelconque a passé dans leur anie, il s'y enracine avec force, nourri par la bonté de leur cœur doux, tendre et aimant, fortifié par la solitude et par la nature même do leurs occupiitions, qui ne demandent que l'exercice de l'œil et de la main, tandis que l'imjgination peut prendre .-on vol en toute liberté. Combien de jeunes personnes liier tranquilles et ignorantes du mal, atteintes aujourd'hui d'uneplaieprofondect cruelle par un mol, une demi-phraso qu'elles ont lus, couvent la mort dans leur sein, sans que rien puisse l'en arracher? La mère, inquiète, remarque avec étonnement que sa fille perd son teint vermeil, que la gailé fuit de ses yeux, que la sérénité abandonne sou front et tous ses traits; elle interroge, cherche, essaie, sonde, mais l'abîme de ce cœur est si profond qu'elle ne peut rien découvrir. On dit que la femme est mobile et légère, mais c'est une grande erreur. Le jeune homme peut être aventureux et évaporé, la jeune fille, jamais : toujours elle revient sur ses pensées et les rum ne sans cesse ; si la nourriture n'est pas saine, elle digère dans son sein le poison qui la lue '.
1 On me dira peut-être : Et pourquoi donc, vous aussi, parlezvous d'amour? Je le fais pour montrer, non-seulement qu'on peut décrire cette passion si naturelle d'une manière convenable, mais encore lui donner une noble et haute direction chrétienne. On abusa tant de li tendance de ce pauvre cœur humain, qu'une pieuse demoiselle, après avoir lu certyins romans suborneurs, sent ébranlés dans »a tête les principes fondamentaux de I honnôte et du juste, du bien
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Un soir que Lorenzo était assis sur son siège pour contempler la mer, il vit se détacher du promontoire une nacelle doucement poussée par un petit vent frais et conduite vers la haute mer par une jeune dame. Elle tenait les écoutes pendant qu'un vigoureux rameur secondait et dirigeait la marche du frêle esquif. Celui-ci paraissait vouloir gagner le large, pour rejoindre deux barques de [lêcheurs, qui avaient jeté l'ancre à un bon mille de la côte. Lorenzo reconnut aussitôt Marinetla, et cette vue irrita la plaie de sa solitude. Celle nacelle était pour lui, en ce moment, l'objet le plus précieux qui eût pu s'offrir à sa vue. Il en suivait tous les mouvements, et chaque coup de rame retentissait dans son cœur. Marinetta était tranquillement assise, lâchant ou retenant les écoutes, suivant que le vent enflait la voile. Quand elle se tournait de côté pour en prendre davantage, Lorenzo découvrait presque lout son visage, et celte vue le faisait pâlir et haleter; tant est faible le cœur qui s'abandonne même aux plus i'énéreux écarts de 1 imagination.
La nacelle s'avançait rapidement vers les pêcheurs; et Lorenzo pour voir Marinetla qui était déjà fort éloignée, prit son télescope et le plaça dans celle direction. Mais, (.n recherchant l'objet de ses désirs, il vit poindre, tout au bout de l'horizon, le mât d'un navire. Il regarde avec attention , et voit le gabier arborer le drapeau anglais. Lorenzo sentit tout son sang refluer dans son cœur. Oubliant l'endroit où il était, il criait dans une angoisse indicible :
— Marinetta, Marinetta, regarde; vire de bord, fuis, Marinetta, fuis au plus vite; ne vois-tu pas l'ennemi?
Et il palpitait et frappait le rocher du poing.
cl du mal, du vice et de la vertu. J'en appelle aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes, qui voient les romans publiés tous les quinze jours par ce Recueil, caresser et déifier les plus brutales passions
LK SOLITMfiF. 93
Il finit savoir que la Grande-Bretagne étant en guerre avec Napoléon, les vaisseaux anglais qui gardaient la mer depuis le golfe de Lyon jusqu'au cap Corse et l'Ile d'Elbe, donnaient continuellement la chasse aux bàiiments de la côte, pour confisquer les marchandises et les vivres, et recruter des marins liguriens, dont ils faisaient le plus grand cas. Toutefois, Lorenzo s'aperçut bientôt que le vaisseau qui avait arboré les couleurs anglaises, avait voulu donner le change, et qu'il était monté par des corsaires grecs ou barbaresques. Ces pirates ajuslèrent les canons et détachèrent la grande chaloupe avec douze marins, armés de grappins et de sabres pour donner la chasse aux bâtiments pêcheurs, enlever les bateliers et les traîner en esclavage a Tunis ou dans la Morée. Après 1814, la Méditerranée fut entièrement purgée des corsaires turcs et levantins ; mais, avant celle époque, ils infestaient encore les rivages d'Italie.
Vers 1812, ils assaillirent la petite île de Santo- Antioco, la saccagèrent, enlevèrent les malheureux habitants avec leur gouverneur, le vicomte de Flumini, les chargèrent de chaînes et les traînèrent en Barbarie, où ils furent retenus dans un long et cruel esclavage, et où ils eurent longtemps à gémir dans une extrême misère.
Par bonheur, Lorenzo n'était pas le seul qui observât en ce moment ce qui se passait en mer. Dans la baie, qu'il ne pouvait voir, et qui s'enfonçait, à droite, dans la côte en forme de demi-lune, se tenait prêt à mettre à la voile, un brigantin avec une grosse charge d'huile, de thons en saumure et autres denrées à transporter à Toulon.
Un mousse, monté sur le penaon pour disposer la voile, aperçut la chaloupe des corsaires. Il cria : garde! Le maître monta à la gabie, regarda avec le télescope et reconnut le piège ; il fit tirer le canon et donna le signal qui annonçait les pirates. Les pêcheurs, avertis par la
LK soMnir.f.
détonation, tournèrent les yeux vers le rivage, virent le signal d'alarme et se mirent à fuir en toute hâte. Chaque bateau avait au moins trois ou quatre vigoureux rameurs. Tous glissaient sur l'eau avec une étonnante rapidité, les uns à droite, les autres à gauche, et chacun dirigeait sa course directement vers le rivage pour sauter à terre.
Le bruit du canon et la retraite précipitée des pécheurs n'arrêtèrent pas la barque turque ; ramant à toutes forces, elle s'opiniûtra à continuer sa chasse, comme si elle n'avait rien à craindre. Dij'a tous les bateaux pêcheurs étaient hors de danger; mais la nacelle de Marinelta étant sous le vent et ne pouvant faire usage de la voile, ne pouvait poursuivre sa fuite qu'au moyen de la rame. La jeune lille, n'ayant qu'André pour toute compagnie, jeta à ses pieds son large chapeau de paille, saisit une rame et so mit à la manier avec une rare énergie. Lorenzo tremblait, soupirait, s'agitait et ne cessait de regarder tantôt la demoiselle, tantôt les forbans qui la poursuivaient. Elle était couibée, ruuge, inondée de sueur, et ses cheveux épars cl allongés tlotlaient devant sa figure. Elle jetait de temps en temps les yeux sur le rivage, puis les reportait aussitôt vers les corsaires, pour voir s'il y aurait moyen de leur échapper : et chaque lois qu'elle se retournait, elle reprenait son élan et semblait encourager des yeux, de la voix et du geste, le vieil André qui paraissait tout effaré.
Cependant Lorenzo espérait que les petits bâtiments, gardiens de la côte, voleraient au secours de Marinetta. Mais, soib que les chiourmcs fussent a terre, soit qu'ils ignorassent ce qui se passait, la barque des corsaires s'acharnait à poursuivre sa proie, comme le vautour qui presse la colombe, de sorte que Lorenzo mourait de douleur, et chaque coup de rame donné par les Turcs était un coup de couteau plongé dans son cœur. I^'intrépide Marinelta, secondée par son courage et puisant une nou-
LA FKINTE.
veHe force dans le péril môme, voguait à toute voile comme un vieux marin, et s'élançait droit vers son bassin sous le jardin. Malheureusement André, voulant ramer avec trop de hâte, laissa tout à coup tomber sa rame à la mer; Lorenzo cria : « Ah I » et se souvenant pour la [«remière fois qu'il avait, au-dessus de sa tête, la blanche statue de la Madone, il exclama : « Vierge Marie ! secourez-la. » Marinetla arrêta un instant la nacelle, André reprit sa rame et la fuite recommença. Mais les pirates profitèrent de ce précieux moment perdu, et la prise de la nacelle parai.«sait inévitable. Les deux fugitifs se' tinrent pour morls. Toutefois, ils ne ralentirent pas leurs efiforts et arrivèrent sous fécueil de sorte que Lorenzo ne pouvait plus les voir. Un instant après, les corsaires disparurent au même endroit, et il n'était, hélas! que trop certain que Mannetta serait tombée sous les griffes de ces dragons.
\l. — L.V FEINTE.
Quand Lorenzo eut perdu de vue la barque de Marinetla et la chaloupe des corsaires, qui avaient dirigé leur course derrière le rocher, il sauta au fond de la caverne, le cœur percé d'une pointe aiguë, s'approcha du miroir correspondant à la lentille qui réiléchissait le jardin, et se mit à regarder attentivement , brûlant de voir la fille de Lamba toucher la terre, sauter sur le rivage, gagner la porte et se sauver dans l'enceinle de son jardin. xMais il lui était impossible de découvrir ce qui se passait au couchant de l'écueil, parce que le champ de sa lentille ne s'étendait pas jusque-là.
Nous avons dit qu'il y avait dans la baie, un brigi.ntia