VIII. Les ITRQUISITIONS
Nous avons dit que Violentina était demeurée quatre jours entiers sans écrire à Lorenzo, et qu'elle lui avait ensuite appris des choses qui l'avaient prolundément consterné. En effet, le jeune homme, en hsant la lettre de sa sœur, mesura d'un regard le péril dont il était menacé. Déjà depuis quelque temps des liommes inconnus circulaient dans les environs. Ces voyageurs entraient dans certaines tavernes fréquentées, la nuit, par des pêcheurs, des papetiers et des foulons. Fendant le jour, ils parcouraient le voisinage d'un air curieux en se fourrant partout et rentraient le soir à lauberge, où ils prétendaient manger à table d'hôle. 11 leur arrivait souvent de payer largement à boire aux plus désœuvrés, pour les faire parler, et ils amenaient toujours la conversation sur les seigneurs génois qui passaient la belle saison dans ces parages. Le nom de Giano ayant été prononcé, les gens de l'endroit se mirent à exalter sa libéralité envers le j^euple, auquel il donnait beaucoup d'ouvrage, surtout en hiver.
— C'est bien, dit l'un des étrangers, a-t-il des enfants?
— 11 n'a chez lui qu'une Olle, bonne et vertueuse demoiselle qui est d'un grand secours pour nos femmes, qui revêt nos enfants et visite nos malades avec amour. Cet amour des pauvres lui a été inspiré, dès l'âge le plus tendre, par sa mère, excellente et généreuse dame, qui nous aime tous comme ses enfants et nous vient en aide dans tous nos besoins.
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— Oui, oui, dit un autre, le verre b la main; mais si elle était un peu moins bigote et moins fière, et si elle se mêlait de SCS aff.iires, elle ferait beaucoup mieux. Nous ne sommes plus libres de venir ici faire une partie de jeu pendant l'instruction et les vêpres : elle va nous dénoncer à larchiprêtre, et nous fait donner de terribles semonces. Nous avons là de petites reines qui nous traitent comme des esclaves.
— Tuis-toi, vaurien, dit un forgeron, elle est trop bonne à ton rgard, et tu le dois à ta femme :^ crois-tu quelle ignore que c'est toi qui lui as volé ses citrons deuis son jardm l'automne dernier? Crois-tu qu'elle ignore les escroqueries envers le seigneur Lorenzo, son fils, qui. . .
— Ali ! interrompit un des étrangers d'un air distrait, comme c'est dégoûtant d'avoir affaire à des ivrognes ! La tilie est devenue du genre masculin!
Et il faisait semblant de ricaner avec son compagnon.
— Il ne manquerait que cela, dit un biberon en s' essuyant la bouclie; toutes femmes qu'elles sont, elles veulent agir en hommes : imaginez-vous ce qui en adviendrait si elles Tétaient véritablement : elles renverseraient la monde.
— Or ça, je l'ai compris, ce seigneur dont tu parles 0 aussi un fils. Et il s'appelle?
— Lorenzo, mais on n'en parle pas, parce qu'il est comme s'il n'était [ms.
— Oh! serait-il imbécile, ou atteint d'une maladie mortelle, que ta dis qu'il est comme s'il n'était pas?
— Le garçon s'est échappé comme une souris qui flaire la trappe et court vite à son trou, parce qu'elle a senti une odeur de cadavre. Ainsi a fait le seigneur Lorenzo; c'est un beau jeune homme, qui, en flairant l'urne de la conscription , a cor.ipris qu'elle exhalait une odeur do canon, de bombe, de mousquet, de sabre, de cimeterre, of il a prudemment battu en retraite.
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— Dis-tu vrai? et où s'est-il enfui? Pour sortir de l'empire, il faut trotter loiiglemps, au moins jusqu'en Afrique ou en Turquie.
Le lendemain ces inconnus disparurent et l'on en vit d'autres se promener, désœuvrés et curieux, vers le palais de Giano, le long du jardin, sur les pentes de la montagne t,ui domine la vallée. Qui sont-ils? que viennent-ils faire? que veulent-ils? que cherchent-ils? Les gens du château conjertumient et parlaient en Tair, en disant les sottises 1rs plus énormes et les plus inadmissibles du monde. Mais peu de nuits après, pendant qne le vent nord-est soufflait avec fureur et bouleversait les flots, en les poussant avec fracas contre les côtes, cl qu'il tombait une pluie torrentielle, on vint frapper avec force au palais de Giano. Le gros chien faisait retentir le vestibule de ses profonds et terribles aboiements, et les chiens des maisons voisines faisaient écho. Comme il était une heure après minuit, chacun était dans son premier somme. Cependant, on frappait à la porte des coups redoublés et de plus eu plus violents.
La chambre de Violentina était au premier étage, et ses fenêtres donnaient au-dessus de la porte. Epouvantée parle bruit et craignant, sans savoir pourquoi, elle saute de son lit, revêt une robe de chambre et court à la fenêtre. Au même moment, le portier, a moitié endormi, ouvre le guichet et crie d'une voix rauque : « Qui est là? que voulez-vous à cette heure? — Nous sommes les gendarmes; ouvrez, au nom de la loi, sinon... » Violentina, en entendant les gendarmes, à cette heure, dans cette pluie orageuse, avec ce sinon, fut saisie d'un terrible frisson qui lui courut par tout le corps. Cependant, comme elle était fort courageuse, elle reprit bientôt ses esprits et pensa aussitôt à sauver son père. Par bonheur, il était arrivé la veille de Savone un général, ami de la famille,