X. UN DON LIVRE
La Cn de la lettre de Marinelta, avec cette suspension, ce Lorenzo!... cet adieu chaleureux et bref, fut pour le solitaire un coup de foudre, qui le frappa de stupeur. Lorenzo regardait autour de lui, tout efi'.ayé, il reportait les yeux sur ce Lorenzo!... et il était saisi d'épouvante, comme si sa vie eût été menacée.
— Que me veut-elle ! disait-il cn lui-môme : quo pourrais-je lui refuser? mon cœur? Mais non, mon cœur lui appartient déjà, et jamais aucune autre aiïection ne me le fera reprendre. Veut-elle que je ne lui écrive plus? et pourquoi me demander cela, à moi qui me montre si docile, qui lui témoigne le plus profond respect, et qui cherche de toute manière "a lui être agréable? 11 est vrai que je lui écrivais des folies étrangères à toute idée de vertu; mais elle ne m'a fait aucun reproche, elle ne m'a \)SZ grondé et ne s'est nullement fâchée; seulement, avec iX'tte douceur de colombe qui la caractérise, elle m'a
Ion
IN BitN i,ivr.;
invité à prier. J'yi prié, la prière m'a procuré des consolntions infinies; je l'en ai remerciée de tout cœur; je prierai; je serai bon et je chercherai à lui ressembler, le plus possible. Que désire-t-elle donc obtenir de moi. et que puis-jc lui donner qu'elle ne possède déjà? Elle règne sur tous mes sentiments, elle règle toutes mes actions, gouverne toutes mes pensées.
La-dessus, il prit la plume, et écrivit une réponse pleine de sagesse.
Marinetta, de son côté, lui répondit dans les termes les plus affectueux :
/ « Mon Loren/.o, ta dernière lettre m'a profondément émue. Elle contient un vif témoignage de ton aoiitié dont je n'ai, du reste, jamais douté un moment. Je te demande une chose difficile ; mais si elle ne te devait pas coûter su généreux effort, elle «e serait pas digne de loi, ni de l'affection que tu me portes. Je ne veux pas te tenir plus longtemps en suspens : Lorenzo, tu me descendras ce soir tous tes livres dans un panier; et pour le moment je ne t'en donnerai qu'un seul, que tu dois me promettre de lire attentivement. Je sens bien , cher ami, que cette demande paraîtrait téméraire et cruelle au plus haut degré, si je ne la faisais pas à Lorenzo; car on ne saurait concevoir quelle privation c'est pour un solitaire de devoir renoncer à la lecture. Dans la liste de les livres que je t'ai demandée, la semaine dernière, il y a des ouvrages qui sont bons, agréables et remplis d'utiles connaissances, comme ceux qui traitent Je voyages et de nouvelles découvertes; ceux-là je te les remettrai quand le temps sera venu; mais, pour le moment, mon bon Lorenzo, il faut que lu découvres en toi-même de nouveaux mondes, des régions ignorées, iiimienses, riches en pierres précieuses, dont les rayons feront pâlir ceux du soleil. Tu dois naviguer dans les profonds océans de ton cœur, et lu y trou-
UN TON r.îvr.E. loO
vcras des choses, que ton esprit ne saurait encore concevoir; tu découvriras des régions très-vastes, qui pénèlrent, s'étendent, se perdent et s abîment dans l'infini. Tu verras dpslumières et desinystères inaccessibles jusqu'aujourd'hui à fon œil qui cherche le vrai et le bien hors de soi, tandis qu'il est au-dedans, et qu'il en sort un rayonnement, qui rcflèle dans le cœur les secrets de Dieu.
» Je t'adresse les confessions de saint Augustin, elles t'aideront à pénétrer dans les endroits les plus cachés de ton cœur; et, j'en suis certaine, en suivant un guicje aussi sage, lu trouveras un Lorenzo que tu ne connaissais pas, et cette dérouverte te rendra chaque jour plus riche et plus heureux. »
Après avoir lu celle lettre, Lorenzo courut 'a sa bibliotiièque, prit ses livres un à un, les mit dans le panier, et rougit de devoir confier à ces mains virginales tant d'ordures et d'impiétés. 11 les aurait lancés à la mer l'un après 1 autre; mais il avait ordre de les descendre dans la barqutj de Marinella, et cet ordre, il tenait à l'exécutt'!ponctuellement. Cependant, il l'es couvrit d'un drap, pour ne plus voir des objets,, que l'ame pieuse et pure de son amie avait en horreur. Il écrivit ensuite une réponse pleine de celte honte et de ce regret, qu'éprouve une ame noble et généreuse, quand elle est prise en faute. Mû par le désir d'effacer celte faute, Lorenzo ne chercha point d'excuses, mais il avoua modestement à Marinetla qu'en lui demandant ces livres, elle avait tiré des mains d'un furieux l'épée avec laquelle il allait se percer le cœur. Oh ! combien elle méritait d'être remerciée et bénie, surtout de la part.de Violentina qui gémissait si douloureusement sur son incrédulité chaque jour croissante, à mesure qu'il se laissait prendre à ces lectures impies. Il lui jurait, enfin, de ne jamais plus lire aucun livre contraire à la religion et à la Ici, et lui promettait de lui faire exacte-
1 GO i;.N DON f.ivr.r:.-
uiont connaître le fruit, qu'il aurail tiré dos Confessions de saint Augw^'in.
On ne saurait dire combien la pieuse enfant était heureuse : elle redoubla ses supplications auprès de Dieu, rendit grâces à iVlarie d'une si grande faveur, s'approcha plus souvent de la sainte Table afin d'obtenir de Jésus pour son pauvre Lorenzo, lumière, grâce, force et constance dans ce premier acheminement vers le bien. Lorenzo, de son côté, commença, cette nuit-là môme, la lecture àç?, Confessions de saint Augustin. \\ voyait dans ces confessions son propre portrait, surtout en ce qui concernait les doctrines empoisonnées, qu'il avait puisées dans la lecture des encyclopédistes. Augustin avait gaspillé les plus belles années de sa vie dans l'étude des Manichéens, et de leurs sales et fantastiques doctrmes sur Dieu, le bonheur, la liberté, la vertu, l'immortalité, Tordre, la politique et le droit : Lorenzo comparait les doctrines de Voltaire, de Rousseau, de Uobbes, d'IIelvétius, de Bayle avec celles des Manichéens, et il trouvait de nonilireux traits de resseinblance, notamment en ce qui concerne la licence des sens, et les excès d'un orgueil , qui dédaigne de soumettre l'intelligence k la vérité, et la volonté au devoir.
Alors il rougissait avec Augustin de s'ôlre cru sage, parce qu'il avait follement passé tant de jours et de nuits à étudier le néant; car l'erreur n'est rien autre chose que la négation de la vérité, et celui qui a la tête pleine d'erreurs, n'est ni sage, ni savant, mais» bouHî d'une superbe ignorance, qui débite aux sots, pour de l'or très-pur, ce qui n'est qu'une sale matière couverte de clinquant. Ces paroles du saint docteur : C'est pour vous, Seigneur, que vous nous avez créés; et il n'y a de repos pour notre cœur, tjue lorsqu'il se repose en vous, avaient si fortement frappé Lorenzo, qu'il s'écriait 'a chaque instant: « Je comprends
IN îli).N I.lV'î. 4^1
iniiintenonf, ô mun Diou, pourquoi, ni a la maison, ni au dehors, ni seul, ni dans la société de mes ainis, ni dans les îimusements, ni dans l'étude, je n'avais jamais, un moment de paix. Par ma nature, je tends à vous comme le rayon au rentre, comme l'aiguille aimantée au pôle, comme le tleuve àlamer; et mon cœur, entraîné parles passions, avait beau me pousser hors de ma voie, ma tendance naturelle vers le bien devait me ramener à vous, qui êtes le Bien unique et suprême.
Lorenzo ne se reconnaissait plus : les nouveaux piondes que lui avait promis Marinetta, apparaissaient chaque jour plus vastes, plus beaux, plus riches de trésors sacrés. Chaque fois qu'il portait ses regards affligés sur la Vierge des Douleurs, il découvrait des régions ignorées, où son ame s'élançait libre et maîtresse d'elle-même, comme l'aigle, auquel on a ôté ses chaînes, s'élève et décrit des cercles immenses dans les plaines azurées du ciel.
Pendant que ces choses se passaient dans la grotte. Violentina recevait des lettres, toutes différentes de celles qui avaient précédé, et elle ne comprenait rien au changement inattendu, qui s'était opéré dans LorenzO. Darîs les mille suppositions qu'elle faisait, cette ^œur était; loin dépenser que Dieu , dans son infinie bonté, se lûL servi de Marinetta, pour ramener son frère a la foi , l'exciter au repentir de ses fautes, lui faire détester ses erreurs, et lui rendre avec sa giûce la paix du cœur. Ne pouvant plus résister à la curiosité de savoir par quel moyen Dieu avait éclairé son esprit , elle le pria de lui faire connaître comment ce bonheur lui était arrivé, et Lorenzo répondit :
— Ma Violentina. je donnais en plein dans la fausse et impie philosophie de ces malheureux Voltaire, Rousseau, La Mettrie et consorts, qui, en voulant émanciper la raison de l'homme, le mettent sous le j ug des sons; lorsque le
LORK.NZO. • 1 4
1G2 UM CO.N LIVliF.
Seigneur tourna vers moi les miséricordieux regards de son amour, et m'envoya un bon Ange, qui m'apprit à prier. La prière, ma chère Violenlina, a été la douce inaîlresse qui a dissipé les ténèbres de mon esprit. »
Dans l'étonnement où l'avaient jetée ces paroles, Violenlina ne savait dans quel sens elle devait les entendre, et elle écrivit à Lorenzo :
« Mais, mon frère ! est-il bien vrai que tu as vu l'Ange de Dieu? Oh! dis-le-moi, fais-moi part de ton bonheur; f;ui t'a fait voir les erreurs des philosophes incrédules! »
Lorenzo répondit : « Non, je n'ai pas vu l'Ange (l'Ange pour lui était Marinella), mais je l'ai entendu : il n'a pas allégué d'arguments pour me démontrer la fausseté des mauvaises doctrines; il n'a pas procédé par syllogismes ; mais il a conclu tous ses discours par ces deux mois : « Lorenzo, prie. » J ai prié, chère sœur, et j'ai senti mon cœur se briser, et j'ai cru. Je m'imaginais d'abord que, pour me <iébarrasser de tant de doutes, il me fallait de longues éludes, une logique sévère, une dialectique puissante, rien (!e tout cela, sais-tu ? J'ai dit, de cœur, un Ave à la Vierge des Douleurs, et dans cet Ava^yàx trouvé un traité de polémique formidable, irrésistible. Je prétendais ne pas croire : je me trompais, Violenlina ; sois assurée que je croyais comme toi, ni plus ni moins; mais je me faisais violence à moi-même, et je voulais me convaincre que je ne croyais rien. Cet Ave, dit avec humilité et dévotion, m'a obtenu de Dieu un peu de docilité de cœur, ce qui vaut mieux que les plus évidentes démonstrations; et maintenant, par la grâce de Mario, notre avocate et notre mère, je crois tout ce que Dieu a révélé, et tout ce que me propose de croire la sainte Église catholique , apostolique et romaine. Es-tu contente comme cela? Cependant, Violenlina, j'ai grand besain de tes prières, de celles de naman, de Marinetta, et de tant de bonnes personnes (]ue tu connais : car il s'agit maintenirnt de persévérer. »>
IN r.ON LIVRE.
Un jour, Marinella et Violenlina se reiiconlrôroiil à b Table sainte, et ces deux petits anges sorlireiit ensemble cle l'église, après avoir fuit de longues et ferventes actions de grâces. Vioientina, ne pouvant plus contenir sa joie, saisit le bras de .Marinelta et lui dit ;
— Sais-tu, chère amie, les bonnes nouvelles qus jo puis te donner de Lorcnzo? Elles te feront tressaillir. Lorenzo m'a écrit ; oli ! Jla.-inelta, cfuel changement s'est opéré dans ce noble cœurl Tu sais combien de fois nous avons déploré ensemble le malheur de ce pauvre frère, qui se perdait avec ses livres détestables : eh bien I le croirais-tu? il est maintenant chrétien, et se repent vivement de s'être rempli la lèie de tant d'impiéles. Il promet de ne jamais plus y revenir, et me demande pardon des peines qu'il m'a causées, par ses mauvaises lectures; il veut désormais être bon, docile aux salutaires préceptes de l'Eglise, et son cœur bondit de joie, à la pensée qu'il croit maintenant comme Violenlina et comme Marinetta. Oh! combien le Seigneur est bon !
— Tu me dis là des choses infiniment consolantes, chère Vioientina : le séjour de Lorenzo en Sardaigne doit lui être salutaire, à cause des bons exemples qu'il a sous les yeux ; car les Sardes ont une foi très-j>roi'onde, et Lorenzo aura trouvé là des hommes et des livres propres à linslruire et à le persuader.
Vioientina, désirant ardemment engager Marinetta à prier Dieu pour son Lorenzo, répondit avec vivacité :
— Non, mon amie, ce ne sont ni les hommes, ni les livres qui l'ont éclairé sur ses erreurs et conduit à la piété.
— Qui donc l'a fait ? reprit aussitôt Marinetta qui craignait que Lorenzo n'eût. donné à sa sœur quelques indices de leurs secrets. Je ne le comprends pas.
— Te le dirai-je'? Marinelta, poursuivit la jeune fillo,
■loi AIjCLOISE.
et voudras-tu désormais me croire? Saclie que je suij moi-même tout étonnée de co qui est arrivé a Loreuzo, cl qu'il y a Ih -dedans quelque chose de si prodigieux, que jo n'ose presque le rapporter. Mais Lorenzo s'exprime nelîement et rondement, et ses paroles sont claires comme de l'eau de roclie. Voici, en résumé, ce qu'il m'écrit : « Pendant que mes philosoplies m'avaient rendu plus incrédule que jamais, un Ange m'a dit : Lorenzo, prie, j'ai prié, el j'ai cru. «Que te faut-il de plus, chère amie? N'est-ce pas un miracle de miséricorde? Ne devons-nous pas louer et ronuTcier le Seigneur de tant débouté? Lui envoyer un Ange! et par la seule prière vaincre les doutes, dissiper les nuages, et recevoir dans son cœur la lumière de la foi! Ah! Marinetla!...
— Pour moi, reprit la fille de Lamba, j'explique la chose d'une manière plus naturelle, sans toutefois rien ôier au miracle de la grâce. Lorenzo appelle Ange la grûcc qui l'a prévenu, et voix de l'Ange l'impulsion dont était accompagnée la lumière qui brillait dans son ame. Quant à Teflet de la prière, le Seigneur l'a dit mille fois : Il est la vérité, il est. la voie, il est la vie : qui a recours à lui obtient toute chose.
XL ADELCISE.
Un jour après le dîner, Lorenzo s'amusait avec sc.5 souris, Ijur apprenant à se tenir droites sur leurs patlci de derrière. La plus rusée d'entre elles, se sentant peu de goijt pour cet exercice fatigant, se laissait tomber, se roiluit, se blottissait. Lorenzo l'ayant relevée, elle ne sj
ADELCISE. 1fi5
tint qu'un instant debout, et se jeta de nouveau à terre, de lassitude. Son maître, irrité de cette mauvaise volonté, la tira par les oreilles, et lui fit pousser un cri strident. A peine délivrée de cette correction, la maligne petite bête s'enfuit à toutes jambes, pour aller se cacher dans quelque fente de la caverne. Lorenzo tenait beaucoup à la conserver. Voyant qu elle s'était glissée vers l'endroit le plus obscur de l'antre, il alluma une bougie, et fit tous ses eflbrts pour la rattraper.
A la vue de la lumière, la souris s'ent'asrpoit dùns tous les coins, enfoncements et réduits, déployant la plus grande agilité pour ne pas se laisser prendre. C'est ainsi qu'elle attira Lorenzo au hasard dans tous les détours de la grotte. Toujours poursuivie, elle finit par pénétrer dans une encoignure très-obscure. Ayant trouvé là un petit trou, elle se lança dedans et disparut. Dans l'espoir que ce trou ne pouvait être bien profond, Lorenzo voolut l'examiner. Mais à peine en eut-il approché la flamme de sa bougie, qu'il en sortit un souille de vent tellement fort qu'il l'éteignit. « Du vent! et doù vient-il ? pensa le jeune homme : il doit y avoir là quelque cavité très-profonde, en communication avec le dehors.» Demeuré dans l'obscurité, il regagna sa chambre en tâtonnant, alluma sa lanterne, et retourna à l'endroit où il avait vu s'enfoncer la souris.
Jamais il ne s'était avancé si loin dans ces couloirs, soit à cause de l'obscurité qui y régnait, soit parce qu'ils étaient fort étroits. Quand il les eut éclairas avec sa lanterne, il vit, à son grand étonnement, qu'on avait, dans des temps fort reculés, ouvert un passage dans cet endroit avec un ciseau, passage qu'on avait ensuite muré avec des pierres équarries sans ciment. Après un examen attentif et détaillé, Lorenzo crut distinguer les formes de deux jambages, formés dans le rocher, et qui avaient,
<GG Al'ELGISE.
peut-être encore, derrière leurs pierres carrées, les gonds d'une porte.
— Probiiblement, disait-il, il y a Dieu sait combien de siècles, on montait ici par une voie intérieure, qui doit aboutir à la picge : sans doute, les anciens Liguriens avaient bâti au sommet de cet énorme roclier, quelque cliâteau, citadelle ou forteresse, pour se défendre contre les attaques des Romains, ou plus tard, contre les agressions des Goths, des Longobards, et des Sarrasins do Fraxinet. S'il en est ainsi, il doit exister quelque trace de ce passage, je vais m'efforcer de la découvrir.
Ce raisonnement l'ait, il alla chercher le gros épissoir de fer, qu'il avait coutume de fixer au bord de la caverne, pour s'y cramponner, quand il filait la corde à Violenlina ou à Marinetta. Revenu au lieu de ses investigations, il plaça sa lanterne sur une saillie de roche , et se mit à pousser l'épissoir dans un joint, pour essayer de faire sortir un quartier de pierre. Il travailla si bien, qu'il finit par ébranler un peu la pierre, et par l'arracher tout à lait, après une longue heure d'eiïorls. Le premier quartier enlevé, on pense bien qu'il fut aisé à Lorenzo de les faire disparaître l'un après l'autre , en commençant par la première couche, et en les disposant le long des parois pour dégager le passage.
Quand il eut achevé son ouvrage, il prit sa lanterne, la mit à hauteur de tête, et vit devant lui un étroit corridor, au bout duquel régnait une obscurité jirofonde. Avant de se hasarder plus avant, il jugea prudent de se munir d'une provision de chandelles, d'un briquet, d'allumettes, puis il procéda à de nouvelles découvertes, dans son monde souterrain. Le corridor conduisait à un petit escalier de seize degrés taillés dans le roc vif. Au pied de l'escalier, s'ouvrait un couloir à pente douce, qui aboutissait à une embrasure, jadis fermée par une grosse porte de chêne. Celle
Anrr.Gisr;. 167
porte t'iait tellement rongée jjar le temps, qu'elle tomba en poussière au premier contact , sans laisser en entier que quelques penlures sur les gonds.
Lorenzo avait établi une chandelle allumée dans une fente, au sommet de l'escalier; il en plaça une autre derrière le seuil de celte dernière porte. Puis il entra, et vit une lumière, sinon brillante, du moins assez claire pour taire discerner tout le pourtour de l'antre, dans lequel il venait de pénétrer. Cette chambre n'était pas naturelle, comme les cavernes de Lorenzo , mais creusée avec la pointe du pic. Au haut de !a paroi située du côté de la mer, se montrait une large barbacane, ouverte pour aérer et éclairer la pièce. Elle donnait peu de jour en ce moment, parce qu'elle était bouchée par une grande touffd d'herbes et de pariétaires Le jeune homme était étonné de se trouver dans une salle carrée, avec des parois parfaisement d'aplomb, et un plancher lisse et uni. Il regarda autour de lui, et son élonnemont augmenta, quand il vit, dans la paroi d'en face, une table de marbre blanc, dans lequel de grand» caractères étaient gravés. Il alluma deux chandelles pour y voir plus clair, les approcha du marbre et lut celte inscription en latin barbare :
Ci-(jU la belle et chaste Adelgise, épouse du comte Egdbert, ensevelie vivante en ce lieu pendant huit mois, par le cruel sarrasin Ahdul, pour avoir voulu garder sa foi au Christ, et à son époux Egelhert. Elle vécut vingt-six ans. — Elle repose en paix avec Dieu.
Lorenzo lut et relut ces paroles. Invinciblement retenu dans cette salle, mille pensées lui venaient à l'esprit, el il portait partout ses regards, cherchant à faire de nouvelles découvertes. Il vit là, dans un coin, 'a une palme audessus du pavé, une espèce de creux dans le rocher, comme une étroite alcôve, dans laquelle il lui semblait apercevoir de la paille et des lambeaux de vôl«menis,
AOrLGlSE.
pr»,!jque réduits en poussière. Il pensa que ce devnit êlrc la couchette de cette malheureuse princesse longobarde, jadis emprisonnée par ce cruel Arabe , d'autant plus que, tout près de ce grabat, on voyait encore fixé dans la roche un gros anneau de fer, auquel était suspendue une longue chaîne terminée par des entraves. A cette vue, le généreux Lorenzo fut saisi d'une grande tristresse, et ce fut à peine s'il put retenir ses larmes.
Il relut l'inscription, et la pensée lui vint, qu'il trouverait peut-être dans ce sépulcre des indications plus précises sur la personne d'Adelgise. C'est pourquoi d alla chercher son pieu de fer, pour s'en servir en 'guise de manivelle, et fit tous ses efforts pour soulever la table de marbre, de manière à ne pas la briser jet h pouvoir la remettre en place. Pour réussir dans ce dessein, il descendit les pierres carrées, qu'il avait entassées dans la grotte, à l'entrée du couloir, et en fit un monceau qui pût soutenir le marbre; puis il déchaussa tout le pourtour de la tablo avec la pointe de son épissoir, l'arracha doucement, et la coucha contre les pierres. Il alluma trois chandelles, qu'il plaça à la lête, au pied et au milieu du tombeau.
La défunte gisait velue d'un drap rouge, parsemé de petites lames d'or. Elle avait les mains croisées sur la poitrine, et sa lête, ceinte d'une couronne ornée de pierreries, suivant l'usage longobard, reposait sur deux grands oreillers de velours entourés d'une frange d'or, avec des g'ands du même métal tombant aux quatre coins, A son cou était suspendue une chaîne avec la croix d'or, qu'elle tenait entre les mains, et elle avait au doigt un onneau, garni d'une escarboucle de la plus belle eau. A ses pieds étaient attachées des sandales à pointe, dont l'empeigne très-basse était marquetée de lustrine, et qui avaient pour boucle un rubis balais. Derrière elle, était couché un tube de plomb, d'une palme et demie de Ion-
A'iELGlSE. 4G9
;;aeur. La dame semblait dorn.ir, et l'absence de toute humidité lui avait fait conserver ses traits pendant tant do siècles. Mais Lorenzo ayant produit une légère agitation dans l'air, par sa respiration et ses mouvements, les chairs, qui s'étaient changées en un duvet très-fin , se détachèrent et tombèrent de tous côtés, en laissait à nu un crâne sec et blanc. Il en fut de même des vêtements. Après un moment de contemplation , Lorenzo prit la couronne, lo collier, l'anneau, les sandales et le tube de plomb, puis il se mit en devoir de relever la table, et de la replacer dans son encadrement, l'affermissant au moyen d'une barre, en attendant qu'il la replâtrât tout à l'enlour.
Rentré dans ses appartements, son premier soin fut d'ouvrir le tube de plomb, dans lequel il trouva un grand [>archemin roulé, qui contenait un long écrit d'un latin i^rossier et d'un caractère à enjolivements étranges et difficiles à déchiffrer. Mais Lorenzo connaissait la paléographie. A l'aide de ses loupes , et après beaucoup de patience, il vint à bout de lire l'écrit en entier. Il contenait la légende de la belle Adelgise.
Au temps où les Sarrassins d'Espagne, de Sicile et de de Sardaigne faisaient de fréquentes excursions sur Icj iners et ravageaient l'Italie, en se jetant tout à coup sur les côtes de Calabre, de Rome et de la Ligurie, ils débar- (juèrent un jour à Gênes à l'improviste. pillant, tuant, brûlant sans pitié tout ce qui s'offrait à eux. Jamais cette ville n'eut à subir un plus cruel assaut. Et comme il y avait, le long delà Rivière, de riches terres et de nombreux châteaux, les Mores battaient la côte par des incursions sans fin, passant au fil de l'épée les malheureux habitants, butinant, ravageant, détruisant par l'incendio tout ce qui échappait à leurs déprédations.
Sur le grand rocher, dans les cavernes duquel se tenait cache notre conscrit , s'élevait, au neuvième siècle , un
LORENZJ. 1 5
170 ADFLGISF.
cI)ûteau-forf . Ce château, ne cnmmuiiiqunnt à la plage que par le flanc rapide de cet écueil, semblait bâti en l'air, et dominait la mer de lont côlé. Les murs du château, élevés sur les bords du rocher, paraissaient le continuer et former sa crête aérienne. Du côlé de la terre de?cer;daieiit des courtines bien escarpées, avec des tours à raantelpts, des remparts, et de fortes défenses. Il n'y avait qu'une seule entrée, gardée par deux grosses tours rondes, surmontées de parapets et de créneaux, défendues 'a leur base par des palissades, des crochets et des dents de fer. Le château formait ainsi une forteresse inaccessible, qu'une poignée de soldats pouvait défendre contre toute attaque.
Or, il arriva qu'un vaisseau moresque, pendant que l'emban^ation s'approchait de Gênes , se détacha de la flotte, nia furtivement à la plage, où était le château d'Egelbert, et mit son monde à terre, ligeibert avait l'ait baisser le pont, ce jour-là, pour aller chas.ser avec ses écuyers dans un endroit situé au-delà du promontoire. A [leine les fauconniers eurent-ils lancé les faucons, que les Sarrassins, trouvant le château sans garde, y pénétrèrent en foule, tuant les premières sentinelles et toutes les gens <|u'ils rencontrèrent le long de l'escalier qui conduisait à la forteresse. La confusion de la maison du comte était au comble, et l'on vint dire à la comtesse Adelgise :
— Dame, nous sommes au pouvoir des Sarrasins, ils promènent leur fureur dans tout le château : le comte, comme vous savez, est à la chasse.
Alors la comtesse s'écria :
— Bon Seigneur Dieu, sauvez Egelberl! Puis s'éiant levée, elle s'avança à la rencontre de ces bandits.
Abdul les conduisait. A peine entré dans l'appartement de la comtesse, ce chef barbare demeura stupéfait, et [iresque sans force, en voyant celle dame, si belle et si
irtcjestueuse, s'avunccr rrancheinent vers lui. Il n'osait aller plus avant, tant il se sentait, i^aisi d'un profond respect. Les Mores se tinrent derrière lui, et personne nnit la hardiesse de toucher à rien dans ces appartements. Alors. Adel"ise dit d'un ton noble :
— 0"i êtes-vous, qui cherchez-vous?
Le barbare, qui ne comprenait pas le langage des Latins, la regarda sans rien dire : puis il murmura quelques mots en arabe, et se retira avec ses hommes, en plaçant une garde de sa nation à la dernière porte du quarti'er de la comtesse.
Cependant un vieux fauconnier avait vu, du haut d'un monticule, les Mores courir au chûleau , s'en emparer et le mettre au pillage. Il se hâta de descendre dans la vallée, prit les chemins de traverse, couverts par les bois épais de ces montagnes, et s'empressa d'aller informer son maître de l'attaque des Sarrasins. A cette nouvelle. Egelbert poussa un cri de dési^spoir, se serra la tête entre les mains et s'écria :
'— Christ, Verbe de Dieu, secourez Adelgise, et sauvez-la des griffes de ces larrons !
Ses gens l'engngèrent à chercher son salut dans la fuite, l'entraînèrent dans la cabane de l'un de ses vassaux, lui firent prendre des habits de paysan, et allèrent le cacher dans une masure solitaire, où il demeura avec deux écuyers, en attendant qu'on vînt lui annoncer le départ des Mores. Mais le pirate infidèle, trouvant le château à sa convenance, et jugeant qu'on aurait beaucoup de peine à l'en déloger, résolut de s'y établir, et de le garder. Egelbert perdit tout espoir de recouvrer son Etat, et se retira plein de regrets, et dans la plus grande pauvreté, ii la cour de Guillaume!, duc de Provence, ne cessant de déplorer le sort d'Adelgise, à laquelle il croyait que ces barbares avaient ravi l'honneur et la vie.
'I i -' ADi LGISE.
Q'iouH le féroce Abdul se fut relire de ses apparlemcnts, Adelgise réunit ses demoiselles, et leur dit :
— Mes filles, nous sommes chrétiennes, et Jésus-Christ nous commande de garder la chasteté à tout prix ; car notre corps a été purifié par les eaux du saint baptême, et sanctifié par le sacrement de son corps et de son sang, que nous avons reçu tant de fois dans nos rœurs. Ces rhiens d'arabes sont sales comme les animaux de nos ctables, qui prennent plaisir à se vautrer dans la fange et dans la boue. Voudrions-nous profaner nos membres et ternir l'éclat de nos âmes, en les livrant en proie aux infidèles ? Jamais, mes filles, jamais. Que ces vilains descendants d'Agar apprennent que les jeunes chrétiennes peuvent bien tomber dans l'esclavage, mais jamais dans la honte et l'avilissement. Que l'auguste Mère de Dieu nous abrite, sous l'égide de son manteau ; suivons la conduite et l'exemple des saintes vierges Agnès, Agathe et Lucie, qui, pour garder la pureté, livrèrent leur beaux corps aux flammes et au tranchant des épécs. Moi , ]o résisterai jusqu à la mort, et que Dieu me protège !
Celte femme magnanime prononça ces paroles avec tant de cl>aleur, son beau visage devint si lumineux, ses yeux brillaient d'une flamme si vive, toute sa physionomie respirait tant de majesté, que les demoiselles.se jetèrent à genoux devant elle, lui baisèrent la main et jurèrent par son chaste cœur de rester fidèles à Jésus, et de se laisser hacher en morceaux plutôt que de souiller leur beauté. En elTot, les barbares mirent ces chrétiennes aux plus rudes épreuves ; mais, voyant que la présence d'Adelgise les fortifiait, ils les éloignèrent de leur maltresse et les dispersèrent dans la forteresse.
La comtesse demeura seule exposée au péril et l'on no laissa à son service que la jeune Lunechilde et la fidèle iladegonde, que Dieu avait réservées pour soulager cette
malheureuse princesse. Abdul, tout barbare et méchant qu'il était, portait le plus grand respect à cette noble dame et l'honorait hautement. Mais il était si épris dé sa beauté (|u'il ne négligeait aucun moyen pour l'adoucir et s'en faire aimer. Toutes ses caresses nobliiircnl aucun effet. !l eut beau la traiter avec bonté, multiplier les procédés courtois, et les douces paroles, rien ne put lui faire ,'3'ngner le cœur saintement hautain de la comtPs=« Un jour, il se présenta à elle avec un de ses écu\ "ni, ayant été retenu longtemps prisonnier à Ostié ;ui' le Tibre, avait appris la langue des Latins. Par la boucho (le son interprète il lui demanda son amitié; mais elle répondit :
— La loi chrétienne ne permet pas à la femme d'avoir plus d'un mari, et j'espère que le mien vit encore.
A ces fermes paroles AbJul répliqua :
— Si je ne puis vous épouser, je vous demande, au. moins que vous m'aimiez de bon amour.
Adelgise répondit :
— Sire, c'est une loi, chez les chrétiens, d'aimer mémo son ennemi, et de lui faire du bien quaiid on le peut. Vous m'avez comblée de maux et de douleur : mon cliâleau m'a été ravi, beaucoup de mes serviteurs ont été massacrés, mes suivantes ont été maliraitées, et peut-être .mises à mort, j'ai été dépouillée de tout ce que je possédais, je suis retenue prisonnière ; j'étais maîtresse, et jo suis esclave; mon mari a dû s'enfuir, et il végète dans lu pauvreté et dans une extrême misère, s'il n'est pas mort de chagrin. Voilà ce que vous avez fait, et cependant je ne vous hais pas, je ne désire pas me venger, je ne vous Gouhaite aucun mal en échange de tout ce que vous nie faites souffrir. Seulement, je vous demande, je vous supplie, je vous conjure de me laisser l'honneur, c'est
L':!Kl;^zo.
174 AriEi.GiSE.
1 unique trésor qui me re?le. et il mc-st plus précieux que ton;; ceux que vous m'avez enlevés.
Abdul n'était pas capable de comprendre ce langage chrétien, de saisir le sens élevé de ces paroles, de concevoir la sublimité de ces idées qui ne sauraient entrer dans le cœur impur, dans l'amo vile et grossière do 1 liomme charnel. C'est pourquoi, il interrompit 1(^ discours (i Adelgise, en lui disant :
— Dame, si vous ne me haïssez pas, aimez-moi donc ot donnez-moi votre cœur.
— Mon cœur, reprit-elle, c'est à Egolbort que je l'ai donné Les musulmanes peuvent se donner 'a leur mari, et garder dans le cœur la liberté d'aimer qui bon leur semble; mais les femmes chrétiennes ne le peuvent pas. Du'U a élevé le mariage chrétien k une hauteur divine, parce qu'il représente l'amour du Verbe envers l'Eglise, son épouse, et cet amour, loin détre un appétit bestial, consiste dans la sympathie mutuelle des cœurs. Si la lemme chrétienne ne donne pas son cœur à son époux, le mariage n'est pas chrétien, mais il ressemble à l'union des animaux, lesquels n'ont pas de cœur. Ainsi, Abdul, tenez pour assuré que cet amour, que vous me demandez, vous ne l'obtiendrez jainais.
Le sarrasin se sentait offensé par ces nobles paroles et frémissait intérieurement; mais la généreuse Adelgiso continua en lui disant ;
— Abdul, je vous ai annoncé que la foi chrétienne nous fait un devoir d'aimer notre ennemi, et de lui faire du bien. Je veux vous montrer un amour que vous ne connaissez pas et qui vous rendra heureux; je ne saurais vous faire un bien meilleur, et qui vous aimerait du plus ardent amour ne pourrait vous en faire un plus grand sur ia terre. Voulez-vous être heureux? faites-vous chrétien.
A ces mots, le More poussa un hurlement cruel, grinça les dents comme un chien, et dit a son écuyer :
AUELGlSr. 175
— Soufllète-moi ceUe vile esclave.
Et. Adelgise reçut à la ligure des coups tort il)!es qui lui cnllèrent les joues, et les rendirent livides. Abdul se relira plein de colère, méditant de nouveaux moyens de l'amener, à force de tourments et de tortures, à se plier à ses volontés. Les Aritbes sortis, Adelgise se prosterna à terre, rendit grâces à Dieu de ce qu'il daignait la faire participer aux opprobres et aux douifurs de Jésus, et lui demanda la force et la constance dont elle avait besoin, pour pouvoir résister aux nouvelles attaques qu'on lui préparait, et lui témoigner, avec une invincible fermeté, sa foi et son amour, en face des ennemis de la pure et sainte loi LU Christ.
Le tyran jotail feu et flamme à ce refus, courait éperdu, et roulait dans son cœur les plus terribles vengeances.
— Comment! disait-il aux êtres cyniques qui Fentouraient. comment! celte esclave repousse Abdul, qui est le désir des femmes de Grenade etdeMuroie'? Abdul qui, quand il entre dans son harem de l'Ambra, voit tomber a ses pieds les plus belles sarrasines, qui l'adorent comme leur seigneur, et dont l'œil respectueux n'ose le regarder on face! Et celte esclave, qui serait devenue la maîtresse de mon cœur, me liait et me méprise! Je l'aurais conduite en Sicile je l'aurais faite maîtresse de toutes mes esclaves, reine du harem, arbitre de mes volontés : toutes les délices de la nature, les grandeurs et les ornements de mes tréso-f-s l'auraient entourée , et cette entêtée me refuse sou altachemenl! Eh bien ! cherchez le cachot le plus dur el le plus sombre du château, traînez-l'y, enchaînez-l'y comme une bête sauvage, et ne lui donnez pour toute nourriture qu'un peu de pain dur et amer, qui lui fasse perdre celte beauté dont elle est si fière, qui ne lui conserve qu'un souille de vie, qui lui fasse absorber la mort chaque jour à petits traits.
17G ADEtCISE.
Aussitôt, ces baiLares se inireat b parcourir tous k? souterrains de la forteresse, et péiuHrèrent si loin qu'ils trouvèrent une descente dans les cavernes, qu'habite maintenant Lorenzo, d'où ils entrèrent dans le couloir qi;i conduit à la pièce taillée dans le rocher, peut-être depuis les temps oii les anciens Liguriens cherchaient des abris contre les colères et les poursuites des kgions romaines. C'est dans ce tombeau que fut conduite la malheureuse ( oratesse, c'est la qu'elle fut enchaînée à l'anneau que l.orenxo avait trouvé fixé dans le rocher. On étendit un peu de paille dans l'alcôve pratiquée dans la paroi, on lui [îorta une cruche d'eau, et on lui jeta un morceau du [)uin que mangeaient les chiens d'Abdul.
Qui pourrait décrire les jours douloureux que traînait dans celte tanière la plus belle et la plus pieuse châlelainc d'Occident? Elle avait le cœur torturé par la pensée de son mari, qu'elle croyait voir pauvre, errant, misérable, allant demander un refuge aux superbes seigneurs d'audelà des Alpes, lui si noble, si riche et si courtois, qui, pjur obéir aux lois de la chevalerie, accueillait dans son palais même ses ennemis, quand ils venaient implorer un abri contre leurs puissants oppresseurs. Tout était pour elle un sujet de chagrin : le souvenir de see demoiselles entre les dents des loups, sa misère présente, sa grandeur passée, la solitude, le malaise et la faim. Mais ce qui la désolait surtout, c'était la lutte qu'elle devait souleiur chaqucjour contre son cruel geôlier. Cet Arabe dénaturé, en venant lui jeter sa croûte de pain, l'invitait à renier sa foi et à aimer Abdul, cpii promettait, à cette condition, de la délivrer de tous ses maux, de lui donner une parure royale, de la couvrir de perles, de l'entretenir dans dos palais somptueux, dans de délicieux jardins, de lui faire goûter des mets délicats, entendre des harmonies suaves et savourer des plaisirs infinis.
A'>ELGI5F.. 477
— Voilà, lui disait-il, voilà ce que te donne ton Christ: chaînes, sohtude, horreur et faiin ; tanJis que Mahomet pourvoirait à tous tes désirs.
Et Adelgise lui répondait aussitôt d'un ton ferme :
— Après de courtes souffrances, Jésus-Christ me donnera une jouissance éternelle. Le paradis du Christ n'est pas comme celui de Mahomet : il est habile par des Anges, Ci'lui de Mahomet est peuplé de porcs.
A ces réponses, dignes des Prisca et des Balbine, le More déchargeait souvent sur elle une nuée de coups, traitement qu'Adelgise supportait avec patience pour l'amour de son Seigneur Jésus.
La jeune LunechilJe apprit tout ce qu'on faisait souffrir à sa maîtresse, par ordre du tyran. Émue d'une profonde compassion, et suivant l'inspiration de son cœur généreux, elle résolut de tenter tous les moyens afin de pouvoir porter quelque secours à Adelgise. Elle fit part de son projet à Radegonde, et se procura un petit vase, contenant une liqueur qui avait la propriété de ronger les chairs, dès qu'elle les touchait, et de produire des ulcères horribles à voir. Elle se fît couper la chevelure par sa compagne, se baigna le visage et la tête avec cette liqueur corrosive et parvint à se défigurer d'une manière affreuse. Les Sarrasins, la voyant si dégoûtante, h chassèrent du château.
La chère enfant se retira dans la maison cTun ancien vat-sal d'Egelbert, et le pria de l'aider. Un vieux serviteur lui avait appris que le caveau creusé au sein de l'écueil communiquait avec la côte, par une petite porte, dont il lui avait donné la clef. Celte porte était masquée par une sombre touffe d'herbe. On y arrivait par un escalier tournant qui descendait, presque à fleur deau, derrière certaines pointes de roche, qui s'élevaient au pied de l'écueil tu'à-près du rivage. Luiiechilde prit une barquette.
4 78 Aiici.cisr.
pénétra, comme elle put, au milieu de ces rochers, et fit hi bien qu'elle arriva [très du petit escalier. Elle réussit à y entrer au moyen d'une poutre, portant avec elle un |ianier de vivres. Elle avait une lanterne sourde. Quand elle eût gravi a lâtons les premiers degrés, elle découvrit sa lanterne, éclaira le passage et monta hardiment jusqu'à la porte, qu'elle ouvrit avec sa clef.
Adelgise tressaillit d'épouvante en entendant grincer la clef dans les ressorts de la serrure, au milieu de ces profondes ténèbres. Quand elle vit briller la lumière et entrer du monde, elle se tint pour morte. La jeune fille lui crie d'un faible ton de voix :
— Ma signera, ne craignez pas, je suis Lunechilde. La comtesse regarde pleine d'effroi, du haut de son
{^rabat, voit une (igure sanglante et cancéreuse, et dit :
— Hélas! qui t'a traitée de la sorte?
— Mon amour et ma compassion pour vous, lui répondit la fidèle jeune fille; ne craignez point, lovez-vous et prenez un peu de nourriture.
Adelgise ne put avaler que quelques légers morceaux, lant la faim l'avait affaiblie, tant le chagrin l'oiipretsail. Lunechilde fit tout ce qu'elle put pour lui rendre des forces, la lava tout entière et mil un peu d'ordre dans ses cheveux, l'^lle pli urait amèrement, en voyant sa maîtresse accablée de lant de misère, de peines et de douleur; mais les larmes (ju'elle versait lui sembla ent douces, parce qu'elle pouvait les mêler avec celles d'Adelgise, qui lui racontait ,et. épanchait dans son sein les cruelles angoisses que lui faisaient souffrir ces barbares, uniquement pour la foi qu'elle gardait à Dieu comme chrétienne, et à Egelbert comme épouse. Lunechilde lui fit prendre encore quelque nourriture, secoua un peu sa couchette et la laissa, en lui promettant que, tant qu'il plairait à la Divine Majesté, clic viendrait la voir chaque nuit : promesse qu'elle tint avec tant de discrétion, que le geôlier ne s'en aperçut jamais.
ACELcrsE.' 179
Pendant ce temps. Egolbert était trpâlé à la rour de Guillaume de Provence, avec le plus grand honneur, li était aimé et respecté, comme le plus noble chevalier d'Italie. Il se distmguait par son langage plein de grâce, SCS manières courtoises et ses proues.-^es dans les joutes et les tournois. Mais le souvenir d'Adeigise le tenait constamment dans une profonde tristesse. Soupirant sans cesse après elle, il excitait Guillaume à se mettre à la tôle de ses hommes d'armes, pour aller délivrer les côtes de Ligurie de ropprcssion des Sarrasins. En ce temps-lh florissait saint Majule, abbé de Cluny, qui avait un grand empire sur l'esprit de Guillaume, et qui déplorait le sort que les Mores faisaient subir aux chrétiens, en pillant les côtes dllalie, depuis le Varo jusqu'aux Maremmes. Egelbert conçut l'espérance de se rendre lo saint abbé favorable, et il le supj)liait avec les plus vives instances de lui venir en aide, il fit si bien que l'abbé appela la cause de ces malheureuses contrées devant le comte, et le poussa à leur porter secours. Le comte do Provence réunit ses forces, passa à Nice, vainquit les Arabes, et parvint à les chasser de toute la Rivière du Ponent Dans le même temps, Olhon-le-Grand, à la prière de Fimpératrice Adélaïde, auprès de laquelle saint Majulo avait fait de grandes instances, passa en Italie avec une puissante armée , battit complètement les Mores du Garigliano, des Fouilles et des Calabres, et les força à reprendre en désordre le chemin de leur pays.
Egelbert, qui combattait dans les rangs de Guillaume, vainquit Abdul dans la plaine d'Albenga, huit mois après qu'il avait surpris son château. Il tua l'usuipateur dans la bataille, se hàla d'aller reprendre possession de ses domaines et entra en vainqueur dans la forteresse, où tous les trésors de son ennemi tombèrent eu son pouvoir. La fidèle Luiîccliilde courut aussitôt aux pieds de son seigneur
180 ADELCISF.
pour lui annoncer jju'Adelgise était vivante, et qu'il pouvait aller briser les fers qui la tenaient enchaînée dans \: caveau de i'écucil.
— Comment! s'esclamaEgelbert, Adelgiseett enseveli; clans cet antre et elle vit encore?
— Elle vit , sire, ajouta la courageuse demoiselle; mais vous ne la reconnaîlrez plus, tant elle est changée.
Egelbert alluma des torches, descendit dans l'an! re et ouvrit, en s'écriant :
— Adelgise, Dieu t'a conservée à ton Egelberl! V.l il courull 'embrasser.
Adelgise poussa un cri d'allégresse et s'évanouit dan*; ses bras. On lima le fer qui lui enchaînait la jambe, et ou la porta dans ses appartements, que le barbare avait ornés de nouveaux trésors. La pauvre comtesse ne tarda pas à sortir de son évanouissement, mais elle ne put jouir longtemps de la liberté qui lui était rendue. Les longues souffrances de cette dure prison l'avaient minée intérieurement et elle tomba dans une lente consomption.
Elle raconta à Egelbert tout ce qu'elle devait à sa douco' Luiicchilde, et comment Dieu lui avait conservé si longtemps la vie, par les soins et la constante charité de cette aimable jeune fille, qui, pour garder la chasteté et se mettre en état de secourir sa maîtresse, s'était mis le visage tout en plaies et infligé un cruel sup[)lice qui dura plusieurs mois. Dieu ne laissa pas cette conduite héroïque sans récompense, car sa guérison fut suivie d'un surcroît de beauté. Adelgise ne tarda pas à mourir, et Egelbert dit :
— Pourrais-je trouver une femme plus attachée et plus fidèle que Lunechildc? Elle est fille d'un de mes chevaliers mort pour moi à la guerre ; elle a prolongé les jours de mon Adelgise, au risque d'être découverte et massacrée par les Sarrasir.s; elle a meurt. à son corps pour garder la pureté.
ADrLGisr:. <8'i
Et en parlant ainsi, il résolut de la prendre pour épouse et de la mellre à la tête de tout. Mais il pensa d'abord, qu'il ne pouvait rhoisir pour le tombeau d'Ailelgise, un lieu plus convenable que le caveau, où elle avait si longtemps souffert, il fit creuser la paroi, écrire la légende et graver l'inscripMon sur la table de marbre, que Lorenzo retrouva dans sa caverne, près de neuf siècles plus tard.
Lorenzo avait eu beaucoup de peine à lire celte histoire de la belle Adelgise, parce que le parchemin n'était plus intact et qu'il y avait des lettres effactes. Il prit le parti de la traduire en langue vulgaire, en guise d'exercice. Mais il se rappela la manière dont la fidèle Lunechilde se rendait auprès de sa maîtresse, en suivant une voie qui «^enduisait parmi les écueils, et son premier soin fut do descendre dans le caveau, muni de nombreuses bougies, pour y chercher la petite porte mentionnée dans la légende. Lorenzo descendit lentement le petit escalier tournant , qui aboutissait à quelques pieds au-dessus du niveau do la mer. L'entrée du passage était surmontée d'un bloc do rocher, et une vigne sauvage formait devant elle, avec ses rameaux touffus et pendants, une sorte de courtine naturelle, qui achevait de la dérober au regard des curieux. On conçoit combien Lorenzo était heureux de cette découverte, qui lui permettait de s'entretenir de prèsavec Violentina et Marinetta, sans les exposer à risquer leur vie, sous les bouches de la caverne. Il en fit part en secret, d'abord à Marinetta, et quelques jours plus tard a Violentina.
Marinetta n'en fut pas si lot informée, qu'elle entra le poursuivant, de bon matin, dans sa barque, rama le long de la côte , comme pour faire une promenade, pénétra dans les rochers, et s'engagea si avant , qu'elle arriva jusqu'au bloc dont Lorenzo lui avait fait la description, et découvrit sous lo bloc la précieuse entrée, presque enliè-
LORF.NZO. 4 G
ADr.Lr.isE.
rpmcnt masquée pnr les branches pendantes de la vigne sauvage dont nous avons parlé. Marinetla n'en voulut pas davantage, elle retourna chez elle, et écrivit à Lorenzo dans les termes que voici ;
« Mon Lorenzo, la divine Providence dispose les choses à ses fins avec plus de douceur que ne saurait faire la mère la plus tendre. Vois ! le Seigneur Dieu, dans sa bonté, te fournit un moyen de te mettre pleinement, entièrement en paix. Ne serait-ce pas pour toi une suprême consolation, que d'ouvrir ton cœur au prêtre do Jésus-Christ, qui te puriderait en son nom de toute tache, et te rendrait l'amitié de Celui qui c&t la source de tout bien ! Oh I oui, mon Lorenzo, permets-moi de mettre dans notre secret l'abbé Gérard, dont tu connais le grand savoir et la grande piété. Oh ! combien tu me remercierais ! combien je te deviendrais plus chère, pour l'avoir procuré une si belle grùce ! 11 n'y a nullement à douter de sa discrétion et de son silence. Je te le conduirais [)cndaiit la nuit que tu voudrais choisir ; il monterait, et moi, je l'attendrais dans b barque, en priant le Seigneur {)Our toi. »
La nuit suivante, Marinetta reçut cette réponse.
0 Tu es vraiment l'Ange de la paix, que m'a envoyé la divine miséricorde : viens, belle ame, et conduis-moi ce saint homme, que je vénère ; oui, je sens le besoin de lui ouvrir mon cœur , de recevoir ses exhortations et l'absolution de mes péchés. A deux heures du matin, je serai au fond du couloir. »
Lorenzo passa trois jours dans de fréquentes prières pour demander à Dieu la grâce de bien se préparer à recevoir le sacrement de réconciliation : il écrivit son examen et attendit l'arrivée de la barque. A l'heure indiquée, Marinetta était au pied du bloc. L'abbé Gérard monta sur une planche, pour se traîner à l'entrée de la grotte, et
ADELGISE. \S3
Lorenzo lui tendit la main. Quand ils eurent gravi quelques degrés dans les ténèbres. Lorenzo découvrit sa lanterne, et ils montèrent dans la caverne. Là, le converti avait dressé l'image de la Vierge des Douleurs sur une petite table en guise d'aulel, et placé à côté une chaise pour le prêtre. 11 se mit a genoux, et fil sa confession générale, avec une grande abondance de larmes. Quand il eut fini sa confession, le pauvre Lorenzo éprouva tant de joie, qu'il se jeta au rou du vénérable vieillard, et lui couvrit les joues de baisers.
L'abbé Gérard, de son côté, était tellement ému qu'il ne pouvait se détaclier du jeune homme, qu'il pressait contre son cœur, sans avoir la force de proférer une parole. Quand ils furent un peu remis de ce premier transport, le saint vieillard consola son jeune ami avec une tendresse paternelle et l'encouragea à supporter avec une constance invincible l'ennui de la ?olilude et les incommodités du sombre séjour qu'il habitait. A quoi Lorenzo répondit :
— Bon père, cet antre, dans lequel j'ai trouvé la g."âce et la paix de Dieu, m'est devenu si cher que je ne l'échangerais pas contre les palais, où abondent les délices mondaines : hélas ! priez que je ne sorte pas d'ici avant d'être tout à fait changé en un ;iutre homme, et devenu digne de cette angélique Marinetta, à laquelle je suis redevable de la vie éternelle.
L'abbé Gérard comprit par ces paroles que les deux jeunes gens s'aimaient d'un pur amour. 11 s'entretint quelque temps encore avec Lorenzo, puis ils descendirent ensemble. Quand l'abbé Gérard eut mis le pied dans la nacelle, le fils de Giano se tourna vers Marinetta, et lui dit à demi-voix :
— Que Dieu vous récompense, pour tout le bien que vous avez fait à mon ame !
iSi LA PAIX i>K 4814.
Murinetla lui répondit avec une ineffable douceur : — Courage , I.orenzo ; que le Seigneur vous gardo sous sa sainte protection; priez pour moi : adieu !
Après avoir dit ces mots, avec un indicible élan de seulement, elle siiisit les rames et vogua vers le jardin.
XÎI. — LA pxw HE 1814.
La solitude de Lorenzo était devenue moins triste et moins uniforme, car elle était interrompue au moins uno fois pur semaine par les visites nocturnes de sa sœur. Qui pourrait dire la joie qu'éprouva Violentina la première fuis qu'elle revit son Lorenzo? Le jour qui suivit sa confession, il s'empressa de faire connaître à sa sœur la nouvelle entrée de la grotte, et Violentina ne manqua pas de s'y rendre à ia tombée de la nuit avec son fidèle Baptiste.
Lorenzo l'attendait avec la plus vive impatience. Quand il entendit le signal convenu, il écarta les broussailles et ciida Violentina à entrer. Dès qu elle fut dans le couloir, elle se précipita dans les bras de son frère, et l'arrosa de ses larmes, sans pouvoir dire que ces deux mots :
— Mon Lorenzo !
Cependant le bon Baptiste, qui brûlait de baiser la main à son jeune maître, attacha la nacelle au rocher, et sauta dans la grotte, avec le panier. Ils s'avancèrent quelques pas, pui*^ Lor-nzo découvrit sa lanterne, et serra la main à Baptiste. Pendant qu'ils suivaient le couloir, Violentina trer Liait de tous ses membres de se trouver dans ce sombre repaire, dans les entrailles do cet ccucil, et s'écriait à chaque instant :
L\ l'A IX Di; I8i4. 185
— Oh! pauvre Lorenzo, comment poux -tu vivro dans ces affreuses ténèbres!
Mais, quand ils arrivèrent au milieu de la grotte, la jeune fille, en voyant les prolongements de ces grandes ombres, les saillies de ces rochers, les enfoncements, que l'obscurité faisait ressembler à des abîmes, ressentit dans tous ses membres un inexprimable frisson. Dès qu'elle fut revenue de cette première stupeur et de cette profonde émotion, elle commença *à s'entretenir doucement avec son frère, en parlant de la tristesse de ses parenis après son départ, et de mille autres choses concernant les affaires de la maison et du dehors. Lorenzo ressentait le bonheur qu'éprouve le pèlerin, lorsqu'il rentre dans sa patrie, après une longue absence. 11 faisait mille questions à sa sœur, et entrait, avec un plaisir infini, dans mille particularités sur les choses et les personnes de sa famille. Lorsqu'il eut achevé son repas, il fit voir à Violentina tout ce qu'il y avait de remarquable dans sa grotte, puis ils convinrent ensemble qu'elle ne viendrait le voir que le mercredi de chaque semaine, et qu elle continuerait les autres jours à lui faire parvenir sa nourriture , par la grande ouverture de la caverne , parce que celle-ci était située au côté opposé de la côte, et qu'ijy a\ ait ainsi moins de danger de découvrir le lieu de sa retraite.
Après cela, il reconduisit sa sœur jusqu'au bout da couloir. Baptiste descendit le premier dans la barque, Violentina le suivit, puis ils s'engagèrent dans les rochers et regagnèrent le jardin.
A ia troisième visite de Violentina, qui montait seule cl laissait Baptiste en sentinelle dans la barque, Lorenzo crut le moment venu de lui révéler le secret de son attachement et de lui dire comment i\Iarinetla avaii découvert sa retraite, et comment elle s'y était prise pour le ramener a Dieu. Violentina apprit tous ces détails avec le plus doux.
186 LA r\ix ni: 1814.
bonheur, et elle foi ma mille projets, qu'elle se proposait lie mettre en œuvre avec son amie, pour affermir Lorenzo dans son retour aux vertus chrétiennes. Quant à Marinetta, elle ne se rendit que rarement à l'entrée dérobée, pour porter à Lorenzo quelques livres, qu'elle lui faisait parvenir, dans un petit réseau, au moyen d'une corde, >ans jamais lui permettre de descendre dans la barque. Mais l'abbé Gérard monta plusieurs fois, pour aller consoler le solitaire, et le fortifier dans ses bonnes dispositions. Comme il était très- versé dans la philosophie, il lui faisait connaître les lumineuses doctrines de la sagesse antique, ce qui contribua beaucoup, comme on le pense Lien, à consolider le jugement de Lorenzo.
Le 16 février 1814, le souverain-Pontife Pie VII rentrait à Savone après avoir été retenu captif à Fontainebleau depuis le mois de juin 1812. Les Liguriens étaient dans la joie la plus vive, et l'on arrivait de tous les points de la Rivière pour être admis à baiser les pieds du chef de l'Eglise. Parmi les premiers qui se présentèrent, se trouvaient Giano et Lamba avec leurs familles. Pie VII reconnut tout de suite Giano, auquel il fit le plus affectueux accueil, puis il se tourna vers les personnes qui se trouvaient présentes, et di^t du ton le plus affable :
— Messieurs, j"ai beaucoup d'obligations au marquis Giano qui, pour l'amour de moi, a cultivé l'amitié du ])réfet de Savone et des généraux français, en les invitant à sa villa, et en les traitant avec grandeur et courtoisie, afin d'obtenir d'eux plus d'égards pour ma personne. Il ^ souvent réussi dans son généreux dessein, et je n'oublierai jamais ce constant dévouement, qui a tant contribué à alléger les peines de mon exil. Que Dieu, cher marquis, vous récompense, suivant sa suprême libéralité, pour tout le bien que vous avez fait à celui qui tient sa place sur la terre : surtout qu'il comble de ses bénédic-
lA PAIX D.: 18U. 1S7
lions Lorenzo , votre fils unique, qui , je l'espère, aura heureusement échappé à la conscription, d'après ce quj vous m'en avez dit. Marqui?, avez-vous reçu de bonnes nouvelles de votre fils?
— Saint Père, répondit Giano les larmes aux veux, l'affaire devait tourner bien, puisque Lorenzo avait reçu votre bénédiction. Dieu l'a protégé .jusqu'à ce jour ; et bien qu'il lût un bon jeune homme, les longues souffrances de l'exil l'ont encore rendu meilleur, et il a acquis une piété solide et fervente, qui promet de faire de lui un boa chrétien et un excellent citoyen.
Tous furent profondément touchés et de la paternelle affection du Pape, et des généreux procédés de Giano ; mais Lamba le fut plus que tous les autres, parce qu'il avait reconnu par les parofes du Pape, que Giano, bien loin d'être jacobin, prodiguait ses richesses , en donnant une somptueuse hospitalité aux généraux français , par un noble sentiment de fidélité et d'amour envers le vicaire de Jésus-Christ exilé et prisonnier. A ces paroles inattendues du Pape, Marinetta sentit son cœur bondir, et elle jeta un regard significatif à Violentina, comme pour lui dire :
— As-tu entendu, amie? Blaintenant, oui, Lorenzo est à moi.
En effet, quand elle fut retournée chez elle, elle dit à son père :
— Vous vo\ez, cher pnpa, combien vous avez été injuste envers Giano, et combien j'avais raison de le croire un gentilhomme honnête et digne de votre estime. Avezvous compris? Il agissait par amour pourle Pape et pour lui venir en aide , et qui sait combien de Brefs ont été expédiés, par son intermédiaire, aux églises qui gémissaient dans la tribulalion ? Vous pensiez, en outre, que Giano avait commis la plus rrave des imprudences, ca laissant
183 LA PAIX !.l- 1814.
partir Lorcnzo, et vous voyez que Giano avait d'abord demandé conseil, bénédiction et encouragement au Sainli'ère. Nous savons maintenant que Lorenzo est en sûreté, et si les choses continuent à marcher sur ce pied, soyez persuadé que Lorenzo reviendra bientôt sain et sauf dans les bras de ses parents.
« Savez-vous quoi? Allons faire visite h Giono, pour le féliciter de ce que, comme nous l'avons appris, son Lorenzo est sauvé, qu'il se porte bien et qu'il ne lui est arrivé jusqu'à ce jour aucun malheur. N'oublions pas que nous sommes redevables de la vie à Lorenzo; que si vous jouissez encore de votre Marinetta, et si je jouis encore de votre amour, c'est, après Dieu, à Lorenzo que nous devons ce bonheur, puisque c'est lui qui nous a dérobés a la fureur du torrent impétueux, au moment où il ne restait plus aucun moyen de salut. »
Mais Marinetta n'avait pas besoin de tant de paroles. Malgré toutes les bizarreries de son caractère, Lamba était, comme nous l'avons vu, un homme de foi antique, un homme de cœur et d'honneur : la difficulté était do savoir le prendre par son bon côté; du moment qu'il avait changé d'avis, il était généreux et ferme dans ses desseins. Pour ce qui concerne Giano, il regrettait tant d'avoir eu mauvaise opinion de lui, d'en avoir dit du mal et de lui avoir refusé son amitié, qu'il répondit à Marinetta :
— Ma fille, lu n'as pas besoin de m'engnger à faire ce que j'étais déj'a décidé à exécuter, avant de quitter le Saint-Père : ses paroles ont fait tomber le voile qui mo couvrait les yeux, et j'ai juré dans mon cœur de ne jamais plusjugerleshoiiimes sur les apparences, parce qu'elles sont trompeuses, et qu'il n'y a que Dieu qui puisse porter un jugement juste et vrai, à cause de l'omniscience, qui lui lait connaître les intentions les [)lus cachées. Va t'appré- Icr, et viens avec moi chez Giano. .
i.\ PAIX DE 1814. 189
Après cette visite, Marinetta eut occasion de voir plus souvent Violenlina, avec Kiquelle elle s'entretenait en toute confiance comme avecune sœur, depuisia révélation que lui avait, faite Lorcnzo. Un jour qu'elle était allée la voir, elle lui dit :
— V'iolentina, veux-tu me faire un pluisir? Je sais que Giano se rend domain à Savone, pour voir Isabelle Gavotti et les Mulledo: il ne manquera pas de se présenter au Pape : ali ! fais-moi bénir ces couronnes, ces anneaux et CCS bagues d'or.
Violenlina sourit gracieusement et lui dit en lui donnant un baiser :
— Quel est, Marinetta, celui de ces objets que tu réserves a Lorenzo?
La bonne demoiselle rougit un peu et répondit avec la iilus touchante candeur :
— Je lui réserve ce beau camée à l'efTigie de la Madone; oh ! oui, j'espère qu'un jour je pourrai lui dire : « Lorenzo, porte-le au doigt pour l'amour de moi, il est bénit par le Pape. »
Cependant les alliés marchaient sur Paris avec des forces formidables. Vers le milieu de mars 1814, Pie VII partit de Savone sous la conduite de Lagorse, et le 25 il fut remis aux avant-postes du Taro entre les mains du valeureux Prohaska, colonel du régiment Radetzky, qui l'escorta jusqu'à Bologne. Le 31 mars, Paris ouvrit ses portes à l'empereur de Russie, Alexandre, et le 11 avril, Napoléon 1" signa sa renonciation à l'empire de France et au royaume d'Italie.
Lorenzo était fidèlement instruit par sa sœur de tout ce qui se passait. Quand les troupes françaises eurent achevé d'évacuer la Rivière, il écrivit à sa mère une lettre datée de Cagliari, comme il faisait toujours, pour lui annoncer fcun prochain retour, en la priant de garderie plus profond