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Cependant les malheureux fuyards pouvaient se défendre contre les loups et les ours et bien peu d'entre eux furent blessés à mort et dévorés par les bêtes sauvages : le plus grand péril qu'ils avaient à courir venait de la malveillance et de la perfidie de leurs concitoyens. Les franrs-ma^^on* des villes s'apercevant que la fortune de l'empire français commençait à tourner et à décliner, et craignant que sa chute n'entraînât leur perte, cherchaient par tous les moyens à l'appuyer et à le soutenir. De là les haines, les colères, les trahisons et les cruautés de tout genre dont ils accablaient les innocentes et déplorables familles des conscrits fugitifs, leur faisant imposer de grosses amendes, les forçant à payer d'énormes rançons, emprisonnant les pères, enlevant les frères plus jeunes et les traînant à la guerre avant l'âge, pillant et dévastant les maisons et les campagnes des pauvres paysans. Non contents de cela, ils n'épargnaient rien pour avoir sous leurs griffes les réfraclaires eux-mêmes et payaient dans ce but une bande d'espions qui allaient fureter partout. Au moindre soupçon qu'ils se tenaient cachés chez eux, on pénétrait dans les chambres; on visitait les commodes, les armoires et les cofTres ; on efTondrait les toits pour descendre dans les plus sombres réduits des greniers ; on dispersait les tas de paille, de foin et de fourrage; on so ruait dans les caves, les celliers et les grottes, défonçant les tonneaux, ouvrant les flancs des cuves, arrachant les ais des pressoirs; de sorte qu'après ces brutales perquisitions, les maisons paraissaient aussi bouleversées que si elles eussent été désolées par la fureur de la guerre.
Malgré toutes ces peines, les mères n'échappaient pas toujours au malheur suprême de perdre leurs fils errants dans les montagnes. Après avoir couru mille dangers pendant plus d'un an en allant, à la faveur des nuits oragcnses, leur porter de la nourriture dans les endroits
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écartés où ils s'étaient donné rendez-vous, elles étaient quelquefois suivies par des malveillants qui devinaient les motifs de ces visites nocturnes et envoyaient les gendarmes sur leurs traces. Ceux-ci allaient s'embusquer dans les lieux qui leur avaient été signalés, tombaient à l'improviste sur le conscrit, le garrottaient et l'emmenaient au dépôt militaire, d'où il partait pour la guerre. Dans les derniers temps, où les fuites étaient plus fréquentes, on en vint au cruel parti de les tirer des cavernes ef des plus épaisses broussailles en leur donnant la chasse avec des lévriers et des dogues. Ces chiens, lâchés et excités, parcouraient les bois, gravissaient les rochers, pénétraient dans les précipices, cherchant partout la trace de leur proie, puis l'entouraient, l'assaillaient et la déchiraient à belles dents. Les plus intrépides gagnaient une pointe de rocher, ou bien sautaient sur une branche d'arbre, d'où ils tiraient sur ces bêtes acharnées à leur perte et parvenaient souvent à les blesser et à les tuer; mais bientôt arrivaient les chasseurs qui les sommaient de se rendre, les chargeaient de chaînes comme des taureaux farouches, les traînaient aux prisons voisines d'où ils étaient conduits sous bonne escorte de forteresse en forteresse jusqu'aux nouvelles légions.
Durant les premières années de la conscription en Italie, les classes populaires avaient seules à souffrir de ces vexations ; mais en 1812 parut la loi sévère qui obligeait aussi les nobles et les riches seigneurs à entrer dans les cadres, sans pouvoir se faire remplacer. Ce décret jeta la désolation dans le cœur des dames italiennes auxquelles il ne restait plus aucun espoir de sauver leurs fils. Dans ces cruelles épreuves, on vit de nobles et courageux exemples d'affection fraternelle. Plus d'un cadet offrit aux généraux chargés des enrôlements, de marcher à la place de son frère aîné sur qui reposaient tout l'amour
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et toute l'e^fiorance de la famille, tandis que d'autres nlncs renonçaient, au moment du départ , h toutes les possessions paternelles en faveur de leurs cadets et les investissaient de leur droit de succession.
Voilà quel était l'état de l'Italie du temps de l'empire et du royaume italien. Les familles patriciennes, ruinées par les concussions exorbitantes, les contributions et les rapines de 96 et 97 ; surchargées d'impôts et de redevances foncières ; privées de leurs fidéi-commis, étaient condamnées enfin par les conquérants à joindre à la perte de leurs biens la perte de leurs enfants. Combien de mères moururent de chagrin, combien tombèrent dans de terribles infirmités et traînèrent une vie pleine d'angoisses et de langueur, tremblant continuellement pour leurs fils enlevés aux délices de la famille, aux douceurs de la richesse, à l'amour des pères et des sœurs , et arrachés des bras maternels pour courir à la mort dans les batailles ! Plusieurs mères cependant, ne pouvant se résigner à perdre leurs fils bien-aimés, se jetaient à leurs cous et les suppliaient avec larmes de ne pas s'exposer aux chances du sort :
— Fuyez, leur disaient-elles , cachez-vous, sauvez votre vie, sauvez la vie de votre vieux père qui vous a élevé sur ses genoux, sauvez la vie de votre mère qui vous a nourri de son lait.
Les fils avaient beau objecter qu'en suivant ce conseil, ils livreraient la famille aux plus dures épreuves , aux embûches, aux ressentiments publics et privés, aux extorsions, aux spoliations, aux menaces et à la terreur, les mères répondaient en levant les yeux au ciel :
— Mon fils, pourvu que tu aies la vie sauve, toute douleur sera douce, toute souffrance supportable au cœur de ta mère.
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