L.\ DEMANDE
Pour comprendre toute l'horreur que d&vait éprouver l'ame consternée de Marinetta, il faut s'être trouvé en mer, la nuit, au moment d'une tempôCe. L'atmosphère était chargée d'un orage épouvantable , qui menaçait d'éclaler sur la lête de la fillo de Lamba. Cependant le
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vent se tut, la mer se calma, et les éclairs cessèrent de briller. Marinelta mit à profit ce court intervalle de tranquillilé. Elle s'approcha de Lorenzo, détacha la lettre attachée à la ficelle, la posa sur son cœur, saisit la rame ot tourna la proue. Mais à peine avait-elle avancé de quelques pas, qu'un éclair plus vif, et un coup de toniierre plus violent vinrent complètement l'assourdir. Ello continua cependant à voguer de toutes ses forces en invoijuant Marie, et déjà elle avait quitté la base de cet immense rocher, quand une forte rnlalc poussa contre elle une \ague si furieuse, qu'elle souleva la barque, et la lança, comme une fronde, contre un écueil.
Dans cette rude secousse, Marinetta était tombée, à moitié morte, dans la barque; mais Dieu lui vint en aide, la rame lui était restée dans la main. Elle se releva toute trempée d'eau. Elle avait donné de la tête, contre un côté de la barque, et elle sentait un large ruisseau de sang lui couler des narines, ce qui ne l'empêcha pas de redoubler d'efforts, pour regagner le port.
Arrivée au pied du jardin, elle attacha sa barque, et se relira tranquillement dans sa chambre; mais, comme lo sang continuait à couler en abondance, il lui fallut emj>loyer quelque temps pour l'arrêter. Il était près de deux heures du matin, quand elle prit la lettre qu'elle avait apportée sur elle. Elle voulut l'ouvrir et la lire avant de se coucher, et la trouva toute remplie de sang. Cependant ella la parcourut rapidement, l'enferma toute dépliée dans sa cassette, pour la laisser sécher, puis elle se mit au lit.
A la pointe du jour, Slé[)hanina se glissa doucement hors du lit, s'habilla et courut à la chambre de Marinetta. Elle fut bien étonnée de voir, en entrant, l'eau du bassin toute remplie de sang, trois ou quatre mouchoirs également ensanglantés, ses habits tout rouges, d'où il avait dégoutté 3SS02 d'eau, pour former deux ou trois bandes
LA DEMASDE.
humides sur le plancher. Mais quand elle porta ses regards sur la demoiselle, et qu'elle la vil étendue sur son lit, les fheveux en désordre, le visage masqué çà et là de (races sanglantes, elle frémit, courut à elle, et s'écria d'une vois suffoquée :
— Oh Dieu! qu'jf a-^-il, mademoiselle? qui vous a bles^ce?quel visage vous avez?
— Ne te trouble pas, m^*pMic^«ré^©SdijÈw^"iflement Marinetta, ce n'ei^LN?^n; j'ai un peu saig^[M|ju
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— Saigné du nez! efromment?VTp'burquoi vos hablls sont-ils si humides? on^irait qu'on vous les a ^oagés dans l'étang. Non, non : dr^s4^ tout, je,vau^^(^ailî|fplie. Oh Dieu ! comme elle ^st paT^faifiJûa^çiiife^ies yeux livides et meurtris! voujs avez pleuré toute la nuit, n'est-^ ce pas? regardez le drap-dtf-titTTomme il est trempé.
— Tranquillise-toi, ma chère, et sois assurée que ce n'est rien. Avant de me coucher, le sang m'est sorti par le nez ; il coulait si fort que je n'ai pu l'étancher, en trempant des mouchoirs dans de l'eau froide ; j'ai pensé que le grand air me ferait du bien, et je suis sortie : mais il est tombé une grande pluie, qui m'a trempé les habits, comme tn vois.
— Folies , mademoiselle : vous vous croyez la force d'un Samson, et, depuis quelque temps, vous menez la vie d'un soldat, plutôt que celle d'une jeune Glle de haut rang.
— Chut, chut, Stéphanina, aide-moi à m'habiller. et coiffe-moi bien vite, car les tantes se lèvent de bonne heure. Et Eugénie t'a-t-elle demandé quelque choss , cette nuit? A-t-elle eu peur des éclairs et du tonnerre?
— Non, mademoiselle, elle ne s'est aperçue de rien.
— Ne l'avais-je pas dit, qu'elle dormirait comme un loir?
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Pej après elle était prête ; elle sortit de sa chambre, trouva lestantes et les cousines déjà levées, sauf Eugénie.
— Vite, les dames, que faites-vous là-haut? il est tard, criaient les messieurs sous les fenêtres. Dépéchez-vous, le voyage h Savone est long, les chemins ont été rompus par la pluie qui est tombée cette nuit; avec vous, il faut toujours attendre. Les chevaux sont déjà sellés.
Quand, toutes furent prêtes, elles descendirent pour déjeuner, et Marinetla s efforça de montrer une gaîlé particulière ; mais les tantes l'observaient du coin de l'œil. Cependant on entendait au dehors, un grand piétinement de chevaux ; tous sortent : les estafiers aident les dames à monter. ..
— "Xelieu, bon voyage, dit Marinetta aux cousines, priez aussi pour moi.
— Viens avec nous.
. — Oli ! si je pouvais! mais je dois tenir compagnie à mon père.
— Ainsi donc, à demain soir.
— Oui, à demain. Que Dieu vous conduise.
Quand Marinetta rentra à la maison avec son père, elle dit :
— Mon père, voulez-vous que je fasse sonner la messe? Il est temps, l'abbé Gérard se rendait à la chii pelle, comme nous sortions dans la cour avec la compagnie.
— Oui, ma fille, fais sonner, mais laisse quelque temps aux domestiques, pour achever leur ouvrage. Tu es fort pâle, ce matin ; le tonnerre ne t'aura pas laissé reposer un instant, et', hier soir, tu t'es couchée fort lard. Va te mettre une couple d'heu.-es au lit, et sois sûre que cela te fera le plus grand bien.
— Jk)ii père, j'entendrai d'abord la messe, et puis j'irai me reposer un peu.
Quelques inslasUs après, elle se rendit à la chapelle,
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in'tiis elle était en proie à une fièvre ardente. C'c?l a peine si elle put laisser finir la messe et se traîner d.ins sa chambre. Slephanina la suivit. La camérière l'aida à se désliiiliillcr et la plaça sur le lit; mais la malheureuse tremblait (le tous ses membres, et ne trouvait pa» un moment de repos. Stephanina lui donna à boire ; elle se calma un peu t serra fortement la main de la camériôre. Peu après, rlle tomba dans une sorte de léthargie qui dura très-jieu Je temps, puis elle commença h délirer, en criant :
— 0 mon Dieu, je me noie! Gh ! quel vent ! Oji! quels ihocs! Oh I quels bonds! Non, je «e puis l'atteindre ; je ne partirai pas d'ici avant de l'avoir prise.
La pauvre camérière était toute stupéfaite.
Pendant que iMarinetta était dans ce délire, son père survint. La pâleur de sa fille l'avait inquiété, et il était monté doucement pour la voir. Marinetta ouvrit les yeux et continua à délirer cl à débiter des mots incohérents, en parlant de grottes, de ténèbres, de rameurs, de chaloupes barbaresques.
— Courage, André, vogue, nous sommes perdus! Trèssainte Vierge, au secours! les voila.
Le marquis tira un grand coup à la sonnette, pour appeler du monde, et envoya àlinslant chercher le médecin. Celui-ci reconnut aussitôt qu'elle avait une congestion de sang à la tête, et se hâta de la saigner.
Cependant Lorenzo ne s'était pas trouvé dans de moindres transes, durant celte nuit terrible. Placé à l'entrée do la grotte, il avait vu s'étendre à l'horizon le sombre voile de la tempête, avant que Marinetta pût s'en apercevoir, et il avait tremblé pour elle; mais quand il la vil s'avancer vers le rocher, il se tranquillisa un peu, dons l'espoir (ju'elle arriverait a temps pour recevoir sa lettre et regagner le rivage ; mais il fut bien consterné, quand il vu lo ciel s'obscurcir tout à coup, au moment où il relirait la
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Icitre de Marinrtta et descendait la sienne, et que, pou d'instants après, ie premier éclair brilla, suivi d'un violent coup de tonnerre. 11 voulait d'abord crier d'en haut :
— Fuis, malheureuse, fuis; réfngie-loi dans le port!
Mais il était si troublé et si effrayé qu'il ne put rien dire. Il saisit une barre de fer, qu'il avait enfoncée dans le rocher, et porta la tôle en dehors pour voir si Marinella |rcnoit le pnpier.
Enfin, la ficelle c?t tirée, et Lorenzo respire; mais le flanger extrême, où .'<e trouve l'audacieuse jeune fille pour !";imourileiui, le fiiit trembler. Le jeune homme, qui n'avait m foi ni religion, ne savait pas élever son cœur vers Dieu, l'appeler à son secours, le supplier de sauver cette pauvre abandonnée ; au lieu de cela il exhalait des liurlements désespérés, se frappait la tête, trépignait des pieds et mordait son mouchoir avec rage, x.
Il passa toute la nuit dans cet état. Au lever de l'aurorf, il courut aux ouvertures de l'antre, pour voir si la nacelle de Maiinetta flottait sur la mer. N'apercevant rien, et voyant le ciel rasséréné el les flots apaisés, il courut à la « liambre optique, pour essayer de découvrir la barque dans le port, et il passa une bonne partie de la matinée, sans en venir à bout. Ne pouvant plus supporter la cruelle incerlilude qui le tourmentait, il se mit à écrire à sa sœur Violentina , qui devait venir avec Baptiste, comme à l'ordinaire, lui apporter des vivres et des provisions.
Il était bien décidé à ne pas lui dire que Marinetta avait découvert sa demeure, et qu'ils s'étaient mutuellement promis de s'écrire ; mais il était si préoccupé do ce qui était arrivé la nuit précédente, qu'il ne put s'empêcher de demander à sa sœur, si la teriible tempête, qui avait bouleversé les flots depuis minuit jusqu'à l'aurore , n'uviiit occasionné aucun malheur dans le^ environs.
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Lorcnzo attendit sa sœur, et comme la mer tiait calme, elle arriva à l'heure accoutumée ; elle fit monter le dîner, et le jeune homme lui descendit sa lettre; après quoi il se hâta de retirer la ficelle, pour retourner et attendre le signal qu il avait indiqué à Marinetta, signal qu'il avait attendu en vain jusqu'à cette heure. Il était dans une angoisse inexprimable, et cette angoisse devait durer jusqu'à la nuit suivante, lorsque Violenlina reviendrait aux pieds de la montagne. Il demeura longtemps en observation, puis il mangea un morceau et se coucha sans dormir. Il lui tardait de voir revenir la nuit suivante, et quand le soleil se coucha, son cœur commença à battre, et plus l'obscurité augmentait, plus il palpitait, il n'avait qu'une espérance négative, car sa sœur ne lui avait rien écrit, et si Marinelta s'était noyée, Violentina lui aurait parlé d'une nouvelle si douloureuse. Toutefois une autre pensée le tourmentait cruellement.
— El si Violentina, connaissant mon aiïecUon pour Marinetta, avait gardé le silence à dessein, pour ne pas me faire mourir de douleur?
Et ici il s'emportait et se lamentait sans repos. Enfin à deux heures du matin, la corde s'agite, il en détache la lettre, pose le panier, et court à la lumière pour aller lire en tremblant sa sentence.
B Mon Lorenzo I Je voudrais te donner de bonnes nouvelles de Marinetta, mais je ne puis l'apprendre que des choses fâcheuses. »
A ces premiers mots un voile soudain s'étendit devant les yeux de Lorenzo, et il ne put continuer; quelques instants après, ranimé par une sorte de désespoir, il serra lalettre avec fréné'sie, comme si elle eût voulu s'échapper de sa main, et continua tout haletant :
« Je ne voyais plus mon amie depuis quelques jours, et ce n'est qu'après avoir reçu hier ta ci:ère lettre, que je
suis allée aujourd'hui niyiin, ;i[)rps la messo, pour la voir, îîais quoi! en montant l'escalier qui conduit à sa chambre, je rencontre Stephanina, et je lui parle de Marinetla.
» — Comment! vous ne savez pas, répondit-elle, que nous avons failli la perdre?
ï) — Qu'osl-il arrivé, lui dis-je, toute stupéfaite?
» — '1 y a maintenant quatre malins, ajonla-t-elle, que ses parents arrivèrent de Gènes, et ma jeune maîtresse fit très-bonne compagnie à ses tantes et à ses trois cousines; elle les envoya en mer avec André, et fut très-gaie avec elles. Mais, comme elle s'était retirée dans sa chambre , elle fut rappelée par ses tantes, qui l'engagèrent dans une ongue et sérieuse conversation. Autant que j'ai pu comprendre par ce que l'on m'en a dit, il était question do mariage. La demoiselle répondait d'un ton décidé, et les tantes revenaient à la charge, et elle s'obstinait à dire : Je ne veux pas me marier. Elle sortit après onze heures, et se retira dans sa chambre. Moi, je n'y étais pas, parce qu'elle m'avait fait dormir à côté d'Eugénie, qui a peur la nuit; m.is le matin, je l'ai trouvée pâle, elle avait beaucoup saigné du nez et ses vêlements étaient tout tachés de sang. Les parents partirent pour Savone. et peu après elle se trouva très-mal ; elle avait unecongestion cérébrale. On lui fît une bonne saignée et un mieux sensible se manifesta à l'instant. Ma jeune maîtresse voulait m'envoyer chez vous, mais les médecins s'y opposèrent. Aujourd'hui elle se lève et s'assied sur son lit; vous avez bien fait de venir, car elle allait certainement vous faire appeler.
» Figure-toi, Lorenzo, ce que j'ai dû éprouver, en apprenant ces choses! J'ai vu Marinetta, je l'ai trouvée très-pâle, mais elle m'a assuré qu'elle était tout à fait rétablie, et qu'elle se lèverait demain. Je suis allée la revoir après le dîner, et je suis restée longtemps auprès d'elle. Elle me parlait de toi avec le plus vif intérêt. Je lui ai dit
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que, par le secours de Diou, je te croyais en boriue sanlé. Elle m'a regardée fixement et a baissé les yeux : pauvre liile! il faut qu'elle te veuille beaucoup de bien! Avanthier, ses tantes et ses cousines revinrent avec toute la compagnie, et furent inconsolables de ce qui était arrivé: '.oyant cependant qu'il allait mieux, elles sont parties Iiier.
» Que puis-je ajouter? Il y a là-dessous quelque myslère. Hier soir, je racontais l'indisposition de Marinetta à Baptiste dans la barque, et il m'a dit: « Aujourd'hui même, j'ai rencontré André, le batelier de la maison Lamba, et il m'a rapporté certaines choses, que je ne coniprends pas. Avant-hier matin, André descendit à la barque, pour en ôter l'eau qui y était tombée pendant la nuit, et il trouva les bords, la rame, et les bancs tout couverts de sang. Il fut d'abord effrayé, puis il lui revint à l'esprit, qu'il avaitpêché avecles cousines de Marinetta; mais il dit : « Le poisson a-t-il tant de sang? A la bonne heure, si c'étaient des loutres! mais des rougets! Il essuie la barque, et retourne vers le château. Du sang sur les pierres! Saint-Antoine! quel sang est-ce la? Et il y en avait de grosses gouttes : il veut ouvrir la porte du jardin, — du sang ; il entre , — du sang ; il s'engage dans l'allée, — du sang. — Dois-je te le dire? Baptiste, ajoutal-il, je trouvai du sang jusqu'au palais. » André raconta ces choses à Baptiste, sans pouvoir s'arrêter à aucune supposition probable ; ce qui me fait croire, Lorenzo, qu il y a là -dessous quelque mystère, mais un mystère ténébreux, et ce sang, dont tous les habits de Marinclla étaient tachés, au dire de Stephanina, ce sang m'effraie, sans que je sache ce qu'il faut en penser. »
Mais si Violentina ne savait quoi penser, ni comment rattacher entre eux tous ces détails, Lorenzo n'était guère nlus avancé. S.tns doute, il ne savait que trop bien que
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>îariDetta avait été dans la barque, et qu'elle avait risqué <pnt fois de se noyer. Mais il ne pouvait se rendre compte ilff ce sang versé qu'on avait vu partout; car si elle avait fié lancée contre quelque écueil, la nacelle eût été brisée, el Violentina aurait vu des traces de blessures sur Marinelta, ce qui n'était pas. Il réfléchit ensuite k la proposition de mariage faite par les tantes, et ici il était émer- \cillé et charmé de voir la jeune personne si franche, et si décidée à lui garder, non pas sa foi, puisqu'elle ne la lui avait jamais donnée. mais l'innocentet très-vifattachemcnt f|u'elle lui portait. D'autre part, il brûlait de jalousie contre son rival, et à la jalousie se joignait la crainte, que les jiJroites parentes ne parvinssent à circonvenir h jeune personne, et celle crainte le tourmentait cruellement.
Cependant Marinella Onit par se lever, el quand elle se trouva seule, elle tira de son manteau la lettre de Lorenzo. Les traces de sang, dont elle était couverte, lui rappelèrent le funeste souvenir de celte nuit terrible; mais ce qui l'affligea bien davantage, ce fut de voir qu'elle était remplie de sentiments irréligieux et d'une froide incrédulité, mêlés au feu brûlant de l'amilié, qui s'exhalait de chaque mot. La pauvre demoiselle souffrait infiniment, en pensant que cette belle ame était privée de la lumière ( éleste de la foi; que ce noble cœur était privé de l'amitié de Dieu ; que cette intelligence élevée méconnaissait la source éternelle du vrai et du bien. Elle se tourna vers limage de Marie, qu'elle avait toujours devant elle sur son pupitre, et la supplia ardemment, en pleurant de piété et d'amour, ou de lui obtenir la grâce d'éclairer Lorenzo et de le reconduire sur les traces du Christ, ou de bannir de son cœur celte affection, qui ferait son malheur.
Parmi les mille choses qu'il lui disait dans cette lettre, Lorenzo lui indiquait le signal qu'elle pourrait lui donner, quand elle voudrait s'approcher du rocher, pour lui faire
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parvenir de ses nouvelli^s par écrit , et il s'expriuiuit ainsi :
« Pjr la f>j(ilo de certains petits rochers, je vois une bonne partie de ton palais : quand tu es décidée à venir, place un vase de roses ou d'autres fleurs devant la dernière fenêtre du troisième étage, du côté du bosquet, et à minuit je ne manquerai pas de t'attendre a l'ouverture lie l'antre qui se trouve à droite, d'où je te descendrai la licelle avec ma réponse, pour retirer ensuite la lettre que lu y auras attachée. Je te supplie, Marinetta, de ne pas nù'pargner tes visites; mais prends bien garde que lecicl ^oi^ serein, le vent doux et la mer tranquille. Si, après m'avoir donné le signal le matin, la journée devenait ora- L'i^use, ou si le soleil se couchait enveloppé de nuages, ne le hasarde pas sur ce perfide élément; mais place, à la tombée de la nuit, une lanterne allumée derrière les vitres de la même fenêtre, couvre-la trois fois pour en faire paraître et disparaître trois fois la clarté, et alors, pourvu que tu ne coures aucun danger, je me priverai volontiers de la joie indicible de recevoir de tes nouvelles. »
Quand elle eut relu cette lettre, Marinetta l'enferma avec grand soin. Deux jours après, elle crut avoir récu- ])éré assez de force pour écrire, et elle saisit le temps cà Lamba était sorti a cheval, pour s'enfermer seule, et faire éa lettre.
« Mon Lorenzo. Au lieu de commencer à te décrire la joie que j'ai éprouvée, en lisant les vives expressions du ton attachement, je suis certaine que ta belle et tendre aiuo désire apprendre comment j'ai surmonté les dangers de cette nuit terrible, les souffrances d'une grave et soudaine maladie, et la peine de devoir tarder si longtemps à l'écrire. Qu'il te suffise de savoir que la main de Dieu m"a sauvée des flots et de la fièvre, et que, si j'ai dû passer plusieurs jours sans pouvoir t'écrire, j'ai demandé au Scigacur d'adoucir le très-vif regret que J'en éprouvais.
LA [)I JUMiE.
» Cependant, toi qui m'aimes d'un amour noble et vrni , non d'une av(ugle et romanesque passion, toi qui, en ta qualité de philosophe, considères les choses sous leur vr.ii jour, tu m'auras peut-être reproché, dans le secret de ton cœur, mon obstination à vouloir saisir ta lettre, malgré les difficultés et les dangers que présentait la tempôle. Je devrais demander pardon pour mon imprudence, si j avais agi par opiniâtreté ou par cette manie amoureuse, qui fait perdre la tête à tant de jeunes filles : mais, quoique j'eusse h chaque instant la mort sous les yeux, c'est par pitié pour toi que je suis demeurée ferme dans mon dessein. Je m© disais en moi-même : « Si je laisse la lettre et si Lorenzo ne sent pas la secousse convenu", il croira que j';mrai été lancée contre un écueil, et submergée dans l'abîme, et alors que se passera-l-il dans son cœur? Quel chagrin pendant toute la nuit, quelle angoisse, et quelle désolution n'éprouvera-t-il pas? »
— Cœur magnanime! s'écria Lorenzo, ame délicate!
Je t'appartiens. Je te le dirai , et je t'obéirai ; commande,
Marinetta ; avec une ame élevée comme la tienne, on no
peut demander que des choses dignes de soi, et il ne peut
. y avoir que grandeur, gloire et vertu à les exécuter.
Lorenzo avait raison de penser ainsi; car Marinetta, ] leine comme elle était d'une affection pure, nourrie à la s(.urce limpide des sentiments chrétiens, ne pouvait aimer (;ue d'un amour magnanime. Marinetta avait été profondément affligée, en apprenant par la lettre de Lorenzo que, sous les brillants et séduisants dehors d'un esprit libre et franc, le sien gémissait dans l'esclavage de l'erreur, retenu par la chaîne de l'incroyance dans la fange et la poussière, lui qui était fait pour prendre son essor vers les cieux.
Elle croyait avec raison qu'une jeune fille chrétienne, affectionnant un jeune homme sans religion, est rigoureusement obligée, ou bien de renoncer à cette amitié, ou
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bien de chercher par tuus les moyens a le ramener h la pieté envers Dieu, à la paix avec sa conscience, à l'exercice de ces vertus, qui doivent le rendre lui et son épouse, heureux de ce bonheur qui peut faire aimer les douleurs dans cette vie, et se transformer dans le sein de Dieu, en une félicité pure et parfaite, qui n'aura pas de fin. Quand Marinetla n'aurait pas aimé Lorenzo autant qu'elle l'aimait, elle eût encore cherché , par pure compassion et par devoir de charité, à lui faire goûter combien l'amitié de Dieu est douce, suave. Mais son affection la confirma dans cette sainte résolution, et elle chercha à l'exécuter, dès la première lettre, avec délicatesse sans doute, mais avec une efficacité, dont est seule capable une ame pleine des sentiments les plus élevés et les plus profonds de l'école chrétienne.
Sans entrer dans des discussions polémiques, elle s'attacha dans sa lettre à développer doucement et ingénument cette grande vérité, que l'amour inspiré par la religion est ce qu'il y a de plus divin dans le cœur humain. Pour faire goûter cette noble et sublime pensée au pauvre Lorenzo, Marinelta dut recourir à une foule d'images propres à la représenter vivement a son esprit , plus oflusqué par les passions qu'envahi par l'erreur. En lisant ces lignes, Lorenzo sentait en dedims de lui un travail mystérieux, il ne savait si ce qu'il éprouvait était de la douceur ou de l'amertume, de l'espérance ou de la crainte, de l'angoisse ou de la joie. Il lui semblait que c'était un mélange de tous ces sentiments, qui le transportaient dans une spère inconnue jiisqu'alurs à son intelligence, et lui faisaient respirer une brise légère qui remplissait son orne de nobles désirs, cachés jusqu'alors au fond de son cœur et inaccessibles à son esprit.
Il regardait autour de lui, et il lui semblait que sa grotte c:ait devenue plus large, plus ouverte et plus se-