LES PERQUISITIONS
qui iogouit au cliâteau. Violenlina s'Iiabilla promploment, prit une lumière, descendit en hâte et alla droit à l'hôte, en disant : «Général, sauvez mon père ; voici les gendarmes. » Le général, qui dormait profondément, seleva tout étourdi, en demandant:
— Oh ! qu'y a-t-il ?
— Il y a, répondit la demoiselle, que les gendarmes sont arrivés, sans doute, pour prendre mon père, à cause de la fuite de Lorenzo. Général, permettez que je le conduise dans voire chambre, où ils n'oseront entrer.
~ Qu'il vienne; je m'habille; ayez la bonté d'allumer ma bougie.
Violenlina courut aux appartements de son père, ei l'éveilla doucement, en disant :
— Papa, passez voire robe de chambre et suivez-moi.
— Oh! qu'y a-t-il de nouveau? Est-il arrivé du mal à quelqu'un '? Votre mère dort-elle?
— Oui, papa, dépêchez-vous, descendons auprès du général, qui vous attend, les gendarmes sont ici : courage ! je prends vos bas et vos habits.
Giano se couvrit aussitôt d'un vieux manteau et suivit machinalement Violenlina, qui le conduisit à la chambre de Ihôte, et dit en jetantses vêlements sur une chaise :
— Général, mon père est sous voire sauvegarde. Puis, elle sortit à l'instant, courut à la chambre de son
père, remit tout en ordre comme si personne n'y avait couché cette nuit-là, et vola à la chambre de sa mère, qui couchait aussi du côté du jardin.
Cependant le portier avait dit aux gendarmes :
— Un peu de patience, je m'habille et je suis à voi 3. Puis, il était rentré, s'était habillé en hâte, avait appelé deux domestiques, qui dormaient près de l'escalier. Ayant ouvert la porte, il vit entrer six hom.mes, trempés comme des éponges.
430 LES peuçuisitions.
— Pauvres gens, dit le fronc portier, comme vous êteg mouillés! Voulez-vous qu'on allume du feu pour vous sécher, et boire un coup en attendant?
— Faites, répondirent-ils, mais dépêchez-vous.
Le prudent serviteur les conduisit à la salb, fit du fou , servit du vin et dit à l'oreille de l'un des deux domestiques, qui venaient d'entrer :
— Cours averlir notre m;iître.
Dans les temps de trouble, il survient souvent cortcins événements soudiiins, où une jt une fille collrii,^euse vaut mieux que vingt homme» sans vigueur. Violenlina courut à sa mère, l'éveilla et lui dit :
— Maman, ne vous troublez pas ; les gendarmes sont venus pour chercher Lorenzo , qu'ils croient peut-étro caché dans la maison ; ils le chercheront longtemps. Quant à vous, restez au lit, je vais chercher la camérière. Si jamais, ce qui n'aura pas lieu, ils demandaient k entrer dans votre chambre, répondez tranquillement que Lorenzo n'est pas ici, qu'on le dit parti pour la Sardaigne, sans que vous sachiez comment, ni avec qui. S'ils demandent à voir mon père, dites qu'il est sorti pour affaires, et sachez, pour votre gouverne, que je l'ai déjà conduit auprès du général, où il est en sûreté. Je vous en prie, maman, soyez sans crainte, la Madone nous aidera.
Et sans attendre la réponse, elle sortit d'un bond, pour appeler la femme de chambre. Après cela, elle descendit pour parler aux gendarmes.
Avant d'arriver dans la salle où ils se trouvaient, Violenlina avait passé auprès des domestiques, en disant h tous :
— Répondez que le maître n'est pas ici.
— Où est-il?
— Nous l'ignorons.
Quand elle vit les gendarmes, ils se levaient de tablo.
LES PERomsJTioys. 4 3<
Leur chef était un beau jeune homme d'un aspect distingué, et elle lui dit avec une douce (ierté :
— Brigadier, qui ciierchez-vous?
Celui-ci, en voyant la demoiselle, se mit en position, porta la main droite au chapeau, étendit la gauche le k ng du corps, et répondit, comme s'il se fût trouvé devant son capitaine :
— Madame, nous avons ordre de visiter le château.
— Les gendarmes, répondit Violentina, ne sont pas des sbires ; votre arme est la plus honorée de rem[)ire. et vous représenterez, j'en suis certaine, la dignité de la justice : le château est toujours ouvert aux livrées de 1 empereur. Par où voulez- vous commencer?
— Mieux vauilra commencer par en bas; mais nous no voudrions pas gêner mademoiselle, quelle nous donne seulement un de ses domestiques, pour nous conduire.
— Les domestiques viendront, mais je serai de la compognie. Allons.
Violentina fit allumer de petites torches, que portèrent les gendarmes et les gens de service. Elle les conduisit dans toutes les chambres, en commençant par celles des domestiques. Lesgendarmes, voyant les lits défaits, demandaient :
— Qui dort ici?
— Moi, seigneur brigadier, répondirent-ils, chacun h son tour.
Ils visitèrent les appartements nobles, et arrivèrent au quartier du général. Ayant vu sur la porte le soldat de garde, ils lui demandèrent qui se trouvait là-dedans.
— Le général de division, mon maître, répondit le soldat ; je vais l'appeler.
Il entre et, un instant après, le général sortit avec l'uniforme de son grade, en disant :
— Brigadier, montrez-moi votre mandat.
''S^ LcS PEnQU!SI7I0.-<S,
— Le voilb, mon général.
— C'est bien, suivez vos ordres Et il rentra dans son appartement.
Ils montèrent un étage plus haut, passèrent un corridor et arrivèrent à certaines chambres, Violenlina dit :
— C'est ici mon pelil quartier ; la délicatesse française, j'aime h le croire, ne voudra pas profaner la retraite d'une jeune personne.
— Madame, vous avez raiï^on, reprit le brigadier; mais... les ordres... il faudrait... faisons ainsi. Si vous le permettez, j'entrerai seul.
— Allez, répliqua la demoiselle.
Le brigadier parcourut la chambre des yeux, et en forlit aussitôt, sans toucher à rien. On pénétra ensuite dans le quartier do Lorcnzo. Violenlina ouvrit cllc-môme la porte et montra tout ce qui s'y trouvait. Quatd en l'eut visité dans ses moindres détails, le brigadier dit :
— Mademoiselle, je dois emporter avec moi tous les papiers qui sont ici.
— .Je ne puis m'y opposer, répondit-elle, vous avez vos ordres à remplir; mais vous les scellerez tous sous mes yeux : voici des enveloppes, de la cire, et le sceau de notre maison ; vous y apjioserez l'aigle de l'empire ; mais vous aurez un compte sévère à rendre, si les sceaux sont rompus, autrement que sur Tordre de l'autorité.
— Et les appartements du seigneur votre père, dit lo brigadier, en apposant les sceaux, où sont-ils ?
— Du côté du jardin ; mais mon père n'y est pas.
— Où est-il donc? car je sais qu'il doit être au logis.
— Mon père n'est pas obligé de me dire où il veut aller.
Et elle conduisit les gendarmes aux appartements da son père, en disant :
— Voilà , regardez tant qu'il vous plaît.
IVS PERQUISITIONS. 433
Après avoir visité la chambre, ils entrèrent dans lo» pièces contiguës. Arrivés devant l'une de celles-ci, Violentina se jeta sur le seuil comme une panthère, en disant :
— Halte-là, c'est ici la chambre do ma mère ; elle esl au lit, que personne n'ose y mettre le pied.
— Mais, pardonnez, mademoiselle, nous....
— Je le répète, pour entrer ici, il faudra me passer sur ie corps : l'empereur respecte les asiles sacrés des matrones, ils sont inviolables. Dites qui vous cherchez , et s'il y est, il sortira.
— Nous cherchons, ajouta le brigadier, Lorenzo et Giano.
— Je vous donne ma parole d'honneur que vous n'y trouveriez ni l'un ni l'autre; retirez-vous, et croyez que je ne mentirais pas, au prix de ma tête.
Alors un gendarme sombre et farouche étendit la main pour saisir Violentina par le bras et la tirer de la porte : mais le brigadier, lui lançant un regard terrible, cria :
— Que fais-tu, malheureux? ei lui donna un coup sur le bras.
Alors Violentina, étendant rapidement la main, commo pour remercier le brigadier de tant de courtoisie, lui laissa adroitement tomber entre les doigts un anneau d(! diamants, qu'elle avait pris sur le buffet de son père. Lo brigadier comprit ce langage, et, comme si c'eût été l'anneau de Gygès qui rendait invisible, il dit aussitôt :
— Camarades , comme le dit mademoiselle, il n'y a personne ici, partons.
Ils allaient porter ailleurs leurs pas, quand la pièce s'ouvrit, et la marquise se montra, eu disant d'un air majestueux et froid :
— Messieurs, veuillez entrer : ma fille est trop délicate, visitez ma chambre tout à votre aise, mon mari n y est pas.
4D4 ixs PF.nQLisiTio:;<;.
A cette vue, les gendarmes portèrent la main au chapeau, en signe de respect, et se tinrent en position, sans fùire un pas. Le brigadier, jetant de loin un regard dans la chambre, dit :
— Madame, c'est fait, elle est visitée ; car mes compagnons et moi, nous la voyons parfaitement d'ici : pardonnez la gêne que nous vous avons causée ; il faut bien que nous exécutions les ordres de nos supérieurs.
El ils se dirigèrent ailleurs avec Violentina, qui les accompjignait toujours. Sur ces entrefaites, l'aurore se leva, et Violentina leur offrit qu!>lque chose k manger; mais le brigadier la remercia, et ils sortirent du palai-. Tous les domestiques se retirèrent, et quelques-uns allèrent se recoucher. Violentina courut au général, et trouva .son père étendu tout pensif sur un sopha. Elle l'encouragea, en disant :
— Papa, ne bougez pas d'ici.
Elle se rendit ensuite auprès de sa mère, et l'engngea à se remettre au lit. Puis elle monta lestement à certaines petites fenêtres du grenier, et vit les gendarmes éparpillés à distance autour du palais et du jardin. Elle reconnut le danger, et c'est pourquoi elle ne voulait pas se hasarder d'écrire à Lorenzo ni d'aller à lui.
Il y eut ce jour-là une grande rumeur dans la villa. On disait que Lorenzo avait élé pris dans une cachette du jardin, et qu'on avait déniché un autre réfractaire, caché dans le palais depuis douze ans. La nuit étant venue, on entendit frapper légèrement à la porte, et le portier demanda qui c'était.
— Ouvrez, Amédée, répondit quelqu'un.
Le portier ouvrit. C'était le brigadier en habits bourgeois, qui dit :
— Amédée, votrejeune maîtresse est-ello déjà couchée?
— Non.
LES PERQmS!TIO."«S. <35
— Appcicz-la doucement, sans vous faire entendre.
— Oh! pour cela, non, reprit le portier, vous allez 1 elPrayer, ou la traîner en prison.
— Sur ma foi, ne craignez rien; j'ai, au contraire, da bonnes choses à lui dire.
Le portier alla chercher Violentina, qui descendit dans ?a loge, et se crut perdue quand elle aperçut le brigadier.
— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit celui-ci ; j'ai tant admiré votre grandeur dame, la nuit dernièr.e, que je me suis décidé à tout risquer , pour bannir ou , du moins, pour diminuer vos peines. Sachez que les espions de l'empereur ont parcouru l'île de Sardaigne dans tous les sens, sans tiouver trace de votre frère, ce qui a fait penser aux magistrats du gouvernement que le seigneur Lorenzo ne s'est pas éloigné d'ici, et qu'il reste caché, soit dans le palais, soit dans les environs : vous êtes prudente et courageuse et vous m'avez compris.
Violenlina, même dans l'hypothèse que le brigadier parlât sincèrement, se tint sur ses gardes, et le remercia de son avis courtois. Quant à son frère, elle lui dit que, bien qu'il eût disparu à l'improviste, et sans découvrir à ])ersonne le lieu de sa retraite, elle n'en était pas moins fermement persuadée que, loin d'être dans le voisinage, il était dans un lieu fort éloigné, où personne ne pouvait le prendre.
— En tout cas, reprit le gendarme, je veux vous avertir que, chaque fois que je serai de faction dans les perquisitions et les surprises, je tâcherai toujours de me conduire, de manière à ce que vous n'ayez pas à vous plaindre de moi. Sachez que je suis aussi gentilhomme et italien. J'ai été arraché par force des bras d'une mère, que j'aime (lu plus vif amour. Mon père, qui m'affectionnait tout particulièrement, comme étant l'alné de la famille, est
<36 LfS PF.IiOU15ITIO.NS.
mort du chagrin que lui a causé mon départ. J'étudiais à Pise et j'allais passer mes examens, qnand il fallut partir pour la milice. J'ai laissé dans mon pays une noble jeune lille, que j'aimais beaucoup; elle est pieuse, candide et iiénéreuse comme vous : jugez par là si je puis me montrer dur envers les mères et les sœurs des conscrits! J'ai d(jà envoyé à ma mère le bijou que vous m'avez donné, afin qu'elle en fasse présent à ma Clorice.
En achevant ces mots, le jeune homme tout ému se leva et sortit furtivement du palais, en laissant Violentina plongée dans mille craintes.
Cependant la pauvre Marinetta était fort embarrassée de la proposition qu'on lui faisait d'épouser Baldovino. Déjà les tantes, bien endoctrinées par Ademaro, s'apprêtaient à lui donner un formidable assaut. Pendant qu'on préparait le dîner, et que les cousines se promenaient dans le jardin, Marinetta conduisit dans sa chambre sa ramérière Stefanina, bonne jeune fille, attachée de cœur à sa maîtresse, et lui dit :
— Ma Fanina. il faut que tu me fasses un plaisir, mais en grand secret. Tu placeras, dans la chambre d'Eugénie, un petit lit près de la porte, et tu pousseras celui d'Eugénie de l'autre côté, do manière que je puisse entrer au lit, sans qu'elle me voie, elle est peureuse comme un lièvre, et elle s'est mise en tête de me faire coucher avec elle. Tu sais que je m'occupe beaucoup le soir dans ma chambre, et que j'ai mille petites choses à arranger. Je n'aime pas à être distraite. Je resterai donc dans la chambre d'Eugénie, jusqu'à ce qu elle soit couchée, je lui ferai quelques caresses, et puis je lui dirai : « La bonne nuit, je me couche aussi. » Alors tu te déshabilleras doucement et tu to cacheras dans le lit.
- — El si elle me parle, si elle m'appelle, si elle a peur, et qu'elle se lève pour venir à moi, en croyant vous trouver?
TES PERQ0ISIT10N3. 437
— Il n'en sera rien : laisse-moi faire, et sache d'abûrd qu'Eugénie a l'Iiabilude de dormir si profondément, que le tonnerre même ne pourrait révoilier.
— Et demain matin, a son réveil, elle s'apercevra du cl) ange.
— Cela n'est pas à craindre. Tu sais que jo me lève toujours de bonne heure; tu descendras doucement du lit et je viendrai te ren;placer. D'ailleurs, elle dort si fort,
• jue nous aurons bien de la peine à l'éveiller demain pour .liler au sanctuaire.
La bonne Stefanina dit qu'elle était prête à tout, mais qu'elle regrettait beaucoup de ne pouvoir l'aider à se déshabiller.
— Babl bah! répondit Marinetta, ne t'en inquiète pas.
Et elle alla rejoindre ses cousines.
Le dîner fut gai et assaisonné de mille attentions hospitalières, ce en quoi Marinetta excellait à merveille: et les demoiselles y trouvèrent un charme infini, comme il arrive d'ordinaire aux citadins qui vont à la campagne. Ce dîner fut d'autant plus agréable aux jeunes Génoises, que leurs palais, serrés les uns contre les autres et bordant des rues étroites, sont fort mal exposés et ne sont presque jamais éclairés par le soleil dans les appartements du milieu. S'il se montre parfois un peu, pour voir tant de riches tableaux et de splendides tapisseries, c'est avec tant de timidité, qu'il laisse à peine voir ses rayons, et s'enfuit comme s'il craignait de s'attacher à ces magnificences et d'oublier le ciel. Aussi les Génoises qui sortent rarement, vivent-elles comme des oiseaux en cage ; de sorte que, quand elles se rendent à leurs délicieuses villas, elles ne peuvent se rassasier de jouir de l'air, du ciel et du soleil.
Marinetta les conduisit à la promenade, elles prirent
LORESZO. 4 51*
128 LUS PFP.QL'I^ITrO.Ni;.
grand plaisir, le long du torrent, à voir descendre en foule les jeunes filles qui sortaient des papeteries après la journée. Elles causaient et folâtraient ensemble k coeur joie, les Génoises étant d'un caractère fort gai et fort vif. Arrivées ensuite presque toutes au petit sanctuaire de la Madone d'Acqua-Sancla, elles y enirèrent avec respect, la plupart se mirent à genoux et prièrent quelque temps, jusqu'à l'arrivée de l'une d'entre elles plus âgée que les autres, qui était la cluipelaine de la compagnie et qui entonna les litanies. Dans la Ligurie, la dévotion à la Madone est des plus vives; et, bien que, depuis quarantehuit , on cherche par tous les moyens à l'arracher de l'esprit de ces populations, il est à espérer qu'on n'y réusgira guère, tant elle a poussé dans les cœurs de profondes et solides racines.
On soupa ce jour-là de bonne heure, parce qu'il fallait se lever le lendemain, avant le soleil pour faire le voyage au sanctuaire de Savone. Les tantes, en se retirant, appelèrent Marinetta et commencèrent à jeter de loin leurs filets pour l'enlacer. Mais elles avaient affaire à plus hiibile qu'elles. Voyant que tous leurs détours ne servaient de rien, elles arrivèrent a des discours plus directs, en disant:
— Qu'elle était enlêlée, que c'était mal de sa part, qu'elles n'auraient jamais cru trouver en elle si peu do bon sens, et avoir affaire avec une lête si vide, avec un cœur ^?i étroit.
— Pensez, considérez, ajoutaient-elles, s'il peut se trouver dans toute la ville de Gènes un meilleur parti que celui-là : Baldovino n'a pas son égal ; il est bon, trèsriche, plein de mérite, belles manières, courtoisie suprême, amabilité exquise : heureuse celle qui a su lui plaircl mille fois heureuse celle qui l'aura pour mari!
Marioelta répondit avec un sourire :
LES PF.nQUISITIO?<S. 139
— Si c'est un si rare Phénix, pourquoi, bien-aimées lantes, n'employez-vous pas votre admirable éloquence auprès de vos filles Severina et Béatrix'? Oh! oui, mes bonnes tantes, faites-le, je leur cède un si grand bien ; dites : « Baldovino le veut, il suffit. »
— Mais c'est vous, Marinetla, que veut Baldovino.
— Et Marinetta ne veut pas Baldovino. Entendez-vous Eugénie qui m'appelle? La peureuse ne veut pas se coucher sans me voir près d'elle. Bonne nuit.
Les deux matrones se regardèrent stupéfaites, et dirent en même temps :
— Oh ! elle a résisté à toutes nos raisons.
Cependant Marinetta était déjà dans la chambre d'Eugénie et l'aidait à se déshabiller. Eugénie la grondait d'avoir tant tardé, et disait qu'elle était accablée de sommeil, qu'elle avait déjk dit deux fois ses prières. « Pourquoi ne pas venir plus tôt? Pourquoi tant jaser avec les tantes? Dépêche-toi, Marinetta. » Et en disant ces mots, elle se mit au lit.
Alors Marinetta arranga ses coussins et ses couvertures, lui donna un petit baiser et lui toucha légèrement à la joue, en disant :
— Eugénie, entendons-nous bien. Jouer, rire, plaisanter pendant le jour, c'est tant que tu veux; mais, quand je me couche, ce n'est pas pour bavarder, sais-tu, ma belle amie? Tu ne dois point avoir peur des lutins, quand tu sais que tu as près de toi une amie qui te fait bonne garde : laisse une bonne fois toutes ces puérilités. 11 est donc entendu, Eugénie, que si tu m'appelles, je fais la sourde oreille et ne réponds pas.
— Causons au moins pendant que tu te déshabilles.
— Non, je vais faire mes prières.
— Quand u 1 s auras faites, dis-moi la bonne nuit.
— Non. je te la dis maintenant. 11 faut que tu proîriettrs de le taire.
<40 LES PF.RQCISITIONS.
— Jl> te le promets.
— Adieu.
Eugénie se cacha la tôte sous les draps, et b peine Siéphanina était-elle a moitié déshabillée, que Marmelta sortit, et fut en un instant dans les salons du rez-dechaussée.
Quand elle arriva à la petite porte du jardin, elle se retourna pour regarder le palais : tout était sombre et silencieux. Elle se hûta de préparer sa barque, regarda sa montre et vit qu'il était déjà plus de onze heures et demie. On pense bien qu'elle rama avec vigueur; en effet, le chemin tn ligne directe était court, mais en voguant entre les rochers pour ne pas être aperçue, elle allongeait considérablement le trajet. Quelques minutes avant minuit elle était aux pieds du rocher. Le vent du sud-ouest s'était levé et agitait la mer, au point d'imprimer un mouvement assez fort à la barque, et la pauvre Marinetta voyait le mouchoir blanc suspendu a la ficelle, en guise de signal, et ne pouvait» réussir à le saisir. Enfin le flot l'ayant soulevée, elle put s'en emparer et y attacher son billet, que Lorenzo relira aussitôt après. Mais pendant qu'il s'occupait à détacher le billet de Marinetta, à y substituer le sien et à le descendre, le vent qui continuait a souffler avec force, et un coup de mer lancèrent la nacelle fort loin. Marinetta courut grand danger; elle faisait force de rames, pour se rapprocher du rocher, contre lequel les flots se brisaient, en mugissant dans les profonccs cavernes ouvertes à ses pieds. Quand, après de vigoureux efforts, elle était sur le point de toucher la corde, la mer, en rebondissant de ces antres, élevait de grosses vagues qui la repoussaient de nouveau loin du but. Bien quil y eût du plomb attaché au bout de la ficelle, la distance entre la caverne de Lorenzo et le niveau de la mer était si grande que, quand môme celle-ci eût clé tranquille
LILS PERQUISITIONS. 'î 4 1
il eût encore été fort difficile do la saisir, tant elle était agitée par la violence du vent.
Le ciel était resté serein jusqu'alors, le papier se n)ontrait à la clarté des étoiles, et Marinelta luttait contre la fureur des ondes, pour le saisir. Déjà plusieurs fois, elle s'en était approchée, et au moment où elle tendait la main pour le saisir, une grosse vague était toujours venue la repousser à une grande distance. Dans cette lutte du corps et de l'ame, la malheureuse jeune fille s'était épuisée. La mer la baignait au dehors, la sueur au dedans : haletante, palpitante, les joues en feu, les cheveux en désordre, son désir de saisir ce papier était si grand, qu'elle ne pensait à rien d'autre. Tout à coup, elle voit une grande lumière briller sur le rocher; puis elle entend, aussitôt après, un grand coup de tonnerre, qui prolonge ses terribles roulements dans les allées voisines. Elle se rctourno, et voit, du côté du midi, des nuages épais s'amonceler, s'agiter, et obscurcir le ciel. Le vent redouble de force, la mer se soulève et les vagues menacent de l'engloutir. A ce spectacle de mort, la malheureuse lève les jeux vers la statue de la Vierge, située a la cime du rocher, et s'écrie :
— 0 Marie!