‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 17 sur 56 · I.^ FEINTE · texte numérisé non relu

I.^ FEINTE

de ia peine à le deviner. Cest notre rhère Joanno. Si lu avais vu comme elle est changée!

Et à propos de Jeanne et de Florence, elle engage une longue conversalion sur les modes de cette ville et sur les termes employés dans le dialecte toscan pour désigner tous les détails de la toilette. Cependant Marinellu ne pouvait manquer de revenir sur le sujet qui lui lenail au cœur, et elle finit par dire :

— Tout cela est bien, mais je ne puis comprendre par quelle fantaisie tu viens m'eniretenir ce malin de toutes ces choses. Tu sors de tes habitudes et je ne sais plus où j'en suis, tellement tu mas détournée de la pensée qui me préoccupe au plus haut degré, et me tient dans Tinquiétude pour toi et pour ta famille. Confie-moi un peu, entre bonnes amies, ce qu'il faut croire de Lorenzo. Il court à son sujet mille bruits plus absurdes les uns que les autres. Celui-ci prétend, qu'étant allé à Gênes, il est tombé éperdûmenl épris d'une cantatrice, et s'est enfui à Genève avec elle ; celui-là met Paris à la place de Genève, et assure qu'il est parti avec une jeune améri- <aine de Saint-Domingue, qui avait accompagné scn père se rendant pour afl'aire près de l'un de nos riches ban- (juiers. D'aulres veulent qu'il se soit rencontré sur les quais avec l'étourdi Rambaldo, qu'il lait heurté du coude, parce que le passage se trouvait trop étroit, que Rambaldo se soit retourné comme un basilic vers Lorenzo, en lui disant un tas d'injures, en le traitant de vil et de lâche, et en le provoquant en duel '. Spinola, Raggi, Doria et Dnrazzo seraient intervenus pour arranger l'afTaire, mais cette béte de Rambaldo aurait repoussé les bons offices de ces messieurs. Alors l'un d'eux aurait pris Lorenzo, qui vouliiit se battre pour châtier ce têtu, et l'aurait em-

' Les anciens quais étaient fort étroits en comparaison des nouveaux, (l'.ii sont une des merveilles de Gônes.

LA FEINTr.

mené avec lui à Florence. Tu vois, Violentina. les cancans qu'on débite. Les politiques, de leur côté, pénètrent, dans mille secrets les uns plus profonds que les autres. Ils disent que l'Empereur l'a envoyé près de Camille Borghèse à Turin, pour traiter certaines affaires, que leur petit doigt leur a dites tout bas à l'oreille. Sous prétexte de voyage, il a été envoyé à Lucques chez Baciocchi, et de là à Florence, chez Elisa, pour lui dire ceci et cela ; puis il s'est rendu à Naples en grande hâte, pour aller porter h l'épouse de Murât des nouvelles du thc'âtre de la guerre, et des prouesses de Joachim. Rien de plu.-^ ridicule que tout cela. 11 y a une autre légende, d'après laquelle Lorenzo, pour se soustraire à la conscription, est parti secrètement de Gênes avec un cousin, s'est rendu a cheval à la Spezzia , a gagné Portovehere, travesti en mousse, puis est monté a bord d'un vaisseau anglais, dans l'intention de se réfugier à Londres. Mon père, entre autres, est si certain décela, qu'il assure ne pouvoir en douter. Je ne saurais dire sur quoi il se base. Mais cette nouvelle serait en contradiction avec une autre version, d'après laquelle Lorenzo se serait enfui en Sardaigne sur une toute petite barque. Oh I tu souris, ma belle amie ! est-ce cela? serait-il vrai? Dis-le-moi , Violentina ; ah! oui, aie confiance en moi; lu sais que je tiendrais ton secret enseveli dans mon cœur.

— Ma chère, ce n'est plus un secret dans notre maison, bien entendu pour papa et maman ; car les domestiques ne sauront jamais la vérité de notre bouche.

— Vous en a-t-il peut-être fait part de vive voix ou par écrit?

— Ni l'un ni l'autre ; mais maman causant avec Lorenzo lui dit un jour : «Mon tils, la guerre sévit chaque jour davantage ; la conscription devient de plus en plus terrible pour les mères, puisqu'on annonce que la prc-

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^00 L\ Fr.INTF.

mière levée comprendra les jeunes i^ens de dix-hiiil ans et au-delà, et maintenant on ne peut plus espérer de se faire remplacer à aucun prix, en présence du décret impérial, statuant que chacun doit marcher en personne. Lorenzo, tu as déjà plus de dix-neuf ans et demi, et chaque jour qui se lève est pour moi une nouvelle épine qui me déchire horriblement le cœur , parce que je vois s'approcher le moment où tu devras te faire inscrire. Aurais-tu le courage de me faire mourir, de me voir abîmée dans les angoisses? Ah ! mon Lorenzo, sauve-toi en Sardaigne, où je compte tant de bons amis ; tu y serais accueilli comme chez nous; il leur sudirait de savoir que tu es mon fils, et lu verrais les caresses, les attentions et les soins hospitaliers l'entourer de tous côtés. »

— Eh bien ! que dit Lorenzo ? Reçut-il le conseil de sa mère? Consola-t-il son aflPeclion et rassura-t-il ce cœur si tendre et si agité?

— Lorenzo refusa nettement, parce qu'il lui paraissait honteux de s'enfuir. Tu sais combien il a de hauteur et de force dans l'ame. Il ne pouvait souffrir de passer pour lâche et poltron , lui qui aimait tant k se montrer vaillant en toute chose, et il aurait préféré mille fois de mourir sur le champ de bataille plutôt que de paraître céder à la peur. Maman cependant revint à la charge, et chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle lui disait en pleurant et en soupirant : o Lorenzo, sauve ta mère; Lorenzo, il dépend de toi que je vive ou que je meure; Lorenzo, aie pitié de moi. » Lorenzo, plein d'émotion, accourait se soulager auprès de moi. Enfin on paraissait ne plus parler de rien, quand il demanda tout à coup à papa la permission d'aller à Gênes; et quand il y fut, il écrivit qu'il voulait accompagner Marcello à la Spezzia : il partit et ne revint pas.

Marinella était tout absorbée, elle regardait fixement

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et respirait à peine ; mais Violentina, pour s'en débarrasser, lui dit : «Amie, dès que j'aurai des nouvelles do Lorenzo, je t'en ferai part; mais... hem! ... Marinetta, prends bien garde : adieul et elle rentra chez elle.

Celte tendre sœur, depuis que Lorenzo était descendu dans la caverne, n'avait pas cessé un instant de s'occupei" de lui. travaillant avec un soin et une adresse admirables k dérober à tout le monde la connaissance de ses innocentes manœuvres. Pour empêcher le cuisinier de rien soupçonner, elle avait répandu le bruit dans la cuisine qu'un pauvre infirme avait besoin de certains mets, qu'elle faisait préparer chaque jour et apporter dans sa chambre, enfermés dans de petites marmites superposées et attachées les unes aux autres au moyen d'une courroie. Elle descendait elle-même à la cuisine pour soigner les plats de son infirme, et les faisait porter par Baptiste dans une petite pièce au fond du jardin, où se trouvait un réchaud préparé tout exprès. Quand la nuit était venue, elle entrait dans la barque avec ie fidèle marin et voguait tranquillement vers l'écueil. A son arrivée, elle donnait un signal et Lorenzo descendait la corde avec un panier contenant les restes des repas précédents ; puis il retirait les viandes nouvelles, qui avaient ordinairement conservé leur chaleur. Si par liasard elles étaient un peu refroidies, il tenait un foyer de charbons allumés prêt à toute occurrence. Le plus souvent il cuisait lui-même sa soupe dans laquelle il trempait du pain rôti. I! avait toujours au souper une colombe sur le gril, qu'il apprêtait avec de l'huile et du poivre.

Chaque soir il joignait aux restes des repas une lettre pour Violentina, dans laquelle il faisait la relation de tout ce qui lui arrivait pendant la journée, confiant à sa sœur toutes ses pensées et les mille fantaisies qui lui passaient par la tête. Il lui parlait de ses ramiers et des nouveaux

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j.'ux qu'il leur avait appris, de la fouine cochère, et ù'ur.e nichée de souris qu'il avait trouvées dans un petit creux de la roche. 11 les élevait dans une cage, se proposant de leur faire apprendre beaucoup de nouveaux tours pour s'amuser, et les nourrissait de noisettes, de petits lardons et de rognures de fromage, ce qui les rendait lisses, grasses et luisantes comme le rat qui s'était fait ermite. Mais ce dont il entretenait le plus volontiers et le plus souvent sa sœur, c'était l'appareil du miroir. 11 l'avait priée de faire préparer toutes les f)ièces nécessaires pour former une châsse, afin de pouvoir la couvrir de drap vert et d'en faire une chambre optique. Quand il l'eut établie, les objets environnants vinrent se dessiner sur le papier avec leurs couleurs naturelles, et il se plaisait à les esquisser avec le crayon pour leur donner ensuite les teintes à la détrempe. Et à ce sujet, il disait à Violentina qu'il découvrait dans le miroirune grande partie du jardin de Lamba, et qu'il voyait chaque matin Marinetta s'approcher de l'étang, pour soigner les fleurs placées sur le parapet. Depuis qu'il avait la chambre optique, il l'avait peinte avec tous les arbres d'alentour, la fontaine et les vases. Il promenait de conserver ce portrait quand il l'aurait achevé, pour montrer à sa sœur comment il employait les plus belles heures du jour. Il la priait en même temps de se montrer aussi, le jeudi suivant, à la fenêtre au-dessus du balcon, parce qu'il voulait la dessiner. Il lui apprenait en outre, que du côté du levant, il y avait de petites embrasures parmi les rochers, d'où l'on voyait cet endroit du jardin où s'élève le tilleul, de sorte que. quand elle sappiêtait à descendre au port le soir et à monter dans la barque pour lui porter son dîner, elle pouvait signaler son arrivée prochaine, en allumant une petite torche pendant quelques instants.

Violentina, de son côté, répondait par des lettres très-

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alTectueuses qu'elle enfermait chaque nuit dans le panier, et lui donnait des nouvelles de ses parents et de sa famille, ainsi que de ce qui se passait au village et dans les environs. Après la conversation qu'elle avait eue avec Marinetta, elle lui raconta en détail, avec un style jovial et doux, l'erreur dans laquelle elle avait laissé son amie, et tous les châteaux en l'air, que la pauvre (ille avait faits touchant sa prétendue navigation, ce qui accrut beaucoup l'affection de Loreuzo, en lui prouvant que Marinetta s'intéressait vivement à tout ce qui le concernait.

ïl ne pouvait supporter la pensée qu'elle le crût si loin d'elle, tandis qu'il en était si rapproché, et il restait chaque jour, pendant de longues heures, immobile devarit sa glace pour la contempler, assise sur le banc à l'ombre du laurier sauvage, où elle avait coutume de lire de bon malin, ou bien circulant autour de l'étang, où elle cultivait ses fleurs et jetait du pain aux petits poissons.

Violentina demeura ensuite quatre jours sans écrire, et Lorenzo s'aperçut qu'elle ne venait plus dans la barque avec Baptiste. Craignant qu'elle ne fût tombée malade , il écrivait des lettres pleines de tristesse, demandant au moins un mot de son père pour bannir le chagrin qu'il ne pouvait plus supporter, tant il était violent et rruel. Cependant, le cinquième jour, il trouva, en ouvrant le panier, une lettre de Violentina qui ranima d'abord son courage. Mais à peine le malheureux Lorenzo l'eut-il parcourue, qu'il se laissa tomber sur son lit, navré de douleur et répandant des larmes amèrcs.

lOi i.\ mkssagëiie.

\ll. LA MESSAGÈr.E.

Cependant Marinetta ne pouvait revenir du trouble où l'avaient jetée le départ soudain de Lorenzo ; la manière cachée et mystérieuse dont il s'était séquestré de tous les ^iens; les dangers auxquels il s'était exposé ; les accidents lunostes qui pouvaient lui arriver, soit par la perlidie des iiommes, soit par leur lâche bassesse, leur aveugle imprudence , leur inepte simplicité, leur étourdene imprévoyante, ou leur zèle incx)nsidéré et mal inspiré. Amis et ennemis pouvaient lui nuire , son caractère audacieux et prompt lui porter malheur ; elle craignait la mer, ello craignait les vents.

— Mon Dieu! se confier à une barque! aifronter les Hots, avec deux petites rames et une voile de rien! sans abfi ni le jour ni la nuit contre la pluie et le soleil, sans provision de vivre, et peut-être presque sans vêtements ! et cela non pour passer le cap Rapallo, ou doubler les rochers de Portofiuo, mais pour faire un trajet de plusieurs centaines de milles jusqu'en Sardaigne! Pourra-lil naviguer eu ligne droite, ou plutôt ne devra-t-il pas j'.border à l'île d'iilbe ou au cap Corse pour tomber entre L-s mains d'Élisa ou dar.s les griffes du préfet de BastiaV Non, je ne crois pas à cette traversée, je ne saurais me persuader qu'il l'ait entreprise, et je ne serais pas rassurée sur ce point, quand même il m'écrirait de Torrès, ou de Cagliari. Non, Lorenzo n'a pu se trahir, il n'a pu démentir ses hautes idées et sa grandeur d'ame. Il aime sa mère; oh! je le comprends! pour une mère on sur-

L\ MESSAGtRE. lOlJ

monte toute répugnance, on passe sur tout autre senlinient. Lorenzo s'est enfui ; voilà tout : mais où ? c'est ce que je ne parviendrai peut-être jamais à pénétrer. Cependant, si la Mère de Dieu, ma douce avocate, sous la protection de laquelle j'ai mis mon innocent amour, vient à mon aide, j'espère en vimir à bout. Marie connaît mes désirs: elle sait que j'aime Lorenzo ; mais elle sait aussi qtie je ne voudrais pas déplaire à ses yeux très-purs ; que je suis résignée en tout à la volonté divine. Je prie, je supplie, je m'approche souvent de la sainte Table, afin que le Seigneur m'éclaire et me donne la force de garder ses justes et aimables commandements.

Telles étaient les pensées, que la pieuse et excellente enfant roulait dans son cœur navré. Un matin qu'elle ressentait un excès d affliction, elle résolut de chercher, auprès de Violentina, quelque indice qui pût la tranquilliser sur le sort de Lorenzo. Lamba son père, quoique Lorenzo lui eût sauvé la vie à lui et à sa fille en les retirant des gouffres du torrent furieux, n'avait cependant pas déposé sa haine contre Giano. Il lui avait fait une visite polie avec Marinella, comme nous l'avons rapporté plus haut; H conservait la plus vive reconnaissance envers Lorenzo, qu'il estimait et chérissait; il permettait souvent à sa fille d'aller voir Violentina, dont les qualités ne laissaient rien à désirer et qui avait une mère si vertueuse ; mais jamais il n'avait banni de son ame ce superbe dédain qui lui faisait mépriser Giano et détester sa manière d'agir, odieuse à ses yeux, indigne d'un gentilhomme, et ne pouvant convenir qu'à un jacobin, tandis que, comme nous l'avons vu, Giano était d'une courtoisie achevée. Depuis la disparition de Lorenzo, Lamba murmurait, reprochant à Giano son indolence, le ricanant sur l'accueil qu'il faisait aux généraux français, qui ne lui avaient pas porté le moindre secours dans la situation la plus cruelle où puisse se trouver le cœur d'un père.

<06 LA lIF.SSACfer.E.

— Reçois, disait-il, ce que tu as mérité : ces grunds jacobins sans ame, loin de sauver ton fils, te l'auraient au Lx>soin arraché des bras pour le jeter devant les bouches des canons.

De sorte que, s'il lui en voulait beaucoup auparavant, il lui en voulait encore davantage maintenant. Ces discours faisaient frissonner Marinelta, qui ne trouvait rien de mieux que de se taire.

Ce malin-là donc, elle se rendit chez son amie et la surprit tellement à l'improviste, qu'à son entrée dans la chambre, Violenlina n'eut pas le temps d'enlever de la table plusieurs lettres de Lorenzo, et surtout celle de la nuit précédente, dont elle venait d'achever la lecture et qui était encore dépliée ; mais ce qui l'embarrassa le plus, ce fut le dessin du jardin de Lamba et de la fontaine, au bord de laquelle Marinelta était dépeinte avec le costume qu'elle portait ce jour-là. Lorenzo avait remis ce dessin avec la lettre précisément la veille au soir, et elle était retracée avec tant de naturel qu'on pouvait la reconnaître au premier aspect. Violenlina cependant ne se troubla point. Comme si de rien n'était, elle s'avança toute joyeuse au devant de son amie el lembrassa en lui disant :

— Oh ! tu es arrivée bien à propos. Je vais te le dire à loi seule, et prends garde, sais-tu, d'en souiller mot. Nous avons reçu des lettres de Lorenzo, qui nous décrit sa traversée et l'accueil qui lui a été fait en Sardaigne.

Et elle tira d'une petite cassette une lettre fictive, que Lorenzo avait écrite pour tranquilliser sa pauvre mère. Warinetta, rayonnante de bonheur, était tout attentive à la lecture que Violenlina commença , en entraînant doucement son amie vers la fenêtre pou»* l'éloigner quelque peu de la table. La lettre était conçue en ces termes ;

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« Chère Moman,

n Je devrais commencer par vous demander pardon de m'être éloigné de vous, de papa et de Violentina, "a Id dérobée et presque comme un voleur : mais, croyez-Iebien, je ne l'ai fait que pour ne pas déchirer trop tôt votre cœur maternel. J'ai fait accroire à mes amis que je devais me rendre à la Spezzia avec Marcel!», mais il n'en était rien; nous sorlîmes à cheval p;ir la porte de Rome, et avant de toucher à Albaro , nous fîmes un tour et descendîmes de cheval. Arrivés à une villa des Fransoni, nous profitâmes de la nuit pour descendre 'a la Gorge, oh m'attendait la barque avec deux hommes pour me conduire en Sardaigne. Ohl ma bonne mère, quelle vie j'ai menée pendant quatre jours et quatre nuits! Cependant, secondés par notre audace, nous avons échappé aux vents et à la fureur des flots, et surtout à une frégate montée par des corsaires d'Alger, qui vint à passer au large. Nous eûmes le bonheur de ne pas être aperçus, parce que nous avions eu la précaution de baisser la voile, de coucher le mât et de nous tenir tranquilles, jusqu'à ce que la nuit nous eût enveloppés de ses ténèbres. Alors nous remontâmes la barque et nous continuâmes notre chemin en tenant toujours à droite vers Bonifacio. Cependant, comme nous iongjons les côtes du Capo-Sardo pour nous tenir aussi loin que possible de la Corse, certaines rafales de vent nous repoussèrent en arrière. Ne pouvant arriver, nous étions perdus et condamnés à mourir de faim. La violence des flots avait brisé notre frêle gouvernail et Tonde amère avait trempé ce qui nous restait de biscuit. Enfin, quand il plut à Dieu, la fureur de la mer cessa, nous nous dirigeâmes avec la rame et nous

108 f,\ MCSSAGfenE.

pi'imes toucher à une rôle déserto, à un? demi-journée du port Torrès.

» Là nous fûmes reçus par des paires qui nous donnèrent à manger du cochon de lait et de bon pain, de sorte que, le jour suivant au coucher du soleil, je laissai les deux marins, en gagnant la porte de Sassari, et je fus conduit au marquis de San-Salurnino. Vous dire, chère maman, l'accueil de ce gentilhomme, la fête qu'il me fil et les procédés afTables dont il usa envers moi, serait chose complètement'impossible. Qu'il sufBse de vous apprendre que le soir même la fleur de la noblesse de Sassari vint me voir, me féliciter de ma fuite et m'offrir ses services pour tout ce qui pourrait m'être agréable. Le lendemain, !e marquis de Villaermosa, montant h cheval pour se rendre à Cagliari , promit de porter l'heureuse nouvelle de mon arrivée au roi Victor-Emmanuel, assurant qu'il en serait charmé au plus haut point, ainsi que la famille royale et toute la cour. Bref, dites bien à papa et à Violentina que je suis en bonne santé et que je leur écrirai le pUis souvent possible. Je voue baise les mains. — Adieu à tous. »

Quand Violenlina eut cessé de lire, Marinetta la regarda fixement sans rien dire. Les femmes ont le sentiment si fin et si délicat et se devinent ejnlre elles avec tant de pénétration, qu'elles rendraient des points aux hommes les plus sagaces et les plus subtils. D'un regard, d'un geste, d'un pli au froni, d'un ton de voix, d'un mouvement de paupière, d'une inclinaison au petit doigt, d'une pose de piod, elles tirent tant d'arguments, amassent tant de remarques, infèrent tant d'eflets, accumulent tant de gloses, déduisent tant de corollaires, lisent tant de textes, que le plus expert avocat n'y verrait goutte. Est-ce vivacité de réflexion ou pénétrante intuition de l'instinct? I! serait malaisé de décider. Ce qu'il y a de certain, c'est

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qu'en fait de finesse, personne ne l'emporte sur la femme ; elles diplomates le savent mieux que les autres; car, dans toutes les grandes affaires d'Etat, il y a toujours quelque femme, qui dirige les manœuvres les plus mystérieuses, d'où dépendent les destins des nations.

Marinetta ne put jamais se résoudre à croire que cette lettre vînt de Sardaigne. Il n'y avait pas Ik le style dune ame agitée par tant de terribles accidents, émue par une résolution douloureuse, qui avait subitement brisé tous les liens du sang et du cœur. Oh! celui qui se trouve dans une semblable situation a l'ame remplie d'un'e fièvre ardente, qui se trahit nécessairement dans les paroles. Et cette longue lettre de Lorenzo qui était dépliée sur la table, quand l'avait-il donc écrite"? et à qui l'avail-il adressée? Elle portait la trace de deux larm.es qui n'étaient pas encore séchécs. Qui les avait versées, sinon Violenlina? La lettre tirée de la petite cassette était lissu et encore si bien pliée, qu'elle paraissait n'avoir jamais été ouverte. Comment ce paysage se trouvait-il dans la chambre de son amie ? Au premier coup d'œil Marinetta avait reconnu le palais de son père, la fontaine de son jardin et son propre portrait. — Il n'y a pas plus de vingt jours que je porte ma robe bleu céleste ; comment Lorenzo aurait-il deviné cette couleur, s'il eût été en Sardaigne? et Vioientina ne m'en parle pas , elle m'en éloigne, et cause d'autre chose : mais elle nous a rapidement regardées, du coin de l'œil, cette table et moi.

Toutes ces réflexions se pressaient dans l'esprit de Marinetta ; et son visage, où se peignaient la douleur de la situation et le contentement de savoir Lorenzo en bon état, n'indiquait pas le plus léger soupçon. Vioientina entretint longuement son amie ; mais après quelque temps Marinetta prit congé d'elle et la laissa, en disant avec un certain petit sourire :

110 LA UESSACiRE.

— Tu auras à répondre k Lorenzo ; hélaS ! je l'en prie, rappelle-moi à son bon souvenir I

Et elle partit. L'aimable enfjnt était fort en peine, et cherchait jour et nuit comment elle pourrait parvenir h éclaircir ses cloutes. Elle ne sortait plus guère dans sa barque ; mais elle montait vers le soir sur la cime d'une colline, qui s'élevait dans son jardin, et d'où Ion découvrait une grande partie de la côte, et tout le golfe jusqu'au bout de l'horizon. Là elle s'asseyait solitaire , lisant jusqu'à la fin du jour, puis elle regardait la mer dans la direction du midi, parce que la pensée seule que Lorenzo pouvait être en Sardaigne lui faisait tourner la vue de ce côté, et elle priait longuement le Seigneur de lui accorder tout bien, et de le préserver de tout danger et de tout mal.

Un soir qu'elle priait avec plus de ferveur que jamais, elle se laissa surprendre par la nuit sans s'en apercevoir. Le ciel était très-pur, la mer tranquille, et la lune presque dans son plein rttléchissait son beau disque dans le cristal des eaux. Tout à coup, Marinelta , venant à porter sa vue à gauche crut voir une barque sortir du petit port situé au pied du jardin deGiano, et se diriger vers elle.

— Que sera-ce ? se dit la jeune fille.

El!e regarde attentivement , il lui semble voir deux personnes qui voguent , mais elle ne peut discerner qui c'est Sa curiosité s'éveille, elle se lève et court se placer derrière la petite fenêtre qui donne sur la mer ; mais elle était trop bas, et les écueils lui dérobaient la vue de la barque. Elle attend assez longtemps , et la voit enfin paraître. A la clarté de la lune, elle croit reconnaître Violentina et Baptiste.

Oh! à celte heure! sans que personne les accompcgne! sans dire mot, et maniant les rames de manière à ne faire aucun bruit ! Où ^0ll-ils, et quel est leur dessein ?

.A iiESSAcr..Tr.

Son parti est pris. Elle les laisse passer; et quand ello les voit doubler lestement la dernière pointe, elle va droit au lieu secret où était cachée la clef de la petite porte, elle ouvre, s'approche de lanneau qui retient sa barque, détache la chaîne, prend la rame, et vogue agile et K gère entre les rochers, pour arriver à un petit cap, d'où elle pouvait observer de loin sans être aperçue. Arrivée à Tangie de la falaise, elle s'arrête, et voit la nacelle qui se cache au milieu de? noirs rochers et fait halte au pied du grand écueil. Marinella respirait à peine, tenait les paupières immobiles elredoubluil d'attention. S'il lui était donné de s'expliquer ce fait! U ne peut s'agir de pêche; en cet endroit le gouffre est trop profond et trop agité, pour que les poissons y viennent. Serait-ce pour tendre le croc aux polypes? des polypes dans cet abîme ! ce n'est pas cela non plus. Serait-ce pour arracher des coquilles? oui, les coquilles iront s'attacher à ces parois qui sont plus lisses que le verre!

Cependant elle voit la barque flotter en se démenant sur les flots agités; il lui semble qu'on fait quelque chose, qu'on se courbe, qu'on se relève; elle jurerait presque d'avoir vu je ne sais quoi de noir dans l'air. — Eh! tu rêves, pauvre Marinelta !

Et en parlant ainsi, elle remarque que la barque retourne. Aussitôt elle saisit sa rame et se met en marche : elle arrive au port, attache la barque, entre au jardin, ferme la porte et court à la fenêtre. Moins d'un quart d'heure après, elle revit la nacelle, et put s'assurer que c'était bien Violentina. Cette nuil-l'a, elle ne ferma pas l'œil, tant elle avait l'esprit occupé de mille incidents, plus étranges et plus bizarres les uns que les autres. A peine l'aurore du jour suivant eut-elle paru, qu'elle sauta d'un bond hors de son lit, se hâta de revêtir sa robe, prit son chapeau de paille, et courut rapidement à la barque, pour

412 L\ ur.ssAcfeuF.

aller visiter le rocher où elle avait vu, le soir précédent. Violentina s'arrêter d'une manière si mystérieuse.

Elle arriva en face de l'écueil. La mer était fort calme. En regardant au pied du rocher, elle vit que l'onde en caressait doucement les flancs luisants. La masse liquide était si noire et si profonde, qu'il était impossible do norter la vue à plus de deux palmes de profondeur. En lonireant le rocher dans toute son étendue. Marinetla n'aperçut que quelques ccorccs d'oranges et un grand nombre de coquilles de noix, qu'elle supposait avoir ttô transportées en cet endroit par le flux de la mer. Enfin elle se retira avec sa barque. Quand elle fut à certaino distance, elle se mit à considérer cette immense muraillo naturelle taillée à pic, et rien n'attira son attention, si co n'est les deux sombres ouvertures, sur lesquelles elle n'avait jamais arrêté sa pensée auparavant, bien qu'elle les eût vues des centaines de fois.

Précisément à cette heure, des troupes de ramiers sortaient de ces antres pour aller fourrager dans les champs. Marinctta s'arrêtait à contempler ces vols rapides, cet empressement, ces larges tours et ces développements de bandes unis et prolongés, comme les mouvements d'une armée qui se déploie, avec ordre pour aller occuper diverses positions. En effet, ceux-ci tournaient à droite, ceux-là à gauche, les uns montaient, les autres descen daient, et la fille de Lamba entendait leurs ailes bourdonner au-dessus de sa tête. Le soleil venait de paraître à l'horizon et dardait ses rayons sur les ramiers, dont les cous et les ailes brillaient de mille lumières variées, produisant par leur jeu mobile le plus magique effet. La jeune fille en était émerveillée. Mais ce fut l'unique^vantage que Marinetfa retira de son excursion.

Le soir, elle était assise au sommet de son belvédère, tout impatiente de voir se renouveler l'aventure do la

LA SCSSAGtp.S. 113

nuit précédente. Sa barque, qu'elle avait fait goudronner avec beaucoup de soin, l'artendait au bas du jardin. Précisément à la même heure que la veille, la nacelle de Violentina s'éloigne du port, et s'avance tout doucement, en s'engageant parmi les écueils, comme pour se dérober a la clarté de la lune. Marinetta la laisse passer Jusqu'au dernier rocher, puis elle lance sa barque , pénétre dans ces défilés, va s'arrêter à la dernière pointe, ôte son chapeau et se met à regarder attentivement. Elle voit dans la nacelle la môme manœuvre que la nuit précédente sans pouvoir discerner ce que font Violenlina et Baptiste. Cependant la lune, donnant plus de clarté que la veille, lui permet de voir distinctement qu'on descend et remonte par l'une des bouches de l'antre, je ne sais quelle petite masse, qui n'était, comme nous l'avons vu, pas autre chose que le panier contenant les vivres pour Lorenzo.

Il serait impossible d'exprimer l'agitation que cette vague découverte jeta dans l'ame de Marinetta. Non, ce n'était pas un rêve : elle avait bien vu descendre et remonter a l'une de ces cavernes une sorte de paquet mystérieux. Rentrée dans son palais, elle était continuellemeut à se demander :

— Qui serait renfermé dans cette retraite inaccessihli? Qui pourrait jamais y arriver? et par où? S'il y avait un autre passage, pourquoi y monter, au moyen d'une corde ce qu'on veut y faire entrer, quand il serait plus facile de s'y prendre autrement? Il n'y a donc pas d'autre moyen d'y pénétrer, que de se suspendre en l'air pour y descendre. Et cette seule pensée la faisait frissonner.

Toute pleine de ces pensées, la jeune fille se rendit le matin à la mer. Elle considéra, examina, contempla ces ouvertures; elle vit les colombes sortir et s'envoler aux champs ; elle vit les plus diligentes retourner pour porter la becquée à leurs petits ; mais elle ne put découvrir

^ I i I.V MrSSAGtRE.

aucun indice propre à éclaircir ses doutes. Celte nuit et la suivante, elle continua d'épier Violentina et acquit la certitude qu'il y avait là-ded;ms une personne, à laquelle son amie portait, chaque nuit, des vivres ou d'autres secours.

— Et si quelqu'un s'était enFermé dans ce rocher, qui pouvait-il jamais être, sinon le pauvre Lorenzo? Et comment s'en assurer? Le di^mander à Violentina? Jamais. A Daplist(^? moins encore.

Oh I combien d'expédients nouveaux rattachement sait (aire naître dans l'esprit! combien il est actif, audacieux et fertile en res.sources!

Marinetta revit plusieurs fois Violentma; mais l'une et l'autre savaient si bien se tenir en garde, qu'il n'y avait pas de danger qu'elles trahissent leurs secrets respectifs. -Marinetta, cependant, était plus habile que son amie dans l'art de dissimuler ses projets, de sorte que Violentina était à cent lieues de croire que Marinetta eût découvert ce qui se passait, et qu'elle fût occupée, depuis plusieurs jours, à rechercher les meilleurs moyens d'arriver à son Lut.

Voici les stratagèmes que ralTection avait inspirés à la (ille de Lamba. Au-dessus de la porte du jardin se trouvait une plate-forme entourée de petites colonnes, d'où l'on avait vue sur le golfe. C'était un lieu, où l'on pouvait, dans les soirées d'été, goûter le frais avec un charme |)Iein de délices, à cause des petites brises de mer qui s'exhalaient tout 'a l'eniour. On y montait par un petit escalier en marbre, construit dans une tourelle adossée à un massif de lauriers-roses. Sur le plancher de cette plate forme, Marinetta avait jeté diverses sortes de grains pour attirer les colombes, et celles-ci trouvant à pâturer si près de la côte, sans devoir chercher leur nourriture au loin, arrivaient par troupes en cet endroit, retournaient à la

î.^ MESSAGtRE. 1 1 S

caverne près de leurs petits, puis revenaient glaner le reste.

Marinetta les habitua ainsi à revenir, et quand les plus avides ou les moins craintives approchaient, elle avançait im peu la tête dans la porte, et les colombes sauvpg'^s de s'enfuir aussitôt; et Marinetta de jeter des poignées de grain; et les petites bêtes de voltiger tout autour, jusqu'à ce qu'elles surmontassent leur répugnance et qu'elles sabatissent pour le becqueter, d'abord sur le parapet, puis sur le coin le plus éloigné du plancher. En agissajit ain-;i à différents jours d'mlervalle, elle avait amené les pius apprivoisées et les plus dociles avenir manger près d'elle, et quelques-unes poussaient la privante jusqu'à enbver le grain qui se trouvait à ses pieds; mais s'il lui arrivait de remuer la tête, les mains ou le corps, elles s'envolaient aussitôt, pleines de frayeur.

Voyant qu'elles étaient encore si craintives, elle cessa de jeter du grain, pour leur laisser venir l'appétit; et quand elle les voyait tournoyer autour de la plate-formo pour y chercher leur nourriture accoutumée, elle commençait à jeter un peu de grain à ses pieds ; alors les plus affamées et celles qui avaient le plus h cœur de nourrir leurs petits, surmontaient leur frayeur et venaient le picoter, les ailes demi-ouvertes pour être prêtes à s'enfuir. Cependant l'habitude finit par les rassurer, au point que Marinetta pouvait s'asseoir sur les planches et allonger la main pleine de vesces, tandis que les colombes sapprochaient, en tremblant, pour venir les prendre. Alors elle retirait doucement la main vers son tablier, où se trouvait le magasin, et les plus confiantes lui sautaient sur les genoux et se rassasiaient à plaisir.

Quand Marinetta vit qu'elle avait gagné la confiance de ses pensionnaires, elle prépara tout ce qui était nécessaire à son dessein, et, un byau jour, elle mit doucement la

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main sur une colombe. La tenant en son pouvoir, elle lui suspendit au cou une petite sonnette d'argent qui rendait v.a son très-clair; elle l'entoura ensuite d'un léger ruban rouge, auquel était attaché un billet de satin blanc; elle lui lia à une patte un cordon rouge, de la longueur d'environ deux mètres, puis elle lâcha son cher oiseau. La colombe, emportée par le désir de nourrir ses petits, s'envola directement vers la caverne, et, quelques instants î près, elle était près de son nid leur donnant la becquée. Lorenzo était assis sur un siège, lisant selon sa coutume et regardant souvent la mer, pour voir passer les vaisseaux, qui de la rivière de Ponent se rendaient à Gènes. A peine eut-il entendu le bruit de la sonnette, qu'il leva les yeux et vit la colombe posée sur son nid et le cordon suspendu à sa patle. 11 le saisit aussitôt , le tira doucement pour ne pas effrayer la timide colombe, mit la main sur la petite bêle palpitante de terreur, délia le ruban, enleva le billet, cl attacha le cordon au pied de son siège, pour empêcher l'oiseau de s'enfuir.

Lorenzo pensa à mille choses, mais il ne lui vint pas h l'esprit que la colombe portât un message de Marinelta. Il ouvrit le billet et lut avidemmenl ces paroles.

a Ei-lu là? L'amitié me dit que oui. Réponds, si ta peux, et ne doute pas de ma foi. Marinetta.

En lisant ces mots, Lorenzo sentit son cœur battre j-.lus fort que celui de la colombe : il entra dans l'antre, prit un polit morceau de papier fin et écrivit :

— C'est moi. Viens, ame courtoise; je t'attends à minuit. Tire trois fois la ficelle, suspens-y la lettre, je te descendrai la mienne.

Cela fait, il retourne à la colombe, lui passe le rubon cutour du cou, ôle la sonnette et le cordon, el la hisso

partir. L'oiseau, se sentant libre, prit son essor vers la plate-forme, comme il y était habitué depuis quelque temps déjà, et trouva Marinetta qui l'attendait depuis plus d'une heure, exposée au soleil brûlant, comme si elle eût été assise h l'ombre du plus frais bosquet. La tendre petite béte, qui s'était d'abord oubliée elie-même pour ne penser qu'à ses petits, ressentait un grand appétit et se jeta sur l'avoine, que la jeune fille avait dans son tablier. La voyant revenue sans sonnette et sans cordon, Marinetta comprit que Lorenzo avait ôté la première, pour ne pas éveiller la curiosité, et délacé le second, pour empêcher sa douce messagère d'aller s'embarrasser dans quelque broussaille ou quelque rameau d'arbre. Marinetta la saisit habilement pendant qu'elle était occupée à manger, défit le nœud, prit le billet, donna à la gracieuse colombe un baiser de bonheur, et lui promit pour chaque jour sa provision.

Après avoir lu les quelques mots de Lorenzo, elle descen- -^dit au jardin. Elle avait l'ame tellement agitée, sa respiration était si précipitée, qu'après avoir fait quelques pas ello dut s'appuyer contre le tronc d'un saule-pleureur qui la couvrait de son ombre. Elle demeura quelque temps dans cette position, en essuyant la sueur qui lui coulait du visage. Dans l'intervalle une foule d'idées s'étaient présentées à son esprit, sans qu'elle s'en aperçût; elle pensait et repensait à ce qu'elle voulait écrire à Lorenzo. Enfin elle se lève et regagne la villa, pour aller écrire dans sa chambre tout à son aise. Mais la fortune se plaît souvent à se jouer de nos passions, et quand elle rentra au palais, elle vit une troupe de parents qui étaient arrivés de Gênes avec leurs épouses et leurs filles, pour passer le jour suivant à la Madone de Savone. Marinetta dut se mettre en frais avec les femmes, pour leur choisir des appartements et leur tenir compagnie. La pauvre demoiselle avait bien appris, par une longue pratique de la vertu, à mal-

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